‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 3)Chapitre 83 sur 142 · LA CZARINE, MENZIKOFF · texte numérisé non relu

LA CZARINE, MENZIKOFF

MENZIKOFF, qui a parcouru les papiers que lui a remis la czarine, s'ap-

prochant d'elle.

Quoi! le czar entend que vous alliez le rejoindre et que vous dirigiez avec lui, au cœur de l'hiver, ces horribles travaux ?

— DRAMES

LA CZARINE

Ce n'est pas la première fois que j'aurai bravé à ses côtés la rigueur des saisons et les périls de la guerre I

MENZIKOFF

Mais alors vous ne sortiez pas d'une longue maladie, vous n'étiez pas encore faible et souffrante ! Et s'il vous appelle à Ladoga en ce moment... c'est qu'il veut vous tuer!

LA CZARINE, souriant.

Je le crois !

MENZIKOFF

Et vous obéirez?

Autant périr de froid là-bas que d'ennui ici I Pierre m'a raconté que, dans un de ses voyages, il avait vu la veuve Scarron, la femme de Louis XIY, qui, regrettant son second mariage, se mourait lentement de gloire et de grandeurs... Je ne pensais pas que ce fût possible... je le crois maintenant.

MENZIKOFF

Votre Majesté s'ennuie...

LA CZARINE

Horriblement !

MENZIKOFF

Moi de même ^

LA CZARINE

Vous !...

MENZIKOFF

Oui!

LA CZARINE, froidement.

Cela doit être! Arrivé au sommet de la fortune et des honneurs, votre ambition ne sait plus où se prendre! elle n'a plus rien à désirer... rien!... que le trône !

LA CZARINE

MENZIKOFF, froidement.

C'est ce que je me disais ce matin.

Eh bien !... y fussiez-vous placé... vous voyez par moi!... (Avec un soupir.) Ah ! si l'on pouvait redescendre !

MENZIKOFF

Oui!... pour remonter...

LA CZARINE

Vous dites vrai : pendant le trajet on désire... on craint... on espère ! mais lorsqu'on a touché le but...

MENZIKOFF

On s'aperçoit qu'il ne vaut pas ies efforts faits pour y parvenir !

LA CZARINE, vivement.

N'est-ce pas?

MENZIKOFF

Tout vous devient indifférent ou importun !

LA CZARINE, de même.

N'est-ce pas ?

MENZIKOFF

Surtout dans ce pays de frimas où le froid gagne le cœur... et où l'on donnerait tout...

LA CZARINE

Pour un rayon de soleil... ou un souvenir du jeune âge! Te souviens-tu de ce temps heureux où tout me souriait, même la misère!... Je vois encore l'orpheline, la pauvre servante, recueillie chez le bon pasteur luthérien... puis tout à coup ce foyer paisible troublé par la guerre... le sac et le pillage menaçant Marienbourg... (Regardant Menzikoff.) le général russe vainqueur, désarmé par moi, jeune fille, devenue son esclave.

MENZIKOFF, vivement.

Si je me le rappelle !

LA CZARINE

Oui! tu m'aimais alors, tu le disais du moins, et pourtant, moins amoureux que courtisan, tu me cédais malgré moi, malgré toi-même, à ce maître altier devant qui tu tremblais déjà ! (Avec mépris.) Nou jamais, jîtmais, je ne t'ai pardonné l'honneur ou l'affront qui me rendit la compagne d'un souverain. Mais si ma fortune fut grande, je puis dire ici que je ne me laissai point dominer par elle, que je m'élevai à sa hauteur... et cette position que je n'avais pas désirée, je sus la conquérir et la mériter î Tant de services rendus ! tant de soins de tous les instants qui lui étaient nécessaires, indispensables peut-être I... il les a payés par une couronne ! je le sais!... Je ne suis pas ingrate, je ne le serai jamais, et si parfois il oublie les services, moi je n'oublie pas la récompense!... Mais tant d'amour et de dévouement ne peuvent se payer que par le dévouement et l'amour, et, depuis longtemps je l'ai vu, il ne m'aime plus! Le souvenir de ce qu'il me doit lui pèse ! la reconnaissance le gêne ! mon aspect l'humilie...

MENZIKOFF

Comme un bienfait reproché !

LA CZARINE

S'il revient à moi, c'est dans le danger ou la souffrance, mais il s'en éloigne avec empressement dans le bonheur ou le plaisir... Alors le voile est tombé!... le prestige s'est dissipé... je n'ai plus vu en lui le grand homme, le héros, le génie puissant qui brille au dehors... mais chez lui, dans son intérieur... le tyran égoïste, sacrifiant à ses idées d'ambition tous les sentiments du cœur, tous les liens de l'amitié et de la famille... je n'ai plus vu que ses mœurs brutales, ses honteuses orgies, vices grossiers que la gloire cache à tous les yeux, excepté aux miens... L'amour avait disparu, le dégoût m'a saisie... j'aurais voulu fuir... mais comme le soldat russe qui tombe immobile à son poste, je reste au mien n'ayant plus que ma vie à donner, et je l'abandonne

LA CZAKINE

au czar en échange de ce trône... que je lui dois... pour qu'en mourant du moins je sois quitte et n'emporte rien à lui...

