RAMSAY, M"^ DE LIMEUIL
RAMSAY, regardant sortir Roselyn.
C'est bien heureux!... j'ai cru qu'il n'y aurait pas moyen de vous parler un instant.
M™^ DE LIMEUIL
Je vous ferai observer, colonel, que votre conduite et votre vivacité sont bien étranges.
RAMSAY
Moi, madame, je les trouve fort naturelles, quand de cet entretien dépend le bonheur de ma vie. Un oncle à qui je dois ma fortune et mon avancement, et qui depuis longtemps me pressait de me marier, m'offre aujourd'hui sa fille unique, une jeune personne charmante. Que lui répondre?
«CRiBE. - Œ.iyres complètes, II-^^*^ Série.-- I4m« Vol. • âl
M™^ DE LIMEUIL, émue.
Vous hésitez !
RAMSAY
Je refuserais à Finstant même, et sans regrets, si j'étais sûr d'être aimé de vous.
M""^ DE LIMEUIL, tendrement.
Ai-je besoin de vous le dire ?
RAMSAY
Ah ! je n'hésite plus.
AIR : Elle fut heureuse au village.
D'un oncle bravant le courroux.
Je vais lui dire sans mystère Que vous m'acceptez pour époux.
M^^ DE LIMEUIL
0 ciel! monsieur, qu'allez-vous faire?
RAMSAY
Oh! sa fureur d'abord éclatera, En voyant que je le refuse ; Mais je suis sûr qu'il me pardonnera (La montrant.) Sitôt qu'il verra mon excuse.
M^^ DE LIMEUIL
Il ne la verra pas, car je ne puis être à vous.
RAMSAY
Que me dites-vous? et quel est le motif d'un pareil procédé?
M"^® DE LIMEUIL
Je ne peux m'exphquer ; mais sachez seulement que je vous aime, que je n'aime que vous, et que si vous en épousez une autre, rien ne pourra me consoler de votre perte.
RAMSAY
Est-ce un jeu que vous vous faites de ma douleur? eh bien ! madame, vous serez satisfaite : caprice ou fantaisie, je m'y soumettrai ; et si c'e^t là le seul moyen de vous prouver mon
LË MÉDECIN DÈ DAMËS
amour, je me brouille avec mon oncle, avec toute ma famille, demain je pars pour mon régiment, et si je me fais tuer, rappelez-vous, madame, que c'est pour vous seule que j'aurai perdu la vie.
(U s'éloigne.)
Rpe DE LIMEUIL, le retenant.
Que dit-il? perdre la vie! s'il en est ainsi, il vaut mieux que ce soit moi.
RAMSAY
Que voulez-vous dire?
M"^® DE LIMEUIL
Que c'est là mon sort; vous auriez dû peut-être avoir pitié de ma faiblesse, et respecter mon secret; mais vous douteriez de mon amour, voici ma main, je suis prête à vous épouser.
RAMSAY
Et je pourrais consentir!... Je ne pars plus! je ne me marierai jamais, je resterai auprès de vous, j'y resterai toujours; mais je suis le plus malheureux des hommes.
DE LIMEUIL
Le plus malheureux ! et cependant je vous aime, et je vous le dis.
RAMSAY
Oui, vous avez raison,
M™^ DE LIMEUIL, lui tendant la main.
A ce soir.
RAMSAY
Vous viendrez?
M"^^ DE LIMEUIL
Oui, mon ami, oui, je serai heureuse dé me trouver chez vous à ce bal.
RAMSAY
Et vous ne danserez pas?
M"^® DE LIMEUIL
Non, mais tant mieux! je me persuaderai que je suis la maîtresse de la maison, et que j'en fais les honneurs.
RAMSAY
Mais du moins...
AIR : Ses yeux disaient tout le contraire.
Jurez-moi qu'un autre jamais N'aura cette main qui m'est chère.
M«^« DE LIMEUIL
Ah! d'avance je le promets, Et par mon amitié, j'espère Adoucir au moins ce refus; Oui, s'il le faut, en récompense, Je veux vous aimer deux fois plus Pour que vous preniez patience.
(Elle entre dans l'appartement à gauche, Ramsay la conduit jusqu'à la porte, et madame de Limeuil lui dit en le quittant.)
A ce soir !