‹ Œuvres Completes D'Alexandre DumasChapitre 1 sur 2 · EN ROBE DE CHAMBRE — HENRI IV · texte numérisé non relu

EN ROBE DE CHAMBRE — HENRI IV

Henri IV naquit à Pau Ui 13 décembre 1553.

11 était fils d'Antoine de Bourbon, qui descendait du comte do Glermont, sixième fils de saint Louis. — Cet Antoine de Bourbon était un descendant fort descendu : un assez pativre sire, tour à tour catholique et protestant, protestant et ealliolique. — 11 était catbolique, par hasard, quand il fut tué au siège de Rou«n; il en résulte qu'il fut tué par un huguenot»

Comment fut-il tué? — C'est une espèce de problème historique résolu par son épitaphe.

Yoici L'épitaphe :

Ami kcteur, le prince ici gjisant Vécut sans gloire et mourut eu

i 1 LES GRAiNDS HOMMES

iMa foi, lecteur, cliercliez la rime, elle n'est pas difficile à ; trouver.

La mère de noire héros était Jeanne d'Albret, une maîtresse

femme, celle-là I Elle tenait, du chef de son père, Henri

\ d'Albret, le royaume de Navarre ; restée maîtresse de ce

! royaume en 1562, elle y introduisit le calvinisme en 1567.

j Attirée à la cour de France sous prétexte du mariage de son

lils avec Marguerite de Valois, elle y mourut deux mois avant

la Saint-Barthélémy, empoisonnée,- dit-on, par une paire de

gants parfumés que lui avait donnée Catherine de Médicis.

L'oncle de Henri IV était ce charmant prince de Gondé,

sublime ôtourneau, qui fut assassiné à Jarnac par Montes-

quiou,et qui avait été toute sa vie la coqueluche des femmes,

quoiqu'il fût tout petit de taille et un peu bossu.

On avait fait sur lui le quatrain suivant :

Ce petit homme si gentil Qui toujours chante et toujours rit, Toujours caresse sa mignonne, Dieu gard' de mal le petit homme !

Henry IV était, en outre, petit-neveu du grand garçon qui gâta tout^ c'est-à-dije de François 1«^ le plus sublime hâbleur de France.

U était petit-fils de cette adorable Marguerite de Navarre, qui ne sut jamais si elle était catholique ou protestante.

Jeanne d'Albret était en Picardie avec Antoine de Bourbon,

gouverneur de la province et commandant d'une armée qui

guerroyait contre Charles-Quint, lorsqu'elle s'aperçut de sa

grossesse. Elle annonça aussitôt la nouvelle à son père, Henri

. d'Albret, roi de Navarre, qui la rappela près de lui.

Elle prit congé de son mari, quitta Gompiègne, traversa la France, et arriva, le 15 décembre 1553, à Pau en Béarn.

Jeanne n'arrivait pas sans inquiétude. Son père avait pour maltresse une femme fort intrigante, et l'on disait que Henri d'Albret avait fait un testament favorable à sa maîtresse, défavorable à sa fille.

Le surlendemain de son arrivée, Jeanne se hasarda de dire un mot de ce testament à son père.

— C'est bien ! c'est bien! répondit celui-ci. Je te ferai voir le testament quand tu m'auras fait voir l'enfant, et encore est-ce à une condition.

— Laquelle ? demanda Jeanne.

— C'est qu'afin que tu ne fasses pas un enfant pleurard et rechigné, tout le temps que durera l'enfantement, tu me chanteras une chanson.

La chose fut convenue.

Le 13 décembre, c'est-à-dire neuf jours après son arrivée, Jeanne commença d'éprouver les premières douleurs de l'enfantement.

Elle envoya aussitôt chercher son père, mais en recommandant qu'on ne dît point de quoi il était question.

Le roi entra, et, entendant sa fille qui chantait :

— Ah ! bon ! dit-il, il paraît que cela vient et que je vais être graûd-père.

Môme pendant les plus grandes douleurs, Jeanne n'interrompit point sa chanson : elle accoucha en chantant. Aussi remarqua-t-on qu'au contraire des autres enfants, qui viennent au monde en pleurant, Henri IV vint au monde en riant.

A peine l'enfant fut-il hors du sein de sa mère, que le roi s'assura que c'était un garçon. Aussitôt il courut à sa cham-

6 LES GRANPB HOMMES

bre, prit le tm^smmt enfermé dans une boîte d'or, et le rapporta à la princesse, à qui il donna la boîte d*une main, tefldis qu*il prenait l'enfant <Je l'autre en disant :

■^ Ma fille, voici qui est à vous, mais voilà qui est à moi.

