‹ Œuvres complètes: comédies, vaudevillesChapitre 104 sur 165 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

GASPARD, ensuite ROBERT et PÉDRILLE.

GASPARD, entrant le premier.

Par ici, par ici, vous autres ! Voici le commencement d'un village, ou plutôt d'une ville, car j'aperçois une grande rue garnie de belles maisons, (a Robert.) Arrive donc! tu es toujours de l'arrière-garde.

ROBERT, entrant avec Pédrille, à qui il donne le bras.

Est-ce que je peux aller plus vite avec le camarade qui est dans les bagages? (a Pédriiie.) Tenez, vous serez mieux sur ce banc, ça vous reposera.

GASPARD, à Pédrille qui s'asseoit.

Savez-vous que c'est bien heureux que nous vous ayons rencontré? car vous étiez là au bord de ce fossé, presque sans connaissance. D'où venez-vous donc ainsi?

PÉDRILLE

De l'armée. J'étais à la bataille de Pavie, où l'infanterie espagnole s'est bravement montrée, je m'en vante.

AIR : Le luth galant qui chanta les amours. Je fus blessé; mais, ô destin bien doux! Du général qui vainquit, grâce à nous, Le nom vivra toujours au temple de mémoire. Généraux et soldats, au champ de la victoire, N'ont pas la même part !... car pour eux est la gloire, Et les coups sont pour nous.

Tout ce que j'ai obtenu, c'est mon congé ; et je revenais au pays, lorsque la fatigue et le besoin... Mais, grâce à vous, cela va mieux.

ROBERT, à Gaspard.

Je crois bien : nous avons partagé avec lui nos provisions, et pourtant c'étaient les dernières,

GASPARD, de même.

Qu'importe ? nous avions fait notre repas ; il fallait bien qu'il en fit autant. Moi, après dîner, je suis toujours charitable, (a Pédrille, qui regarde autour de lui.) Eh bien ! notre nOUVCl

ami, comme vous regardez le pays I est-ce que vous le connaissez? est-ce que vous savez où nous sommes?

PÉDRILLE

Dans un riche village... celui del Rocco, dans la province de la Manche.

GASPARD

Ah! le village del Rocco près le Toboso... J'ai entendu dire que c'était de toute l'Espagne le pays le plus bête.

PÉDRILLE

Un instant, seigneur cavaherl comme vous y allez; moi qui y suis né...

GASPARD

C'est différent. Pardon, camarade ; je voulais "dire que probablement il y avait ici plus d'argent que d'esprit.

LES EMPIRIQUES d'aUTREFOIS

PÉDRILLE

Pour cela vous avez raison ; du moins depuis six ans que je l'ai quitté, je ne crois pas qu'il soit changé.

ROBERT

Vous avez sans doute ici des parents ?

PÉDRILLE

Aucun.

GASPARD

Des amis?

PÉDRILLE

Vous êtes les seuls ; et pourtant en y entrant, en respirant Tair du pays, j'ai éprouvé un bonheur...

ROBERT

Eh bien ! par exemple, est-il bon enfant!

GASPARD

Est-il de son village ! Pour nous, mon garçon, notre pays, c'est où l'on nous reçoit bien; notre patrie, c'est où nous gagnons de l'argent ; et dans ce moment nous sommes sans patrie. Il y a quelques jours cependant nous avions une belle voiture, un bon cheval, un habit doré et une trompette.

PÉDRILLE

J'entends, vous êtes des docteurs empiriques.

GASPARD

Comme vous dites, courant le monde et les aventures. Nous avons reçu, moi du moins, quelque éducation, (Montrant Robert.) Car lui est un ignorant, qui n'est charlatan que par routine ; moi, c'est par principes. J'ai étudié en France, dans les universités : écolier, j'en savais plus long que mes maîtres : ils m'ont congédié ; médecin, je me mêlai de guérir mes malades; mes confrères m'ont expulsé. Tour à tour colporteur, alchimiste, écrivain, j'ai fait tous les métiers, les exerçant en conscience, avec franchise, et dans l'intérêt du genre humain. Les hommes, me suis-je dit, ne sont pas

dignes qu'on leur montre la vérité ; ils n'en veulent pas. Pour leur faire du bien, il faut les tromper; mettons-nous charlatan, et je le suis.

AIR du vaudeville de Vécu de six francs.

Cherchant des dupes au passage, Tous deux nous partîmes gaîment, N'ayant, pour faire le voyage, Que de Tespoir et peu d'argent.

Nous commençâmes par la France...

PÉDRILLE

Bon pays pour les charlatans !

ROBERT

Non pas vraiment; car, en tout temps.

On y voit trop de concurrence.

Mais en Espagne, c'est différent.

Vous y avez eu du succès?

