‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 2)Chapitre 96 sur 156 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

ROBERT, LAMORÏNIÈRE, entrant par le fond. LAMORINIÈRE, à la cantonade.

Si M. l'amiral n'est pas rentré, je l'attendrai. Avertissezmoi seulement dès qu'il sera seul dans son cabinet.

ROBERT

Mon oncle !

LAMORINIÈRE, les traits bouleversés.

Toi, Robert... (Lui serrant la main.) Ail ! qUO jC SUiS COntCnt

de te voir, mon cher neveu !

ROBERT

Comme vous voilà pâle !... Que vous arrive-t-il?

LAMORINIÈRE, affectant la gaieté.

L'aventure... la plus singulière... la plus originale... comme il vous en arrive à vous autres jeunes gens... Cela va te faire bien rire.

Pas trop ! Si j'en juge par vous.

LAMORINIÈRE, s' efforçant de rire.

Imagine-toi... que ce billet galant... cette déclaration adressée par moi à Ursule... et que j'avais dissimulée... au milieu d'autres douceurs... dans cette boite de pastilles...

ROBERT

Eh bien ?

LAMORINIERE.

Tout cela est tombé entre les mains du père, qui a lu la lettre, une lettre déhrante ! C'est drôle, n'est-ce pas?

ROBERT

Mais non, l'amiral n'entend pas raillerie.

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LAMORINIÈRE, tremblant, mais s'cfforçant toujours de rire.

A ce qu'il paraît, car il est venu chez moi tout à l'heure... je n'y étais pas heureusement... mais il avait une figure qui a effrayé Mélanie... parce que les femmes, tu comprends... ça s'effraie de tout. Il a demandé une plume, de l'encre et il a écrit quelques lignes.

ROBERT

bien ?

LAMORINIÈRE.

Eh bien... il est fou, il parle d'un combat... d'un combat à mort... demain matin, à Vincennes...

Eh bien ?

LAMORINIÈRE.

Eh bien ! Je viens le voir moi-même. Deux anciens amis... se couper la gorge ou se brûler la cervelle à propos de rien, ce n'est pas possible... ce n'est pas convenable... Il doit y avoir moyen d'arranger cette affaire-là. Donne-moi un conseil.

ROBERT

Je ne vous en donnerai qu'un, c'est de tuer l'amiral, sinon, il vous tuera.

LAMORINIÈRE.

Hein!

ROBERT

Yous pouvez en être sur. En tous cas, me voilà, je suis votre témoin.

LAMORINIÈRE.

Je te remercie ; tu crois que cela ira jusque-là pour une plaisanterie ?

ROBERT

Une offense pareille, vouloir séduire sa fille !

LAMORINIÈRE.

Allons donc !

LA FILLE DE TRENTE ANS

Enfin, c'était votre intention. Vous en êtes convenu avec moi.

LAMORINIÈRE.

Avec toi... c'est possible, mais avec lui... Si je désavouais la lettre, si je faisais des excuses...

ROBERT

Il ne les recevra pas.

LÂMORINIÈRE.

Si j'offrais des réparations...

ROBERT

Des réparations ! (a part.) Ab !... quelle idée ! (fiaut.) Son honneur ne peut en admettre qu'une... une seule... et vous ne le ferez pas.

LAMORINIERE.

Dis toujours.

ROBERT

Ce serait d'épouser...

LÂMORINIÈRE,

Moi ? Jamais !

ROBERT

Vous avez raison. Il vaut mieux vous battre. Pour quelle heure demain? Est-ce convenu?

LÂMORINIÈRE,

Ce n'est pas convenu.

Et le choix des armes ?

LÂMORINIÈRE.

Il me Ta laissé.

ROBERT

Je vous préviens qu'il tire bien l'épée.

LAMORINIÈRE.

Nous... nous choisirons le pistolet.

ROBERT

Mais il tire encore mieux au pistolet.

LAMORINIÈRE, effrayé.

Nous verrons... nous réfléchirons... Tu crois qu'il n'y aurait pas d'autres moyens... que d'épouser?

ROBERT

Aucun, et c'est tout au plus encore si on consentira à vous accepter.

LAMORINIÈRE, vivement.

C'est vrai, on peut me refuser, c'est une chance! Et la réparation aura été faite.

ROBERT, à part.

Ah! Raoul! J'ai de l'espoir.

Voyons, voyons, toi qui es mon neveu, mon ami, conseille-moi... Qu'est-ce que tu ferais à ma place?

ROBERT, après un instant de silence.

Voyons, mon oncle, qu'avez-vous d'années ?

LAMORINIÈRE.

Cinquante ans.

ROBERT

Franchement? (Lamorinière lui parle à l'oreiUe.) MalpCStc!

mon oncle, je vous fais compliment.., et de fortune ?

LAMORINIÈRE.

De cinquante à soixante mille francs de rentes.

ROBERT, le regardant et secouant la tête.

Il est de fait qu'il serait dommage de se faire tuer.

LAMORINIÈRE, effrayé.

N'est-ce pas? D'autant que par une spéculation... une combinaison que j'ai faite depuis quelque temps, et dont je

LA FILLE DE TRENTE ANS

ne t'ai pas encore parlé, j'en ai maintenant quatre-vingt mille à dépenser par an.

ROBERT

Quatre-vingt mille francs de rentes !... Et vous hésitez, et vous vous exposez à me laisser tout cela dès demain I Merci, mon oncle, merci; vous êtes bien bon, bien généreux.

C'est ce que je me dis. Mais épouser... épouser I

ROBERT

Une femme charmante, vous en êtes convenu avec moi.

LAMORINIÈRE.

Je ne dis pas non.

ROBERT

Elle n'a qu'un défaut, celui de vouloir se marier ; épousezla, elle sera parfaite. Du reste, me voilà encore, je suis votre témoin, toujours votre témoin.

LAMORINIÈRE, préoccupé.

Je te remercie.

ROBERT

Mais, je vous en préviens, mon oncle, si vous faites les choses, il faut les faire sur-le-champ, spontanément, de vous-même.., le sourire sur les lèvres. Il ne faut pas qu'on puisse croire que vous avez eu peur.

LAMORINIÈRE, bravement.

Non, certes! Mais épouser... épouser! (se donnant du courage.) Décidément j'aime mieux me battre... oui!

ROBERT, à part.

C'est fait de nous !

LE DOMESTIQUE, entrant par la porte, à gauche.

Monsieur l'amiral vient de rentrer dans son cabinet.

LAMORINIÈRE, avec un mouvement d'effroi.

Ah ! (Haut, avec assurance.) J'y Vais I

coMÉniES — I) H ami: s

ROBERT

Vous êtes donc décidé ?

LAMORINIÈRE.

Je ne sais pas... si j'épouserai... je ne sais pas... si je me battrai...

ROBERT

Du courage, mon oncle !

LAMORINIÈRE.

Ab ! c'est qu'il en faut pour les deux... Embrasse-moi. (ii

embrasse Robert, s'approche du cabinet de l'amiral et s'arrête.) Je ne

sais pas ce que je ferai.

(il entre dans l'appartement, à gauche, et Robert sort par la porte du fond.)

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