Ei^ laissant la boite d'or suf le lit, il emporta Tenfant dans le pan de sa robe.

Arrivé dans sa chambre, il lui frotta les lèvres avec une gousse d'ail, et lui fit boire, dans une coupe d'or, un dé de vin, les uns disent de Cahors, les autres d'Arbois.

H^M^i d'Albret avait lu Garg^antua, paru depuis dix-neuf ans.

A la seule odeur du vin, l'enfant s'était mis à dodeliner de la tète, comfce dit Rabelais.

— Ah! ah ! fit le grand-père, tu seras un vrai Béarnais, il me semble.

Les armes du Béarn sont deux vaches. Or, quand la reine Marguerite, femme de Henri, était accouchée de Jeanne d'Albret, les Espagnols avaient dit : a Miracle ! la vache a fait une brebis. »

— Miracle ! cria à son tour Henri de Béarn en care«sant son petit^ls, la brebis a fait un lion.

Le lion était venu au monde avec quatre incisives, deux en haut, deux en bas. U mordit le sein de ses deux premières nourrices de façon à les estropier. La troisième, bonne paysanne des environs de Tarbes, lui bailla, en occasion pareille, un si rude soufflet qu'elle le guérit de la manie de mordre.

Il eut huit nourrices et goûta de huit laits différents. En supposant l'influence de la nourriture sur le caractère, cela explique les contradictions de sa vie.

U eut encore deux autres nourrices, nourrices morales, celles-là.

Coligoy et Catherine de Médicis.

Il prit peu à la preoiîère, beaucoup à la secoade.

Il lui dut surtout cette indifféreoce qu'il professa pour toutes choses.

Le roi lui donna comm^ ^uveraaQte Suzanne de Bourbon, femme de Jean d'Albret et baronne de Miosseus, ordonnant qu'on rélevât à Goarasse en Béarn, château situé au milieu des rochers et des montagnes.

La nourriture et la garde-robe de l'eafsuit furent réglées par son grand-père. Sa nourriture se réduisit à du pain bis, du bœuf, du fromage et de Tail; ses habits se bornant à un pourpoint et h des chausses de paysan qa'on renouvelait quand ils étaient usés. La plupart du temps, il courait sur les rochers nu-pieds et nu-téte, toujours d'après Tordre du grandpère.

Ce fut ainsi qull devint si terriblo marcheur que, lorsqu'il avait lassé hommes et chevaux, et mis tout le monde «ur les dents, dit d'Aubigné, alors il faisait jouer une danse.

Et lui seul dansait.

De ses courses au miUeu des enfants, il garda rhabitade de causer avec toute sorte de gens; pour bavarder, le premier venu lui était bon, comme la première venue lui était bonne pour amie.

Il était bien de la Gascogne gasconnante et ne dégascoana jamais.

Son grand-père permit qu'on lui apprit à écrire, mais dé* fendit qu'on le fit écrire.

C'est sans doute grâce à cette recommandation qu'il devint un si charmant écrivain.

Ce qui faisait le fond de son caractère et ce qui le rendait perfidement naïf, c'était cette facilité d'arriver à son

cœur. — Il avait toujours la main à la bourse et la larme à Tœil. Seulement, la bourse était vide ; quant à Tœil, il pleurait tant que Ton voulait/

Antoine 4e Bourbon et Jeanne d*Albret, étant venus à la cour de France, y amenèrent le jeune Henri. G*était alors un bon gros garçon de cinq ans, à la figure franche, spirituelle et ouverte.

— Voulez-vous être mon fils? lui demanda le roi Henri II. L*enfant secoua la tête, et, montrant Antoine de Bourbon :

— C'est celui-là qui est mon père, dit-il en béarnais.

— Eh bien, vouiez- vous être mon gendre?

— Voyons la fille, répondit Tenfant.

On fit venir la petite Marguerite, qui avait six ou sept ans.

— Oui bien, dit-il.

Et, à partir de ce moment, le mariage fut arrêté.

C'est qu'avant tout Henri de Béarn était un mâle, plus qu'un mâle, un satyre. Voyez son profil : il ne lui manque que les oreilles pointues, et, s'il n'a pas les pieds du bouc, il en a au moins l'odeur.

Peu de temps après, Antoine de Bourbon fut tué au siège de Rouen; Jeanne d'Albret retourna en Béarn, mais on exigea qu'elle laissât son fils à la cour de France.

Il y resta sous la direction d'un gouverneur nommé La Gaucherie. — Celui-ci était un brave et digne gentilhomme qui essayait de faire entrer par tous les moyens possibles , dans la tôle de son élève, les notions du juste et de l'injuste.

