‹ Œuvres complètes: comédies, dramesChapitre 83 sur 199 · ANS · texte numérisé non relu

ANS

DE LA VIE d'une FEMME

reux : mon cœur est endurci, il n'aime plus rien que toi, que toi, mon ami.

DARCEY, lui tenant les moins.

J'espère que nous ne nous quitterons plus. D'abord, est-il vrai que tu abandonnes la place brillante que tu avais obtenue il y a six mois, que tu renonces à la diplomatie ?

VALDÉJA.

Oui ; ces honneurs, ces emplois, ce n'est pas pour moi que je les désirais ; et maintenant je n'en ai plus besoin.

DARCEY

Tu as assez de fortune sans cela ; car. ainsi que je te l'ai écrit, grâce à un concours d'heureuses circonstances, ce capital que tu avais laissé entre mes mains s'est accru considérablement.

VALDÉJA, le regardant.

Tu me trompes. C'est aux dépens de ta fortune que tu veux m'enriclîir.

DARCEY

A quoi bon ? Ma fortune est la tienne ; je n'ai pas besoin de te tromper.

VALDÉJA, froidemeut.

Tu as raison. Alors peu importe, garde-la, je n'en ai que faire.

DARCEY

A la bonne heure ; et si tu t'établis, si tu te maries....

VALDÉJA.

Jamais, et maudit soit le moment où une pareille idée s'est offerte à mon esprit ! Maudit soit le jour où j'ai voulu faire dépendre d'une femme ma vie, mon bonheur et mon avenir 1 Ne les connaissais-je pas déjà ? Ne savais-je pas qu'il n'y a en elles que ruses et trahisons? N'est-ce pas une femme qui dénonça mon père et m'a forcé à fuir de la terre natale dans nos temps de discorde ? Et quand, jeune encore, mon cœur

s'ouvrait à toutes les impressions de l'amour et de l'amitié, n'est-ce pas une femme qui a armé mon bras contre un ami d'enfance, qui l'a fait rouler sanglant à mes pieds ? Plus tard enfin, n'est-ce pas encore une d'elles qui a manqué de compromettre mon avenir, mon bonheur?... et si tu n'avais pas été là, toi mon seul ami ! toi qui, plus âgé que moi, n'as jamais cessé de me protéger !...

DARCEY

Dis de t'aimer, et voilà tout.

Tu es tout pour moi. Quant au reste du monde, je lui avais juré, tu le sais, railleries et dédain ; lorsque s'offre à mes yeux une jeune fille candide, ingénue, qui, sans me rien promettre, me persuade de son amour... Celle-là, me disais-je, est à part de son sexe ; c'est une exception, elle ne saurait tromper; et je croyais en elle... comme en toi.

DARCEY

Et elle t'a trahi?...

VALDÉJA.

Je devais m'y attendre ; je l'aimais trop !... Et, lorsqu'au bout de deux ans et demi d'exil et de travaux je touchais enfin au but de mes espérances, lorsqu'une place honorable me permettait d'aspirer à sa main... j'écris à son père (il y a six mois de cela), je la demande en mariage... Cette réponse que j'attendais avec tant d'impatience... elle arrive enfin, et m'apprend que ce n'est pas lui, que c'est sa fille qui me refuse ; qu'elle ne saurait m'aimer ; que, du reste, ils garderont sur ma demande et sur son refus le plus profond silence.

DARCEY

Écoute, Valdéja, et dussé-je te fâcher, le père a agi en galant homme; et quant à sa fille... tu ne peux lui reprocher que sa franchise ; une autre n'eût rien dit... et t'aurait trompé.

DIX ANS DE LA VIE d'UNE FEMME

VALDÉJA.

Tu me juges mal ; et si je lui en veux, ce n'est point de m'avoir dédaigné, c'est au contraire de m'avoir laissé croire à son amour. Et je lui pardonnerais mes illusions détruites, mon existence désenchantée et mon avenir désert?... Non, non ; grâce au ciel, cette haine qu'elle m'a rendue pour tout son sexe sera désormais mon seul bonheur, mon occupation, mon existence. Je ne vivrai que pour le poursuivre, le démasquer ; et, toujours sur ses traces, je lui tiendrai Heu du remords qu'il n'a pas.

DARGEY, avec tendresse.

Mon ami, mon ami!

VALDÉJA.

Pardon d'empoisonner par ces idées la joie du retour ; ne me parle pas d'elle; ne m'en parle jamais... Ne songeons qu'à l'amitié, qui console de tout et fait tout oublier. Toi, estu heureux ? réponds.

DARGEY.

Depuis trois ans, tu sais que j'ai pris femme...

VALDÉJA.

J'entends. C'est un non positif.

DARCEY

Tu te trompes, je suis aussi heureux... que je puis l'être.

VALDEJA, le regardant attentivement.

Ce n'est pas vrai.

DARGEY.

Parbleu ! voilà qui est fort, quand je te dis...

VALDÉJA.

Je ne m'étais pas assis chez toi, que je savais à quoi m'en tenir; ta confiance n'est pas verbeuse, elle n'est pas comme la mienne.

DARGEY.

Que veux-tu? la main qui touche à no* blessures nous fait

mal... même quand c'est celle d'un ami. Tu as deviné juste : je suis malheureux, car j'ai choisi une femme froidement égoïste, qui n'a que de la vanité dans le cœur.

VALDÉJA.

Une pareille femme à toi !

DARCEV.

Ce sont les plus nombreuses, mon ami.

VALDÉJA.

Et bravement tu as été choisir dans la foule ?

DARCEY

Tu la connaissais ; car souvent, avant ton départ, nous alhons ensemble dans la maison de son père, M. Évrard, négociant.

VALDÉJA, avec émotion.

M. Évrard ? Oui... c'est vrai.

DARCEY

Tu m'as souvent fait remarquer sa beauté et celle de sa sœur Clarisse. Tu te la rappelles aussi ?

VALDEJA, avec une émotion qu'il cherche à maîtriser.

Clarisse?... Non ! je ne me la rappelle pas.

Adèle était si jolie, si pure, si enivrante ! Et puis ses quinze ans, sans fortune... comment les abandonner aux prétentions du premier venu ? Il y avait dans cette pensée une image accablante pour moi.

VALDÉJA.

Anéantir sa vie pour une fleur sans parfum ! (a part.) Voilà comme Clarisse aurait été.

DARCEY

Longtemps j'ai eu à combattre et à souffrir ; mais enfin, et depuis six mois, depuis que j'ai chassé deux ou trois femmes dangereuses qui formaient son conseil, la paix est revenue ! .

DIX ANS DE LA VIE d'uNE FEMME 205

VALDÉJA.

Et le bonheur ?

DARCEY

Il ne faut plus y penser... le charme est détruit. Je vois Adèle aujourd'hui telle qu'elle est, et j'ai cessé de l'aimer.

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