‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 3)Chapitre 46 sur 142 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

IIORTENSE, KERBENNFÎC. Au lever du rideau Kerbennec est assis au bureau, A droite; il tient à la main une lettre qu'il finit de lire.

Hortense entre par la fond.

KERBENNEC, jetant la lettre avec colère.

Ah î jamais je ne m'y serais aîicndu... non !...

HORTENSE, s'approchant de son père.

Qu'est-ce donc, mon père?...

KERBENNEC.

Ce procès contre d'Ancenis, mon beau-frère, ce procès en liquidation, qui dure depuis dix ans...

HORTENSE, souriant.

Gomme la guerre de Troie !

KERBENNEC.

Ce procès, gagné en première instance !

HORTENSE

Eh bien ?

KERBENNEC.

Kli bien! perdu à Paris ! en appel. (Passant à gauche.) Mais lu sens bien que ça n'en restera pas là !... Je suis Breton, je ne cède pas î et dès ce soir, je vais écrire à un nouvel avocat...

Encore un ! cela fera le septième !

KERBENNEC.

Un avocat à la cour de cassation... pour qu'il s'occupe de mon pourvoi.

HORTENSE, d'un air suppliant.

Mon père.. ,

KERBENNEC.

Quand cela devrait durer dix années encore !... (Repassant à droite.) Et si je mcurs d'ici là, ce sera ton héritage. J'espère bien que tu ne renonceras pas à la succession... et que, toute ta vie aussi, tu défendras nos droits.

(il s'assied.)

HORTENSE, debout ot se penchant vers son père qui est assis.

Oui, mon père... mais daignez une fois, par hasard, écouter aussi mon plaidoyer à moi...

KERBENNEC.

Un plaidoyer...

HORTENSE

Ce sera votre huitième avocat... mais celui-là ne vous coûtera rien, il ne vous demandera rien que votre bonheur et votre repos. Dans l'origine, à combien s«5 montait la somme qui a fait l'objet de la discussion ?

^ MON ETOILE 121

KERBENNEC.

A cinquante mille francs. (Avec chaleur.) Mon beau-frère et moi nous étions associés... mais à la mort de ma sœur... de ta pauvre tante... il a fallu liquider, régler les comptes... et d'après nos livres, j'avais avancé une somme de cinquante mille francs. Imagine-toi...

HORTENSE

Je ne plaide pas au fond, mon père... je fais comme le tribunal de première instance... je vous donne gain de cause. C'est donc de cinquante mille francs qu'il s'agissait d'abord?

KERBENNEC.

Mais ce premier procès en a fait naître une douzaine d'autres.

HORTENSE

Enfin !.,. combien, jusqu'à présent, avez-vous dépensé en princii)al et accessoires ?

KERBENNEC, avec humeur.

Que saiS'je !.,. à peu près qualre-vingt mille francs., mels-enunc centaine... cent vingt... si tu veux...

HORTENSE

Peu importe!... vous èlcs riche... très-riclie... vous me l'avez dit souvent : l'on cite partout M, Kerbennec comme un des premiers manufacturiers et des premiers propriétaires de la Bretagne! Je n'écoule pas... mais j'entends I... De plus vous n'avez qu'une fille... une fille excellente qui vous aime... qui vous soigne, qui est toujours de votre avis et jamai-5 ne vous gronde... eh bien ! avec tant de motifs d'être heureux... vous ne Fêles pas.

KEPiBENXEC.

C'est vrai...

HORTENSE

Ecrivez sur vos livres de comptes tout ce que vous avez dé)oaro, dppuis dix ans, d'iuquiélu 'es, de foucIs, de crain-

tes, d'espérances déçues... tous les soirs vous me parliez de ce procès.

KEROSNNEC.

Oui !... pendant dix ans je l'ai gagné tous les soirs.

HORTENSE

Ajoutez l'impatience... la mauvaise humeur... qui ôtent le charme de l'intimité... la haine qui dessèche le cœur... la colère qui monte à la tête et donne les coups de sang!... Additionnez enfin, vous qui savez calculer, toutes ces tortures de chaque jour... et dites-moi si le gain de cinquante mille francs pourrait jamais les payer.

KERBENNEC.

C'est possible !... (se levant. )Mais je ne peux pourtant pas céder, quand j'ai raison.

