SCÈNE XX
PLACIDE, à droite auprès de la cheminée, se chauffant les pieds ; AUGUSTE, à gauche à la table, écrivant; DURAND, sortant de la porte à gauche, qui est celle de l'étude.
DURAND
Est-il gentil, ce petit clerc, leste, ingambe! il. s'est empressé d'aller me chercher une voiture. Je crois bien, comme il disait, qu'il n'aura pas de peine à l'attraper à la course.
AUGUSTE
C'est vous, monsieur Durand ? est-ce que vous ne dînez pas ici? j'avais déjà écrit votre nom.
DURAND
Non, je vais prendre ma nièce au salon pour partir avec elle. La voiture m'attend.
AUGUSTE
Tant pis; j'aurais bien voulu vous parler d'une affaire d'où dépend mon bonheur.
DURAND
Ton bonheur! Parle, mon ami; ma nièce attendra, et le dîner aussi.
AUGUSTE
Vous êtes mon bienfaiteur, je puis tout vous dire. Apprenez que j'étais amoureux; oh! mais amoureux à en perdre le boire et le manger ; et, pour un clerc, ce sont les symptômes les plus torts ; de plus, j'étais sans espérance; niais à présent c'est changé.
LA CHARGE A PAYER
DURAND
Vraiment ! ce pauvre garçon I
AUGUSTE
' Ça va dépendre du mariage de M. Alexandre, mon notaire. S'il s'établit, le mien est certain.
DURAND
N'est-ce que cela ? réjouis-toi, j'ai de bonnes nouvelles à t'apprendre.
PLACIDE, quittant la cheminée et s'approchant.
Oui, sans doute, mon petit garçon.
DURAND
Apprends qu'il épouse Élisa, ma nièce,
AUGUSTE
Comment, il se pourrait!
PLACIDE
Eh non ! il épouse ma fille Élodie.
DURAND
Non, monsieur, vous confondez ; Alexandre est le notaire, c'est mon neveu; votre gendre, c'est Tagent de change.
PLACIDE
Moi ! avoir pour gendre un agent de change î Eh bien oui ! je ne suis pas assez brave pour cela.
Est-ce que vous n'êtes pas convenu avec madame Locard?...
PLACIDE
Non pas ; c'est vous.
DURAND
C'est vous-même... Je suis commerçant, et je crains les jeux de Bourse.
PLACIDE
Moi, monsieur, jè suis capitaliste, et je crains tout.
DURAND
Il y a donc quelque erreur ?
AUGUSTE
N'importe ! ce que je vois de certain, c'est que votre nièce doit épouser un des fils de madame Locard ; et vous a-t-on prévenu?...
DURAND
Que dis-tu ? est-ce que tu saurais quelque chose ?
AUGUSTE, se reprenant.
Eh! mon Dieu! qu'est-ce que je dis?.., et mon mariage qui en dépend 1
Parle; je veux tout savoir; j'exige de toi la vérité.
AUGUSTE
Oui, oui ; vous avez raison : je ne dois pas souffrir que mon bienfaiteur...
PLACIDE
Oui, jeune homme, rendez ce service à deux pères de famille.
AUGUSTE
AIR : Amis, voici la riante semaine. (le Carnaval.) Qui ? moi ! monsieur, je n'ai rien à vous dire.
PLACIDE, à part* Son air contraint m'inspire un juste effroi.
AUGUSTE, à Durand.
Venez, monsieur, je m'en vais vous instruire; L'honneur le veut, tout est fini pour moi. De mon hymen j'avais la certitude; Je vois qu'il faut y renoncer, hélas ! Et je m'en vais, quel malheur pour l'étude! Du même coup déchirer deux contrats. (Bis.)
Ensemble.
AUGUSTE
Et je m'en vais, quel malheur pour l'étude I
LA CHARGE A PAYER
Du même coup déchirer deux contrats ! {Bis.) DURAND.
De tout prévoir j'eus toujours l'habitude : Soyons prudent, et ne nous pressons pas. {Bis.)
PLACIDE
Moi, de trembler j'eus toujours l'habitude : Fuyons Tabîme entr'ouvert sous mes pas. {Bis.)
(Durand et Auguste sortent.)