Un jour, après lui avoir fait lire l'histoire de Coriolan et celle de Camille, il lui demanda lequel de ces deux héros il préférait.

L'enfant s'écria :

— Ne me parlez pas du premier, c'est un mâchant homme.

— Et le second?

— Oh ! le second, c'est autre chose. Je Taime de tout mon cœur, et, s*il vivait encore, j'irais me jeter à son cou et* je lui dirais en l'embrassant : « Mon général, vous êtes un brave et honnête homme, et Goriolan ne mériterait pas d'être votre palefrenier. Au lieu de garder, comme lui, rancune à votre patrie qui vous avait injustement exilé, vous êtes venu à son secours. Tout mon désir est d'apprendre le métier de la guerre sous vos ordres : veuillez me recevoir au nombre de vos soldats. Je suis petit, je n'ai pas encore grande force ; mais j'ai du cœur et de Wionneur, et je veux vous ressembler. »

— Mais, lui dit son précepteur, vous devriez ménager un peu ceux qui ont pris les armes contre leur pays.

— Et pourquoi cela? demanda vivement l'enfant.

-— Mais parce qu'il pourrait se rencontrer dans votre famille un homme ayant commis le même crime.

— Ce n'est pas possible ; je vous croirai sur tout le reste, jamais sur cet article-là.

— Il faudra pourtant me croire, dit La Gaucherie : l'histoire est là.

— Quelle histoire ?

— Celle du connétable de Bourbon.

Et il lui lut l'histoire du connétable.

— Ah I dit l'enfant, qui avait écouté cette lecture en rougissant, en pâlissant, en se levant, en marchant à grands pas, en pleurant même, — ah! je n'aurais jamais cru un Bourbon capable d'une telle lâcheté, et je renie celui-là pour mon parent!

Et aussitôt, prenant une plume et de l'encre, il alla effacer le connétable de Bourbon de l'arbre généalogique de la famille.

— Bon!... MaiQtenant, dit La Gaucherie, voilà une défaillaoce dans votre maison. Qui mettrez-vous à la place?

L'enfant réfléchit quelques secondes.

—- Oh! je sais bien qui j'y vais mettre, dit-il.

Et il écrivit, à la place de ces quatre mots : le oonnétablç de Bourboji^ ceux-ci : Le chevalier Bayard,

Le précepteur battit des mains, et, à partir de ce moment, le connétable de Bourbon se trouva rayé sur Farbre généalogique de celui qui devait être Henri IV.

A douze ans, Tenfant fut mis à Pôcole d'un officier nommé de Coste, qui était chargé de dressée quelques gentilshommes au métier de soldat. Ce métier, si rude qu'il fût, plaisait beaucoup mieux à Henri que celui auquel il se livrait avec La Gaucherie. Porter la cuirasse, s'exercer au mousquet, nager, ftiirc des armes, tout cela était bien autrement amusant pour le paysan béarnais qui, tout enfant, avait couru les rochers de Goarasse, lête et pieds nus, qu'étudier Virgile, traduire Hoface, faiie de l'algèbre et des mathématiques.

Au bout d'un an passé parmi ces jeunes gens qu'on appe* lait volontaires^ de Caste trouva que sou nouvel élève avait fait de si grands progrès, qu'il le nomma son lieutenant.

Vers ce temps, les Turcs tentèrent de s'emparer de Malte, et la France envoya des vaisseaux au secours des chevaliers. Henri, qui n'avait pas quatorze ans, demanda à faire partifi de cette expédition; mais son cousin, le roi Charles IX, le lui refusa obstinément.

Sur ces entrefaites, La Gaucherie, le précepteur du jeune homme, mourut.

Jeanne d'Albret, qui vit dans cette mort un prétexte pour retirer son fils de la cour, vint l'y chercher elle-même. Ce fut une lutte avec le roi et Catherine de Médicis, lesquels.

HENRI IV il

sur la prédiction d'un astrologue qui avait prophétisé que la maison de Valois s'éteindrait faute d'enfants mâles, et qu'un Bourbon leur succéderait, ne voulaient pas perdre de vue h) futur roi de Navarre. Mais, enfin, la mère l'emporta, et Jeanne d'Albret eut la joie de ramener son fils en Béarn.

Le retour du jeune prince dans son royaume fut une fôte. 11 lui arriva des députations de tous les pays, des discours dans tous les patois, et des présents de toute sorte.

Parmi ces députations, ces discours et ces présents, il reçut une ambassade des paysans des environs de Goarasse qui lui envoyaient des from.age». Celui qui devait porter la parole, au moment de lui faire son compliment, eut le malheur de le regarder et de ne plue rien trouver à lui dire, sinon :

"— Ah ! le beau garçon, et comme il a bien profilé! quel compère I... Et quand on pense que c'est en mangeant nos fromages qu'il est devenu gratid et beau comme c^la!...

