SCÈNE m
Les mêmes; RONDON.
RONDON.
Bonjour, mon cher Delmar. (a Rémy, qu'il salue.) Monsieur, votre serviteur, (a Deimar.) Je t'apporte de bonnes nouvelles, car je sors du comité de lecture, et Fouvrage que nous avons terminé hier a produit un effet...
DELMAR
C'est bien; nous en parlerons dans un autre moment. Tu viens pour travailler?
Oui, morbleu! (Appelant.) John ! à déjeuner ! car moi, je suis un bon convive et un bon enfant.
LE GHARLATA. NISME
DELMAR
Je te présente le docteur Rémy, mon camarade de collège et mon meilleur ami, un jeune praticien qui est persuadé que, pour réussir, il suffit d'avoir du mérite.
RONDON.
Monsieur vient de province?
DELMAR
Non; du faubourg Saint-Jacques.
RONDON.
C'est ce que je voulais dire.
DELMAR, à Rémy.
Apprends donc, et mon ami Rondon te le dira, que, dans ce siècle-ci, ce n'est rien que d'avoir du talent.
RONDON.
Tout le monde en a
DELMAR
L'essentiel est de le persuader aux autres; et pour cela, il faut le dire, il faut le crier.
Monsieur a-t-il composé quelque ouvrage?
RÉMY
Un Traité sur le croup ^ qui renferme, je crois, quelques vues utiles; mais toute l'édition est encore chez Ponthieu et Delaunay mes libraires.
RONDON.
Nous l'enlèverons ; j'en ai enlevé bien d'autres !
DELMAR
Ne fais-tu pas un cours ? ,v
RÉMY
Oui, tous les soirs, je réunis quelques étudiants.
DELMAR
Nous en parlerons.
RONDON.
Nous VOUS ferons connaître. Avez-vous une nombreuse clientèle?
RÉMY
Non, vraiment.
C'est égal, on le dira tout de même.
DELMAR
Cela encouragera les autres! et puis, j'y pense, il y a une place vacante à l'académie de médecine de Paris.
RONDON.
Pourquoi ne vous mettez-vous pas sur les rangs?
RÉMY
Moi!... et des titres?
DELMAR
Des titres! à l'académie! c'est du luxe. As-tu adopté quelque innovation, quelque système ? pourquoi n'entreprends-tu pas V acuponcture?
RONDON.
Ah ! oui! le système des aiguilles?
AIR du vaudeville de Fanchon la vielleuse.
Pour guérir on vous pique,
Système économique,
Qui, depuis ce moment, Répand
La joie en nos familles; Car nous avons en magasins
Plus de bonnes aiguilles
Que de bons médecins.
DELMAR
Les jeunes ouvrières,
Les jeunes couturières, Ont remplacé la Faculté;
Ces novices gentilles
LE CHARLATANISME
Vont, en servant rtiumanité, Avec un cent d'aiguilles, Nous rendre la santé.
RONDON.
Je te prends ce trait-là pour mon journal, car je parle de tout dans mon journal; mais je ne me connais pas beaucoup en médecine, et si monsieur veut me donner deux ou trois articles tout faits...
RÉMY
Y pensez-vous! Employer de pareils moyens, ce serait mal, ce serait du charlatanisme.
DELMAR
Raison de plus.
RONDON.
Du charlatanisme ! mais tout le monde en use à Paris ; c'est approuvé, c'est reçu, c'est ia monnaie courante.
DELMAR
Témoin notre dernier succès.
RONDON.
D'abord la repre'sentation était au bénéfice d'un acteur, qui se retirait définitivement pour la quatrième fois...
Depuis un mois, les journaux annonçaient qu'il n'y avait plus de places, que tout était loué.
RONDON.
Et la composition du spectacle !
DELMAR
Et celle du parterre! je ne t'en parle pas; mais il ne faut pas croire que nous soyons les „seuls. Dans tous les états, dans toutes les classes, on ne voit que charlatanisme.
RONDON.
Le marchand affiche une cessation de commerce qui n'arrive jamais.
DELMAR
Le libraire publie la troisième édition d'un ouvrage avant la première. ^
RONDON.
Le chanteur fait annoncer qu'il est enrhumé, pour exciter l'indulgence. Charlatans, charlatans ! tout ici-bas n'est que charlatans.
DELMAR
Je ne te parle pas des compères.
Nous serons les vôtres. Je vous offre mes services et mon journal, car moi je suis bon enfant.
RÉMY
Je vous remercie, messieurs, mais j'ai aussi mon système, et je suis persuadé que, sans intrigue, sans prôneurs, sans charlatanisme, le véritable mérite finit toujours par se faire connaître et acquérir une gloire sohde et plus durable.
DELMAR
Oui, une gloire posthume! essaye, et tu m'en diras des nouvelles.
RÉMY
Adieu ; je vais faire quelques visites.
DELMAR, le retenant.
Mais, écoute donc !
RÉMY
Si les personnes que j'attends arrivaient pendant mon absence, charge-toi de les recevoir et de leur montrer leur appartement.
DELMAR
AIR : En attendant que le punch se présente. Quand par nos soins, notre appui tutélaire, Tu peux marcher à la célébrité, Quand des honneurs nous t'ouvrons la carrière,
LE CHAULA TAN I S iME
Tu vas languir dans ton obscurité.
Songe à l'amour que ton cœur abandonne !
Songe à la gloire...
RÉMY
On doit en être épris, Quand d'elle-même à nous elle se donne ; Dès qu'on Tachète, elle n'a plus de prix.
Ensemble.
RONDON et DELMAR.
Quand par nos soins, notre appui tutélaire, Tu peux marcher à la célébrité, Quand des honneurs nous t'ouvrons la carrière, Tu vas languir dans ton obscurité!
RÉMY
Quand par vos soins, votre appui tutélaire, Je puis marcher à la célébrité, Quand des honneurs vous m'ouvrez la carrière, Moi, j'aime mieux mon humble obscurité.
(il sort.)