SCÈNE VI
SOPHIE, puis M«e DE BLANGY.
SOPHIE
Il est bien malheureux qu'un si joli cavalier ait des chagrins. Ah! madame, vous voici, apprenez un événement...
^me DE BLANGY.
Quel est-il ?
SOPHIE
L'événement le plus étonnant, le plus singulier, et qui ne nous était pas arrivé ici depuis longtemps.
jime DE BLANGY.
Qu'est-ce donc?
SOPHIE
Un jeune homme... une physionomie charmante, M. de Bussières, qui vient prendre possession de la maison,
jjme DE BLANGY.
Déjà! quand j'y suis encore !
SOPHIE
C'est ce que je lui ai dit ; mais il m'a répondu qu'il ne voulait point gêner madame, qu'elle y resterait tant qu'elle voudrait ; car il est impossible d'avoir des procédés plus gracieux, et surtout des manières plus distinguées.
LES INCONSOLABLES
M""® DE BLANGY
Tant pis ; me voilà désolée d'être son obligée.
SOPHIE
Et pourquoi?
M^ne DE BLANGY.
Parce que, pendant le peu de temps que j'ai à rester ici, il sera impossible, s'il se présente, de ne pas le recevoir ; et l'apparence même d'une visite est pour moi une chose si ennuyeuse...
SOPHIE
Oh ! si ce n'est que cela, rassurez -vous ; il a été au-devant de vos vœux, et vous n'aurez pas même ce désagrénient-là à redouter de lui.
Mme DE BLANGY.
Comment cela?
SOPHIE
Il va partir pour Paris, et ne reviendra ici que quand vous n'y serez plus.
DE BLANGY
A la bonne heure; mais je vais lui expliquer...
SOPHIE
Impossible ! car, à votre approche, il s'est hâté de s'éloigner ; il ne veut voir personne au monde, et m'a chargée de vous le dire.
M™® DE BLANGY
Il en est bien le maître ; mais il me semble que cela s'accorde mal avec cette politesse et ces manières si distinguées dont tu me parlais tout à l'heure.
SOPHIE
Gomme il ne vous connaît pas... Il croyait d'abord que madame était une douairière.
M™® DE BLANGY
Je comprends.
SOPHIE
Mais quoique je lui aie répété que vous étiez jeune et jolie, ça n'y a rien fait; et je n'ai jamais pu le décider à se présenter chez madame.
A quoi bon, s'il vous plaît ? et de quoi vous mêlez-vous ? Je vous trouve bien singulière de vouloir me forcer à recevoir des gens dont je ne me soucie pas ; et je trouve plus étonnant encore que vous vous croyiez obligée de leur faire les frais de ma personne, et de leur donner mon signalement. Ce monsieur vient pour voir des appartements, des meubles, un jardin ; il fallait donc lui parler de la maison, et non pas de moi ; car je ne pense pas que je sois comprise dans le mobilier.
SOPHIE
Je ne croyais pas fâcher madame en disant qu'elle est jolie ; cela ne m'arrivera plus ; et, si je rencontre M. de Bussières, je lui dirai tout le contraire.
M™® DE BLANGY
Et qui vous parle de cela? et à quoi cela ressemble-t-il? Je vous prie, en grâce, qu'il ne soit question de moi ni en bien ni en mal ; car je vous répète que je ne veux pas entendre parler de cet étranger, et que je ne veux pas le voir.
SOPHIE, avec impatience.
Eh bien, madame, lui non plus ne veut pas...
M»"« DE BLANGY
Tant mieux, c'est ce que je désire.
SOPHIE
Vous voilà d'accord, et vous n'aurez pas de dispute ensemble ; car il est comme vous dans les larmes, dans les soupirs, et il ne pense à rien qu'à se désoler.
M™® DE BLANGY
Vraiment! Que me dis4ulà?
LES INCONSOLABLES
SOPHIE
Il a perdu une jeune personne charmante qu'il allait épouser et qu il adorait.
M"'® DE BLANGY
Qu'il adorait ! Ah! que je le plains ! qu'il doit être malheureux ! Je ne lui en veux plus de son impohtesse ; au contraire, cela prouve que, tout entier à sa douleur, il compte le reste pour rien : qu'il s'éloigne, qu'il me fuie, je le lui permets.
SOPHIE
Tenez, tenez, madame, le voilà qui revient par cettB allée.
U^^ DE BLANGY, sans changer de place.
Éloignons-nous, respectons son chagrin; car, je m'y connais !... il a l'air bien triste et bien malheureux !
SOPHIE
Déjà ! à son âge ; car il a tout au plus trente ans.
M"'^ DE BLANGY
Crois-tu qu'il les ait ?
SOPHIE
Oh ! oui, madame.
(Pendant ce temps, M. de Bussières est arrivé jusque sur le devant du théâtre ; il aperçoit Sophie et M™® de Blangy , qui sont toujours restées à la même place; il s'incline respectueusement, mais sans les regarder.)