SCÈNE V
Les mêmes; M. DE SAINT- ANDRE, entrant par le fond. M. DE SAINT-ANDRÉ.
Eh bien ! mon gendre, voici bien une autre affaire ! vous avez si mal pris vos mesures que Gollinet nous fait dire qu'il ne pourra venir ce soir, et que nous n'aurons pas d'orchestre.
M^^ DE SAINT-ANDRÉ
Comment! on ne danserait pas?
M. DE SAINT-ANDRÉ
A moins que nous ne trouvions des amateurs parmi les convives.
BONNEMAIN
C'est ça, une musique d'amateurs, le jour de ses noces I joli commencement d'harmonie !
M. DE SAINT- ANDRÉ
Mais allez donc, prenez une voiture, courez au Conservatoire, s'il le faut ; on fait ces choses-là soi-même.
BONNEMAIN
Encore un voyage! Dites-moi, ma belle-mère, ne pourriez-vous pas vous occuper de la partie musicale ?
M^^ DE SAINT-A^'DRÉ.
Qui? moi ! dans Tétat où je suis, est-ce que je le peux ? est-ce que je songe à rien ? est-il convenable que je quitte ma fille ?
BONNEMAIN
Dites donc?... si on ne dansait pas du tout! la noce serait plus tôt finie.
M. DE SAINT- ANDRÉ
Y pensez-vous ?
M^® DE SAINT-ANDRÉ
Et ma fille qui a une toilette de bal délicieuse ! j'aimerais mieux qu'on remît la noce à demain.
BONNEMAIN
A demain I non pas; (a part.) c'est demain le 8.
M. DE SAINT-ANDRÉ
Et puis, la grande raison, c'est que sur les billets d'invitation que j'ai composés moi-même il est question d'un bal; c'est imprimé.
BONNEMAIN
Eh bien ! est-ce une raison pour que cela soit vrai ?
M. DE SAINT-ANDRÉ
Oui, sans doute; et moi, qui tiens scrupuleusement à la règle et à l'étiquette, vous m'avez fait commettre, depuis huit jours, plus de fautes...
BONNEMAIN
Moi!
LE PLUS BEAU JOUR DE LA VIE 55
M. DE SAINT-ANDRÉ
Certainement. D'abord il est question de votre mariage avec ma fille aînée, et je m'empresse d'envoyer à tous mes parents, amis et connaissances, la circulaire de rigueur, annonçant que mademoiselle Estelle de Saint-André va épouser M. Bonnemain, receveur général ; j'en ai envoyé jusqu'à Lyon et à Bordeaux. Eh bien ! pas du tout, monsieur n'était pas sûr...
BONNEMAIN
Tiens ! qui est-ce qui est sûr de rien ? Comme si je pouvais prévoir un changement d'inclination !
AIR du vaudeville des Scythes et les Amazones.
C'est une chose à présent fort commune : Ne voit-on pas chez nous, dans tous les rangs. Pour Tamitié, les plaisirs, la fortune, Changer d*idées ou bien de sentiments ? L'ambition fait tourner bien des têtes; Enfin, pourquoi voulez-vous, de nos jours, Lorsque partout on voit des girouettes, ) .p- > N'en pas trouver aussi chez les amours, ] N'en pas voir aussi chez les amours ? (Bis,)
M^^ DE SAINT-ANDRÉ
Vous perdez là un temps précieux ; partez donc î
BONNEMAIN
Oui, ma belle-mère ; oui, mon beau-père. (Allant vers la porte du fond. — A la cantonade.) Faites avancer ma voiture... Il est bien temps que le mariage vienne me fixer, car depuis ce matin...
(il va à la porte de la chambre à droite.) . M™® DE SAINT- ANDRÉ, à Bonnemain.
Que faites-vous donc ? ^
C'est que je voudrais, avant de partir, savoir où en est la toilette de ma femme.
(il frappe à la porte . )
JULES, en dedans.
Qui est là ?
BONNEMAIN, prenant une petite voix.
C'est le marié.
JULES, en dedans.
Tout à l'heure ; on n'entre pas.
BONNEMAIN
Qu'est-ce que cela signifie ? ma femme n'est pas seule.
M°^^ DE SAINT-ANDRÉ
Eh ! non, elle est avec sa sœur, ses femmes de chambre, et Jules, un de nos parents.
BONNEMAIN
Qu'est-ce que c'est que M. Jules ?
j^me jy^ SAINT-ANDRÉ.
C'est son cousin. Quel regard vous venez de me lancer ! est-ce que vous seriez jaloux ? jaloux d'un enfant qui fait encore sa logique !
BONNEMAIN
La logique!... la logique !... qu'est-ce que cela prouve? (Bas à madame de Saint-André.) Si cctto lettre anonyme était de lui! je me défie des cousins; comme l'a dit un savant : l'hymen est un mélodrame à fracas où les petits cousins jouent le rôle de traîtres.
M^^ DE SAINT- ANDRÉ, pleurant.
Et le mari le rôle de tyran.
M. DE SAINT-ANDRÉ, à Bonnemain.
Allons donc, mon gendre, qu'est-ce que vous faites là? Je ne vous quitte pas que vous ne soyez en voiture.
BONNEMAIN
C'est ça ; le beau-père qui s'impatiente, la belle-mère qui pleure; je suis entre le feu et l'eau; allons, belle-maman, essuyez vos beaux yeux; je cours vous obéir... mais que de choses à faire !
LE PLUS BEAU JOUR DE LA VIE
AIR du vaudeville du Petit Courrier
Nous avons d'abord Gollinet,
Puis la visite à la grand'tante,
Le maire qui s'impatiente,
Et le glacier qu'on oubliait.
Ah! grand Dieu ! quel ennui j'éprouve !
Dans ce jour qu'on semble envier.
Il n'est pas bien sûr que je trouve
Un instant pour me marier.
(il sort par le fond, M. de Saint-André sort avec lui.)