SCÈNE IV. SAPIEHA, VILLERBECK
SAPIEHA, se retournant gaiement.
Eh!... c'est mon amiral!... Est-ce qu'il conspirerait par hasard? Sa physionomie, d'ordinaire si insouciante, me semble aujourd'hui méditative et défaite.
VILLERBECK.
Il y a de quoi !
SAPIEHA
Aurions-nous été battu ?
VILLERBECK.
Moiî amiral russe!...
SAPIEIIA.
Cela peut se voir!
VILLERBECK, avec impatience.
Eh bien oui !.. . battu ! Comment ? je l'ignore ! . . . Par qui ?. . . je n'en sais rien... je ne sais pas même au juste si c'est une réalité... ou un cauchemar... Le seul fait dont je sois certain... c'est que j'étais gris !
SAPIEHA
Par extraordinaire î
VILLERBECK.
Non! tout naturellement!... J'avais été invité à dîner par les officiers de l'amirauté hier à mon arrivée, car j'arrive de la mer Caspienne... mission dont il s'agit de rendre compte au czar, aussitôt son retour... mais alors il s'agissait de dîner... Je vous passe les détails et le nombre des bouteilles... ce serait trop long. Ce que je me rappelle seulement, c'est qu'il était midi quand nous nous sommes mis à table, et qu'il faisait nuit noire quand nous en sommes sortis. Dans l'intention d'aborder à mon hôtel, j'avais mis le cap sur la droite et je me suis trouvé à gauche... dans un grand parc au milieu de sapins et de bouleaux. Minuit sonnait, la température était glaciale, et, le nez enveloppé dans mon manteau... je cherchais à m'orienter et surtout à reconnaître un pavillon vis-à-vis duquel je me trouvais en ce moment.
SAPIEHA, à pnrî.
Ah ! mon Dieu !
VILLERBECK.
Lorsque au balcon du premier étage, une persienne s'entr'ouvre, une main passe et me jette une clef qui tombe ù mes pieds sur la neige! Une clef, à quoi bon?... et que faire de cette clef?... c'est ce que je me disais, en m'abritant sous le balcon et en m'adossant contre une petite porte que je
LA C^AHTNE
n'avais pas vue d'abord !. . . Les clefs ne vont pas sans porte et les portes ne vont pas sans clef... Or, la porte et la clef avaient été faites l'une pour l'autre, car la clef ouvrait la porte, que je ne refermai pas, pour m'assurer, à tout hasard, une retraite. Mon idée, si j'en avais une, était de trouver, pour le reste de la nuit, un asile plus chaud que la rue... Devant moi un escalier qui, heureusement, avait une rampe; puis une antichambre, ou un salon, je ne sais pas au juste ; puis à droite, à moins que ce ne fût en face, une porte cn- Ir' ouverte d'où s'échappait un rayon de lumière; je m'élanccr en trébuchant, et j'aperçois, enveloppée d'une pelisse blanche, une femme qui jette un cri et renverse son flambeau.
SAPIEHA, vivement.
Malheureux!
C'est justement... ce que me dit d'une voix étouffée... quelqu'un qui montait vivement derrière moi, et qui, me saisissant d'une main vigoureuse, me forçait à rétrograder. Depuis ce moment, tout est vague et confus... d'autant que l'escalier, redescendu en roulant, avait contribué à renverser mes idées qui n'étaient pas déjà très-nettes... Je crois pourtant... me rappeler que, ranimé parle grand air... je luttai quelques instants en dehors, à la porte du pavillon, contre mon adversaire inconnu... Tout le reste ne m'apparaît plus qu'au travers des nuages, des vapeurs, des tourbillons de neige... et je me suis réveillé, ce matin, dégrisé et gelé, devant la porte de mon hôtel... o à j'avais passé la nuit!...
SAPIEflA, riant.
C'était un rôve... mon cher... un mauvais rêve...
VILLERBECK.
Vous croyez?... C'était ma première pensée... Mais, d'un autre côté, mes habits déchirés... les traces et les suites do la lutte me font croire à la réahté de raventnre... et cehii qui m'a insulté et frappé...
SAPIEHA
Ne vous connaissait pas... et comme vous peut-être... était dans rivresse... une autre ivresse !... La seule chose importante eût été de savoir où se passait l'anecdote... et vous ne le savez pas ?
VILLERBECK.
Non.
SAPIEHA, à part.
Je respire I
J'ai idée cependant... que les grands arbres verts appartenaient à quelque parc impérial...
SAPIEHA
Allons donc!... Des sapins... et des bouleaux... il y en a partout... il n'y a pas d'autre verdure en Russie... Et là... franchement, vous n'avez pasdiuingué les traits de la beauté mystérieuse?...
VILLERBECK.
Non... je n'ai rien vuî... «
SAPIEHA, à part.
Nous sommes sauvés !
VILLERBECK.
Rien!... mais au cri que cette femme a poussé... c'est bien singulier... il m'a semblé...
SAPIEHA, vivement.
Quoi donc?...
VILLERBECK.
Rien !... la nuit tous les cris se ressemblent...
SAPIEHA, le pressant.
Mais encore ?...
VILLERBECK, vivement.
Non... ce serait trop absurde!... Il faut être ivre pour avoir
LA CZARINE
des idées pareilles... (Rêvant.) Ce qui aurait pu les justifier... cependant... c'était la richesse de rameublement... j'étais, à coup sûr, chez une grande dame.
SAPIEHA, vivement.
Raison de plus alors pour vous taire.
VILLERBECK, de même.
Vous croyez?...
SAPIEHA
Sinon ce serait s'exposer au courroux de quelque famille puissante... qui, pour assoupir cette affaire... vous enverrait loin ! bien loin !... Et les nuits de la Sibérie sont plus froides encore que celle passée à la porte de votre hôtel.
VILLERBKCK.
Vous avez raison !... J'en grelotte d'avance ! Et si quelque rumeur circulait à ce sujet...
SAPIEHA, vivement.
Je les éloignerais... comptez sur moi...
VILLERBECK.
Silence ! c'est la czarine !...