MEPnZIKOFF.

Mourir !... Allons donc... il y a mieux que cela pour une femme telle que Catherine...

LA CZARINE, froidement.

Oui!... Se taire et pardonner !...

MENZIKOFF, demême.

Moi! je ne pardonne jamais !

LA CZARINE

Et que fais- tu donc ?

MENZIKOFF

J'attends I... Sorti des derniers rangs du peuple, soldat, sergent... général, c'est moi qui à Kalisz triomphais, pour la première fois, en bataille rangée, des Suédois invincibles jusqu'alors... c'est moi qui à Pultawa commandais l'aile gauche quand la fortune de Charles XII vint se briser contre nos bataillons et les glaces de nos déserts ; c'est moi qui fis prisonnier Lewenhaupt et tout son corps d'armée.

LA GZARINE.

Oui... vous avez comme moi aidé le czar dans toutes ses entreprises, dans toutes ses grandes actions.

Si ce n'était que cela !... (a voix basse.) Je lui suis venu en aide dans tous ses crimes... Mes mains se sont rougies, comme les siennes, du sang des Strehtz; dans le procès d'Alexis, c'est moi qui intimidais ses juges, promettant que le czar pardonnerait au coupable si on le condamnait... et ils l'ont condamné... et devant moi... Pierre...

LA GZARINE, se levant et détournant la tète.

Ahl...

MENZIKOFF

Aussi, et pour me payer, il m'a accablé d'honneurs et de richesses ! Mais les trésors jetés par lui dans la balance n'égalaient pas le poids de haine amoncelé sur son favori ! J'entendais les cris de vengeance qui s'élevaient de tous les points de Pempire. . . je voyais l'orage s'amasser sur ma tète. . . peu m'importait!... la foudre ne frappe que les cimes élevées, et je consentais à être foudroyé pourvu que ce fût au sommet. Je voulais bien tomber, mais non pas descendre ! je consentais à être redouté, exécré... mais non pas méprisé! et luimême m'a flétri aux yeux de tous! Moi, son compagnon d'armes, son ami, son complice!... moi, le plus grand de l'empire après lui, il m'a frappé du bâton, comme un esclave, devant ces vils courtisans, enivrés de mon injure et à qui mon infamie semblait rendre l'honneur!... Ah! quand il aurait ceint mon front, comme le vôtre, de la couronne des czars, il est des bienfaits dont la honte dégage, et dans mon cœur, dès ce jour, l'affront a tué la reconnaissance! Pour un traitement pareil... un artiste* s'est tué de désespoir!... 11 était Français... moi, je siiis Tartarel... Et chez nous ce n est pas en mourant qu'on se venge.

LA CZARINE

Qu'osez-vous dire?...

MENZIKOFF, froidement.

Rien!... Je veille... pour moi-., pour mes amis la tache n'est pas grande... j'en ai peu! car excepté vous, Catherine, excepté mes filles bien-aimées, mes filles, mon bonheur et ma joie, et pour qui le Tartare donnerait sa vie, tout le reste ici-bas ne m'est rien ! Ces richesses, ces honneurs dont on me dit si avide, je n'y tiens pas! je les jetterais!... (Avec force.) mais je ne veux pas qu'on me les prenne... qu'on me vole... ce qui m'a coûté si cher... et je saurai me défendre.. >

* Leblond, architecte français, venu en Russie sur l'invi • talion du czar.

LA GZARINE

Aussi ce n'est pas pour moi que je crains, Catherine... c'est pour vous...

LA CZARINE

Pour moi?...

MENZIKOFF

Le czar... je voulais vous laisser ignorer cette nouvelle injure, le czar, en partant, m'a chargé de veiller sur vous... d'épier vos démarches...

LA CZARINE

Il serait possible ! . . .

MENZIKOFF

Comme il a chargé Jakinski, son favori actuel, de lui rendre compte des miennes... Je le sais et ne m'en étonne pas ! Le czar brise volontiers le marchepied qui lui servit à s'élever. Aux vieilles amitiés, que le temps attiédit, il préfère la chaleur d'un zèle récent. Son nouveau favori lui inspire plus de confiance que moi, car ma fortune est faite et la sienne est à faire ; aussi, dans la ferveur de son ambition naissante, Jakinski est homme à nous dénoncer tous les deux, moi, pour ne pas avoir dénoncé Votre Majesté...