(il passe à gauclie.)

HORTf^XSE.

Tous les plaideurs en disent autant.

KERBENNEC.

Je ne peux pas laisser ce d'Ancenis. . ce parent que je déteste... se pavaner dans son triomphe.

HORTENSE

Beau triomphe, en effet!... d'abord, il lui coûte proba- ])lement aussi, cher qu'à vous, et lui n'est pas riche... il a éprouvé, dit-on... de grandes pertes,..

KERBENNEC, brusquement.

C'est sa faute !... pourquoi plaide-t-il, au lieu de s'occu- |)er de ses affaires? s'il était venu à moi, s'il m'avait dit : J'ai tort... je lui aurais abandonné... les cinquante mille francs... et deux ou trois fois celte somme, s'il avait fallu.

HORTENSE

Ah! c'est bien, je vous reconnais là!... Mais comment avouerait-il qu'il a tort... s'il croit, comme vous, avoir raison... s'il croit, comme vous, son honneur intéressé?...

MON ÉTOILE

KERBENNEC.

Son honneur !... dis donc... son obslination.., son ontotoment... car il est têtu î...

HORTENSE

Il est Breton... comme vous !

KERBENNEC.

Deux fois plus!... Te le rappelles-tu seulement?

HORTENSE

Ce que je me rappelle, c'est que c'était un oncle Irùs-aimable et très-obéissant, lui!... faisant toutes mes volontés... m'apportant, chaque jour, de superbes poupées, que brisai {. sans cesse Édouard, son fils et mon cousin...

KERBENNEC.

Avec qui tu étais toujours en dispute!...

HORTENSE

Ce qui ne nous empêchait pas de nous aimer, et vous m'avez élevée à les regarder com.me des indifférents, des étrangers, des ennemis...

KERBENiNEC, hrusiuement.

Et j'ai eu raison... mais tu en parles comme si tu les connaissais encore... et depuis ton enfance tu ne les as pas vus.

HORTENSE

Peut-être I...

KERBENNEC, fronçnnt le sourcil.

Qu'est-ce à dire ?...

HORTENSE

A Brest... il y a deux mois, au bal de la préfecture, j'étais assise à côté de mademoiselle de Kerkado, une des beautés du département, une amie, qui m'avait amenée, et qui seule me connaissait. Nous remarquâmes, dans un groupe de danseurs, un cavalier dont les regards se portaient alternativement sur ma voisine et sur moi. Il était évident qu'il hésitait à faire un choix entre nous deux.

— DRAMES

KERBENNEC.

Ce qui excita votre curiosité.

HORTENSE, souriant.

Oui vraiment! Enfin... il vint à moi...

KERBENNEC.

Ce qui flatta ton amour-propre.

Je ne dis pas non! Mon danseur était Irai-gai, très-amusant, de l'originalité, de Tesprit, et valsant très-bien... enfin, un cavalier remarquable!... i\ussi, en revenant à ma place... je demandai à ma voisine son nom... « M. Édouard d'Ancenis!.., »

KERBENNEC.

Mon neveu !

HORTENSE

C'était mon cousin, que, depuis dix ans, vous m'aviez habituée à détester !... habitude que je me hâtai de reprendre. Je suppliai mademoiselle de Kerkado de ne pas me faire connaître, et quand il vint de nouveau m'inviter, pensant à vous, mon père, je répondis froidement que je ne danserais plus... de la soirée, el je tins ])arolc.

KKaBENNEC.

C'est bien !

HORTENSE

N'est-ce pas? c'est fihal... c'est héroïque!... par exemple, ce que la vérité m'oblige de vous avouer, c'est qu'à dater de ce moment il renonça aussi à danser... et, ce que je n^avais pas prévu, chaque fois que ^na compagne valsait ou dansait, il venait, comme par hasard, se placer sur sa chaise devenue vacante !

KERBENNEC, avec colère.

Pour (e faire la cour !

HOaTENSE.

