‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 55 sur 199 · M'"^ DE BLANGY, M. DE BUSSIÈRES · texte numérisé non relu

M'"^ DE BLANGY, M. DE BUSSIÈRES

M. DE BUSSIÈRES

Vous le voyez, madame, je suis né pour être malheureux ! Dès qu'il s'offre un adoucissement à mes peines , le sort semble me l'envier.

iM'"^ DE BLANGY.

Que voulez-vous? il faut se résigner... Après tout, dans notre situation, qu'est-ce qu'un chagrin de plus ?

M. DE BUSSIÈRES

Vous avez raison... c'est bien peu de chose.

^me DE BLANGY.

Depuis longtemps j'y suis habituée.

M. DE BUSSIÈRES

C'est comme moi, le bonheur ne me semble plus possible; je n'y crois plus, même quand il existe ; et tout à l'heure, pendant que nous formions ces projets si séduisants, je ne sais quelle voix intérieure me disait que l'instant d'après devait les détruire.

M«ïe DE BLANGY.

Vous croyez donc comme moi à la fatalité, aux pressentiments?

M. DE BUSSIÈRES

J'ai tant de raisons d'y ajouter foi ! Tenez, madame, la veille du jour où elle est tombée malade...

Mme DE BLANGY, distraite.

Qui donc?

M. DE BUSSIÈRES

Hortense...

M™® DE BLANGY

Pardon !

LES INCONSOLABLES

M. DE BUSSIÈRES

J'étais près d'elle dans un bal charmant ; elle venait de danser avec un autre, et, à ce sujet-là même, nous avions eu une querelle...

M™® DE BLANGY, d'un air satisfait.

Ah ! vous VOUS disputiez donc quelquefois ?

M. DE BUSSIÈRES

Nous nous aimions tant ! Et puis, elle avait un peu de coquetterie, bien innocente sans doute ; car elle était si bonne ! Et me voyant sombre et rêveur, poursuivi de je ne sais quelle vague inquiétude... elle me disait, en me prenant la main : Édouard ! Édouard!...

M"^^ DE BLANGY

Ah ! l'on vous nomme Édouard ?

M. DE BUSSIÈRES

Oui, madame.

M™® DE BLANGY

C'est singulier !

M. DE BUSSIÈRES

Qu'avez-vous donc?

M™« DE BLANGY

Moi ? rien.

M. DE BUSSIÈRES

Si vraiment, vous êtes troublée. Pour quelle raison?

M""^ DE BLANGY

Je ne puis vous le dire.

M. DE BUSSIÈRES

Pardon, madame, de mon indiscrétion.

M™® DE BLANGY

II n'y en a aucune.

M. DE BUSSIÈRES

Si vraiment ! car je vous connais à peine ; je vous vois

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d'aujourd'hui seulement, et, par un charme que je ne puis rendre, j'éprouve auprès de vous une confiance qui est plus forte que moi, et dont vous, madame, savez si bien vous défendre.

M"'^ DE BL.\NGY, avec un sourire aimable.

Vous m'accusez à tort. iMais quelle que soit l'estime, ou, si vous l'aimez mieux, la confiance que nous inspirent les gens... les connaître davantage serait souvent se préparer un regret ; surtout quand on doit se séparer et ne plus se revoir.

M. DE BUSSIÈRES

Qu'importe l'éloignement entre personnes que les mêmes chagrins, les mômes sentiments unissent et rapprochent? Ne peut-on pas, quoique séparés, se communiquer ses pensées, ses souvenirs, les vœux que l'on forme l'un pour l'autre? Accordez-moi cette permission ; elle seule, dans ces lieux où je vous ai vue, me dédommagera de votre absence ; je vous le demande au nom de nos malheurs et de notre nouvelle amitié.

M™^ DE BLANGY

N'est-ce pas là une amitié bien prompte ?

M. DE BUSSIÈRES

Faut-il donc tant de jours pour se juger, pour s'apprécier? L'amour, dit-on, peut naître d'un coup d'œil, pourquoi n'en serait-il pas de même de l'amitié ? Et pourquoi n'aurait-elle pas les mêmes privilèges, elle qui vaut mieux? Gela serait bien injuste. Et ces projets que tout à l'heure nous formions ici, nous les réahserons de loin. Les confidences, les épanchements du cœur sont ainsi plus doux et plus faciles ; le papier est discret, et c'est causer avec soimême qu'écrire à son ami.

Eh bien, soit; mais vous me promettez de tout me dire, de tout me confier ?

LES INCONSOLABLES

M. DE BUSSIÈRES

Je le jure. Vous aussi ?

M™® DE BLANGY, s'asseyant à gauche, près de la table.

Sans cela il y aurait trahison ; et , pour commencer , voyons, mon nouvel ami, que ferez-vous dans cette solitude où je vous laisse ?

M. DE BUSSIÈRES va prendre une chaise près du piano et vient s'asseoir près de M™® de Blangy.

Mais d'abord je penserai à vous.

M^^e j)g BLANGY.

Oh ! non... d'abord à elle.

M. DE BUSSIÈRES

Cela va sans dire. Et vous à lui.

M™^ DE BLANGY

Certainement. Les souvenirs qu'elle vous a laisses doivent être si doux !

M. DE BUSSIÈRES

Moins que les vôtres, j'en suis sûr. Songez donc que je l'ai perdue à la veille d'un mariage, lorsque son cœur m'était presque inconnu ; tandis que vous, qui avez passé plusieurs mois près d'un époux adoré, quelle différence !

