SCÈNE VIII
LEBON. puis MARGUERITE, qui apprête une table, et met son couvert.
LEBON, en débitant le monologue suivant, regarde toujours du côté de la salle à manger.
Je n'ai pas à me plaindre... ce sont de braves gens, qui m'iavitent à dîner... Et dans les maisons où je vais, il est rare qu'on m'engage à rester... Au contraire... Tant il est vrai que, dans notre état, il y a peu de considération, et peu de dîners en ville... Et pourquoi?... Car enfin un garde du commerce a un estomac comme tout autre fonctionnaire... Il boit comme les autres hommes... il mange comme eux... plus même, à cause de l'exercice... Et il y a aussi des gens qui nous croient insensibles ! Qu'ils demandent à ma femme... à madame Lebon... Dieu! ai-je aimé madame Lebon!... Et tout à l'heure encore, les amours de ces jeunes gens me rappelaient les miennes... Ça me rappelait le temps oii j'étais jaloux, et on il me fallait quitter ma femme pour porter des
assignations, (a Marguerite, qui a mis la table à droite.) Permettez...
C'est trop loin : j'aime mieux que la table soit de ce coté.
(il transporte la table à gauche, près de la porte de la salle à manger.) MARGUERITE.
C'est que vous aurez le vent de la porte.
LÊS INSEPARABLES
LEBON
C'est égal... je risque le rhume... Dans notre état, nous y
sommes faits... (Regardant dans la salle à manger.) Réellement ils
sont bien pressés; et il eût été difficile de placer un convive de plus... Mais d'ici, je vois tout mon monde... Je vois mon jeune homme... Estimable jeune homme !... Excellent potage!
(Un domestique en livrée sortant de la salle à manger, et apportant plusieurs plats.) LE DOMESTIQUE.
C'est mademoiselle Amélie qui vous envoie tout cela ; et qui m'a dit de veiller à ce que vous ne manquiez de rien.
LEBON
Quelle aimable personne!... Si l'on pouvait manger tranquillement, comme l'on s'en donnerait !
AIR de Lantara.
Dieux! quelle alternative étrange!
Il faut, hélas! quel embarras!
Ne pas regarder ce qu'on mange, Pour regarder ce qu'on ne mange pas.
Mets succulents, mets délicats, A mon devoir, pardonnez cette offense.
Ciel! une truffe au bout de ce couteau! Sans le parfum qui trahit sa présence.
Elle passait incognito.
Rattrapons le temps perdu. (ll porte cinq ou six morceaux coup sur coup à sa bouche, sans regarder son assiette, et toujours les yeux
fixés sur la salle à manger.) Excellent... mais ça ne me profitera pas... j'ai trop d'inquiétude... (Regardant.) Ce garçon-là me donne une peine!... Quand il serait mon propre enfant...
MARGUERITE
Vous ne veilleriez pas sur lui avec plus de tendresse.
LEBON
C'est vrai... Mais à propos d'enfants... si je portais quelques friandises à mes petits... c'est permis, n'est-il pas vrai?
MARGUERITE
Voulez-vous du papier?
LEBON
Je vous remercie... (Se levant et arrangeant des biscuits dans le
papier.) J'en ai trois... trois garçons... et madame Lebon, qui est encore jeune...
MARGUERITE
Voici mademoiselle... Mettez cela dans votre poche.
LEBON
Non pas... ces poches-là ne m'appartiennent pas... Portez cela dans ma redingote... C'est plus sûr, et puis c'est plus ample.
MARGUERITE
C'est juste... Deo poches d'huissier, ça ne refuse jamais... (a part.) Allons, je reviens de mes préventions ; et malgré son état... c'est vraiment un brave homme.