SCÈNE IV
RONDON, DELMAR.
RONDON.
C'est donc un philosophe que ton ami le médecin?
DELMAR
Non, mais c'est un obstiné qui, par des scrupules déplacés, va manquer un beau mariage.
C'est cependant quelque chose qu'un beau mariage, et puisque nous en sommes sur ce chapitre, j'ai une confidence à te faire. Il est question, en projet, d'un superbe étabhssèment pour moi; vingt mille livres de rente.
DELMÀR.
Vraiment! et quelle est la famille?
RONDON.
Je ne te le dirai pas, car je n'en sais rien encore; mais on doit me présenter au beau-père, dès qu'il sera arrivé.
DELMAR
- Ah! il n'est pas de Paris?
RONDON.
Non; mais il vient s'y fixer; un homme immensément riche, qui aime les arts, qui les cultive lui-même, et qui ne serait pas fâché d'avoir pour gendre un littérateur distingué et un bon enfant; et je suis là.
DELMAR
C'est cela, te voilà marié, et tu ne feras plus rien.
AIR du vaudeville de La Robe et les Bottes.
Prends-y bien garde, tu t'abuses!
Oui, tu compromets ton état ; Quand on se voue au commerce des muses, On doit rester fidèle au célibat.
RONDON.
Crois-tu l'hymen si funeste à l'étude?
DELMAR
L'hymen, mon cher, est funeste aux auteurs A nous surtout, nous qui, par habitude, Avons toujours des collaborateurs.
Et voilà pourquoi je veux rester garçon.
Y RONDON.
Oui, et pour quelque autre raison encore. Il y a, de par le monde, une jolie petite dame de Melcourt...
DELMAR
Y penses-tu? la femme d'un académicien! Un instant, monsieur, respect à nos chefs, aux vétérans de la littérature !
LE CHARLATANISME
RONDON.
Oh! je suis prêt à ôter mon chapeau; mais il n'en est pas moins vrai qu'un mari académicien est ce qu'il y a de plus commode! d'abord, l'habitude qu'ils ont de fermer les yeux...
DELMAR
Halte-là! ou nous nous fâcherons. Madame de Melcourt est la sagesse même. Avant son mariage, c'était une amie de ma sœur; et il n'y a entre nous que de la bonne amitié. Ingrat que tu es! c'est à elle que nous devons nos succès; c'est notre providence Httéraire. Vive, aimable, spirituelle, répandue dans le grand monde, partout elle vante tous nos ouvrages. Divin! délicieux! admirable! elle ne sort pas de là; et il y a tant de gens qui n'ont jamais d'avis, et qui sont enchantés d'être l'écho d'une joUe femme!... Et aux premières représentations, il faut la voir aux loges d'avant-scène ! Elle rit à nos vaudevilles, elle pleure à nos opéras-comiques. Dernièrement encore, j'avais fait un mélodrame... qui est-ce qui ne,fait pas de sottise? j'avais fait un mélodrame à Feydeau; elle a eu la présence d'esprit de s'évanouir au second acte, cela a donné l'exemple; cela a gagné la première galerie ; toutes les dames ont eu des attaques de nerfs, et moi un succès fou. Si ce ne sont pas là des obligations!...
RONDON.
Allons! allons! tu as raison; mais il faudra lui parler de notre pièce d'aujourd'hui, celle que je viens de lire, pour que d'avance elle l'annonce dans les bals et dans les sociétés; cela fait louer des loges, i
DELMAR
A propos de cela, parlons donc de notre ouvrage, donnemoi des détails sur la lecture.
RONDON.
Je sors du comité, il était au grand complet. Comme c'est imposant, un comité ! On y voit de tout, de graves profes*
seurs, des militaires, des employés, des avoués, et même des hommes de lettres.
As- tu bien lu?
RONDON.
Comme un ange.
DELMAR
Et nous sommes reçus ?
RONDON.
Je n'en doute pas, ils ont ri; et le directeur m'a reconduit jusqu'au bas de l'escalier, en disant qu'on allait m'écrire. (se mettant à la table.) Aussi, je vais annoncer notre réception dans le journal de ce soir.
DELMAR
Il n'y a en toi qu'une chose qui me fâche, c'est que tu sois à la fois auteur et journaliste; tu te fais des pièces et tu t'en rends compte, tu te distribues, à toi des éloges, et à tes rivaux des critiques ; cela ne me paraît pas bien.
AIR : Le choix que fait tout le village. {Les Deux Edmond.)
Lorsque l'on est sorti de la carrière,
Lorsque l'on goûte un glorieux repos,
On peut porter un arrêt littéraire.
On peut alors parler de ses rivaux.
I Oui, le pouvoir que déjà tu te donnes, * A nos anciens il faut l'abandonner :
Ceux qui jadis ont gagné des couronnes
Seuls à présent ont le droit d*en donner.
RONDON.
Écoute donc ; il faut se faire craindre des directeurs et des confrères.
Et même dans les pièces où tu ne travailles pas avec moi, tu ne m'épargnes jamais les épigrammes.
LE CHARLATANISME
RONDON.
C'est vrai; je t'aime, je t'estime^ j'aime tous mes confrères, mais je n'aime pas leurs succès. — Moi! un succès me fait mal; j'en conviens franchement, je suis bon enfant, mais... Tiens, écoute, (ii lit ce qu'il vient d'écrire.) « On a rcçu aujour- « d'hui au théâtre de... t> Faut-il nommer le théâtre?
DELMAR
Pourquoi pas?
RONDON, lisant.
« On a reçu aujourd'hui au théâtre de Madame un vau- « deville qu'on attribue à deux auteurs connus par de nom- « breux succès... »
DELMAR
La phrase de rigueur, et si la pièce tombe, tu mettras : « Elle est de deux hommes d'esprit, qui prendront leur « revanche. »
RONDON.
C'est juste! (continuant à lire.) « On assuro quo cette pièce « ne peut qu'augmenter la prospérité d'un théâtre qui s'ef- « force de mériter chaque jour la bienveillance du public. « Le zèle des acteurs, l'activité de l'administration, Fintelli- « gence du directeur, du comité... »
Il y en a pour tout le monde.
RONDON.
Dame! ils ont tous ri. Et puis, si une pièce est bonne, il ne faut pas, parce qu'elle est de nous, que cela m'empêche d'en dire du bien. Moi, je ne connais personne; la vérité avant tout !