La guerre ne tarda point à se déclarer parmi les catholiques et les huguenots, à propos de l'exécution du conseiller Anne Dubourg et du massacre de Vassy. Le jeune prince y fit ses premières armes sous les ordres du prince de Condé; — mais ceci est l'affaire des historiens et non la nôtre.

Consignons seulement un ftiit : c'est que notre jeune roi de Navarre, qui se battait si bien une fois qu'il était échauffé, n'était pas naturellement brave ; quand il entendait dire : Voilà les snnemiÈt il se faisait chez lui, à l'endroit des entrailles, une révolution dont il n'était pas toujours le maître.

A Tescarmouche de Roche-la-Belle , une. des premières auxquelles il assista , sentant que , malgré sa résolution bien arrêtée de se conduire bravement , son corps tremblait des pieds à la tête, quoiqu'il fût assez éloigné du feu :

— Ah! carcasse, dit-il, tu trembles ? Eh bien, ventresamtgris t je vais le faire trembler pour quelque chose.

Et il alla se placer au milieu de la mousqueterie, en un poste si périlleux, que ses deux amis, Ségur et la Rochefoucauld, ne sachant pas pourquoi il était allé s'y planter, le crurent fou, et Ty vinrent chercher au péril de leur propre vie.

Coligny avait trouvé Henri de Béarn à la Rochelle. Le grand politique, Thonnête homme, le saint protestant fixa son regard limpide et profond sur l'œil clignotant et douteux du jeune Béarnais, et, quand vint la journée deMoncontour, il lui défendit de combattre. — Sans doute Coligny, qui craignait une défaite, voulait-il le garder pur de cette défaite. Vaincu sans Henri de Béarn, le parti se relevait avec le premier succès qu'obtenait ce princillon de montagne.

Aussi Henri cria-t-il bien haut qu'il eût gagné la bataille si on l'eût laissé faire. — C'est ce que voulait Coligny.

On sait comment se termina cette troisième guerre civile. Les huguenots battus, le prince de Condé assassiné, la reine Catherine eut l'idée d'en finir d'un seul coup avec les hérétiques du royaume. Elle feignit un grand désir de paix, déclara qu'il était insensé de se détruire entre Français, quand les vrais ennemis étaient en Espagne ; elle proposa un accommodement aux chefs huguenots. Le mariage arrêté depuis longtemps entre Charles IX et Jeanne d'Albret s'accomplirait ; on marierait le roi de Navarre à Marguerite de Valois, et, réunis non-seulement en alliés, mais encore en frères, catholiques et protestants marcheraient contre l'Espagne.

Jeanne d'Albret se rendit à Paris pour tàter le terrain. Quant à Henri, il se retira en Gascogne, attendant que sa mère lui écrivit qu'il pouvait sans crainte venir à la cour.

Henri reçut la lettre attendue et partit pour Paris. Goligny Ty avait précédé. La reine mère se trouva donc, avoir tous ses ennemis sous la main.

D'abord le projet d'extermination arrêté commença par la reine de Navarre.

Un jour, Jeanne d'Albret, après avoir porté pendant une heure des gants parfumés qui lui avaient été donnés par Catherine de Médicis, se sentit indisposée. L'indisposition prit bientôt une telle gravité que Jeanne comprit qu'elle allait mourk'. Elle dicta son testament, et fit venir son fils.

Elle lui recommanda de rester ferme dans sa religion, et mourut.

Henri pensa lui-même mourir de douleur ; il adorait sa mère, et se tint enfermé pendant plusieurs jours sans consentir à recevoir qui que ce fût.

Un jour, on annonça le roi. Cette fois, il fallut ouvrir. Charles IX venait lui-même chercher son cousin pour le tirer de sa retraite et le mener à la chasse.

C'était un ordre, Henri obéit.

Le 18 du mois d'août, tout fut prêt pour le mariage, et le mariage eut lieu.

Les quatre jours suivants se passèrent en tournois, en festins et en baHets dont le roi et la reine mère s'occupaient tellement qu'ils paraissaient en perdre le sommeil.

Le 22 du même mois, comme l'amiral sortait à pied du Louvre pour se rendre à son hôtel de la rue de Béthisy, on lui tira un coup d'arquebuse chargée de deux balles ; une des deux balles lui brisa le doigt, l'autre le blessa grièvement au bras gauche.

Le roi parut furieux, la reine mère au désespoir.

C'était bien autre chose que Taffaire delà Roche-la-Belle.

