SCÈNE VII
HELENE, à gauche, près de la table; ROBERT, entrant par la porte du fond.
ROBERT, entrant et apercevant Hélène»
Que vois-je? Hélène en pleurs!
HÉLÈNE, levant la tête.
Monsieur Robert!
ROBERT, s'asseyant près d'elle.
Ne pleurez pas ! Vous ne m'épousez plus. Non, je me rends justice, je ne suis pas digne de vous... L'amiral me rendrait sa parole que je ne l'accepterais pas... Ainsi donc, rassurez-vous et n'ayez plus de chagrin.
HÉLÈNE
Ah ! Ce n'est pas cela !
ROBERT
Un malheur plus grand? 11 faut le chasser... je m'en charge.
HÉLÈNE
Ce serait peine perdue !
LA FILLE DE TRENTE ANS
ROBERT
Essayons toujours. Je vous porte un si vif intérêt, j'ai conçu pour vous tant d'affection et d'estime... 'Hans le peu de temps que vous avez été ma femme... je veux dire ma fiancée... Ah ! vous souriez déjà... vous voyez bien que je saurai vous consoler.
HÉLÈNE
Monsieur Robert !
ROBERT
Permettez-le-moi. Je donnerais tout au monde pour vous voir heureuse.
Et moi pour avoir en vous un frère et un ami.
ROBERT, se levant.
C'est dit, j'accepte. Et maintenant que je suis désintéressé dans la question... moi, votre frèrC; votre tuteur, je me permettrai de vous défendre et de vous conseiller. Connaissez-vous d'abord M. de Yallombreuse, qu'on veut vous donner pour mari?
HÉLÈNE
Un charmant jeune homme, dit-on.
ROBERT
Ce n'est pas un jeune homme, il n'a jamais été jeune.
HÉLÈNE
Il a vingt-cinq ans.
ROBERT
Son cœur en a cinquante 1 C'est un spéculateur pour qui VOUS êtes une spéculation, une prime.
HÉLÈNE
Je vous remercie. C'est Ursule qui me pressait de l'accepter.
ROBERT
Ursule, mon alliée!... Qui ce matin encore promettait
202 GOMKDIKS — DRAMES
d'éloigner ce rival ! Il est vrai qu'elle conseillait aussi à mon oncle de me laisser en prison... pour mon bien I
Elle! ^
ROBERT
Oui. Mon oncle vient de me le dire à Tinstant. Après cela, c'est peut-être ainsi qu'elle entend l'alliance entre nous, la Sainte-Alliance. Tenez, ma sœur et ma pupille, notre amie Ursule, pour qui j'ai combattu jusqu'ici, m'inspire depuis ce matin une secrète défiance.
HÉLÈNE
Taisez -vous... l'amie la plus sincère, la plus généreuse... Elle vient à l'instant même de m'en donner une preuve.
ROBERT
Laquelle?
HÉLÈNE
Je ne peux pas vous la dire.
ROBERT
Tant pis. J'estime peu les preuves qu'on ne peut fai connaître au grand jour ; car enfm je vous ai trouvée ici e larmes.
HÉLÈNE
Pour un chagrin... qui n'existe plus... qui ne peut plus se renouveler. J'ai déclaré que je refusais d'avance tous les prétendants.
ROBERT
Ce n'est pas raisonnable ! Parce que vous êtes mal tombée d'abord, il ne faut pas vous décourager.
HÉLÈNE
Je veux rester fille... toujours fille !
C'est Ursule qui vous a conseillé cela ?
LA FILLE DE TRENTE ANS
HÉLÈNE
Non.
ROBERT, la faisant asseoir à droite.
Qu'importe ! Je m'y oppose. Vous êtes trop bonne, trop loyale, trop franche pour vivre seule dans le monde, vous y joueriez un rôle de dupe. Vous avez besoin d'un guide sûr, d'un protecteur. Je sais bien que je suis là, mais cela ne suffit pas. Écoutez-moi : il n'y a au monde que deux amis que j'aime, mais de cette amitié qui donne le droit de dire : où faut-il se faire tuer pour eux?... j'y cours. Ces deux personnes-là, c'est vous et mon ami Raoul.
HÉLÈNE
0 ciel!
ROBERT, s'asseyant près d'elle.
Connaissez-vous mon ami Raoul? (se frappant la tête.) Eh I oui, il me l'a dit ; vous l'avez rencontré dans votre traversée. C'est égal, vous ne le connaissez pas comme moi. Il a pour lui le talent, l'instruction, Tordre, la bonne conduite... toutes les qualités que je n'ai pas. Enfin, la perfection même. C'est un cœur d'or; c'est lui qui, possédant à peine une dizaine de mille francs d'économies, les a sacrifiés hier pour me tirer de prison ; c'est lui qui, voyant que cette somme ne suffisait pas, s'est engagé...
HÉLÈNE
Lui!
Parbleu! il n'est pas comme moi... sa signature vaut de l'or chez tous les banquiers du monde.
HÉLÈNE, avec émotion.
Ah! c'est bien!'... (vivement.) Non, c'est mal... c'était à moi, votre sœur... et votre pupille.
ROBERT, se levant.
A payer les dettes du tuteur ? Bravo I Heureusement le tuteur a le droit de refuser sa pupille et de la bénir. Je
refuse et vous bénis, et je reviens à mon ami Raoul. J'ai une idée, une idée sage et raisonnable; ça vous étonne? C'est égal, j'ai une idée... que je me suis mis en téle d'exécuter, c'est d'unir ensemble les deux personnes que j'aime le plus au monde.
HELENE, se levant, poussant un cri.
Ah !
ROBERT
Vous vous récriez? je le comprends... parce que vous le connaissez à peine et que vous ne rêvez, comme toutes les jeunes filles, qu'un mariage d'inclination. Mais cela viendra; vous l'aimerez, vous l'adorerez.
HÉLÈNE
Monsieur...
Si vous saviez combien son cœur renferme de nobles sentiments et combien il est susceptible d'aimer !
HÉLÈNE
Monsieur, de grâce...
ROBERT
Si vous saviez comme il entourera sa femme de soins et de tendresse!
HÉLÈNE, avec douleur.
Assez !
ROBERT
Si vous saviez combien, à tous les instants de sa vie, elle bénira son sort !
HÉLÈNE, de même et à part.
Ah I c'en est trop !... Mon cœur se brise. (Haut.) Assez, monsieur... Si vous avez pour moi quelque amitié, je vous prie de ne pas parler de moi à M. Raoul... et de ne jamais donner suite à un pareil projet.
(eUo le salue et rentre dans l'appartement à gauche.)
LA FILLE DE TRENTE ANS