GASPARD, GREGORIO, ESTELLE
GREGORIO, dans la coulisse.
Eh bien! par exemple, seigneur alcade, qu'est-ce que vous dites donc là ? Ça ne se passera pas ainsi, ou nous allons voir !
GASPARD
C'est le nouveau marié!... A qui en a-t-il donc?
GREGORIO
Pardon, excuse, monsieur... G'est-y vous qui êtes le médecin des morts?
GASPARD
A peu près ; de quoi s'agit-il ?
GREGORIO
Dites-moi si c'est vrai qu'on ne ressuscitera pas l'ancien alcade?
GASPARD
Non, mon garçon. Mais, en revanche, nous allons faire revenir à sa place un honnête laboureur du pays, le seigneur Jeronimo.
GREGORIO
Eh bien I voilà une belle idée que vous avez ! Qu'est-ce que cela signifie donc, de changer comme ça, puisque l'autre est annoncé, et qu'on y compte?
AIR de Oui et Non.
Moi, j' n'aime pas les charlatans.
ESTELLE
Eh! quoi! pouvant rendre à la ronde La lumière à tous vos parents...
Vous les laissez en l'autre monde?
GREGORIO
Mais ce séjour, je le soutien, Pour les morts n'est pas si funeste ; Il faut mêm' qu'on s'y trouve bien, Et la preuve, c'est qu'on y reste.
GASPARD
Mais, après tout, qu'est-ce que cela vous fait, que nous choisissions le seigneur Jeronimo?
GREGORIO
Comment! qu'est-ce que cela me fait? C'est que... c'est mon grand-oncle; je ne Tai jamais vu, il est vrai ; mais pas de bêtises 1
ESTELLE
Fi! monsieur, vous seriez mauvais cœur à ce point-là!
GREGORIO
Mais du tout, c'est au contraire par amitié et par intérêt pour lui. Vrai, ce n'est pas un service à lui rendre. D'abord, on dit qu'il était asthmatique; et des rhumatismes, en avaitil! Enfin, quand sa dernière toux Fa emporté, chacun a dit dans le village que c'était bien heureux pour lui, et que c'était ce qui pouvait lui arriver de mieux. Vous voyez donc bien qu'il y aurait à vous de l'inhumanité...
GASPARD
Si ce n'est que cela!
GREGORIO
C'est bien assez. Et puis, il avait encore...
GASPARD
Encore quelque chose?
LES EMPIRIQUES d'AUTREFOIS 265
GREGORIO, à voix basse.
Oui. Trois fermes dont j'ai hérité.
AIR : Un homme pour faire un tableau. {Les Hasards de la guerre.
Ainsi n' faites pas revenir
Mon grand-oncle, je vous en prie;
Songez que je vais m'établir ;
J'épouse une femme jolie,
11 peut m'arriver quelque enfant,
Un garçon, ou bien une fille ;
C que j' vous demande, c'est vraiment
Dans l'intérêt de ma famille.
GASPARD
Je sens bien que voilà des raisons; mais cependant, il me faut quelqu'un.
ESTELLE, passant à la droite de Gaspard, lui dit tout bas.
Si ce n'est que cela, monsieur, je vous l'indiquerai, je vous le promets.
GASPARD, la regardant avec étonnement.
Vraiment !
GREGORIO
Et si, en attendant, il ne fallait qu'une vingtaine de ducats pour vous engager à laisser le monde comme il est...
Vingt ducats, un grand-oncle? vous n'y pensez pas!
ESTELLE
Sans doute, vous n'estimez pas assez vos parents.
GASPARD
Je serais plus généreux : cent ducats sur-le-champ, ou je vais les lui demander à lui-même.
GREGORIO
Ehinon, vraiment, je les ai à peu près là, dans une bourse que voici. (Ras à Gaspard.) Mais vous me promettez de vous adresser à un autre?
GASPARD
C'est convenu.
GREGORIO, à part.
C'est égal, je me méfie de ces gens-là.
AIR de la valse des Comédienn.
Tant qu'ils seront dans notre voisinage, J' craindrai toujours qu'ils n' me rançonn'nt encor ; Et je m'en vais jusqu'au prochain village Les signaler à not' corrégidor.
Vu leur talent, leur science profonde, Il peut sans crainte, et dans un tour de main, Les envoyer gaîment en l'autre monde :
Pour revenir ils connaissant le chemin.
Ensemble.
ESTELLE
Fasse le ciel qu'il reste en ce village ! Car je voudrais l'interroger encor; Et ce secret dont il peut faire usage Vaut à mes yeux le plus riche trésor.
GASPARD
Oui, nous allons rester en ce village, Car nous pourrons le rançonner encor; Et le secret, dont j'ai su faire usage, Va dans mes mains devenir un trésor.
GREGORIO
Tant qu'ils seront dans notre voisinage, etc.
(Gregorio rentre dans la maison.)