Aussi Henri, voyant le chemin que faisaient les événements, eut-il grand'peur. U s'enferma chez lui, où allèrent le trouver ses deux amis, Ségur et la Rochefoucauld, et Beauvais, son nouveau précepteur.

Tous trois entreprirent de le rassurer; mais, cette fois, Henri laissa trembler sa carcasse tout à son aise. Non-seulement il ne voulut pas être rassuré par eux, mais encore il fit tout ce qu'il put pour les effrayer eux-mêmes.

— Restez prés de moi, leur disait-il; ne nous quittons pas ; si nous mourons, nous mourrons ensemble.

Eux, ne voulant croire à rien, insistèrent pour se retirer.

— Faites donc comme vous voudrez, leur dit Henri.— Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre !

Et il prit congé d'eux en les embrassant; mais, en les embrassant, il s'évanouit et tomba à terre.

Les deux jeunes gens et le précepteur le relevèrent. H était sans connaissance.

Ils le couchèrent alors dans son lit, où il resta une heure sans donner signe d'existence. Au bout d'une heure, il revint à lui, ouvrit les yeux, mais les referma presque aussitôt.

Les jeunes gens crurent que le meilleur remède à une pareille crise était le sommeil. Ils emmenèrent Beauvais, et laissèrent le prince seul.

Le lendemain, était le 24 août.

A deux heures du matin, Henri fut réveillé par des archers qui lui ordonnèrent de s'habiller et de venir trouver le roi.

Il voulut prendre son épéef, on le lui défendit.

Dans la chambre où on le conduisit, il trouva le prince de Gondé, désarmé et prisonnier comme lui.

Au bout d'un instant, Charles IX entra furieux, ivre de poudre et de sang, tenant une arquebuse à la main.

— Mort ou messe? dit-il en s'^adressant à Henri et au prince de Condé.

— Messe ! répondit Henri.

— Mort ! répondit Condé.

Charles IX fut sur le point de décharger h bout portan son arquebuse dans la poitrine du jeune prince qui osait lui résister en face ; mais il hésita à tuer son parent.

— Je vous donne un quart d'heure pour réfléchir, dit Charles IX. Dans un quart d'heure, je reviendrai.

Et il sortit.

Pendant ce quart d'heure, Henri avait prouvé à son cousin qu'une promesse arrachée par la force n'avait aucune valeur, et qu'il était bien autrement politique à eux, qui étaient les deux chefs du parti de l'avenir, de dissimuler et de vivre que de résister et de mourir.

Henri était fort éloquent toujours, et surtout dlans ces sortes d'occasions : il convainquit Condé.

Charles IX rentra au bout du délai indiqué.

— Eh bien? demanda-t-il.

-— Messe, sire ! répondirent les deux jeunes gens.

La Saint-Barthélémy appartenant à l'histoire politique de notre héros, nous ne nous en occuperons pas. . Mais occupons-nous de la reine Marguerite ou de la reine Margot^ comme l'appelait Charles IX. Elle tient, elle, à sa vie privée.

M En donnant mh sœur Margot au prince de Béarn, avait dit Charles IX, je la donne à tous les huguenots du royaume. »

Peut-être le prince de Bétrn avait-il compris le vrai sens de cette phrase, mais il ne la prit que dans celui qu'elle paraissait avoir.

Au reste, Henri, à la première vue, avait considérablement

plu à sa future épouse, qui ne s'était point trouvée en face de lui depuis qu'il avait quitté la cour à Tâge de treize ans.

Ce furent MM. de Souvray, depuis gouverneur de Louis XIIÏ, et Pluvinel, premier écuyer de la grande écurie, qui lui conduisirent son fiancé.

En l'apercevant, elle s'écria : ■

— Ohl qu'il est beau, qu'il est bien fait, et que le Ghiron est heureux qui élève un pareil Achille!

L'exclamation déplut fort au grand écuyer, qui n'était guère plus subtil que ses chevaux.

— Ne vous avais-je pas prévenu, dit-il à Souvray, que cette méchante femme nous dirait quelque injure?

— Gomment cela?

— Vous n'avez pas entendu?

— Quoi?

— Elle nous a appelés Ghiron.

• — Ge n'est pour vous qu'une demi-injure, mon cherPluvinel, dit M. de Souvray ; vous n'avez de jGhiron que le train de derrière.

G'était, d'ailleurs, une fort belle, fort savante et fort spirituelle princesse, que Marguerite de Valois, sœur du roi Gharles IX. On lui reprochait d'avoir le visage un peu long et les joues un peu pendantes, voilà tout... Nous nous trompons : on lui reprochait encore — et c'était surtout son mari qui lui reprochait cela — on lui reprochait d'être fort légère.

