BONNEMAIN, ESTELLE
ESTELLE
Rassurez-vous, mon cher beau-frère : dans l'instant ma sœur va paraître; la toilette avance, car M. Plaisir, le coif* feur, a presque fini.
BONNEMAIN
C'est heureux ! Depuis midi qu'il tient ma femme par les cheveux... Quel terrible homme que ce Plaisir! on ne peut, pas dire quil ait des ailes; j'en sais quelque chose.
LE PliUS BEAU JOUR DE LA VIE
AIR : Ces postillons sont d'une maladresse.
Pour être beau, pour plaire à ma future, Moi, ce matin, je me suis immolé ; Car mes cheveux, rétifs à la frisure, Sans son secours n'auraient jamais bouclé : Pendant une heure on souffre le martyre, Pour qu'à la mode ils soient ébouriffés. Cent fois heureux, c'est le cas de le dire, Ceux qui sont nés coiffés !
ESTELLE
Ne vous impatientez pas, je vais vous tenir compagnie, et m'acquitter de la commission dont vous m'aviez chargée. Je sais enfin pourquoi depuis hier ma sœur vous boudait.
BONNEMAIN
Vraiment? vous l'avez déviné ?
ESTELLE
Oh ! mon Dieu, non ; elle me l'a dit : c'est que vous ne lui avez donné que des cachemires longs.
BONNEMAIN
Et elle exige peut-être...
ESTELLE
Du tout, elle n'exige pas ; mais elle est de mauvaise humeur, parce que ses bonnes amies lui avaient tait espérer qu'elle en aurait aussi un cinq quarts.
AIR du vaudeville des Maris ont tort.
Qu'un mari donne un cachemire, On commence à croire à ses feux ; En donne-t-il deux, on Padmire, On dit qu'il est bien amoureux.
BONNEMAIN
11 nous faut donc, mesdemoiselles.
De notre ardeur quand vous doutez, En chercher des preuves nouvelles Chez les marchands de nouveautés!
Savez-vous, petite sœur, que ma corbeille me coûtera près de trente mille francs ?
ESTELLE
Qu'importe ? quand on est amoureux et receveur général...
BONNEMAIN
Raison de plus. Par état, je reçois et ne donne pas... D'ailleurs, ce cachemire cinq quarts, je l'ai bien acheté ; mais c'était à vous que je comptais l'offrir.
ESTELLE
Eh bien ! donnez-le à ma sœur, et qu'aucun nuage ne vienne obscurcir le plus beau jour de votre vie.
BONNEMAIN
Quoi ! vraiment vous n'y tenez pas ?
ESTELLE
Moi! nullement.
BONNEMAIN
Dieu I quelle femme j'aurais eue là ! si notre mariage n'avait pas été rompu !
ESTELLE, souriant.
Comment ! vous y pensez encore ?
C'est que je ne puis moi-même m'expliquer comment cela s'est fait. C'est vous qui êtes la sœur aînée ; c'est vous que j'ai demandée en mariage ; je crois même que c'est vous que j'aimais ; et puis on m'a persuadé que j'aimais votre sœur, et si bien persuadé que je suis maintenant réellement amoureux.
ESTELLE
Et vous avez eu raison. Antonine est bien plus gaie et bien plus aimable que moi.
BONNEMAIN
Mais^elle est passablement coquette; elle fait des frais pour tout le monde.
LE PLUS BEAU JOUR DE LA VIE
ESTELLE
Eh bien ! vous voilà sûr qu elle en fera pour vous.
BONNEMAIN
Oh ! certainement ; mais elle a une vivacité, une inégalité de caractère, tandis que vous... vous êtes si bonne, si indulgente... et puis d'autres qualités; vous ne tenez pas aux cachemires, vous entendez l'économie d'un ménage.
ESTELLE
Avec un époux miUionnaire, c'est une qualité inutile, et je n'aurais su que faire de votre fortune ; tandis que ma sœur vous en fera honneur, et votre maison sera tenue à merveille. Un financier et une jolie femme^ c'est la recette et la dépense.
Eh ! sans doute; mais...
ESTELLE
Allons, mon cher beau-frère, vous êtes un ingrat, vous ne sentez pas tout votre bonheur.