M»« DE BLANGY, M. DE BUSSIÈRES
M. DE BUSSIÈRES
Je viens, madame, de faire part à M. de Courcelles de vos bonnes intentions à son égard.
M™® DE BLANGY, froidement.
Vous avez bien fait.
M. DE BUSSIÈRES
J'ai ajouté que vous n'étiez pas du tout éloignée de tenir la promesse que vous lui aviez faite ce matin...
M™® DE BLANGY
Moil
M. DE BUSSIÈRES
Du moins vous me l'aviez dit.
M^e DE BLANGY.
Allons, me voilà engagée avec lui.
M. DE BUSSIÈRES
Et dans sa joie, dans son ravissement, il vous demande la permission de se présenter devant vous pour vous remercier.
M™^ DE BLANGY, à part.
Me remercier! il ne manquait plus que cela. (Haut.) Ehl monsieur, qui vous avait chargé de ce soin ?
Mon amitié pour lui et pour vous, madame.
M™^ DE BLANGY
Je vous suis obligée.
LES INCONSOLABLES
M. DE BUSSIÈRES
C'est ce que je voulais vous annoncer, avant d'avoir l'honneur de prendre congé de vous.
M°^® DE BLANGY
Ah ! vous partez ?
M. DE BUSSIÈRES
Une affaire importante me rappelle à Paris.
M^^ DE BLANGY
Liberté entière.
M. DE BUSSIÈRES salue M""® de Blangy, qui lui fait la révérence.
Adieu, madame, (il reste à la même place, et, après un instant de silence, il salue une seconde fois, puis, prêt à partir, il s'arrête.) Madame
n'a pas d'ordres à me donner ?
M^^ DE BLANGY
Aucun. J'avais des lettres que je n'ai pas encore écrites, croyant que vous nous resteriez à dîner.
J'ai dû changer d'avis : j'étais venu chercher ici la solitude et la douleur, je dois fuir quand la joie et le bonheur arrivent. Pauvre Hortense 1 jamais je n'ai senti plus vivement la perte que j'ai faite.
M"^® DE BLANGY
Et moi donc ! Lui, du moins, savait autrement reconnaître mon estime et ma confiance.
M. DE BUSSIÈRES
Ce n'est pas elle qui m'eût abandonné I
M«»« DE BLANGY
Ce n'est pas Im qui se fût conduit ainsi ! qui m'eût traitée avec tant d'injustice !
M. DE BUSSIÈRES
Moi, injuste?... Rappelez-vous que, ce matm encore, nous jurions ici que notre vie entière se,passerait dans un éternel
veuvage : notre amitié était à ce prix. Eh bien 1 ce serment, qui de nous deux y a manqué?
I^rae bLANGY.
N'esl-ce pas vous, en me parlant en faveur d'une personne à laquelle je n'aurais jamais pensé ?
M. DE BUSSIÈRES
Et cependant cette promesse, vous la lui avez faite?
M^e DE BLANGY.
Dans le cas où je renoncerais à ma liberté ; mais comme j'y tiens plus que jamais...
M. DE BUSSIÈRES
Il serait possible ?
M""^ DE BLANGY
Oui, monsieur, et j'y tiendrai toujours; car tous les hommes me sont odieux, à commencer par vous. Êtes- vous content maintenant?
M. DE BUSSIBRES.
Ah I que vous êtes bonne ! et que je suis coupable !...
M™^ DE BLANGY
Bien coupable, sans doute ; car enfin, entre amis, on parle franchement, on demande des explications. Est-ce que je vous les aurais refusées ?
M. DE BUSSIÈRES
Oui, vous avez raison ; mais je ne puis vous exprimer ce que j'éprouvais... ce qui s'est passé en moi, quand j'ai entendu M. de Courcelles se vanter d'une préférence que l'ancienneté de son amitié lui méritait peut-être ; mais enfin, moi aussi, j'étais votre ami, j'espérais que personne au monde ne l'était plus que moi ; et voir un autre me disputer ce titre !... L'amitié a aussi sa jalousie.
DE BLANGY
Encore faudrait-il qu'elle ne ressemblât pas à de la
LES INCONSOLABLES
tyrannie... vous que ce matin encore je trouvais si bon, si aimable !...
Que dites-vous?
M^e DE BLANGY.
Je ne vous reconnaissais plus : c'était du dépit, de la colère, de l'impatience ; on aurait dit d'un mari I
M. DE BUSSIÈRES
Vraiment! c'est inconcevable!... comme l'amitié nous change !... Jusqu'à ce pauvre M. de Gourcelles à qui j'en voulais sans savoir pourquoi; mais en revanche, je lui voue dès ce moment une affection !...
M""^ DE BLANGY
Qui va me faire du tort, et c'est maintenant mon amitié qui sera jalouse...
M. DE BUSSIÈRES
Oh ! non, ce que j'éprouve pour vous est un sentiment à part, qui ne peut se définir, qui ne ressemble à rien... cela est si différent de ce que j'éprouvais pour Hortense I
M™e DE BLANGY, sévèrement.
Je l'espère bien.
M. DE BUSSIÈRES
Il n'y a aucune comparaison... c'est quelque chose de... de bien mieux encore.
M""^ DE BLANGY
A la bonne heure ! Sans cela, songez-y bien, je le dis à vous, comme je le dirais à M. de Gourcelles, il faudrait à l'instant même se quitter, ne plus se voir ! De l'amitié, rien que de l'amitié !.., Et comme la mienne n'est pas exigeante, je vous rappellerai que votre voiture vous attend.
Ah ! madame...
— DRAMES
M""® DE BLANGY
Il ne faut vous gêner en rien, et puisque vous avez à Paris des affaires importantes...
M. DE BUSSIÈRES
Ma seule affaire, c'était d'être fâché avec vous... et comme, grâce au ciel, elle est terminée...
M"°« DE BLANGY
Vous restez?
M. DE BUSSIÈRES
J'en ai bien envie ; et si vous le désiriez...
M""^ DE BLANGY
Est-ce que je ne vous l'ai pas dit?
M. DE BUSSIÈRES, vivement.
Que VOUS êtes bonne ! Je vais décommander ma voiture. Dieu 1 M. de Courcelles qui vient de ce côté 1 quel ennui !
Mme DE BLANGY.
Vous qui deviez tant l'aimer...
Pas quand il vient. Eh ! mais, j'y pense, c'est pour vous remercier de ce que je lui ai dit.
M°^® DE BLANGY
Voyez ce dont vous êtes cause... Gomment faire à présent?
M. DE BUSSHÈRES.
Je n'en sais rien. Mais songez que, s'il y a de la justice, vous devez, comme à moi, lui ôter tout espoir.