M™« DE BLANGY

Peut-être est-elle à votre avantage. Le bonheur qu'on espère est plus doux que celui qu'on possède. Vous étiez plein d'amour et d'avenir; tout était bien, tout était beau à vos yeux, et, malgré votre malheur, l'espèce d'enivrement que vous éprouviez alors, vous l'éprouvez encore ; un peu plus tard, peut-être, le réve pouvait se dissiper, l illusion se détruire ; car le ménage, même le meilleur, n'est pas tel que l'amour se le représente. L'amour, c'est le ciel, et l'hymen, c'est la terre. Vous y retrouvez toutes les imperfections de ce bas monde : les petits moments de vivacité, d'humeur, de querelle...

M. DE BUSSIÈRES, souriant.

Ah ! VOUS VOUS disputiez donc aussi ?

M""® DE BLANGY

Quelquefois... il le fallait bien, ne fût-ce que pour se raccommoder.

M. DE BUSSIÈRES

Ah! c'est vrai. Je n'aime pas cette idée-là.

M""^ DE BLANGY

Pourquoi?

M. DE BUSSIÈRES

Je ne sais... j'aimais mieux l'autre. Vous dites donc qu'il y avait des moments de brouille ? C'est bien, mais cela m'effraye. Si, nous aussi, nous allions nous brouiller?

Pour quel motif? puisque nous sommes convenus de tout nous dire franchement.

M. DE BUSSIERES.

Mais il pourrait arriver tel événement...

M'^^® DE BLANGY

Lequel ?

M. DE BUSSIÈRES

Une veuve telle que vous est bientôt entourée, malgré elle, de tant de gens qui aspirent à l'emploi de confident en chef et sans partage !

M™® DE BLANGY

Ah! quelle idée! Je croyais que mon nouvel ami avait meilleure opinion de ses amis.

M. DE BUSSIÈRES

Celle-ci n'a rien qui doive vous offenser.

M^ne DE BLANGY.

Si vraiment ; car vous devez croire à ma promesse, et j'ai juré, je jure à vous-même de conserver toujours ma liberté.

LES INCONSOLABLES

M. DE BUSSIERES.

C'est comme moi, j'en ai fait le serment; et je renonce à votre estime, à votre amitié, si j'y manque jamais.

Moi de même,

M. DE BUSSIÈRES

Il serait vrai ?

M^^ DE BLANGY

Je vous l'atteste.

M. DE BUSSIÈRES

Ah ! que je suis heureux ! me voilà rassuré ; et maintenant, certains l'un de l'autre, nous pouvons, sans crainte et sans danger, croire à une amitié que rien ne viendra troubler.

M""^ DE BLANGY se lève.

Oh! non, rien au monde; et je n'y ai pas de mérite, car un pareil serment ne me coûtera rien à tenir.

M. DE BUSSIÈRES rapporte la chaise près du piano, qui est ouvert, et jette les yeux sur un papier de musique.

Ah ! mon Dieu !

M^^ DE BLANGY

Qu'est-ce donc?

M. DE BUSSIÈRES

Cet air que je viens d'apercevoir sur votre piano : un air de la Muette de Portici!

M™® DE BLANGY

Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant, et d'oà vient votre trouble?

M. DE BUSSIÈRES

C'est celui que je lui ai entendu chanter au dernier concert où nous avons été ensemble.

M""^ DE BLANGY

Combien je suis fâchée que le hasard vous ait offert un pareil souvenir!

M. DE BUSSIÈRES

Non, non, il n'est pas pénible, au contraire; car, depuis elle, je ne l'ai pas entendu une seule fois sans éprouver une émotion délicieuse et indéfinissable. (Pendant qu'il par^e, M""® de

Blangy s'est mise à son piano et a joué les premières mesures.) Ah!

que je vous remercie, que votre amitié est ingénieuse !... Oui, c'est elle que je crois entendre; c'est mieux d'exécution... mais c'est égal, c'est toujours le même air, et j'éprouve un bonheur...

(Pendant qu'elle joue, il prend le violon qui est sur le piano, et l'accompagne.)

M"^" DE BLANGY, continuant à jouer, et le regardant.

Comment, monsieur, mais c'est fort bien ; je ne vous aurais pas cru un pareil talent. Prenez garde, vous vous trompez ; c'est un si naturel.

M. DE BUSSIÈRES

Non, madame, si bémol.

(En ce moment entre M. de Courcelles, qui s'arrête au fond du théâtre.) M"^'' DE BLANGY.

Mais regardez donc.

M. DE BUSSIÈRES, riant.

C'est vrai, c'est vrai ; je ne regardais pas le cahier.

M™'^ DE BLANGY, de môme.

Vous êtes distrait.

M. DE BUSSIÈRES

Je tâcherai de ne plus l'être.

M""^ DE BLANGY

Recommençons, et faites attention.

(ils jouent ensemble. M. de Courcelles s'assied au fond du théâtre, les bras croisés et écoute.)

M. DE BUSSIÈRES

Le mouvement est plus vif.

LES INCONSOLABLES

M™® DE BLANGY

Du tout.

M. DE BUSSIÈRES

Je vous l'atteste, c'est un air de danse, on danse sur l'air de la Princesse espagnole, et il serait impossible de danser aussi lentement.

M^^e DE BLANGY.

Rien n'est plus facile; la mesure est si marquée!

Non, madame.

(Tout en cliantant il forme quelques pas.) M""^ DE BLANGY.

Et si, monsieur, (chantant en s'accompagnant.) Tra la la la la la la la.

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