‹ Œuvres complètes: comédies, vaudevillesChapitre 85 sur 165 · SCÈNE IL DELMAR, RÉMY, JOHlN · texte numérisé non relu

SCÈNE IL DELMAR, RÉMY, JOHlN

JOHN, annonçant.

M. le docteur Rémy.

LE CHARLATANISME

DELMAR, se levant.

Rémy ! (courant à Rémy.) MoD ami, mon ancien camarade 1 Comment ! c'est toi qui viens loger chez moi?

RÉMY

Cette maison t'appartient?

DELMAR

Eh 1 oui, vraiment !

RÉMY

Je n'en savais rien. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !

DELMAR

Tu as raison. Autrefois, quand nous étions étudiants, moi à l'école de droit, toi à l'école de médecine...

RÉMY

Alors, nous ne nous quittions pas, nous vivions ensemble.

DELMAR

Et quand j'étais malade, quel zèle ! quelle amitié! comme tu me soignais!... deux fois je t'ai dû la vie. Mais que veux-, tu ? je suis un malheureux, un ingrat; depuis que je me porte bien, je t'ai oublié.

RÉMY

Non, tu ne m'as pas oublié -, tu m'aimes toujours, je le vois à la franchise de ton accueil ; mais les événements nous ont séparés. J'ai été passer deux ans à Montpellier. Je travaillais beaucoup, je t'écrivais quelquefois ; et toi, lancé au miheu des plaisirs de la capitale, tu n'avais pas le temps de me répondre. Gela m'a fait un peu de peine; et pourtant je ne t'en ai pas voulu ; tu as la tète légère, mais le cœur excellent ; et en amitié, cela suffit.

DELMAR

Ainsi donc, tu abandonnes le quartier Saint-Jacques pour la rue du Mont-Blanc? Tant mieux, morbleu !

AIR de Préville et Taconnet.

Gomme autrefois nous vivrons, je l'espère : Pour commencer, plus de bail, plus d'argent.

RÉMY

Quoi, tu voudrais?...

Je suis propriétaire !

Tu garderas pour rien ton logement, Ou nous aurons un procès sur-le-champ.

RÉMY

Mais permets donc...

DELMAR

Allons, cher camarade, Daigne accepter les offres d'un ami; Ne souffre pas que Ton dise aujourd'hui Qu'Oreste envoie un huissier à Pylade, Pour le forcer à demeurer chez lui.

RÉMY

Un procès avec toi ! certes, je ne m'y exposerai pas ; car, autant que j'y puis voir, tu es devenu un avocat distingué, tu as fait fortune au barreau.

DELMAR

Du tout.

RÉMY

Cependant, quand j'ai quitté Paris, tu venais de passer ton dernier examen.

DELMAR

J'en suis resté là; et de l'étude d'avoué, je me suis élancé sur la scène.

RÉMY

Vraiment I tu as toujours eu du goût pour la littérature.

DELMAR

Non pas celle de Racine et de Molière, mais une autre qu'on a inventée depuis, et qui est plus expéditive. Je me

LE CHARLATANISME

rappelais l'exemple de Gilbert, de Malfilâtre et compagnie, qui sont arrivés au Temple de Mémoire en passant par l'hôpital; et je me disais : (.< Pourquoi les gens qui ont de l'esprit n'auraient-ils pas celui de faire fortune ? pourquoi la richesse serait-elle le privilège exclusif des imbéciles et des sots ? pourquoi surtout un homme de lettres irait-il fatiguer les grands de ses importunités ? Non, morbleu î il est un protecteur auquel on peut, sans rougir, consacrer ses travaux, un Mécène noble et généreux qui récompense sans marchander, et qui paye ceux qui l'amusent ; c'est le public. »

RÉMY

Je comprends ; tu as fait quelques tragédies, quelques poëmes épiques?

DELMAR

Pas si bête ! Je fais Topéra-comique et le vaudeville. On se ruine dans la haute littérature ; on s'enrichit dans la petite. Soyez donc dix ans à créer un chef-d'œuvre! Nous mettons trois jours à composer les nôtres ; et encore souvent nous sommes trois : ainsi, calcule.

