‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 15 sur 199 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LIONEL, BATHILDE

LIONEL, à droite, regarde Bathiide, prend une chaise qu'il place à cété d'elle, mais ne s'assied pas.

Je suis bien heureux, madame, que l'absence de mon ami et de votre oncle nie permette de vous tenir compagnie

BATHILDE

Je vous suis obhgée, monsieur; mais je vous dirai...

(Elle lève les yeux et voit que Lionel, debout et préoccupé, ne l'écoute plus.) ScBiBF. — Œuvres complètes. ire Série, — 2« Vol. — 3

LIONEL, regardant vers le fond, et à part.

Pourvu qu'il ne rencontre point d'obstacle. Tout à l'heure déjà la mer était houleuse ; j'ai vu des nuages à l'horizon, et si le vent de terre s'élevait...

BATHILDE

Monsieur, monsieur...

LIONEL

Pardon, madame, vous m'adressiez la parole?

(il s'assied auprès d'elle.)

BATHILDE

Moi, monsieur, je serais désolée de vous déranger de vos réflexions ; mais je me disais qu'il était fort heureux que vous ne fussiez pas en ce moment dans les rues de Boston ; vous y auriez couru un bien autre danger que celui dont j'ai été assez heureuse pour vous préserver.

LIONEL

Vous avez raison, et je ne sais comment justifier une distraction sans excuse, surtout auprès de vous.

BATHILDE

Pourquoi donc, quand on y est sujet?

LIONEL

En aucune façon, et l'objet d'ailleurs en était si peu important!

BATHILDE

C'était, peut-être, le même que l'autre jour. Vous allez me trouver bien curieuse ; mais j'ai presque acquis le droit de vous demander à quoi vous rêviez dans ce moment-là ?

LIONEL

A quoi je rêvais?... Après vous avoir quittée, il me serait facile de vous le dire.

BATHILDE

Monsieur

LA BOHÉMIENNE

Pourrai-je jamais m'acquitter envers vous?

BATHILDE

Peut-être ; qui sait ? J'ai presque un service à vous demander, et, si je ne craignais d'être indiscrète...

LIONEL

Parlez, je vous en conjure... Eh bien, madame?

BATHILDE

Eh bien ! monsieur, ce que j'ai à vous dire va peut-être vous paraître fort extraordinaire; c'est pour cela, je crois, qu'il vaut mieux agir avec franchise et vous confier ce dont il s'agit. Je connais une personne... une dame, qui veut beaucoup de bien à votre ami, ce jeune mihtaire, qui sort d'ici; mais il est inutile de lui en parler : il se croirait destiné aux. grandes aventures, et comme ce sont simplement des informations que l'on désirerait prendre sur lui...

LIONEL

J'y suis ; il s'agit d'un mariage.

BATHILDE

Je ne dis pas cela ; mais on voudrait connaître ses amis intimes.

LIONEL

Moi d'abord.

BATHILDE

C'est sa meilleure caution ; mais les sociétés, les maisons qu'il fréquente?

Sir Albermal Elmwood, sir Gleveland Hutkinson...

BATHILDE

Ah ! mon Dieu ! quels noms ! je ne les retiendrai jamais, Voudriez-vous bien me les écrire ?

LIONEL

Volontiers. (Regardant les tablettes qu'elle lui donne.) LeS tablettes

d'une jolie femme, ce doit être bien précieux !

BATHILDE

Nullement, un journal de voyage.

LIONEL

Il doit contenir cependant...

BATHILDE

Quelques notes, quelques observations sur ce qui m'arrive, mon opinion sur les personnes que je rencontre.

LIONEL, lui rendant les tablettes.

Je voudrais bien le lire, ce soir.

BATHILDE

Mais peut-être n'y mettrai-je rien.

LIONEL

C'est peu flatteur pour moi.

BATHILDE

Au contraire; un souvenir, c'est pour se rappeler, et peutêtre n'en aurai-je pas besoin.

LIONEL

Eh! quoi, madame?...

BATHILDE

Revenons à votre ami. Hier, dit-on, il est rentré fort tard : vous voyez qu'on s'inquiète aisément. Aujourd'hui il se trouve secrètement dans cette auberge, à une Ueue de la ville ; ne doit-on pas craindre qu'une autre liaison, que quelque infidélité... Bien entendu que si c'est pour tout autre motif, nous ne demandons rien, nous ne voulons rien savoir, et nous sommes tranquilles.

