‹ Œuvres complètes: comédies, drames (volume 3)Chapitre 86 sur 142 · MENZIKOFF, OLGA · texte numérisé non relu

MENZIKOFF, OLGA

MENZIKOFF, à part et la regardant sortir.

Catherine I... Catherine ! la plaie est plus profonde que je ne le pensais.

Eh bien, mon père, partons-nous ?

MENZIKOFF

Je vais faire préparer les traîneaux.

OLGA

C'est fait.

MENZIKOFF

Qui a donné les ordres?

OLGA

Moi ! Ai-je eu tort ?

MENZIKOFF

Non, non, mon enfant ! J'aime à te voir dans mon palais commander à tous et à moi-même I

OLGA

A celui qui gouverne la Russie?

MENZIKOFF

Et qui est heureux d'obéir à sa fille bien-aimée I

OLGA

De sorte que, si je le voulais, c'est moi qui gouvernerais l'empire ?

Il n'en irait pas plus mal !

OLGA

Eh mais?...

MENZIKOFF

Car, malgré ta jeunesse et ta candeur, j'ai cru voir déjà que tu ne manquais ni de caractère ni d'énergie.

OLGA, souriant.

C'est de famille, mon père!... quahtés, du reste, bien inutiles pour- une femme, pour moi !

MENZIKOFF, secouant la tête.

Qui sait?... Nous vivons dans un pays, ma fille, où la plus haute faveur touche toujours à l'extrême disgrâce I Saint- Pétersbourg et Tobolsk sont souvent bien près l'un de l'autre,

OLGA, d'un ton caressant.

Fi donc ! Quel sombre pressentiment ! Et pourquoi s'y livrer?

MENZIKOFF

• Tu as raison... au moment où la czarine est, pour toi, si gracieuse et si bonne... Que dis-tu de son projet de t'avoir sans cesse près d'elle?

OLGA, gaiement.

Il me charme !

LA GZARINK

Vraiment ! je ne te croyais pas tant d'ambition.

OLGA, riant. v

C'est de famille, mon père !... Mon ambition à moi, ce sont les fêtes et les bals de la cour.

MENZIKOFF

Tu aimes donc la danse et les plaisirs ?

OLGA

Comme vous les grandeurs!... (souriant.) Mais ce que j'aime surtout ce sont les promenades en traîneau... Partons.

MENZIKOFF, la retenant.

Un instant!... Nous avons si peu d'occasions de causer!... (Souriant.) A la cour, il sc présentera, sans doute, à tes yeux

quelque jeune seigneur... (Olga fait de la tête un signe affirmatif.)

jeune... aimable... (Même signe.) qui te plaira! (Même signe.) Je te dis cela, ma fille... parce que souvent je pense à ton mariage.

OLGA

Moi aussi !

MENZIKOFF, étonné.

Ah !... (Avec bonhomie.) En bien, parlons-en! (L'emmenant rers

le canapé à gauche.) Quand tu étais toute petite encore, je rêvais déjà pour toi les partis les plus brillants, les plus élevés ! .le ne te voulais pas moins qu'un trône !

OLGA

Et vous dites, mon père, que vous n'êtes plus ambitieux...

Quand on ne l'est plus pour soi, on l'est pour ses enfants... Je veux avant tout que mes filles soient glorieuses et grandes !...

OLGA

Si nous commencions par être heureuses î

MENZIKOFF

C'est une idée... Tu as raison, mon enfant ! ton bonheur avant tout ! Et je te jure que si tu avais fait un choix...

OLGA

Je ne dis pas non !

MENZIKOFF, vivement.

Tu aimerais quelqu'un ?

OLGA

C'est possible !

MENZIKOFF, la faisant asseoir près de lui sur le canapé.

Et tu ne me le disais pas !... Et tu n'avais pas en moi assez de confiance ?...

OLGA

. On a confiance!... mais on n'ose pas !

MENZIKOFF

Et qui te retient? quand tu peux aspirer à tout! quand il n'est personne qui ne soit fier de notre aUiance ! Sais-tu quel est notre pouvoir, quels sont nos titres, nos richesses ? Saistu que de la Courlande en Perse, de Riga à Derbent, nous pouvons, en voyageant, nous arrêter chaque soir dans quelqu'une de nos terres ? (Avec chaleur.) Parle, mon enfant, parle ! Je te donnerai qui tu voudras, prince ou roi î

OLGA

Et si ce n'était ni un prince, ni un roi ?

