SCÈNE XII
SAPIEHA, LA GZARINE.
SAPIEHA, entrant et apercevant la czarine.
Vous, madame !...
LA CZARINE
Vous ne m'attendiez pas, monsieur le comte...
Je ne m'attendais pas à ce bonheur... A peine ce matin, au cercle de la cour, avais- je pu entrevoir Votre Majesté, il y avait tant de monde !..,
LA CZARINE
Et vous êtes arrivé tard ! on vous a retenu ! Ces chaînes acceptées malgré vous... ces chaînes hier si pesantes... vous semblent déjà légères !... En Russie... on se façonne vite à l'esclavage !
SAPIEHA
Que voulez-vous dire?
LA CZARINE
Les promesses que vous m'avez faites hier, je ne les avais pas exigées de vous ; j'avais consenti au plus grand, au plus horrible des supphces! je vous avais moi-même donné à une autre, pour détourner de vous la vengeance du czar, et, eussé-je dû en mourir de douleur... ce sacrifice était entier, irrévocable... j'avais renoncé à vous, pour toujours! C'est vous qui m'avez attesté, au nom de riionneur, que ces nœuds formés par la contrainte étaient nuls à vos yeux ; c'est vous
DRAMES
qui m'avez fait un serment que jamais je n'aurais imposé, mais que j'ai reçu ; j'y comptais, et déjà vous l'avez trahi!...
SAPIEHA
La comtesse... votre femme... (se reprenant.) Non... Olga Menzikoff m'a tout raconté... tout à l'heure... Ce bouquet... ce baiser...
SAPIEHA, à part.
0 ciel!... (souriant.) C'est là le crime dont Votre Majesté ^ a la bonté de me croire coupable. On ne lui a pas dit qu'en ce moment même une personne venait d'entrer apportant ses féhcitations à la mariée... la comtesse Jakinski, espion du grand monde, payée par le czar pour observer dans les salons, comme son mari à la ville... et sans y attacher d'autre importance, il m'a semblé de la plus simple poK tique...
LA CZARINE, l'interrompant.
Assez... assez... je vous crois! Elle était là...
SAPIEHA, faisant quelques pas vers le fond.
Si Votre Majesté en doute, qu'elle interroge encore Olga. "
LA CZARINE, ailant s'asseoir à gauche.
Pardon ! je suis si malheureuse ! si vous saviez que mon existence, commencée dans la misère, n'a jamais connu que l'ambition, la crainte, la haine, la gloire!... toutes les passions qui torturent la vie... aucune de celles qui la consolent ou l'embellissent... Jouet des événements, ne m'appartenant pas, subissant le joug du maître... je lui ai livré, à lui, l'esclave qui obéit... à vous le cœur qui aime !... Et ce charme enivrant ignoré jusqu'ici... ce bonheur inconnu que je vous dois !... y renoncer maintenant me serait impossible !... être trahie par vous serait la mort!... et le soupçon... le doute même est un si grand supplice... que je ne pourrais supporter une fois encore les tourments jaloux que j'éprouvais là tout à l'heure, près de cette pauvre enfant!
Catherine !...
LA GZARINE, à voix basse.
Écoute-moi... Si tu l'aimes, il faut me l'avouer.. . Je suis calme... tu le vois, j'ai de la force, de la raison!... il m'en reste assez pour te dire : Va-t'en ! pars avec elle... dérobetoi à la colère du czar... à la mienne peut-être!... (Eiie se lève.) Car si tu me trahissais... si j'en avais la preuve... tu ne sais pas ce dont je serais capable... je l'ignore moimême... mais je sens au feu caché qui bouillonne en mon sein que s'il éclatait... Ne m'y expose pas... pars avec elle... va-t'en... c'est assez du malheur... ne me condamne pas au remords !
(Elle passe à droite.) SAPIEHA, avec effroi et à voix basse.
Catherine !... on peut venir... on peut nous entendre !.. En échange de votre couronne, de votre renommée... de vos jours que vous exposez pour moi... je n'ai pu vous offrir que mes serments... je les tiendrai!... Tout ce que mon cœur peut vous donner, je vous le donne, et le jour oii il vous faudra ma vie, songez bien qu'elle vous appartient et que vous pouvez la prendre.
LA CZARINE
Moi!... qui mourrais pour la sauver... Mais pourquoi parler de mourir? tu m'aimes, je ne crains plus rien! tu m'aimes... j'ai retrouvé ma force et mon courage!... j'ai
tes jours et ton amour à défendre !... (Vo/ant deux de ses femmes qui paraissent au foud.) AdicU !
(Elle sort par le fond à droite.)