SCENE PREMIERE
VILLERBECK, SAPIEHA, entrant ensemble.
SAPIEHA
L'amiral Villerbeck à la cour !
VILLERBECK.
Le comte Sapieha, mon jeune ami î
SAPIEHA
Quelle surprise !
Pas pour moi, qui vous savais à Saint-Pétersbourg.
SAPIEHA
Et moi, je vous croyais sur la Baltique !
VILLERBECK.
J'arrive du lac Ladoga, dont le czar poursuit les travaux avec ardeur.
SAPIEHA
En janvier ! et par un hiver comme celui de 1725 !
VILLERBECK.
Chargé d'une mission pour les bords de la mer Caspienne... et de dépêches pour Saint-Pétersbourg, j'ai couru en kibitk jour et nuit !
SAPIEHA
Il y a de quoi mourir de froid.
VILLERBECK.
Peu importe au czar... pourvu qu'on arrive ! Et me voilà!
SAPIEHA
Obéissance passive! déjà Moscovite à ce point... vous, un citoyen de la Hollande 1 un ami de la liberté !
VILLERBECK.
C'est pour cela même!... Menacé d'être jeté en prison, traqué, poursuivi pour dettes, duels et mauvaises affaires, je ne savais où donner de la tête, quand j'ai entendu dire qu'il y avait un pays en Europe où il suffisait d'être aventurier, étranger et sans ressources, pour parvenir!... J'ai dit : Ma fortune est faite! Sans calculer les difficultés ni la distance, je suis parti pour la Russie, et par la mordieu, ma faible bourse épuisée, je mourais en route de faim et de misère, si je n'avais rencontré à Varsovie un jeune et beau seigneur, brillant, recherché, l'idole de toutes les dames polonaises, qui daigna me venir en aide.
SAPIEHA
Ne parlons pas de cela, mon cher! je tiens à la Hollande par alliance. Mon père, le comte Sapieha, avait épousé une nièce du stathouder ; vous voyez que nous sommes presque compatriotes.
LA GZARINE
VILLERBECK.
Vous m'avez traité comme tel ! vous m'avez prêté de quoi faire figure! Et arrivé ici... a beau mentir qui vient de loin, on m'a pris pour un homme de talent, on m'a offert, à moi, contre-maître, le grade de capitaine de vaisseau dans une flotte qui, comme mon mérite, n'existait pas encore. J'ai accepté de confiance, et... Et vous, monsieur le comte, comment vous trouvez-vous à Pétersbourg ?...
SAPIEHA
Malgré moi! car j'aime, vous le savez, mes aises, mes plaisirs, les jouissances du luxe et l'élégance des cours policées ! Élevé par le roi Stanislas Lekzinski, j'étais près de lui aux jours de sa fortune, je l'accompagnais encore dans sa fuite quand, détrôné, il trouvait un asile en France, à la cour du régent. Depuis, mon père, dont il ne m'appartient pas de discuter la conduite politique, mon père, resté en Pologne et grand maréchal de la diète, votait en faveur du roi Auguste, que soutenaient les armes du czar ; il avait même accepté un commandement important dans les armées russes, et, blessé dangereusement dans la campagne de Suède, il: m'écrivit de venir recevoir des adieux qu'il croyait les derniers. Grâce au ciel, il se trompait. Après une longue convalescence, il est hors de danger, et je vais bientôt, je l'espère, quitter la Russie !
VILLERBECK, souriant.
Je ne le crois pas !
SAPIEHA
Et pourquoi, s'il vous plaît ?
VILLERBECK.
Il y a deux jours, et pendant son dîner, le czar recevait un rapport de Jakinski, son nouveau favori, que l'on nomme l'œil du czar! capitaine des gardes, chargé de la police du palais et de la ville!... Thomme le moins bavard de la cour, car il ne dit jamais que deux mots : Oui, sirel...
SAPIEHA, souriant.
Mais il paraît qu'il regarde... et fait des rapports!
VILLERBECK.
Et dans celui que le czar parcourait à demi-voix, il était question d'un jeune Polonais, le comte Sapieha, fils du général de ce nom ! « Sapieha!... dit le czar, je Tai vu à « mon voyage en France ! c'était un des jeunes seigneurs à « la mode, un des illustres de la régence ! Et dans ma cour « à demi barbare, où le bon ton, l'urbanité et les belles « manières sont inconnues, sa présence fera bien! 'je veux « qu'il reste !... »
SAPIEHA, avec ironie.
