‹ Œuvres complètes: comédies, vaudevillesChapitre 70 sur 165 · MARGUERITE, ÉDOUARD, LEBON · texte numérisé non relu

MARGUERITE, ÉDOUARD, LEBON

EDOUARD, en entrant, à Lebon qui est encore en dehors.

Entrez, entrez, vous voilà chez moi, ou chez mon beaupère; c'est tout comme... (courant à Marguerite.) Bonjour, ma bonne Marguerite.

MARGUERITE, Tembrassant.

Ce cher enfant!... (Quittant ses bras.) Maintenant laissezmoi vous gronder... Qu'est-ce que cela signifie, de nous laisser tous dans l'inquiétude depuis deux jours?... Où avezvous été?... Qu'est-ce que vous êtes devenu?...

EDOUARD

C'est cela, voilà qu'elle commence ses sermons.

MARGUERITE

Oui, oui, vous le méritez, et j'en ai le droit, car je vous attaque quand vous êtes là, mais je vous défends quand vous êtes absent : ce n'est pas comme tant d'autres... Enfin, répondez-moi, d'où sortez-vous ?

A toi, je peux le dire, parce que tu n'en parleras pas... Je sors de prison.

MARGUERITE

Ah ! mon Dieu!. . Quelques mauvaises affaires!

EDOUARD

Du tout, ça ne me regarde pas... C'est Derville, un de nos amis, un brave jeune homme, qui, faute d'une trentaine de mille francs, allait suspendre ses paiements... se brûler la cervelle.

AIR de Préville et Taconnet.

Rendre service est assez ma coutume :

Jusqu'à présent, je m'en suis bien trouvé; tl*ai du crédit... et d'un seul trait de plume Sans hésiter gaîment je l'ai sauvé.

MARGUERITE

Voyez, hélas! si jamais il se range !

EDOUARD

Me crois-tu donc un ami sans pitié ?...

Ri j'ai parfois, n'étant pas marié,

Fait pour l'amour quelques lettres de change,

J'en puis bien faire une pour l'amitié.

J'ai pour l'amour fait des lettres de change,

J'en puis bien faire une pour Tamitié.

D'ailleurs, c'étaient des billets à trois mois de date... Trois mois!... j'ai cru que cela ne finirait jamais... Eh bien ! pas du tout... hier matin, comme je sortais de chez moi pour faire la cour à ma prétendue, la pluie tombait à verse, impossible de venir en tilbury, ou d'avoir un fiacre, car lorsqu'il fait mauvais, pas un sur la place.

LEBON

Triste emblème des amis du jour!

EDOUARD

Vous avez lu cela quelque part, monsieur Lebon ; mais n'importe, je vous sais gré de la citation... (a Marguerite.) J'allais donc me lancer au milieu des ruisseaux, en escarpins

et la badine à la main, lorsque devant ma porte s'arrête une voiture, où monsieur était seul.

MARGUERITE, regardant Lebon.

Ah! c'était monsieur!

(Lebon salue.)

EDOUARD

Lui-même, qui voyant un jeune homme comme il faut dans l'embarras, et en bas de soie, me propose, de la manière la plus aimable, une place à côté de lui... J'accepte sans façon, et nous voilà à causer comme d'anciennes connaissances. Mon compagnon de voyage allait du côté du Jardin des Plantes, rue de la Clef... Ce n'était pas tout à fait mon chemin. . mais la pluie qui continuait, et surtout la conversation originale de monsieur, me déterminèrent à prendre le plus long...

AIR : Au temps heureux de la chevalerie.

Lorsqu'à mes yeux s'offre une forteresse ; J'entre avec lui, l'on ferme les verrous. De ce château quelle est donc la maîtresse? Un porte-clefs me répond d'un air doux : « C'est Pélagie, illustre châtelaine, a Nouvelle Armide, et fatale beauté; a Car on ne peut entrer dans son domaine, « Sans aussitôt perdre la liberté. »

MARGUERITE, à Lebon avec indignation.

Quoi!... monsieur serait? ..

EDOUARD

Un excellent homme... C'est M. Lebon...

LEBON

Oui, madame, M. Lebon, garde du commerce.. Les lettres de change de monsieur avaient été protestées... jugement obtenu... j'étais chargé de le mettre à exécution, et je ne pense pas qu'il soit possible de le faire avec plus d'égards. Aussi :

LES INSÉPARABLES

ce Je suis aimé de tous ceux que j'arrête. » comme le dit im de nos meilleurs auteurs.

MARGUERITE

Dieu! quelle vilaine espèce d homme! (a Edouard.) Gomment êtes-vous sorti?

EDOUARD

M. Lebon, qui, sous la redingote d'un recors, cache le cœur d'un philanthrope, a daigné prévenir mes amis de mon changement de domicile... eux, et surtout Derville, celui que j'avais obligé, en apprenant l'embarras où je me trouvais, ont tout engagé, tout vendu... et ce matin ces chers amis m'ont apporté vingt-sept mille francs... C'est tout ce qu'ils ont pu faire du jour au lendemain.

MARGUERITE

Au moins, voilà d'honnêtes gens.