A onze ans, s'il faut en croire Henri IV, elle avait déjà deux amants, Antraguet et Charins.

Puis elle avait eu Martigues, un colonel d'infanterie, — un vaillant, au reste, — qui marchait d'ordinaire aux assauts et aux escarmouches avec deux dons qu'il avait reçus d'elle : une écliarpe qu'il portait à son cou, un petit chien qu'il portait sur

HENIll IV

son bras, jusqu^à ce qu'il fût tué, le 19 novembre 1569, au siège de Saint-Jean-d'Angely.

Puis était venu M. de Guise, qui Taima d'un amour si grand que, par l'influence de son oncle le cardinal de Lorraine, il fit rompre le mariage de la princesse avec le roi dom Sébastien de Portugal.

Puis avaient suivi, disait-on encore, — car que ne disaiton point sur la pauvre princesse? — avaient suivi son frère François d'Alençon et son autre frère Henri d'Anjou.

C'était vers ce moment qu'elle avait épousé le roi de Navarre, et, de ce mariage, Antraguet avait éprouvé une si grande peine qu'il en avait failli mourir.

La dot de Marguerite avait été de cinq cent mille écus d'or de cinquante-quatre sous la pièce. — Le roi en donna trois cent mille; la reine mère, deux cent mille; elles ducs d'Alençon et d'Anjou ajoutèrent chacun vingt-cinq mille livres.

Le douaire fut réglé à quarante mille livres de rente, avec le château de Vendôme meublé pour demeure.

Marguerite était au lit et dormait tranquillement quand fut donné le signal du massacre. Tout à coup elle fut réveillée en sursaut par un homme qui battait des pieds et des mains à sa porte en criant :

-— Navarre ! Navarre I

La nourrice de la princesse, qui couchait dans sa chambre, crut que c'était le prince de Béarn lui-même, et courut promptement ouvrir. Mais c'était un jeune gentilhomme nommé Tejan^ dit Marguerite, et Leyran^ dit Dupleix. Il était poursuivi par quatre assassins, et, voyant la porte ouverte, il se précipita dans la chambre, se jeta sur le lit de la princesse, et, l'enveloppant de ses bras tout sanglants, — car il avait reçu un coup d'épée et un coup de hallebarde, — il roula avec elle

dans la ruelle. C'était à cpii crierait le plus fort de la reine et de ce malheureux ; mais ce fut encore bien pis quand les assassins, ne pouvant lui faire lâcher prise, essayèrent de le tuer dans les bras mêmes de la reine. Par bonheur, le capitaine des gardes, Gaspard de la Châtre, plus connu sous le nom de Nançay^ arriva, et, faisant sortir les assassins, il accorda à la reine Marguerite la vie du pauvre Téjan, qui ne voulut point la quitter, et qu'elle fit panser et coucher dans son cabinet, d'où il ne sortit qu'après complète guérison.

Il faut rendre cette justice à la reine Marguerite : son premier mot à Nançay, Téjan hors de danger, fut pour demander des nouvelles du prince de Béam. Le capitaine des gardes lui annonça qu'il était avec M. de Condédans le cabinet du roi, el4l ajouta même qu'il croyait que la présence de la nouvelle mariée ne serait peut-être pas inutile à sou mari.

Marguerite s'enveloppa d'un manteau de nuit, et courut à la chambre de sa sœur, madame de Lorraine , où elle arriva plus morte que vive. Sur le chemin et au moment où elle entrait dans l'antichambre, un gentilhomme, nommé La ^ Bourse^ était tombé mort à trois pas d'elle, frappé d'un coup de hallebarde.

A peine était-elle dans cette chambre que deux fugitifs s'y précipitèrent, en implorant son secours : c'étaient Miossens, premier gentilhomme du roi son mari, et Armagnac, son premier valet de chambre.

Marguerite alla se jeter aux genoux du roi et de la reine mère, et à grand'peine obtint leur grâce.

Une tradition veut même que le prince de Béarn n'ait été sauvé qu'en se réfugiant sous le vertugadin de sa femme,

qui, du reste, portait ce vêtement assez large pour y cacber un homme et môme plusieurs hommes.

Cette tradition avait quelque consistance, puisqu'elle donna lieu à ces quatre vers :

Fameux vertngadin d'une charmante reine, Tu défends un honneur qui se défend sans peine. Mais ta gloire est plus grande en un plus noble emploi : Tu sauvas un héros en recelant mon roi.

Quand nous disons que la reine Marguerite pouvait cacher sous son vertugadin un homme et même plusieurs hommes, nous avons autorité pour dire cela.

