SCÈNE IV
Les mêmes; excepté SIR GOKNEY.
BATHILDE, bas à Zambaro.
Vous le voyez, il n'y a plus moyen de les tromper.
ZAMBARO.
Peut-être.
BATHILDE, bas.
Éloignons-nous, je vous en prie.
ZAMBARO, bas.
Pas encore.
BATHILDE, à part, et regardant Lionel avec crainte.
Ah ! je ne pourrai jamais supporter ses regards de mépris.
(Lionel et Arthur viennent sur le devant de la scène, Zambaro se trouve entre eux.) LIONEL, à Zambaro, et lentement.
Comment, monsieur, vous connaissez le gouverneur?
ARTHUR, de même.
Celui dont vous nous disiez tant de mal ?
ZAMBARO, gaiement.
Précisément, parce que je le connais.
LIONEL, sévèrement.
N'espérez pas nous donner le change.
BATHILDE, troublée.
Eh ! quoi, messieurs ! qu'y a-t-il donc ?
LIONEL
Pardon, madame ; mais ceci est trop important ; nous avons droit d'exiger de monsieur l'expHcation de sa conduite. II s'est présenté à nous comme marin.
ARTHUR, s'emportant.
Et maintenant, le voilà Bohémien.
LA BOHÉMIENNE
LIONEL vivement.
Pourquoi ce détour?
ARTHUR
Dans quel but? je ne puis croire qu'un motif honorable...
ZAMBARO, avec hauteur.
Jeune homme, vous passez bien vite d'un excès de confiance aux soupçons les plus injurieux ; mais je ne saurais m'en plaindre ; les apparences sont contre moi.
LIONEL, vivement.
Eh bien ! monsieur?...
ZAMBARO, regardant autour de lui.
Eh bien ! je vous crois gens d'honneur, vous ne me trahirez pas... (Baissant la voix.) Je VOUS avoucrai donc qu'ayant besoin de passer quelque temps ici, sans éveiller l'attention des Anglais, j'ai pensé à ces vagabonds, ces Bohémiens qui courent le pays, sans papiers, sans autre passe-port que leur effronterie... ce qui ne m'a pas empêché de subir un long interrogatoire du secrétaire de lord Gage, que vous venez de voir.
LIONEL
C'était le secrétaire du gouverneur ?
ZAMBARO.
Son Excellence a voulu aussi s'en mêler, et j'ai eu de la peine à déjouer sa pénétration ; je suis si gauche quand il faut mentir... Corbleu ! c'est la première fois que le baron de Courville s'est abaissé...
ARTHUR, vivement.
Le baron de Courville !
LIONEL
Qu'entends-je?
BATHILDE, étonnée et à part.
Le baron 1...
ZAMBARO, feignant de se reprendre.
Hein ! qu'est-ce que j'ai dit là? me serais- je trahi ?
Ne craignez rien.
ARTHUR
Vous êtes en sûreté.
LIONEL
Est-il possible ! vous seriez le brave Gourville ?
ARTHUR
Ce Français que nous attendions?
ZAMBARO, jouant l'étonnement.
Que vous attendiez ? Gomment, vous connaissez donc Lionel Lincoln?
LIONEL, lui ouvrant les bras.
C'est moi.
ZAMBARO.
Vous!... (s'arrêtant.) Un moment, messieurs, j'ai le droit d'être défiant à mon tour. En quittant mon bord, j'y ai laissé notre correspondance, qui pouvait me faire découvrir. Mais si vous êtes Lionel, vous devez avoir une lettre de moi.
LIONEL, tirant son portefeuille.
La voici.
ZAMBARO, la regardant.
Il serait vrai ! Oui, c'est bien elle, c'est mon écriture ; je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Mon cher Lionel, mes dignes amis, je vous trouve enfin.
(ils s'embrassent.)
BATHILDE, à part.
Je n'en reviens pas I son audace m'épouvante.
ARTHUR, enchanté.
Le baron de Gourville 1 eh ! que ne le disîez-vous tout de suite ?
LA BOHÉMIENNE
ZAMBARO, à part.
Il fallait le savoir.
LIONEL, avec joie.
Me pardonnerez-vous ? (a Bathiide.) Ah! madame, que d'excuses je vous dois !
ZAMBAR0, leur serrant la main.
Et moi donc qui me défiais de vous ! C'est qu'il y a tant d'intrigants ! il faut prendre garde, (a Arthur.) Vous, surtout, jeune homme, vous êtes d'une imprudence !... Je parie que dans cette équipée , cet homme sauvé par le colonel, c'était vous.
ARTHUR
Oui, vraiment ; j'allais vous chercher à votre bord.
ZAMBARO, inquiet.
A mon bord? Eh bien, on a dû vous dire...
ARTHUR
On ne m'a rien dit, je n'ai pas pu y arriver.
ZAMBARO, à part.
C'est heureux !
Mais maintenant que nous vous tenons, mon cher Courville, nous avons à causer de notre grande affaire.
(il remonte le théâtre et regarde de tous côtés si personne ne peut le» entendre.) ZAMBARO.
C'est le plus pressé.
ARTHUR, à demi-voix.
Nous allons vous communiquer nos plans, l'état de nos forces.
ZAMBARO, de même.
Oui ; il est essentiel que je sache tout.
LIONEL, de même, venant auprès de Zambaro, à sa gauche.
Nos amis se réunissent ici ce soir ; plusieurs d'entre eux
sont déjà arrivés dans cette auberge ; mais, avant notre conférence, il est bon que vous vous entendiez avec eux, que vous leur soyez présenté.
ARTHUR
Je m'en charge.
ZAMBARO, gaiement.
Présenté par vous ! ah ! c'est plus encore que je n'aurais osé espérer. (Bas à Bathiide.) A merveille ! me voilà un des chefs de la conspiration, (a Lionel.) Venez-vous, colonel?
(il prend le bras d'Arthur, et entre avec lui dans la chambre à gauche.)
Oui, oui, je vous suis.