SCÈNE V
SOPHIE, M. DE BUSSIÈRES, en grand douil, pâle et le mouchoir â la main.
SOPHIE
Ah 1 mon Dieu ! quel air sinistre ! Il est impossible qu'une figure comme celle-là annonce de bonnes nouvelles... Monsieur... Il soupire et s'arrête ; maintenant le voilà qui se promène, et l'on dirait d'un enterrement qui se met en marche. Monsieur, que demandez-vous?
M. DE BUSSIÈRES, d'un air distrait et égaré.
Vous êtes de la maison?
LES INCONSOLABLES
SOPHIE
Oui, monsieur.
M. DE BUSSIÈRES
Alors... (il a l'air de réfléchir.) Laissez-moi. (il se jette sur un fauteuil et cache ses yeux dans son mouchoir.) SOPHIE, à part.
Il n'est pas bavard; elle voilà déjà établi comme chez lui. (Haut.) Est-ce que monsieur serait le comte deBussières, celui qui a loué cette maison ?
M. DE BUSSIÈRES
Oui, mon enfant.
SOPHIE
Ce n'est pas possible.
M. DE BUSSIÈRES
Et pourquoi?
, SOPHIE
Ce jeune homme qu'on disait si gai, si étourdi?
M. DE BUSSIÈRES, souriant arec amertume.
Oui, autrefois je l'étais.
SOPHIE
A moins que ce ne soit déjà l'air de la maison... Tenez, monsieur, sans vous connaître, je m'intéresse à vous ; et s'il y a moyen de revenir sur votre marché, je vous le conseille ; c'est bien l'endroit le plus triste et le plus solitaire...
M. DE BUSSIÈRES
C'est ce qu'on m'a dit, et je suis content qu'on ne m'ait pas trompé. '
SOPHIE
Oui; mais c'est humide, c'est malsain.
M. DE BUSSIÈRES
Tant mieux; le temps de l'exil y sera moins long.
SOPHIE
Et puis il y a à peine un arpent ; c'est très-petit.
M. DE BUSSIÈRES
Il y a toujours assez de place pour un tombeau.
SOPHIE
Ahl mon Dieu! qu'est-ce que ça signifie?... Vous qu'on disait si heureux et si riche ? Est-ce que vous auriez perdu votre fortune?
M. DE BUSSIÈRES
Ma fortune... hélas, non! Ces trésors, ces richesses... me restent encore.
A la bonne heure.
M. DE BUSSIÈRES
Mais celle à qui je devais les offrir... à la veille de l'épouser... cette pauvre Hortcnse, au moment de la conduire à l'autel... la perdre pour jamais !
SOPHIE
Et vous l'aimiez ?
M. DE BUSSIÈRES
Plus que la vie !... Et, depuis six mois que je l'ai perdue, j'ai juré de l'aimer toujours... j'ai juré de mourir de douleur.
SOPHIE
Pauvre jeune homme !
M. DE BUSSIÈRES
Vous pleurez?...
SOPHIE
Oui, monsieur, de vous voir dans cet état-là !... (a part.) El puis, l'habitude : moi, ça ne me coûte plus rien...
M. DE BUSSIÈRES
Maintenant, montrez-moi la maison ; conduisez-moi dans la
LES INCONSOLABLES
chambre à coucher... j'ai la tête pesante; je ne serais pas fâché de me jeter sur mon lit.
SOPHIE, troublée.
Tout de suite ?
M. DE BUSSIÈRES
Eh oui! sans doute... Qu'avez-vous donc?
SOPHIE
C'est que dans ce moment... ce lit est celui de madame.
M. DE BUSSIÈRES
Madame!... Qu'est-ce que cela veut dire?
SOPHIE
Madame de Blangy ; c'est elle qui vous a loué.
M. DE BUSSIÈRES
On m'avait dit que la maison était libre, que je pouvais y entrer sur-le-champ.
SOPHIE
Cela ne tardera pas ; mais si, en attendant, monsieur veut parler à ma maîtresse ?
M. DE BUSSIÈRES
Lui parler ! le ciel m'en garde. Madame de Blangy... Qu'est-ce que c'est que cela? une Vieille douairière?
SOPHIE
Non, monsieur ; elle est jeune et jolie.
M. DE BUSSIÈRES
Jeune ou vieille, peu m'importe ; je suis venu ici pour ne voir personne, encore moins pour m'occuper d'affaires. Dites à votre maîtresse qu'elle en agisse à son aise, quand elle voudra... le plus tôt sera le mieux; seulement qu'elle me fasse savoir le jour, je viendrai alors.
SOPHIE
Et mais, monsieur, vous pouvez le dire vous-même à madame : car la voilà qui sort de déjeuner.
M. DE BUSSIÈRES
Non, chargez-vous de cela; je vais demander mes chevaux. En attendant qu'ils soient attelés, puis- je faire le tour du parc ?
SOPHIE
Oui, monsieur, ça ne sera pas long.
M. DE BUSSIÈRES, soupirant.
Ahl...
(il sort.)