« Elle faisoit, dit Tallemant des Réaux, ses carrures et ses jupes beaucoup plus larges qu'il ne falloit, et ses manches à proportion ; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre du fer-blanc aux deux côtés de son corps afin d'élargir sa carrure. Il y avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer. »

De nos jours, nous avons la cage qui n'a rien à envier aux vertugadins.

Mais ce n'est pas encore là ce qu*il y avait de plus étonnant : parmi tous ces vertugadins, la belle princesse en avait un de prédilection.

Voici ce qu'en dit le même auteur :

.« Elle portoit un grand vertugadin qui avoit des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettoit une botte où étoit le cœur d'un de ses amants trépassés; car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils mouroient, d'en faire embaumer les cœurs. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet qui fermoit à cadenas derrière le dossier de son lit. »

Son mari lui reprocha non-seulement de faire embaumer

les cœurs de ses î^nants, mais encore d'aller chercher leurs têtes jusque sur la Grève.

fille avait pour serviteur ua beau gentilhomme, nommé la Mole, qui entra dans une conspiration avec les maréchaux de Montmorency et de Gossé, et, qui en compagnie de son ami, Annibal de Goconas, laissa sa tète à Saint-Jean en Grève. Les têtes étaient exposées sur la place ; mais, la nuit venue, madame Marguerite, maîtresse de la Mole, et madame de Nevers, maîtresse de Goconas, vinrent toutes deux enlever ces têtes, les portèrent dans leur carrosse, et les allèrent in- Immer de leurs charmantes mains dans la chapelle Saint- Martin, qui était sous Montmartre.

Elle devait bien cela à la Mole, au reste, la reine Margot; car elle était ardemment aimée de ce beau gentilhomme, qui avait conspiré pour elle et qui était monté à Téchafaud baisant un manchon qu'elle lui avait donné.

On fit cette épitaphe au pauvre trépassé :

Les plus heureux portoient envie Aux félicités de ma vie.

Mais, maintenant que je suis mort, — Oh I que fortune est variable ! — Il n'est aucun, si misérable, Qui voulût envier mon sort !

C'est de la Mole qu'il est parlé sous le nom de Hyacinthe dans une chanson du cardinal du Perron, faite à l'instigation de la reine Marguerite, et, sans Saint-Luc, qui vint rejoindre celle-ci à Nérac, et qui parvint, à force de tendresse, à jeter une diversion dans son cœur, il est probable qu'elle eût été longtemps à se consoler delà perte qu'elle avait faite.

« 11 est vrai, disait sou mari lui-même, que Bussy d'Amboise vint aider Saint-Luc dans cette difficile consolation, et que, sa tristesse s'obstinant, elle leur adjoignit Mayenne. »

Au reste, malgré ces deux défauts que nous lui avons reprochés : d'avoir le visage un peu trop long et les joues un peu trop pendantes, il fallait que la reine de Navarre fût bien belle, puisque, quelque temps après la Saint-Barthélémy, le duc d*Anjou ayant été nommé roi de Pologne, et les ambassadeurs polonais étant venus à Paris, leur chef Lasco, en sortant de l'audience que lui avait, à lui et à ses compagnons, donnée la reine Marguerite, dit ces propres paroles :

— Après ravoir vue, il n'y a plus rien à voir, et j'imiterais volontiers ces pèlerins de la Mecque qui se crèvent les yeux par dévotion lorsqu'ils ont vu le tombeau de leur prophète, pour ne plus profaner leurs regards par aucune autre vue.

Au milieu de tout cela, Henri de Navarre avait de grandes obligations à Marguerite.

D'abord, il est presque certain qu'elle lui sauva la vie dans la journée de la Saint-Barthélémy, et que ce fut le titre d'époux de la sœur du roi qui le protégea.

C'est si vrai, que ce titre, la reine mère le lui voulut ôter. Elle alla trouver Marguerite ; elle lui dit combien le duc de Guise l'aimait et était désespéré de son mariage, ajoutant que, quant à la séparation, elle n'eût point à s'en inquiéter, et qu'elle n'avait qu'à dire que son mariage n'avait point été consommé; moyennant quoi, elle obtiendrait facilement le divorce.

Mais la pudique princesse, qui comprenait que c'était la mort d'un homme qu'on lui demandait, et qui était si bonne

de cœur, que le cœur lai faillait à voir souffrir, la pudique princesse répondit :

— Je Youa supplie de croire, madame, que je ne me connais aucunement à ce que vous me demandez, et que, par conséquent, je n'y puis répondre ; mais on m'a donné un mari, je le veux garder."