Je veux ! . . .
« J'ai emprunté, continua-t-il, à Fontainebleau et à Marly « leurs palais, leurs jardins, leurs eaux jaillissantes ; c'était « aisé ! Mais acclimater sur les bords de la Néva et dans les « marécages de Pétersbourg les mœurs et les habitudes élé- « gantes de Versailles... c'est plus difficile! Ce sera!... « et si j'offrais au fils du général Sapieha une place à ma « cour... »
SAPIEHA
Je refuserais !
VILLERBECK, étonné.
Refuser le czar !
SAPIEHA
Que voulez-vous ? Le souverain qu'on nomme Pierre le Grand n'a jamais eu mes sympathies. Au contraire... pour des raisons à moi connues... je le déteste!
VILLERBECK.
Eh bien I moi je l'aime ! Avec lui, il faut que chacun obéisse, et sans réplique ; que tout cède à sa volonté ! car la loi... c'est lui ! et un empire que l'on gouverne comme un vaisseau, cela me va, cela me convient. Je l'aime se pro-
LA CZARINE
menant à pied sur nos ports, dans nos arsenaux, avec sa redoutable dubina^ son gros jonc à pomme d'ivoire, que tout le monde connaît dans l'empire, depuis les derniers fonctionnaires publics jusqu'aux sénateurs, jusqu'à son favori même, le prince Menzikoff ! Je crois me voir à bord, la garcette à la main, distribuant mes ordres à tout mon équipage, depuis le mousse jusqu'au lieutenant ! C'est ainsi qu'on administre !
SAPIEHA
En Russie!
VILLERBECK.
Voilà comme on crée, à vue d'oeil, des flottes, des ports, des fortifications ; comme Ton change en une ville superbe des marais infects !
SAPIEHA
En y engloutissant .par année cent mille malheureux...
VILLERBECK, froidement.
Peut-être plus !... c'est possible ! Mais le grand homme s'est élevé à l'extrémité de son empire une capitale qui excite l'admiration de l'Europe ! Du reste, nous avons décidé, par un ukase, que le Moscovite ne possédant rien, tout appartenait au czar ! Il s'ensuit que tous ses sujets sont, de droit, ouvriers admis à travailler pour lui toute leur vie ; voilà pour les fabriques !... qu'il est le seul négociant de la Russie ; voilà pour le commerce! Bien plus, il s'est déclaré le seul cabaretier d'un empire où tout le monde est ivrogne... ce qui lui constitue un revenu inextinguible, comme la soif de ses sujets... revenu auquel nous contribuons souvent ensemble!... car Sa Majesté ne dédaigne pas de boire avec moi !
SAPIEHA
En effet, amiral, je crois me rappeler que vous buvez bien !
VILLERBECK.
Le czar, mieux encore : trente, quarante verres de suite, sans qu'il y paraisse !
C'est une grande capacité !
VILLERBECK.
Un grand homme! qui, même en s'enivrant, ne songe qu'à réformer son peuple ! Un génie civilisateur !
SAPIEHA
Qui aura immolé la moitié de ses sujets, pour apprendre à vivre à l'autre moitié.
VILLERBECK.
Que voulez-vous? il faut qu'il arrive !... Et il est pressé! Il a son but !
SAPIEHA
Qu'il est facile d'atteindre I quand on brise tout sur son passage, quand aucun frein ne vous arrête !... On Irame contre lui d'obscurs complots! (Avec ironie.) et au lieu, comme nos souverains d'Europe, de perdre son temps à la recherche des vrais coupables, au lieu de s'astreindre à ces obstacles gênants qu'on nomme justice ou tribunaux, il fait massacrer en masse quinze ou vingt mille vieux soldats, compagnons d'armes de son père!... Il est vrai, comme vous le dites, qu'il est pressé, et cela épargne du temps et des frais; il pousse même Féconomie jusqu'à servir lui-même de bourreau ! C'est à table, au dessert, qu'on lui amène ses victimes, et, joyeux convive, la hache et le verre à la main, il fait tomber une tête à chaque gobelet qu'il vide !... Je passe sous silence sa sœur renversée du trône ! et sa première femme, condamnée au knout et à la réclusion ! et son propre fils immolé de sa main... Tenez, Villerbeck, ne parlons plus de ce tyran sanguinaire et grossier qui excite votre admiration, qui ne m'inspire à moi que dégoût, et dont la renommée me prouve seulement que dans le Nord on est grand homme et grand monarque à bon marché !
