SCÈNE V
ÉDOUARD, LEBON, M. DE VERNEUÏL, AMÉLIE; puis MARGUERITE.
M. DE VERNEUIL
Enfin, c'est lui!,., c'est bien heureux.
AMELIE, avec joie.
Quoi! monsieur, vous voilà!..,
EDOUARD
Oui, mon beau-père... oui, ma chère Amélie...
AMÉLIE
J'étais d'une inquiétude!... Qu'étes-vous devenu depuis avant- hier?
M. DE VERNEUIL
Oui, sans doute, expliquez-nous tout cela... Et d'abord quel est ce monsieur?
Ce monsieur, mon beau-père... ce monsieur... vous ne vous en douteriez pas.
AIR : Il est à moi.
C'est un ami D'une étonnante espèce, C'est un ami
Peu commun aujourd'hui Ne vous quittant jamais dans la détresse, Il ne s'en va que quand vient la richesse. C'est un ami!
TOUS
Dieu!... quel ami !
M. DE VERNEUIL
Et où vous êtes-vous donc connus ?
EDOUARD
A l'armée!... il n'a pas un air bien guerrier... au contraire... et cependant, tel que vous le voyez, c'est un gaillard qui, à lui tout seul, aurait arrêté tout un régiment (a part. ^ en détail... (Haut.) Comme il était plus âgé que moi, il s'était établi mon guide, mon mentor... et je me laissais conduire par lui... (Riant.) N'est-il pas vrai?... avec une facilité...
LEBON, saluant.
Monsieur... monsieur, c'était mon devoir.
EDOUARD
Oui... le devoir de l'amitié... car il ne peut vivre sans moi... il ne me quitte jamais... au régiment, on nous appelait les inséparables.
M. DE VERNEUIL, à Lebon.
Monsieur, les amis de mon gendre seront toujours bien reçus chez nous... (a Édoaard.) Mais tu ne nous dis pas pourquoi hier tu t'es absenté.
EDOUARD, montrant Lebon.
Demandez-lui... il vous le dira... c'est à cause de lui... (Bas.) Une aventure très-désagréable, où je lui étais nécessaire.., mais ce n'est pas mon secret, c'est le sien... et je vous demanderai la permission de ne pas vous en dire davantage.
AMÉLIE
Je vois en effet que vous avez pour lui une bien grande amitié, puisqu'hier tout le jour vous m'avez sacrifiée à lui.
LES INSÉPARABLES
EDOUARD
Je vous jure que je ne pouvais pas faire autrement... après les services qu'il m'a rendus.
M. DE VERNEUIL
Et quels services, s'il vous plaît?
C'était autrefois à l'armée... dans une grande affaire.
M. DE VERNEUIL
En Allemagne?...
EDOUARD
Non, c'était une affaire contre des Anglais... j'avais été fait prisonnier, et sans lui j'y serais encore... Sans lui, chère Amélie, je ne pourrais pas jouir aujourd'hui du bonheur qui m'attend.
AMÉLIE
Allons, s'il en est ainsi, je lui pardonne.
(Elle sort.)
M. DE VERNEUIL
Mais nous avons à parler d'affaires... et j'aurais deux mots à te dire en particulier.
EDOUARD
Très-volontiers.
M. DE VERNEUIL
C'est au sujet de la dot.
EDOUARD, à part.
Quel bonheur! il va me la donner... et je vais envoyer au diable mon ami intime.
M. DE VERNEUIL
Tu m'as promis que tu ne ferais plus de dettes.
ÉDOUARD
Et je tiendrai parole, je vous le jure.
M. DE VERNEUIL
Alors, les conditions que je vais te proposer ne doivent point t'effrayer.
EDOUARD
Parlez... tout ce que vous voudrez.
M. DE VERNEUIL
Sans compter la succession de ton oncle Antoine, qui est à la Guadeloupe, tu as deux cent mille francs de fortune...
(Apercevant Lebon qui s'approche.) Qu'cSt-CO qu'a donC CO monsieur?... Il me semble que ton ami intime nous écoute.
EDOUARD
Lui !... c'est par distraction.
(il fait signe à Lebon de s'éloigner.) M. DE VERNEUIL.
Tu as deux cent mille francs qui sont entre mes mains... ma fille t'en apporte autant en mariage... je les garde...
EDOUARD
Ah ! vous les garderez ?
M. DE VERNEUIL
Et je vous en paierai les intérêts; est-ce que cela te contrarie?
Moi ! du tout... (a part.) Me voilà bien... (Haut.) C'est que j'aurais voulu, pour entrer en ménage, quelque argent comptant.
M. DE VERNEUIL
C'est trop juste... demain... après-demain, je te paierai le premier quartier; et alors... (voyant Lebon qui s'approche d'eux.) Par exemple !... c'est trop indiscret... et ton ami ne connaît pas les usages.
EDOUARD
Si vraiment... mais l'intérêt qu'il prend à mes affaires... et à tout ce qui me concerne...
LES I N S É P A A li L E S
LE BON
Est-ce que vous ne donnez pas la dot à mon amiÉdouard ?
(Amélie entre.)
M. DE VERNEUIL
Non, monsieur, si vous voulez bien le permettre... et pour des motifs à moi connus... que je lui expliquerai plus au long, quand nous serons seuls... Je pense que dans ce moment... ces jeunes gens seront bien aises d'être ensemble.
LEBON
Certainement.
Moi, je vais aller m'habiller.
LEBON
Vous ferez bien... moi d'abord je le suis.
M. DE VERNEUIL, à part.
Il n'a pas Tair de comprendre... (n appelle.) Marguerite! (Marguerite entre. ) Est-ce que le tailleur n'a pas encore apporté mon habit neuf?
MARGUERITE
Non, monsieur.
M. DE VERNEUIL
Je ne sais pas à quoi il pense... C'était un habit pour assister à la noce.
MARGUERITE
Eh ! monsieur, soyez tranquille. (Regardant l'habit de Lebon.)
Il y sera... à la noce.
(Elle sort.)
M. DE VERNEUIL
En attendant, je vais en mettre un autre, (a Lebon.) Monsieur, je suis à vous... Si vous voulez passer dans le salon...
LEBON
Vous êtes bien bon.
M. DE VERNEUIL
Vous y trouverez de la société.
LEBON, montrant Edouard.
Celle de mon ami me suffît.
M. DE VERNEUIL, bas à Edouard.
Alors, j'y renonce.
AIR : Amis, voici la riante semaine. {Le Carnaval.)
Je fais en vain mes efforts pour qu'il sorte ; Un tel ami devient très-importun.
EDOUARD
Moi, je m'en charge... et puis d'ailleurs, qu'importe? Vous savez bien que nous ne faisons qu'un.
M. DE VERNEUIL
Que diras-tu, d'après ce beau système.
Lorsque ta femme aura reçu ta foi, Qu'elle sera comme un autre toi-même, Si ce monsieur ne fait qu'un avec toi?
(il entre dans l'appartement à droite )