RÉMY

C'est l'affaire d'un déjeuner,

DELMAR

Comme tu dis, les déjeuners jouent un grand rôle dans la littérature : c'est comme les dîners dans la politique. De nos jours, combien de réputations et de fortunes enlevées à la fourchette ! Je sais bien que nos chefs-d'œuvre valent à peu près ce qu'ils nous coûtent. Mais on en a vu qui duraient huit jours; quelques-uns ont été jusqu'à quinze; et quand on vit un mois, c'est l'immortalité, et on peut se faire litho-* graphier avec une couronne de laurier,

RÉMY

Et tu es heureux ?

DELMAR

Si je suis heureux !

AIR du vaudeville de Les Scythes et les Amazones.

N'allant jamais implorer la puissance, Je ne crains pas qu'on m'arrête en chemin; Libre et tout fier de mon indépendance, Par le travail j'embellis mon destin; Aux malheureux je peux tendre la main.

Quand je le veux, je cède à la paresse; L'amour souvent vient agiter mon cœur.

(Prenant la main de Rémy.) J'ai retrouvé Tami de ma jeunesse, Dis-moi, mon cher, n'est-ce pas le bonheur?

Et toi, mon cher, comment vont les affaires ?

RÉMY

Assez mal; j'ai peu de réputation, peu de clients.

DELMAR

C'est inconcevable! car je ne connais pas dans Paris de médecin qui ait plus de talent.

RÉMY

Dans notre état, il faut du temps pour se faire connaître : nous ne jouissons que dans Farrière-saison ; et quand la réputation arrive...

DELMAR

Il faut s'en aller; comme c'est gai! Mais, dis-moi, pour qui est cet appartement que tu as loué sur le même palier que moi?

RÉMY

Ce n'est pas pour moi, mais pour une famille qui arrive de Montpellier, et qui m'a prié de lui retenir un logement. Le père d'abord est un excellent homme, et puis la jeune personne...

DELMAR

Ah! ah! il y aune jeune personne ! Permettez donc, monsieur le docteur, est-ce que nous serions amoureux?

LE CHARLATANISME

RÉMY

A toi je peux le confier. Eh bien! oui, je suis amoureux, et sans espoir.

DELMAR

Sans espoir! laisse donc : c'est quand les médecins n'en ont plus, que cela va toujours à merveille.

RÉMY

Le père est un riche propriétaire, M. Germont.

M. Germont, de Montpellier! Nous voilà en pays de connaissance. Il a ici à Paris une nièce , madame de Melcourt, chez laquelle je suis reçu, et qui me parle souvent de son oncle, un original sans pareil, qui tient à la gloire et à la réputation, et qui a pensé mourir de joie en voyant un jour son nom imprimé dans le journal du département.

RÉMY

C'est lui-même. Il ne recherche pas la fortune, car il en a beaucoup ; mais quand j'étais à Montpellier, il m'a promis la main de sa fille à condition que je retournerais à Paris, que je m'y ferais connaître, que je deviendrais un docteur à la mode; et pour tout cela, il ne m'a donné que trois ans.

DELMAR

C'est plus qu'il n'en faut.

RÉMY

Non, vraiment; car nous voilà à la fin de la troisième année : j'ai travaillé sans relâche, et je suis encore inconnu.

AIR : Connaissez mieux le grand Eugène. {Les Amants sans amour.

Ma clientèle est bien loin d'être bonne.

DELMAR

\ Les vivants sont tous des ingrats.

RÉMY

Pourtant je n'ai tué personne.

DELMAR

Mon pauvre ami, tu ne parviendras pas.

Il faut à vous d'illustres funérailles!

Un médecin est comme un conquérant :

Autour de lui, sur les champs de batailles, Plus il en tombe et plus il paraît grand !

C'est ta faute; si tu m'étais venu voir plus tôt, nous aurions cherché à te lancer. D'abord, j'aurais parlé de toi dans mes vaudevilles ; cela aurait couru la province, cela se serait peut-être joué à Montpellier; et si ton beau-père va au spectacle, ton mariage était décidé.

RÉMY

Laisse donc. Est-ce que j'aurais jamais consenti?...

DELMAR

Pourquoi pas? mais il est encore temps; nous avons vingtquatre heures devant nous; et en vingt-quatre heures, il se fait à Paris bien des réputations... Justement, voici mon ami Rondon, le journaliste.

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