Sapieha va s'asseoir sur le canapé à gauche.)
VILLERBECK.
Eh ! par la mordieu ! on n'est pas parfait ! Mais aux détails près, l'ensemble est magnifique ! (Allant s'asseoir près de
Sapieha sur le canapé à gauche.) VoUS avez dû trOUVer, danS Pé-
tersbourg, des objets dignes de votre admiration, je ne vous parle pas de nos beautés moscovites... (D'un air fin.) auprès desquelles vous avez eu, comme toujours, des succès brillants !
SAPIEHA
Moi!...
VILLERBECK.
Le rapport en parlait.
SAPIEHA
Preuve qu'il ne faut pas se fier aux rapports !
VILLERBECK.
Celui-ci contenait même quelques anecdotes qui ont fait rire le czar!... car il rit quelquefois!... et alors, je ris aussi! Il était question, entre autres aventures, d'une princesse Lapoukin qui vous adorait, d'une petite comtesse Bestutcheff qui faisait des folies pour vous... car il paraît, mon cher comte, que malgré le climat, les ardeurs sont les mêmes, et qu'ici, comme à Versailles, comme à Varsovie, vous aimez toujours les femmes !
SAPIEHA, souriant.
Toujours! Et vous, amiral?...
Moi, franchement, j'aime mieux le vidrecome et le flacon de rhum... c'est d un abord facile... tandis que les femmes auxquelles il faut plaire^ c'est ennuyeux I... c'est long.
SAPIEHA, riant.
Et VOUS êtes pressé !... comme le czar... votre maître...
VILLERBECK.
Mais vous qui avez le temps et surtout l'habitude des con- ^ quêtes, qui avez-vous préféré ?
SAPIEHA
Personne !
VILLERBECK, d'un air d'incrédulité.
Allons donc!... Aucune femme de la cour ne vous a paru digne de vos hommages?
SAPIEHA
Si vraiment!... Une seule!... que sa beauté, son mérite et son rang désignent à tous les regards I
VILLERBECK, effrayé.
O ciel ! la czarine !
SAPIEHA
Précisément.
Vous Taimez ?...
SAPIEHA
Je ne dis pas celai... mais je la trouve charmante!... tout en elle vous éblouit... vous attire... et puis... c'est la czarine!
VILLERBECK.
Taisez-vous I... Éloignez de pareilles idées... elles sont fatales, elles sont mortelles! et l'année dernière, pour avoir osé élever ses regards jusqu'à sa souveraine, Mœns de la Croix a porté sa tête sur l'échafaud.
SAPIEHA, souriant.
Oui, c'est par la hache que Pierre punit les amours! (se
levant du canapé et passant à droite du théâtre.) Et IcS amOUrS ne
puniraient pas ce tyran !
VILLERBECK, se levant aussi.
Silence donc!... Il y a ici tant d'autres grandes dames que l'on peut aimer sans péril !
SAPIEHA
C'est peut-être pour cela qu'elles me sont indifférentes... (Avec chaleur.) tandjs que celle-ci I... voyez-vous, Villerbeck..,
LA CZARINE
c'est... c'est... la czarine!... et par orgueil, par amour-propre... par un sentiment que je ne puis définir... soit admiration pour elle... ou bien haine pour le czar!... j'ai rêvé plus d'une fois que...
Si l'on vous entendait?...
SAPIEHA, gaiement.
Un rêve!... punit-on ici les rêves? n'est-il pas permis d'avoir une idée... une idée fixe?...
VILLERBECK.
Si !... mais de la dire I
SAPIEHA
A vous, Ville rbeck! est-ce que vous me trahirez?
VILLERBECK.
Jamais! je vous le jure !... je suis à jeun, d'ailleurs ! mais si on ne l'était pas!... qui sait? Aussi par l'amitié, par la reconnaissance que je vous dois... agissez comme vous l'entendrez! mais ne me dites jamais rien!... je vous le demande en grâce !...
SAPIEHA
Rassurez-vous!... je n'aurai rien à vous confier... par malheur !
VILLERBECK.
Par bonheur!... (a demi-voix.) Silence! voici Sa Majesté, avec le prince chancelier.