LIONEL, souriant.

A mon tour, madame, permettez-moi une seule observation. C'est moi, peut-être, que vous allez trouver bien indis-

LA BOHÉMIENNE

cret ; mais ne seriez-vous pas vous-même cette personne mystérieuse qui veut du bien à mon ami?

BATHILDE

Moi, monsieur ! vous pourriez supposer ! Je vois que vous ne me connaissez pas. Je n'ai jamais compris un pareil sentiment, ou plutôt une pareille faiblesse ; jamais, du moins je crois pouvoir en répondre, jamais je n'aimerai personne.

(ils se lèvent.)

LIONEL

Et pourquoi donc, madame ? Yoilà une déclaration d'indépendance contre laquelle nous réclamerons.

P4THILDE.

Est-il donc si étonnant, monsieur, qu'on chérisse la liberté? qu'on veuille la conserver ?

LIONEL, vivement.

Non, sans doute : pour nous, du moins, qui devons avant tout... (se reprenant et souriant.) Mais VOUS, madame, c'est si différent ; nos situations se ressemblent si peu ; et quelles que soient vos idées à cet égard, de tous les devoirs, il n'en est point, selon moi, de plus doux et de plus respectable que ceux d'épouse et de mère, liens sacrés de la famille, qui bientôt forment ceux de la patrie et nous attachent au sol qui nous a vus naître. Dans ce pays encore nouveau, si vous aviez été témoin du bonheur de nos ménages, si vous aviez vu nos jeunes filles, chéries comme amantes, estimées comme épouses... si, assez heureux pour vous connaître, j'avais pu vous présenter à ma mère ; vous l'auriez vue, au miheu de nous, souveraine adorée, nous prêcher l'amour de l'honneur et de notre pays, qui se confondent dans nos cœurs avec notre amour pour elle !... Et ce bonheur intérieur, cette estime générale, cette considération, premier besoin d'une âme noble et généreuse, qui, plus que vous, madame, serait destinée à l'appeler autour d'elle?.,. Eh! mais, qu'avez-vous ?

BATHILDE

Rien, monsieur; j'avoue que vous venez d'offrir à mes

yeux un tableau nouveau pour moi, et un bonheur, si c'en est un, auquel il ne m'est plus permis d'aspirer.

LIONEL

Qu'ai-je fait ! Je comprends : on a enchaîné votre destinée, votre avenir, vous n'êtes plus libre ?

BATHILDE

Oui, c'est cela même ; je ne suis plus libre de revenir sur mes pas, ni de changer mon sort. Mais, n'en parlons plus, je vous prie ; recevez mes remerciements, et comme il est probable que je ne dois plus vous revoir...

LIONEL

Quoi! madame, vous vous éloignez, vous nous quittez?

BATHILDE

Oui, monsieur.

LIONEL

Eh bien ! une dernière grâce. Que je sache au moins qui vous êtes; vous ne pouvez me refuser... Vous hésitez? Cette demande-là même est-elle indiscrète ?

BATHILDE

Non, sans doute ; mais il me paraît singulier que ce soit vous, monsieur, qui m'interrogiez, quand j'ignore moi-même votre nom.

LIONEL

Lionel Lincoln.

BATHILDE

Ciel!...

LIONEL

Colonel aux dragons de Virginie.

BATHILDE

Quoi ! ce Lionel que je voulais connaître !

LA BOHÉMIENNE

LIONEL, arec joie.

Que dites-vous ? Il serait possible !

BATHILDE

Non, non, monsieur. Je voulais dire seulement que ce nom avait souvent frappé mes oreilles, et que je l'avais toujours entendu citer avec tant d'éloges...

LIONEL

Il n'était pas digne d'un tel honneur, ou du moins jusqu'ici ^ il ne l'avait pas encore mérité ; mais un jour viendra peutêtre où ce nom ignoré brillera de quelque éclat. Alors, j'aurai assez vécu ; alors, je ne demande plus rien que de mourir au milieu de mes soldats, et dans un jour de victoire.

BATHILDE

Quoi ! ce sont là tous vos vœux ? votre unique ambition ? et vous ne regretterez rien ?

LIONEL

Non; si d'autres me regrettent... et si vous-même, madame...

BATHILDE

On vient... C'est mon oncle 1

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