GASPARD

Je le crois bien. Allez dans la Catalogne, dans les Asturies, dans les deux Castilles, tout le monde vous parlera du docteur Gaspard , c'est mon nom. Les poudres, les élixirs, les anneaux constellés... Dieu! quel débit!... Enfin, nous exploitions la crédulité publique, nous vivions aux dépens des sols, et, comme je vous le disais, nous roulions carrosse, lorsque Taulre semaine, par reconnaissance, et pour l'agrément de nos auditeurs, je m'avise de leur faire quelques expériences de physique, attendu qu'on a des connaissances dans cette partie-là ; j'écris donc sur la muraille en lettres de feu : Honneur au docteur Gaspard, avec du phosphore.

PÉDRILLE

Du phos... fort... Qu'est-ce que c'est que ça, camarade?

GASPARD

Il ne sait passée que c'est! Un soldat qui a couru le monde et qui revient de la bataille de Pavie ! Étonnez-vous donc.

LES EMPIRIQUES d'aUTREFOIS

après cela, que de simples paysans... 0 siècle ignorant et barbare!... Pour revenir à notre affaire, pendant mon illumination, mon ami Robert, qui a eu l'honneur d'être ventriloque, leur donnait un échantillon de ses talents : sa voix avait l'air de sortir du plafond et de dessous terre, ou du milieu de l'aiiditoire, qui, au lieu de s'amuser, s'est avisé d'avoir peur. Ils sont tous frappés d'épouvante; et le lendemain, nous étions signalés comme des cabalistes^ des illuminés et des sorciers.

Vous avez pris la fuite?...

ROBERT

A pied, sur-le-champ, abandonnant notre équipage et toutes nos richesses si légitimement acquises.

GASPARD

Il le fallait bien... Le bûcher était déjà prêt, et c'étaient ceux mêmes que j'avais guéris de la toux et de la pituite, de la gravelle, du mal de dents, tous nos clients, enfin, qui étaient les premiers à apporter des fagots.

ROBERT

Aussi, quand nous retournerons dans ce pays, il y fera chaud.

GASPARD

En attendant, il faut vivre, et recommencer notre fortune. Croyez-vous qu'ici nous réussirons comme docteurs? Y a-t-il des maladies?

PÉDRILLE

Oui, et de la crédulité encore plus. Comme je vous le disais, la ville est bonne.

GASPARD

Eh bien ! camarade, vous qui connaissez le pays, soyez notre associé, et partagez avez nous les bénéfices.

PÉDRILLE

Je vous remercie, seigneur Gaspard; je ne puis accepter

VOS offres ; je ne suis pas venu ici pour faire fortune, mais pour revoir encore une seule personne que j'y ai laissée, il y a six ans ; et après cela, on dit que le capitaine Fernand Cortez prépare une expédition, je m'embarquerai avec lui, et j'irai me faire tuer dans le Nouveau Monde.

GASPARD, le retenant par le bras.

Un instant! (Lui tâtant le pouls.) Je vous ai dit que j'étais médecin, et que je m'y connaissais... Pulsation fréquente, regard sombre et mélancolique, dérangement dans le cerveau ! Vous êtes amoureux.

PÉDRILLE

Moi! Qui vous a dit?...

GASPARD

Je ne me trompe jamais. Voilà donc le mal reconnu ; il faut maintenant trouver un spécifique.

AIR du vaudeville de La Somnambule.

Contre l'amour nous avons, camarade,

Deux remèdes : l'un, c'est l'oubli, Remède extrême, et qu'hélas ! le malade

Ne prend jamais que malgré lui; L'autre est, je crois, et plus doux et plus sage. Avec succès on l'emploie aujourd'hui.

PÉDRILLE

Quel est-il?

C'est le mariage.

Trois mois après, on est toujours guéri.

PÉDRILLE

L'épouser!... Je ne puis, on m'a dit qu'elle était mariée.

GASPARD

Alors, vous avez raison... il faut partir.

PÉDRILLE

Mais je veux au moins la revoir encore ; et si j'avais seulement un habit présentable...

LES EMPIRIQUES d'AUTREFOIS

GASPARD

Je vous entends. Tenez, camarade, nous ne sommes pas bien riches, car cette bourse est tout ce que nous avons sauvé du naufrage ; mais il ne sera pas dit que des docteurs, des savants en plein air, des philosophes ambulants, auront passé près d'un pauvre diable sans lui tendre la main ; partageons.

ROBERT, bas à Gaspard.

Qu'est-ce que tu fais donc?

GASPARD, de même.

Laisse-moi donc tranquille I

PÉDRILLE; refusant.

AIR du vaudeville de La Robe et les Bottes. Non, je ne puis.

GASPARD, le forçant de prendre. Acceptez, je vous prie.

PÉDRILLE

Que vous restera-t-il alors?

GASPARD

Eh ! la science, et la philosophie.

ROBERT

Oh! par ma foi, deux beaux trésors !,.. GASPARD.

Oui, deux trésors d'espèce peu commune, Et que jamais on ne peut dépenser.

Par l'un on sait embellir la fortune...

ROBERT

Et par Tautre?

GASPARD

On sait s'en passer.

PÉDRILLE

neur docteur, quoi qu'il arrive, je vous suis dévoué, je suis à vous; et vous verrez, dans l'occasion, si je sais

reconnaître un service. Adieu, je cours profiter de vos bienfaits,

(il sort.)

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