LA CZARINE

Etmoil... pourquoi?...

MENZIKOFF, souriant.

Pourquoi?... Faut-il vous le dire?... (La regardant.) Eh mais !... Yotre Majesté est émue ! qu'elle se rassure ! Pierre peut faire des ministres... mais non pas des talents, et cet homme d'État, improvisé par le caprice du maître, n'est pas encore assez habile pour deviner ce que moi, vieux courtisau; j'ai su à peine lire!... Depuis un mois, une pensée constante vous préoccupe et vous absorbe!

LA CZARINE

Erreur I . . .

(EUe s'approche du canapé à gauche sur lequel elle s'assied.)

204 GOiMÉDIES — DRAMES

MENZIKOFF

Je vous connais trop bien pour me tromper ! J'ai cru d'abord qu'il s'agissait de quelque grand projet digne de vous, de ces desseins hardis dont la témérité est prudence, d'un de ces coups bien frappés qui changent la face d'un empire !

LA CZARINE, vivement.

Moi !... conspirer!...

MENZIKOFF

Je Fespérais du moins... il n'en est rien! Si telle eût été votre idée, vous l'eussiez dérobée à tous les yeux sous un air plus riant ! Vous vous seriez entourée de tous ceux dont le zèle ou le ressentiment pouvaient vous servir ; les bals, les fêtes eussent déguisé et favorisé vos réunions et vos desseins ! rien de tout cela : votre tristesse, votre isolement, la cour que vous semblez fuir, des larmes que j'ai souvent surprises dans vos yeux... tout me dit qu'un autre sentiment fait pâlir votre front ou battre votre cœur ! Achevez, rfîa souveraine, confiezvous à moi!... je ne veux savoir que pour veiller sur vous et éloigner le péril !

LA CZARINE, tristement.

Le péril, s'il y en a eu un, est passé ! et je puis en parler à vous, mon seul ami, comme le matelot qui, à l'abri du danger, aime à raconter la tempête! Ainsi que moi, ainsi que toute la cour, vous avez frémi, il y a un an, de l'horrible aventure qui fit tomber sous la hache du bourreau une imprudente et généreuse victime!. .

MENZIKOFF

Mœns de la Croix !... dont l'amour fatal...

LA CZARINE, se levant.

Amour que jamais je n'encourageai! je te le jure! je l'atteste devant lui, devant son ombre sanglante, devant Dieu qui m'entend 1... Mais admis dans mon intimité par sa sœur Anna, ma première dame d'honneur, accueilli par moi avec

LA CZAïtlNE

bonté, il s'était épris d'une folle passion qu'il fallait plaindre et non punir de mort!... La jalousie de Pierre, jalousie effrénée qui ne raisonne pas, qui n'écoule rien, commença par frapper, quitte à juger et à se repentir plus tard ! Sans redouter pour lui et pour moi la honte d'un éclat qui devait compromettre mon honneur, il condamna Mœns de la Croix à mort, il condamna au knout et à la Sibérie 'Anna Mœns, sa sœur!... c'était l'acte d'un furieux... Mais le soir même, il dirigea ma voiture vers l'endroit du supplice, au pied du poteau où étaient attachés les restes de sa victime ! Il me força de contempler cette tête sanglante, ces lèvres décolorées qui, en mourant, peut-être avaient murmuré mon nom î Accablée d'horreur, j'eus le courage de ne pas frémir ! mon visage ne trahit pas ces paroles que prononçait mon cœur Tigre, je te haisl... (Avec chaleur.) Oui... c'est dans ce sang que toute reconnaissance, que tout amour s'est éteint ! Ce n'est plus, à mes yeux, de la main du czar mais de celle du bourreau que j'ai reçu la couronne qui brille sur mon front, et dans la pourpre même dont il m'entoure, je ne vois encore que du sang!

(Elle passe vivement à la droite du théâtre.) MENZIKOFF, effrayé.

Plus bas! plus bas! de grâce!...

LA CZARINE

Depuis ce jour, il se peut, je le crains, que je n'aie pas assez déguisé le dégoût qu'il m'inspire et qu'il n'a pu comprendre ou deviner ! Il partit, appelé par de nouvelles guerres, par de nouveaux travaux, et, pour la première fois, il ne m'ordonna pas de l'accompagner. Il me laissait, il est vrai, sous votre surveillance, l'empire à gouverner; aussi, depuis plusieurs mois, dans ce palais de Peterhof qu'il vient d'élever à grands frais... son Versailles, à lui... je m'occupais sans relâche, et pour m'étourdir, de tous les soins qui m'étaient confiés; le soir seulement et à l'heure oii chacun est retiré, je descendais dans les jardins du palais, et, il y a un mois,

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