SCÈNE m
Les mêmes; UN DOMESTIQUE.
LE DOMESTIQUE, à Bonnemain.
Monsieur, voici une lettre qui arrive.
(il sort après avoir remis la lettre.) BONNEMAIN.
Encore un autre inconvénient ! Depuis hier, la petite poste me ruine ; passe encore si ce n'était que des compliments, mais des lettres anonymes qu'on me fait payer comme des lettres de félicitations, c'est le même prix.
ESTELLE
C'est qu'elles ont souvent la même valeur; mais vous êtes bien bon de faire attention à cela.
BONNEMAIN, qui a lu sa lettre.
Qu'est-ce que je disais?... encore une... (Lisant.) « Mon- « sieur, j'apprends en province, où je suis en ce moment, « que vous allez épouser mademoiselle de Saint- André... « J'espère, si vous êtes homme d'honneur, que vous suspen- « drez ce mariage jusqu'à l'explication que je désire avoir « avec vous... Si j'emprunte une main étrangère et si je ne « signe point ce billet, c'est à cause de votre beau-père, dont « je ne veux pas être connu ; mais je pars, presque en « même temps que ma lettre; et je serai à Paris le 8. » Qu'est-ce que cela veut dire ?
ESTELLE
C'est une plaisanterie, une mystification.
BONNEMAIN
Je l'ai bien vu tout de suite ; mais voilà une plaisanterie de bien mauvais genre ; ça sent bien la province, et cela me ferait croire...
ESTELLE
Allons donc ! n'allez-vous pas y penser ? est-ce que ça en vaut la peine ?
BONNEMAIN
Non, certainement. (Réfléchissant.) Le 8, c'est le 8 qu'il doit arriver ; par bonheur, nous sommes aujourd'hui le 7 ; mais c'est égal, cette lettre-là va me tourmenter toute la journée. Et ma femme qui ne se dépêche pas I on nous attend à la municipalité ; le maire va s'impatienter, et nous courons risque de n'être mariés que par l'adjoint.
ESTELLE
AIR : Tenez, moi je suis un bon homme. (Ida.) Pourvu qu'enfin on vous marie !
BONNEMAIN
Mais dans le salon d'où j'accours, On fait mainte plaisanterie, On fait même des calembours.
LE PLUS BEAU JOUR DE LA VIE 51
(a part.)
« Pour l'épouK quel fâcheux présage, »
Disaient tout bas quelques témoins, « De commencer son mariage, ce Avec le secours des adjoints ! »
Ah ! voici enfin madame de Saint- André, ma belle-mère. SCÈNE IV.
Les mêmes; M"^^ DE SAINT- ANDRÉ, sortant de la chambre à droite.
j^me j)g SAINT-ANDRÉ.
Eh bien ! Estelle, que faites-vous là ? allez donc retrouver votre sœur : ne la laissez pas seule. Pauvre enfant ! dans un jour comme celui-ci, elle a besoin d'être entourée de sa famille.
ESTELLE
Oui; maman.
(Elle entre dans la chambre à droite.) DE SAINT-ANDRÉ, d'un air mélancolique.
Bonjour, mon cher Bonnemain ; vous me voyez dans un état... je conçois votre bonheur, votre ivresse ; mais moi, je ne peux pas m'habituer à l'idée de cette séparation ; je suis sûre que j'ai les yeux rouges.
BONNEMAIN
Du tout, ils sont vifs et brillants, et vous avez un teint charmant.
M""^ DE SAÎNT- ANDRÉ.
C'est qu'il faut bien prendre sur soi ; mais c'est égal, pour une mère, il est si terrible de quitter son enfant... ah! mon cher ami ! c'est le jour le plus malheureux de ma vie !
BONNEMAIN
C'est agréable pour moi !. . (a part.) ça tt les lettres anonymes...
j^rne j^g sAINT-ANDRÉ.
Je ne dis pas cela pour vous, mon gendre ; certainement ma fille aura une existence superbe, une voiture, de la considération, l'amour que vous avez pour elle, un hôtel à la Ghaussée-d'Antin, et une loge à tous les théâtres ; mais c'est moi qui suis à plaindre !
BONNEMAIN
Du tout, belle-mère, du tout, vu que vous ne quitterez pas votre fille, et que vous partagerez son bonheur.
IVime SAINT-AiNDRÉ.
Ah I oui, n'est-ce pas ? promettez-moi de la rendre bien heureuse, je vous confie son avenir.
AIR : Il me faudra quitter l'empire. {Les Filles à marier.)
Elle est naïve autant qu'elle est jolie; Ménagez-la, que sur ses volontés Jamais chez vous rien ne la contrarie, Que ses désirs soient toujours écoutés; Qu'en tous vos soins la complaisance brille. Que jamais rien ne lui soit reproché; Soyez sans cesse à lui plaire attaché, Car avant tout le bonheur de ma fille!
BONNEMAIN
Et puis le mien, par-dessus le marché.
A propos de cela, belle-mère, sauriez-vous ce que veut dire cette lettre que je viens de recevoir à l'instant?
M^^ DE SAINT-ANDRÉ, la parcourant.
Moi, nullement ! une lettre anonyme î songe-t-on à cela? si je vous montrais celles qu'on m'a écrites sur vous.*.
BONNEMAIN
Sur moi ! je voudrais bien savoir...
M*^^ DE SAINT-ANDRÉ
J'ai bien d'autres choses à vous dire. Avez-vous été chez madame de Versée ?
LE PLUS BEAU JOUR DE LA VIE
BONNEMAIN
Et pourquoi ?
M°^^ DE SAINT-ANDRÉ
Parce qu'elle ne viendra pas, si l'on ne va pas la chercher.
BONNEMAIN
N'y a-t-il pas les garçons de la noce ?
M°^® DE SAINT-ANDRÉ
Il faut que ce soit vous-même ; vous-même, entendezvous; c'est ma sœur, la tante de votre femme.
BONNEMAIN
Vous ne vous voyez jamais !
M°^^ DE SAINT-ANDRÉ
Dans le courant de l'année, c'est vrai ; mais aux solennités de famille, aux mariages et aux enterrements, c'est de rigueur ; mais allez donc, allez donc !