M. DE BUSSIÈRES, M. DE COURCELLES
M. DE BUSSIÈRES
Que je suis heureux de vous retrouver chez madame de Blangy ! vous, monsieur, un ami de mon père ; car il me parlait souvent de vous, de sa fortune qu'il vous devait; et j'ai pu paraître bien ingrat en vous négligeant amsi.
M. DE COURCELLES
En aucune façon ; vous êtes plus jeune que moi, et à votre âge, les plaisirs, les voyages... Car vous avez été longtemps absent?
Oui, monsieur, ce qui ne m'excuse point.
M. DE COURCELLES
Si vraiment; en amitié, il est toujours temps de commencer, et si vous vous croyez en retard, vous me rendrez tout à la fois, intérêt et capital... Je vous parle là en style de receveur général.
M. DE BUSSIÈRES
C'est le plus solide.
ScBiBE. — Œuvres complètes. Ire Série. —2e Vol. 3
M. DE COURCELLES
N'est- il pas vrai? Ahçà! il s'agit d'affaires. Vous louez donc la maison de madame de Blangy?
M. DE BUSSIÈRES
Oui, monsieur. (Avec un peu d'embarras.) Y a-t-U longtemps
que vous la connaissez?
M. DE COURCELLES
Cette propriété?
M. DE BUSSIÈRES
Non. Celle qui l'habitait.
M. DE COURCELLES
J'étais l'ami de sa famille et de son mari. Une femme adorable, qui mériterait les hommages du monde entier. Si vous la connaissiez comme moi, si vous saviez quel charmant caractère, que de vertus, que de talents, et comme elle s'est conduite envers son mari ! un excellent garçon, j'en conviens, mais qui, après tout, n'était pas aimable tous les jours.
M. DE BUSSIÈRES
On me l'avait dit.
M. DE COURCELLES
Bon cœur, mais une tête chaude; un homme terrible quand il était en colère, et il avait tant d'occasions de s'y mettre 1 De fausses spéculations, de mauvaises affaires...
M. DE BUSSIÈRES
Que dites-vous là?... Et nous souffririons que madame de Blangy...
M. DE COURCELLES
Y pensez-vous!... avec son caractère, avec sa fierté, elle n'a besoin de rien, elle ne veut rien. Sans cela, monsieur, je vous prie de le croire, elle ne manquerait pas d'amis qui seraient trop heureux... Mîûs revenons à notre affaire... Vous avez loué, combien?
LES INCONSOLABLES
M. DE BUSSIÈRES
Ce que vous voudrez... ce qu'il vous plaira... le plus sera le mieux.
M. DE COURGELLES.
Non, monsieur, le prix qu'elle en donnait elle-même • douze cents francs.
Soit; je vous les remettrai... Mais vous disiez que ses amis... elle en a beaucoup?
M. DE COURGELLES.
Tous ceux qui la connaissent. Quant à ses adorateurs, tous ceux qui la voient, et il n'aurait tenu qu'à elle d'accepter les partis les plus beaux, les plus riches...
M. DE BUSSIERES.
D serait possible ?
M. DE COURGELLES.
J'en sais quelque chose ; car c'est toujours à moi que les soupirants s'adressent... Il faut croire qu'il y a dans ma physionomie quelque chose de paternel qui les attire et les encourage ; mais elle les a tous refusés.
M. DE BUSSIÈRES, gaiement.
Quoi I tous ?
M. DE COURGELLES.
L'un après l'autre... elle ne veut aucun de ces messieurs.
M. DE BUSSIÈRES, riant.
C'est charmant!
M. DE COURGELLES, confidentiellement.
Car si elle se prononce, je sais en faveur de qui...
M. DE BUSSIERES, avec émotion.
Ahl vous savez?...
M. DE COURGELLES.
Oui, mon jeune ami, quelqu'un qui a sa parole, sa promesse formelle, et elle n'y a jamais manqué.
M. DE BUSSIÈRES, troublé.
Vous connaissez cette personne ?
M. DE COURCELLES
C'est moi.
M. DE BUSSIÈRES
Que me dites- vous là ?
M. DE COURCELLES
Je dois l'épouser dès qu'elle sera consolée, et déjà cela va mieux ; déjà, grâce au ciel, sa douleur éternelle a des absences : témoin, tout à l'heure ce piano où elle oubliait de s'affliger ; c'est à vous que je le dois, je le sais ; mais je voudrais vous devoir plus encore , et puisque vous avez daigné me parler d'amitié... je viens vous en demander une preuve.
M. DE BUSSIÈRES
Monsieur...
M. DE COURCELLES
Il n'y a que moi, auprès d'elle, qui plaide en ma faveur, et on a toujours l'air gauche quand on parle à la première personne. J'ai beau lui répéter que je suis un honnête homme, que j'ai quelques bonnes qualités, un bon caractère, elle peut croire que je suis seul de mon avis ; mais si ma proposition était appuyée, si j'avais une voix de plus.... la vôtre, par exemple !
M. DE BUSSIÈRES
Moi! monsieur?...
Le tout est de la décider... Elle y viendra, j'en suis sûr; car elle m'aime au fond, elle me le disait encore ce matin.
M. DE BUSSIÈRES
Ce matin ?
M. DE COURCELLES
Mais les convenances... le respect humain...
LES INCONSOLABLES
M. DE BUSSIÈRES
Quoi ! cette retraite, ce deuil qu'elle s'était imposés...
M. DE COURCELLES
Voilà la seule chose qui l'arrête, je le parierais.
M. DE BUSSIÈRES, avec dépit.
Croyez donc après cela aux douleurs éternelles!... Cela ne m'étonne pas, les femmes sont toutes ainsi.
M. DE COURCELLES
Et nous de même.
M. DE BUSSIÈRES
Non, monsieur, non, ne le croyez pas ; il est des hommes chez qui les sentiments profonds ne s'effacent point aussi aisément.
M. DE COURCELLES, arec indifférence.
C'est possible ! mais cela m'est égal. (Avec chaleur.) Pour en revenir à madame de Blangy, elle ne me croira peut-être pas, je suis trop intéressé dans la question... vous, c'est différent... et puis un grand avantage que vous avez, c'est que vous l'amusez, vous la faites rire, et cela avance mes affaires.
M. DE BUSSIÈRES
Je suis trop heureux d'être bon à quelque chose, et s'il ne faut que hâter les bonnes dispositions où l'on est pour vous, je tâcherai de me tirer avec honneur de la mission que vous voulez bien me confier.
M. DE COURCELLES
Je ne sais comment vous remercier.
M. DE BUSSIÈRES
En aucune façon . . . cela m'amusera.
M. DE COURCELLES
Je crois que le moment est favorable, elle est seule, et si, avant de nous mettre à table, vous obteniez pour moi une bonne réponse, il me semble que je dînerais mieux.
M. DE BUSSIÈRES
Il est de fait que voilà une raison...
M. DE COURCELLES
Positive, n'est-il pas vrai? Adieu, mon jeune ami, du courage. (Lui donnant une poignée de main.) Et à charge de revanche
dans l'occasion.
(m. de Bussières sort.)