SCÈNE V
Les mêmes; CRÉPONNE.
CRÉPONNE, bas à Adèle.
Une dame enveloppée d'un manteau est là dans votre chambre.
ADÈLE, de même.
C'est ma sœur, c'est Clarisse !
(Elle se dispose à passer dans la pièce à gauche.) LÉOPOLD, l'arrêtant par le bras.
Où vas-tu? Tu ne sortiras pas d'ici que tu n'aies écrit.
ADÈLE
0 mon Dieu 1
LEOPOLD, la faisant asseoir au secrétaire.
Allons ! une lettre à la Sévigné, et pour cela je vais dicter: « Cher Hippolyte... »
ADÈLE
Je ne mettrai jamais cela.
LÉOPOLD
Hippolyte tout court.
ADÈLE, écrivant.
« Monsieur...»
LÉOPOLD
A la bonne heure, je n'y tiens pas. (Dictant.) « Monsieur, une ancienne amie, bien malheureuse... »
CRÉPONNE.
C'est bien vrai.
LÉOPOLD
Je ne mens jamais. (Dictant.) «... Est menacée d'un affreux danger dont vous seul pouvez la sauver... »
ADÈLE
Mais c'est le tromper !
LÉOPOLD
Qu'en savez-vous ? Je ne mens jamais. (Dictant.) « Si tous souvenirs, si tous sentiments d'humanité ne sont pas éteints dans votre cœur, venez à son secours, elle vous attendra aujourd'hui, rue... » Mets notre nom et notre adresse. « Prenez avec vous de l'or, beaucoup d'or, vous saurez pourquoi... »
ADÈLE, indignée.
Je n'écrirai jamais cela !
LÉOPOLD, dictant d'un ton impératif.
« Vous saurez pourquoi, et j'ose croire que vous m'en remercierez. » (Lui prenant la main.) Allons, écris ! je le veux !
ADÈLE
Mais que voulez-vous donc faire ? le forcer à jouer, le dépouiller ?
LÉOPOLD
Cela me regarde ; signe... et maintenant je ne vous demande plus rien que le silence. (Prenant la lettre.) Je me charge d'envoyer la lettre... Quant au départ de demain, si je suis content de vous, j'aurai des égards ; je ne vous emmènerai pas. Adieu.
(il sort.)
ADÈLE, à Créponne.
Cours vite chez Hippolyte, et dis-lui que, s'il reçoit une lettre de moi, il n'en tienne nul compte, qu'il ne sorte pas de chez lui. Il y va de sa sûreté, de ses jours, peut-être... Ces hommes-là sont capables de tout !
CRÉPONNE.
Oui, madame, oui, je mets mon châle et j'y vais.
ADÈLE, pleurant.
Et ma sœur ! ma sœur qui m'attend ! Ah ! c'est mon seul espoir de salut I
(Elle sort par la porte à gauche.)
DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME 301
CRÉPONNE, seule, mettant son châle.
Ah ! quelle horrible maison ! Quand donc en serons-nous dehors? Où est le temps où j'étais femme de chambre honnête d'une honnête femme ! Ah ! tout calculé, la vertu donne plus d'agrément, sans compter le profit ; mais ma pauvre maîtresse, comment l'abandonner, quand elle n'a plus que moi au monde, que moi, dans cet infernal logis habité par
des démons ! (Apercevant la porte à droite qui s'ouvre lentement.)
Encore un qui arrive, il en sort donc ici de tous les côtés !
(Elle sort, en courant, par le fond.)