SCÈNE VIL Les mêmes ; ZAMBARO
ZAMBARO, à Bathilde.
Voici les clefs de notre appartement ; tout est prêt, et quand tu voudras...
BATHILDE
Oui, mon oncle.
Mais je voulais te dire...
LIONEL, s'éloignant.
Comment donc, que je ne vous gêne pas.
(il s'approche de la table et regarde sur une carte.) ZAMBARO, bas à Bathilde.
Noire jeune officier a dirigé ses pas du côté du port, je l'ai suivi de loin ; mais il a disparu à mes yeux. Toi, tu as été plus heureuse, tu as sans doute des renseignements?
BATHILDE
Aucun ; impossible de rien apprendre.
ZAMBARO.
Et son ami, ce monsieur avec qui tu viens de causer, sais-tu au moins qui il est ?
BATHILDE
Non, mon oncle, non, je ne sais rien.
ZAMBARO.
Tu as donc bien peu d'esprit aujourd'hui? Je ne te dis pas cela pour te gronder, tu sais que je ne te gronde guère... mais voilà une affaire digne de moi, et il faudra que je m'en mêle.
BATHILDE
C'est inutile, vous ne réussirez pas.
(Le jour s'obscurcit, on voit quelques éclairs.)
Oh 1 je ne me décourage pas facilement; je vais retrouver mon jeune homme, et... (Remontant le théâtre et regardant par
la croisée à droite.) Ah ! diable, voilà uu grain qui s'élève, la mer devient mauvaise...
LIONEL, qui est près de la table, courant à la croisée.
Que dites-vous?
ZAMBARO.
Je dis, morbleu! que je m'y connais, et que dans ce moment-ci je ne voudrais pas être près de la côte ; et tenez, tenez, voilà un vaisseau qui semble profiter de mon avis,
LA BOHÉMIENNE
car il gagne le large... Eh! mais je ne me trompe pas, c'est un bâtiment français; n'est-il pas vrai?
LIONEL, à la croisée.
Oui, je le pense comme vous... mais le vent s'élève, la tempête se déclare.
ZAMBARO.
^Et voyez-vous là-bas, là-bas, portée sur le sommet des vagues, cette petite barque montée par deux hommes ?
LIONEL, à part.
0 ciel ! serait-ce Arthur ?
ZAMBARO.
Comment diable va-t-on se risquer en mer par un temps pareil? Ils ont manqué l'entrée du port ; le courant qui les précipite vers nous va les jeter sur la côte.
LIONEL
Et les briser contre ces rochers.
ZAMBARO.
C'est probable. Il y en a un qui manœuvre bien ; mais l'autre ne s'en doute pas, et si on ne vient pas à leur 'aide...
LIONEL, aux matelots qui sont au dehors.
Mes amis, des câbles, des cordages, cinq cents guinées à celui qui ira à leur secours... Eh ! quoi, vous hésitez? (Tirant son portefeuille.) TeUCZ.
ZAMBARO.
Y pensez-vous? les envoyer à une mort inévitable?... Les voilà qui s'éloignent.
LIONEL
Et je les verrais périr, là, devant mes yeux !
BATHILDE
Dieux ! la barque est brisée !
LIONEL, donnant à Bathilde le portefeuille qu'il tient encore à la main.
Ah! tenez, tenez, gardez-moi ce portefeuille... Je les ramènerai, ou je resterai avec eux.
(U défait son habit en courant et s'élance vers la porte du fond.)