‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 134 sur 199 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

ADÈLE, CRÉPONNE.

ADÈLE

Te voilà, Gréponne?

CRÉPONNE.

Oui, bonne maîtresse. Ai-je été longtemps.

ADÈLE

Non. Qu'a dit le docteur ?

CRÉPONNE.

Qu'il fallait vous ménager, ne pas vous exposer au grand air. Gela vous tuerait.

DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME 311

ADELE, d'un air morne.

Que veux-tu? il faut vivre!... Dis-moi, as-tu entendu parler de quelque chose? fait-on toujours des recherches?

CRÉPONNE.

Depuis huit mois les poursuites se sont ralenties.

ADÈLE

Je tremble toujours de voir arriver les gens de justice. Et cependant, tu le sais, je ne suis pas coupable ; j'ignore encore comment mon beau-frère a été attiré dans cette horrible maison. Quand il a été frappé, je courais à ses cris et pour lui porter secours, je te le jure.

Je le sais bien I

ADÈLE

Et quoique dangereusement blessé, il en reviendra, n'estil pas vrai? il n'en mourra pas? Mais pour moi, la honte, la misère... 0 mon Dieu! mon Dieu! quel chemin depuis dix ans ! Quand je pense à ce que j'étais, et à ce que je suis maintenant. C'est un rêve, un rêve affreux, que je tremble de voir finir, car je crains le réveil !... (Elle tousse.) Puisque tu es sortie, as-tu vu les numéros ! notre terne... l'avonsnous gagné?

CRÉPONNE, éludant.

Madame...

ADELE, avec insistance.

Avons-nous gagné ?

CRÉPONNE.

Mais...

ADÈLE

Réponds-moi donc ! avons-nous gagné ? (créponne baissa la tét».) Non ! je le vois.

(Elle ae met à pleurer.)

GRÉPONNE.

Faut pas vous chagriner, madame ; ça augmenterait votre mal.

ADÈLE

Au surplus je le savais, je l'avais vu dans les cartes. Mais Sophie Marini prétend que les numéros sortiront ce mois-ci.

GRÉPONNE.

Oui, croyez celle-là et ses conseils !

ADÈLE

Elle doit s'y connaître, elle y met si souvent! Et mes derniers bijoux, cette chaîne que ma sœur m'a donnée le dernier jour où je l'ai vue.

GRÉPONNE.

Eh bien ! cette chaîne?...

ADÈLE

Elle m'a conseillé de la vendre pour suivre nos numéros, et je l'ai priée de s'en charger.

GRÉPONNE.

Il est donc dit qu'avec ses conseils elle vous perdra jusqu'au bout.

ADÈLE

Le moyen de faire autrement ! quand on n'a plus rien, ni amis, ni famille ; car le monde entier doit ignorer maintenant ce qu'est madame Laurencin.

(Elle se cache la tête dans les mains.) GREPONNE.

J'ai cependant adressé votre demande à la mairie, et on doit la transmettre à toutes les dames de charité.

ADELE, avec ironie.

Et monsieur le maire, qu'on dit si bienfaisant I

GRÉPONNE.

J'y ai été ce matin. Ce n'est pas loin, car notre maison touche à la mairie.

DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME 313

ADÈLE

L'as-tu vu ?

CRÉPONNE.

On m'a répondu qu'il était avec un de ses amis qui arrivait à l'instant môme de voyage, et qu'il ne recevait personne.

ADÈLE

Toi seule m'es restée fidèle, ma brave Créponne, toi seule !

CRÉPONNE.

Et je ne vous abandonnerai jamais.

ADÈLE

Dans peu de temps tu seras libre de tout souci ! Mais je ne veux pas que, jusque-là, le désespoir s'empare de moi ; je ne le veux pas ! je ne le veux pas ! Allons, ne pleure pas. Voyons! tu sais bien que ça me fait mal.

CRÉPONNE, essuyant ses larmes.

Ah I mon Dieu ! qui vient là ?

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