‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 3)Chapitre 128 sur 142 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LE CZAR, SAPIEHA, oiitrunt par le fond. LE CZAR, se retournant.

Ah! monsieur le comte Sapiehal

Ciel 1 le czar 1

— DRAMES

LE CZAR, toujours assis.

Approchez, monsieur. Je suis occupé... j'ai peu de temps à vous donner... hâtez-vous donc de me comprendre et de

me répondre... (Froidement et après l'avoir pendant quelques instants

regardé en silence.) Vous aimez la czarine?...

SAPIEHA

Moi, sire... une pareille accusation!... J'aime la comtesse Sapieha, ma femme!,

LE CZAR

Gela n'empêche pas î

SAPIEnA.

Je n'aime qu'elle au monde... je l'atteste devant Voire Majesté et devant Dieu !

LE CZAR

Je change alors la question : vous êtes aimé de la czarine?...

SAPIEHA

C'est une odieuse calomnie !

LE CZAU.

Pas de phrases... je vous ai dit que je n'avais pas de temps à perdre... La czarine vous aime, tout me le dit...

Et moi, dussé-je donner un démenti à Votre Majesté, dussé-je braver sa colère...

Lfe CZAR, froidement.

Est-ce que je suis en colère?... Je suis de sang-froid, vous le voyez... et j'attends de vous le même calme, car il s'agit ici, non de ce que vous pensez... mais d'affaires d'État... et alors je ne me fâche jamais... la colère empêche de bien voir!... Asseyez-vous... je vous le permets, (a Sapieha, qui vient de s'asseoir.) Écoutcz-moi bien ! Ma première femme, Eudoxie, qui conspirait contre l'empire... et contre moi... s'était alUéc, pour ce dernier complot, au général Gleboff...

LA GZARINE

J'aurais pu faire prononcer l'arrêt de mort d'Eudoxie... je ne fis prononcer que le divorce. .. Vous remarquerez que ce divorce me convenait : il me rendait la liberté, il éloignait de moi une femme que je n'aimais plus, et la reléguait dans un couvent où elle est encore !... Commencez-vous à comprendre?...

SAPIEHA

Non, sire !...

LE CZAR

Je croyais qu'on avait en Pologne plus d'aptitude aux affaires d'État... J'achève donc... 11 m'a plu de placer Catherine sur le trône... il me plaît aujourd'hui de l'en faire descendre... Mais devant le sénat et devant la nation... il me faut un motif... Elle me Toffre d'elle-même... car elle m'a trahi I Elle vous aime... j'en suis sûr! ., j'en ai la conviction !... Je n'en ai pas de preuves authentiques... pas encore du moins... et pour abréger, autant que pour avoir des documents certains... c'est à vous que je m'adresse...

SAPIEHA, surpris et ne pouvant se contenir.

Quelle indignité ! Jamais ! (se reprenant.) Quand j'en aurais... Et je n'en ai pas !

LE CZAR

C'est par cette seconde phrase qu'il fallait commencer... la première étant déjà une imprudence dont je prends acte...

(Mouvement d'indignation de Sapieha.) AsSCyCZ-VOUS doUCÎ... Je

continue. A ce prix, vous sauvez Catherine... je lui fais grâce, je le jure. Je fais, prononcer le décret qui nous sépare... et je vous accorde à vous un généreux sauf-conduit pour quitter la Russie avec votre jeune femme, que vous aimez, que vous adorez... N'est-ce pas là une offre franche et loyale?... répondez !...

SAPIEHA, avec chaleur.

Non, sire !... c'est un pacte infâme !

294 COMKDIES — DRAMES

LE CZAR, froidement.

Attendez!... je reviens à ma première femme Eudoxie, dont je ne vous ai pas achevé l'histoire. Gleboff, son compHce... qui n'avait voulu rien avouer, Gleboff... qui avait préféré faire de l'héroïsme et me braver, ne m'empêcha pas de trouver plus tard les .preuves que je cherchais, et périt dès le lendemain dans les supplices... Comprenez-vous maintenant?

SAPIEHA

C'est là le sort dont Votre Majesté me menace?...

Je ne menace pas, monsieur... je frappe. Mais auparavant je laisse à l'aveuglement ou à la fohe quelques instants de réflexion... Prononcez donc... mais hâtez-vous!

(il se remet à écrire.) SAPIEHA, se levant et replaçant sa chaise*

La czarine n'a rien à se reprocher... et moi rien à vous dire... Mais si un secret, quel qu'il fût, était jamais confié à mon amour ou à mon honneur... aucun tourment ne me l'arracherait... Et ce secret... je ne le dirais ni à vous, sire, ni à Téchafaud.

(Le czar, qui est toujours à travailler et qui lui tourne le dos, saisit le cordon d'une sonnette qui tombe sur son bureau.)

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