EDOUARD

Par malheur, il restait encore une lettre de change de mille écus, à un M. Durand, négociant... Si l'on eût pu seulement attendre vingt-quatre heures, c'eut été une plaisanterie... Mais c'est aujourd'hui mon mariage... Il fallait que je vinsse à ma noce, j'y étais indispensable... Il fallait surtout le plus profond secret, à cause du beau-père... car à la moindre nouvelle, tout était rompu.

MARGUERITE

Vous avez raison... Eh bien! alors, comment avez-vous pu faire?.,.

EDOUARD

C'est encore M. Lebon qui a poussé à la roue.

MARGUERITE

Lui!

LERON.

Oui, madame... Vous avez dit, tout à l'heure : « Quelle vilaine espèce d'homme! »... Le mot ne m'a pas échappé...

Je VOUS prie de croire que je suis de la bonne espèce... j'arrête les gens qui ont des dettes, parce que c'est mon devoir... c'est ma place, et que je suis père de famille... mais j'aime à rendre service... et quand je le peux sans me compromettre...

EDOUARD

Il a été trouver mon créancier; et en lui portant les vingt-sept mille francs, il a obtenu de lui que, malgré les mille écus qui restaient à payer, je serais libre.

LEBON

Pour aujourd'hui seulement... car ce soir, à sept heures, je dois vous reconduire à Sainte-Pélagie... et songez bien que d'ici-là, je réponds de vous corps pour corps, et que je ne peux pas vous quitter d'un instant...

EDOUARD

C'est trop juste... mais tu peux être sans inquiétude. D'ici à quelques heures, le beau-père me remettra la dot... tu as sur toi ma lettre de change?

LEBON

Oui, monsieur; car M. Durand l'avait passée en blanc, et je peux la remettre sur-le-champ à celui qui me donnera les fonds.

EDOUARD

Tu les auras; et de plus, dix louis pour ta peine; et c'est encore moi qui serai ton obligé... aussi, ma chère Marguerite, je te prie d'avoir soin de ce brave homme... Moi, je vais trouver M. de Verneuil.

LEBON

J'y vais avec vous.

Comment! tu ne peux pas rester ici, dans cet appartement?

LEBON

Si vous y restez, à la bonne heure ! mais si vous allez ailleurs, je vous suivrai.

LES INSÉPARABLES

EDOUARD

Quel diable d'homme!... je te dis que je vais seulement dire bonjour à ma prétendue.

LEBON

J'y vais avec vous... je ne peux pas vous quitter d'un instant.

EDOUARD

Il n'y a pas d'idée d'un attachement pareil... Tu as cependant confiance en moi, et dans les dix louis que je t'ai promis?

LEBON

Oui, monsieur... mais le devoir avant tout; et je ne me soucie pas de perdre ma place... je suis père de famille.

EDOUARD

Me voilà obligé de l'inviter à la noce... et que dira M. de Verneuil en le voyant sans cesse sur mes pas?...

MARGUERITE

Surtout avec un pareil costume !

EDOUARD, à Marguerite.

Eh vite! donne-nous un habit du beau-père... (a Lebon. ) J'espère du moins que sans te compromettre, tu peux, pour quelques instants, déposer la redingote grise.

LEBON

C'est notre uniforme... mais comme je suis ici incognito, et en bourgeois...

EDOUARD

A la bonne heure...

MARGUERITE

Voici un habit bleu tout neuf, que le tailleur vient d'apporter pour monsieur.

EDOUARD

AIR : Cet arbre apporté de Provence. {Les Deux Panthéons.) Oui, je veux t'aider, ne t'en déplaise,

C'est un soin dont je veux me charger.

MARGUERITE

Vous n'avez pas l'air d'être à votre aise.

LEBON

On se gêne un peu pour obliger.

MARGUERITE, à part. Je conçois la peine qu'il éprouve :

De Thémis un semblable suppôt Doit être gêné quand il se trouve Dans l'habit d'un homme comme il faut.

EDOUARD

Du reste, je n'ai pas besoin de te recommander une tenue et des manières distinguées.

LEBON

Monsieur sait que j'ai de l'instruction et de la lecture... Avant d'être garde du commerce, j'ai été chef d'une école primaire.

EDOUARD

Je ne m'étonne plus de ton érudition.

LEBON

Pour les manières... quand on a comme moi l'habitude de voir ce qu'il y a de mieux dans Paris... car il y a souvent très-bonne compagnie à Sainte-Pélagie... L'autre jour j'y ai mené un pauvre millionnaire... un débiteur insolvable, qui avait de l'or plein ses poches...

EDOUARD

A merveille... (a Ma rguerite. ) Eh bien ! Marguerite, tâche qu'Amélie vienne de ce côté.

MARGUERITE

Elle est dans le salon, avec M. de Saint-Ange, votre ami...

EDOUARD

Saint-Ange est arrivé de Strasbourg?... Garde-toi de lui rien dire... c'était mon rival... il aspirait aussi à la maii^

LES INSÉPARABLES

d'Amélie... et en son absence je l'ai supplanté... (a Lebon.) Mais tu dois le connaître... un jeune homme à la mode...

LEBON

Saint-Ange!... non, je ne le connais pas.

MARGUERITE

Taisez-vous, car voici monsieur... et je vais à mon ouvrage.

(Elle sort.)

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