Intention ane je hii sou;>çoiinais tout d'abord ! \ïais mon

MON ÉTOILE

air imposant lui fît comprendre que tout autre sujet me plairait davantage, et un instant après, la conversation roulait sur les voyages, sur l'Amérique d'où il arrivait, sur la Bretagne où il était né, et qu'il voulait parcourir à pied, et tout cela avec simplicité, avec aisance, en ami, et presque en famille, au point que j'aurais pu me croire reconnue s'il n'eût mis, pendant le souper, tant d'insistance auprès de mademoiselle de Kerkado... pour découvrir qui j'étais, satisfaction qui ne lui fut pas donnée... Voilà, mon père, comment, sans le vouloir, j'ai fait la rencontre de ce cousin détesté.

KERBENNEC.

Que tu ne détestes plus.

nORTENSE. , \ j

C'est vrai !

KERBENNEC.

Sois franche jnsqu'an bout... y a-t--il là... (se frappnnt le froiit, puis le cœur.) OU là,., plus quo tu uc m'as dit?...

HORTENSE

Non, mon père !...

KERBENNEC.

Depuis deux mois tu as refusé trois partis... pour quoi mol'l?...

HOTITEXSE.

l*a!*('C rju'ils no me convenaient pas.

KERBENNEC.

Kl M. de Paimpol... notî-e voisin, ce i ic.he [)ropriétaire ?

Je ne pense pas que celui-là se soit encore présenté.

KERBENNEC.

M. de Paimpol est un homme sage et prudent qui no hasai'de aucune démarche avant d'y avoir mûrement réfléchi. Mais enfin s'il se prcscnt.dt?... j'en ai l'ifU'^e.

HORTENSE

C'en estime... moi j'en aurais peut-être une autre... et si, pour voire bonheur, plus encore que pour le mien,., j'osais vous la soumelire...

KERBENNEC.

Parle!...

HORTENSE

C'est un rêve... que je vous raconte... un château...

KERBENNEC, avec impatience.

En Espagne î...

HORTENSE

Non!... en Bretagne ! D'abord, si j'étais à votre place, je penserais qu'un procès, qui cause habituellement tant de chagrins, d'ennuis et de tourments, est une chose excellente... à perdre ! je me réjouirais de l'avoir perdue, et renoncerais bien vite à mon pourvoi en cassation.

KERBENNEC, avec ironie.

En vérité! (Froidement.) Eusuitc...

HORTENSE

Ensuite... j'écrirais à mon frère : « Le plus mauvais arran- (( gement vaut mieux que le meilleur des procès... (Avec un [ e i « d'embarras.) Envovez-mol douc ici, muui de vos pleins poua voirs... mon neveu Édouard, votre fils, pour que nous « pui'^sions... ))

KERBENNEC, avec ironie.

« Tout terminer à l'amiable ! »

HORTENSE, baissant les yeux.

Précisément !

KERBENNEC, de même.

(( En lui donnant ma fille en mariage ! »

HORTENSE, souriant en regardant son père.

Allons donc ! à qui une pareille pensée pour? ait-elle venir ?

MON ÉTOILE

KERBENNEC, avec colèro.

A moi, jamais !

nORTENSE, froidement.

Ni à moi. Alors, raison de plus pour dire à votre neveu : (( Depuis trop longtem})s nous vivons comme les Capulet cl « les Montaigu, en nous détestant ; que nos inimitiés s'arré- (( tenJ, et ne deviennent point héréditaires ! Au nom de ma (( sœur, qui fut votre mère... plus de haine, plus de procès... « prenez les cinquante mille francs... » (Geste de Kerbennec.' vous l'avez dit, mon père... « cl à ce prix rendez-nous dos (( amis et une famille!... » Voilà, mon père, la transactior, que je proposerais !...

KERBENNEC.

Ah! c'est ainsi que tu juges !...

HORTENSE

En dernier ressort.

KERBENNEC, froidement.

' C'est bien, (ii passe a droite.) Je verrai^ à mon tour, si j(^ dois approuver ou casser cet arrêt.

(il s'assied.)

HOBTENSE, après nn instant de silence.

Vous êtes bien silencieux, mon père... votre front devien;

sombre... (Regardant du côté de la fenêtre de droite. ] et le cii î

aussi... c'est quelque orage qui se prépare.

KERBENNEC, regardant.

Ou qui plutôt éclate déjà...

HORTENSE

Tant pis!... je suis superstitieuse, et c'est de mauvai présage !

COMÉD lES

DRAMES

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