‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 191 sur 199 · MARTHE, CHRISTINE · texte numérisé non relu

MARTHE, CHRISTINE

MARTHE

Mille pardons, mademoiselle, d'oser à une pareille heure...

CHRISTINE, la regardant.

Madame Burkenstaff ! (courant à elle, et lui prenant les mains.)

Ah! que je suis contente de vous avoir reçue!... que je

suis heureuse de vous voir! (a part, avec joie et attendrissement.)

Sa mère! (Haut.) Vous venez me parler d'Éric.

MARTHE

Eh ! dans le désespoir qui m'accable, puis-je parler d'autre chose que de mon fils... de mon pauvre enfant!... je viens de le voir.

CHRISTINE, vivement.

Vous l'avez vu?

MARTHE, pleurant.

Je viens de l'embrasser, mademoiselle, pour la dernière fois!

CHRISTINE

Que dites- vous?

MARTHE

Son arrêt lui avait été signifié cette après-midi.

CHRISTINE

Quel arrêt ?. . qu'est-ce que cela signifie?

MARTHE, avec joie.

Vous l'ignoriez donc!... Ah! tant mieux!... sans cela, vous n'auriez pas été à ce bal, n'est-il pas vrai?... Quelque grande dame que vous soyez, vous n'auriez pas pu vous divertir quand celui qui avait tant d'affection pour vous est condamné à mort?

CHRISTINE, poussant un cri.

Ah !... (Arec égarement.) Ils disaient donc vrai 1... c'était de lui qu'ils parlaient, et mon père m'a trompée ! (a Marthe.) Il est condamné ?

MARTHE

Oui, mademoiselle... Struensée a signé, la reine a signé : concevez-vous cela? Elle est mère cependant !... elle a un fils!

CHRISTINE

Remettez-vous!... tout n'est pas perdu; j'ai encore de l'espoir.

MARTHE

Et moi, je n'en ai plus qu'en vous!... Mon mari a des projets qu'il ne veut pas m'expliquer ; je ne devrais pas vous dire cela ; mais vous, du moins, vous ne me trahirez point ; en attendant, il n'ose se montrer, il se tient caché ; ses amis n'arrivent pas, ou arriveront trop tard... et moi, dans ma douleur, que puis-je tenter? que puis-je faire?... S'il ne fallait que mourir... je ne vous demanderais rien, mon fils serait déjà sauvé. J'ai couru hier soir à sa prison, j'ai donné tant d'or qu'on a bien voulu me vendre le plaisir de l'embrasser ; je l'ai serré contre mon cœur, je lui ai parlé de mon désespoir, de mes craintes !... Hélas !... il ne m'a parlé que de vous.

CHRISTINE

Éric!...

MARTHE

Oui, mademoiselle, oui, l'ingrat, en me consolant, pensait encore à vous. « J'espère, me disait-il, qu'elle ignorera mon « sort, qu'elle ne saura rien... car heureusement, c'est de a grand matin, c'est au point du jour... »

CHRISTINE

Quoi donc î

MARTHE, avec égarement.

Eh bien! est-ce que je ne vous l'ai pas dit?... est-ce que vous ne l'avez pas deviné à mon désespoir?... C'est tout à l'heure, c'est dans quelques instants qu'ils vont tuer mon fils!...

CHRISTINE

Le tuer !..

MARTHE

Oui, oui, c'est là, sur cette place, sous vos fenêtres, qu'ils vont le traîner... Alors, dans le délire, dans la fièvre où j'étais, je me suis arrachée de ses bras, et, loin de lui obéir, je suis accourue pour vous dire : Ils vont le tuer!... défendez-le! mais vous n'étiez pas ici... et j'attendais... Ah! quel supplice... et que j'ai souffert en comptant les instants de cette nuit que j'avais à la fois le désir et la crainte d'abréger!... Mais vous voilà, je vous vois; nous allons ensemble nous jeter aux pieds de votre père, aux pieds de la reine, nous demanderons la grâce de mon fils.

CHRISTINE

Je vous le promets.

MARTHE

Vous leur direz qu'il n'est pas coupable; il ne l'est pas, je vous le jure ; il ne s'est jamais occupé de révolte ni de complots ; il n'a jamais songé à conspirer ; il ne songeait à rien qu'à vous aimer 1...

Je le sais, et c'est son amour qui l'a perdu ; c'est pour moi, pour me sauver, qu'il marcherait à la mort!... Oh! non. .. cela ne se peut pas... Soyez tranquille, je réponds de ses jours.

MARTHE

Est-il possible !

CHRISTINE

Oui, madame, oui, il y aura quelqu'un de perdu, mais ce ne sera pas lui 1

BERTRAND ET RATON

MARTHE

Que voulez-vous dire ?

CHRISTINE

Rien !... rien !... Retournez chez vous, partez ; dans quelques instants il aura sa grâce, il sera sauvé!... fiez-vous-en à mon zèle.

MARTHE, hésitant.

Mais cependant...

CHRISTINE

A ma parole... à mes serments.

MARTHE, de même.

Mais...

CHRISTINE, hors d'elle-même.

Eh bien!... à ma tendresse !... à mon amour!...

MARTHE

Est41 possible !...

CHRISTINE

Me croyez-vous maintenant?

MARTHE, avec étonnement.

Oui, mademoiselle, oui, je n'ai plus peur. ( Poussant un cri en

montrant la croisée.) Ah ! . . .

CHRISTINE

Qu'avez-vous ?

MARTHE

J'avais cru voir le jour !... Non, grâce au ciel, il fait sombre encore. Dieu vous protège et vous rende tout le bonheur que je vous dois... adieu... adieu !...

(Elle sort.)

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