‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 164 sur 199 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CHRISTINE, GŒLHER.

CHRISTINE

Eh! mais, monsieur le baron, qu'est-ce que cela signifie? qu'y a-t-il donc encore de nouveau?

GŒLHER.

Rien, mademoiselle.

CHRISTINE

Le comte Struensée vient de s'enfermer dans le cabinet de mon père ; ils ont envoyé chercher M. de Rantzau. A quoi bon cette réunion extraordinaire? H y a déjà eu conseil ce matin, et tantôt ces messieurs doivent se trouver ici à dîner.

GOELHER.

Je l'ignore... mais il n'y a rien d'important, rien de sérieux... sans cela j'en aurais été prévenu! ma nouvelle place de secrétaire du conseil m'oblige d'assister à toutes les délibérations.

Ah 1 vous êtes nommé ?

SX

GOELUER.

De ce matin!... sur la proposition de votre père: et la reine a déjà confirmé ce choix. Je viens de la voir ainsi que toutes ces dames, encore un peu troublées de l'algarade de ces bons bourgeois... On craignait d'abord que cela ne dérangeât le bal de demain; grâce au ciel, il n'en est rien; il m'est même venu là-dessus quelques plaisanteries assez heureuses qui ont obtenu l'approbation de Sa Majesté, et elle a fmi par rire de la manière la plus aimable.

CHRISTINE

Ah ! elle a ri !

GOELHER.

Oui, mademoiselle, tout en me félicitant de ma nomination et de mon mariage... et elle m'a dit à ce sujet des choses... (Souriant avec fatuité.) qui donneraient beaucoup à penser à ma vanité, si j'en avais... (a part.) car enfin Struensée ne sera pas éternel... (Haut.) Mais je n'y pense plus... Me voilà lancé dans les affaires d'État, les affaires sérieuses, pour lesquelles j'ai toujours eu du goût... Oui, mademoiselle, il ne faut pas croire, parce que vous me voyez léger et frivole, que je ne puisse pas aussi bien que tout autre... mon Dieu ! on peut traiter tout cela en se jouant, en plaisantant... Que j'arrive seulement au pouvoir, et l'on verra !

CHRISTINE

Vous au pouvoir!...

GOELHER.

Certainement, je puis vous le dire, à vous, en confidence, cela ne tardera peut-être pas. 11 faut que le Danemark se rajeunisse, c'est l'avis de la reine, de Struensée, de votre père... et si l'on peut éliminer ce vieux comte de Rantzau, qui n'est plus bon à rien, et que l'on garde parce que son ancienne réputation d'habileté impose encore aux cours étrangères... j'ai la promesse formelle d'être nommé à sa place, et vous sentez que M. de Falkenskield et moi... le

BERTRAND ET RATON

beau-père et le gendre à la tète des affaires... nous mènerons cela autrement.. Ce matin par exemple, je les voyais tous effrayés, cela me faisait sourire : si l'on m'avait laissé faire, je vous réponds bien qu'en un instant...

CHRISTINE, écoutant.

Taisez-vous !

GOELHER .

Qu'est-ce donc?

CHRISTINE

Il m'avait semblé entendre dans le lointain des cris confus.

GOELHER.

Vous vous trompez.

CHRISTINE

C'est possible.

GCELHER.

Des gens du peuple qui se disputent... ou se battent dans la rue; ne voulez-vous pas les priver de ce plaisir-là? Ce serait cruel, ce serait tyrannique; et nous avons à parler de choses bien plus importantes, de notre mariage, dont je n'ai pas encore pu vous dire un mot, et du bal de demain, et de la corbeille, qui ne sera peut-être pas achevée... car je ne vois que cela de terrible dans les émeutes et les révoltes, c'est que les ouvriers nous font attendre, et que rien n'est prêt

CHRISTINE

Ah ! vous n'y voyez que cela de fâcheux... vous êtes bien bon. . moi qui, ce matin, me suis trouvée au miheu du tumulte...

GOELHER.

Est-il possible !

CHRISTINE

Oui, monsieur, et sans le courage et la générosité de M. Éric Burkenstaff qui m'a protégée et reconduite jusqu'ici...

GOELHER.

M. Éric!... et de quoi se mêle-t-il? et depuis quand lui est-il permis de vous protéger?... Voilà à coup sûr une prétention encore plus étrange que celle de monsieur son père.

JOSEPH, entrant et restant au fond.

Une lettre pour monsieur le baron.

GOELHER.

De quelle part?

JOSEPH

Je l'ignore... celui qui l'a apportée est un jeune militaire, un officier, qui attend en bas la réponse.

CHRISTINE

C'est quelque rapport sur ce qui se passe.

GOELHER.

Probablement... (Lisant.) « Je porte une épaulette; mon « sieur le baron de Gœlher ne peut plus me refuser une sa- « tisfaction qu'il me faut à l'instant. Quoique insulté, je lui « laisse le choix des armes et l'attends aux portes de ce pa- « lais avec des pistolets et une épée. — Éric Burkenstaff. » (a part.) Quelle insolence !

CHRISTIINE.

Eh bien ! qu'y a-t-il?

GOELHER.

Ce n'est rien. (Au domestique.) Laissez-nous... dites que plus tard... je verrai... (a part.) Encore une leçon à donner.

CHRISTINE

Vous voulez me le cacher... il y a quelque chose... il y a du danger... j'en suis sûre à votre trouble.

GOELHER.

Moi troublé !

CHRISTINE

Eh bien ! montrez-moi ce billet et je vous croirai.

BERTRAND ET RATON

Impossible, vous dis-je !

CHRISTINE, se retournant et apercevant Koller.

Le colonel Koller ! il sera moins discret, je l'espùre, et je saurai par lui...

Page 1