SCÈNE VI
ALBERT, seul, enveloppé dans un manteau et entrant par la porte à droite.
Je n'ai pu y résister, c'était plus fort que moi. Cette lettre maudite, qui me l'a envoyée? Ah ! relisons-la pour affermir mon courage ! (Lisant.) « Votre femme vous trahit, croyez-en « un ami fidèle, et, si vous en doutez, ne vous en rapportez « qu'à vos yeux; aujourd'hui, un peu avant deux heures, « seule et enveloppée d'un manteau, elle se rendra en voi- « ture de place dans une maison suspecte, pour y attendre « M. Valdéja, qu'elle aimait et dont elle était aimée avant « son mariage. La clef jointe à cette lettre vous donnera les « moyens d'entrer en secret dans la maison; et dès que vos « yeux vous auront convaincu de la vérité, vous pourrez fuir « par une allée obscure sans être vu de personne, «(parlant.) J'ai repoussé d'abord cet avis infâme ; sûr de l'amour et de la vertu de Clarisse, j'aurais regardé comme un crime l'apparence même d'un soupçon; et prêt à détruire, à brûler cette lettre, œuvre, non de l'amitié, mais de la haine, je ne sais quelle voix secrète me disait d'y ajouter foi. Pouvoir infernal d'un écrit anonyme ! Je n'y croyais pas, je le méprisais, et pourtant je suis sorti, j'ai épié ; non, je ne peux le croire
encore ; et cependant c'était elle ! c'était Clarisse ; je l'ai vue sortir du logis, d'un pied furtif, et jetant autour d'elle un regard de crainte. Ah ! le cœur me battait, quand j'ai vu sa voiture s'arrêter à la porte de cette maison... Ah! Clarisse, Clarisse 1... (Résolu.) Et maintenant, dussé-je l'immoler ainsi que son complice, et moi-môme avec elle, j'irai jusqu'au bout,
je saurai tout. On vient, rentrons. (Apercevant Valdéja dans la
coulisse.) Dieu! c'est lui, c'est Valdéja ! Notre arrêt à tous est prononcé, qu'il s'accomplisse !
(il referme la porte du cabinet et disparait.)