MENZIKOFF

Si tu Pas choisi... si tu l'aimes... qu'importe ! c'est chose faite. Quel est-il? Comment, depuis quand Tas-tu connu?

OLGA

Depuis quinze jours à peine ! Nous traversions la Néva au grand galop de six chevaux de l'Ukraine, conduits par Iwan, qui, dès le matin, était ivre.

MENZIKOFF

Le misérable î. ,.

LA CZARINE

OLGA

En l'honneur de mon jour de naissance! Et puis la neige qui tombait par flocons empêchait d'apercevoir un endroit où la glace était à peine prise. On avait beau crier de loin : Arrêtez ! arrêtez ! impossible de retenir les chevaux ; les deux premiers de l'attelage étaient déjà engloutis ! A l'aspect du danger, Iwan, abandonnant les guides, avait eu, ainsi que ma gouvernante, le temps de se jeter hors du drowski ; mais moi, enveloppée dans mes fourrures, dont je ne pouvais me défaire, j'allais être précipitée dans l'abîme...

(voyant le geste d'effroi de Menzikoff.) RaSSUreZ-VOUS, mOU père :

me voilà ! Un beau jeune homme, qui avait sauté de son traîneau, s'élance, au risque de sa vie, m'enlève dans ses bras et m'emporte sur la glace qui craquait sous ses pieds, tandis qu'Iwan, pâle et tremblant, nous supphait, mon Hbérateur et moi, de ne pas parler de cet accident, assurant que vous le tueriez indubitablement.

MENZIKOFF

Il peut y compter... et rien ne m'en empêchera.

OLGA

Que moi, mon père ! moi qui demande sa grâce ! car, sans lui, sans sa maladresse, je n'aurais pas été sauvée par le bel inconnu... Et si vous saviez quels soins il m'a prodigués!... comme il attachait sur moi ses regards inquiets et pleins d'expression ! Je n'osais lui demander à qui nous devions un tel service. Ma gouvernante a été plus hardie ! « Je suis Polonais, a-t-il répondu, le comte Sapieha! «

MENZIKOFF, poussant un cri.

Sapieha !

OLGA

Depuis, et' plusieurs fois, à cette heure-ci, je l'ai rencontré à la promenade sur la Néva.

MENZIKOFF, à part.

Sapieha !

COMEDIF^S

DRAMES

OLGA

Chaque fois que son traîneau passait près du mien, il me saluait avec respect.

MENZIKOFF

Voilà pourquoi, tout à l'heure, tu tenais tant à sortir en traîneau !

OLGA

Précisément... Venez... je vais vous le montrer!

MENZIKOFF, avec impatience.

Eh ! je ne le connais que trop !

OLGA

Que voulez-vous dire ?

MENZIKOFF, à demi-voix.

Qu^il faut oublier et cette aventure. . . et le comte Sapiehaî . . .

OLGA

Et pourquoi?...

MENZIKOFF, avec embarras.

Pourquoi ?... parce que dès demain, il retourne en France... et quitte la Russie pour toujours !

OLGA

Mais son père l'habite!... et puis s'il savait, par vous, que celle qu'il a sauvée lui garde une éternelle reconnaissance !... s'il savait surtout que le premier ministre l'accepte pour gendre... j'ignore ce qu'il répondrait, je ne puis le deviner... mais il me semble qu'à sa place... je resterais !

MENZIKOFF, effrayé.

Et s'il restait... ce serait plus terrible encore!... de plus grands obstacles...

Lesquels?...

MENZIKOFF, de même.

Ne m'interroge pas! Mais pour ton repos, mon enfant,

LA CZARINE

pour le bonheur de ta vie... je ne puis te le donner pour époux... c'est le seul que je doive exclure...

OLGA, pleurant.

Et VOUS me disiez de choisir?...

MENZIKOFF

Silence !.,. (Se retournant avec impatience.) Qui vient là?...

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