SCÈNE V
LE CZAR, seul, s'approchant de son bureau et regardant les papiers dont
il est couvert.
Oui, des guerres utiles, des alliances plus utiles encore, des révoltes à prévenir, des travaux à terminer!... Tout est là... sous ma main... attendant mon ordre et mon impulsion!... Et quand la souffrance, qui me dévore, me dit que mes jours sont comptés... qu'il faut hâter mon œuvre inachevée!... mille obstacles futiles viennent l'entraver!... des intrigues de palais, des mystères de femmes, fils obscurs et embrouillés que mes doigts de fer chercheraient en vain à démêler! nœud gordien que je ne peux délier et que je trancherai par la hache ! (Tombant sur le canapé à droite et après un
instant de silence.) Et ils diront encore que je verse du sang à plaisir, que je cède sans réfléchir à la violence de mes passions ! Mais que fait-on de grand sans passion?... sans une passion ardente, invincible... brisant toute résistance pour arriver à son but Et mon but à moi, ils ne le comprennent pas, ils ne le comprendront jamais! Un homme se lève tout à coup... seul au miUeu des ténèbres!... il aperçoit la lumière... il y marche... il fait plus, il prétend y traîner après lui des nations entières... nations aveugles et barbares qui l'accusent, lui, d'aveuglement et de barbarie ! Et dans ce combat où il lutte seul contre tout un peuple, combat livré aux superstitions et aux préjugés, combat le plus long et le plus acharné de tous, il lui faut tout vaincre, tout détruire, tout refaire, jusqu'à des habitudes et des mœurs ! Eh bien I j'en ai fait avec des lois et des supplices ! Et dans une œuvre pareille, dans cette guerre incessante de la civilisation contre la barbarie, on me reproche les sueurs et le sang que j'ai fait
verser! (Se levant, avec un rire sardonique.) Et qUCllc CSt dOllC la
guerre où l'on obtient la victoire sans des sueurs et du sang?
LA GZARIiNE
Vainement j'ai créé des soldats, des matelots, des villes, des ports, une patrie, enfin ! Vainement j'ai fait de nos déserts glacés mi empire européen... Ils ne me tiennent compte ni des arts, ni de l'industrie, ni du commerce, ni de la gloire dont j'ai doté mon pays... Ils ne voient dans ma vie que les Strelitz roulant sous ma hache sanglante !... Eh bien, oui, je faisais la guerre à tous les ennemis de la civilisation... ils devaient tomber pour lui faire place. La postérité, disent- ils, répétera le nom d'Alexis et me flétrira de son supplice ! Quoi ! le monde civilisé s'est complu, d'âge en âge, dans une longue admiration pour Brutus ! Brutus immolant ses deux fils au salut d'une république infime et misérable alors ! Et moi, pour assurer à la Russie les destinées immenses qui l'attendent... peut-être ! on ne me pardonnera pas d'avoir condamné un prince coupable, conspirant contre son père pour éteindre le flambeau que j'allumais et replonger son pays dans les ténèbresl... Eh bien, oui, c'était mon fils!... un fils indigne de moi... j'ai versé son sang! comme aujourd'hui encore je verserais le mien pour assurer le succès de mon œuvre! cette œuvre que le temps justifiera, et que je lègue àTavenir... (s'asseyant.) En attendant, je la continuerai, je l'achèverai, malgré les ennemis du dehors, malgré les trahisons intimes, malgré même les soiifirances qui me torturent... (Prenant la plume.) Oui... travaillons... terminons... 0 douleur ! tu ne m'abattras pas ! Je triompherai de toi comme de tous mes ennemis !