« Et je répondis ainsi, — dit la belle princesse dans ses Mémoires, — me doutant bien que la séparation n'avoit pour but que la perte de mon mari. »

Aussi, soit par insouciance, soit par reconnaissance, soit peut-être mieux, encore par calcul, Henri non-seulement fermait les yeux sur cette conduite plus que légère de sa fenune, mais encore parfois il la raccommodait avec ses amants.

C'est ce qui arriva à l'endroit du vicomte de Turenne, de puis duc de Bouillon.

Tenez, c'est lui-même qui va raconter comment il s'y prenait.

« Aces premiers amants succédèrent donc en divers temps,

— car le nombre m'excusera si je fausse à les bien ranger,

— ce grand dégoûté de vicomte de Turenne, que, comme les précédents, elle envoya bientôt au cbange, trouvant sa taille disproportionnée... la comparant aux nuages vides qui n'ont que l'apparence au dehors. Donc, le triste amoureux, au désespoir, après un adieu plein de larmes, s'en alloit se perdre en quelque lointaine région, si moi, qui savais ce secret, et

' qui, pour le bien des églises réformées, feignois pourtant de n'en rien savoir, n^eusse très-^eœpressément enjoint à ma chaste femme de le rappeler; ce QU'ELLE FIT TRÈS-MAL VOLON- TIERS. »

Et il ajoute, ce bon roi Henri, dont, malgré les panégyristes, nous ne connaissons pas encore toutes les qualités : « Que direz-vous de ma complaisance, maris fâcheux?

a'aye2-\ou3 point de peur que vos femmes vous laissent pour venir à moi, puisque je suis ainsi ami de la nature, ou n'estimerea-vous point plutôt que ce fut quelque lâcheté? Vous aurez raison de le croire, et moi de vous l'avouer, si rionsidéfez que j'arois pour lors plus de nez que de royaume et plus de paroles que d'argent 1 »

Puis il ajoute encore, lui qui sut, pendant toute sa spirituelle et gasconne existence, si bien tirer parti de fout :

« La considération de cette dame, telle qu'elle est, fléchissoit ses frères et la reine mère, aigris contre moi. Sa beauté m'attiroit force gentilshommes, et sa beauté les retenoit, car il n'étoit ftls de bon lieu ni gentil compagnon qui n'eût été une fois en sa vie serviteur de la reine de Navarre^ qui ne refusoit personne, acceptant, ainsi que le tronc public, les offrandes de tous venants. »

Convenons que nous autres, historiens purs et simples, serions bien durs et bien cruels de faire à la belle Marguerite un crime de ces charmants péchés dont son mari l'absolvait si galamment.

Et il avait raison, ce bon Henri, lorsqu'il disait que sa femme fléchissoit ses frères et la reine mère^ aigris contre lui, témoin l'affaire de la Mole et de Goconas, où, sanff sa femme, il eût bien pu laisser sa tête.

Voici, en deux mots, ce qu'était cette aflfeire, sur laquelle nous revenons.

A la Saint-Barthélémy, Henri de Navarre avait sauvé sa vie, mais avait laissé sa liberté. H était prisonnier au Louvre, avec grand désir de fuir. Sur ces entrefaites, le duc d'Anjou ayant été nommé roi de Pologne, il fut décidé qu'il partirait de Paris le 28 septembre 1573, et que sa sœur Marguerite et toute la cour raccompagneraient jusqu'à Blamont.

24 LES GRAiNDS HOMMES

Marguerite, eu ce momeut, était au mieux avec sou frère, et nous pencherions à croire que, ce que le Béarnais avait fait à l'endroit du vicomte de Turenne, il l'avait fait aussi à l'endroit du duc d'Anjou, qui étant le bien-aimé de la reine mère, était une excellente protection pour le prisonnier.

Or, deux raisons poussaient le Béarnais à fuir : la première, c'est que le duc d'Anjou, son protecteur, s'éloignant, ne le protégeait plus ; la seconde, c'est que, toute la cour lui faisatit la conduite, la surveillance serait sans doute moins grande en l'absence de toute' la cour.

Donc, le duc d'Alençon, — devenu duc d'Anjou par la nomination de son frère au royaume de Pologne, — et Henri, prince de Béarn, avaient résolu de fuir pendant ce voyage, de passer par la Champagne, et d'aller prendre le commandement d'un corps de troupes destiné à marcher sous leurs ordres.

Miossens, qui n'avait pas de secret pour la reine de Navarre, depuis que celle-ci lui avait sauvé la vie, et peut-être rendu la vie agréable, l'avertit de ce projet.

La tolérance du Béarnais avait, comme on voit, son bon et son mauvais côté.

Soit qu'elle craignît les dangers que les deux princes pouvaient courir en fuyant, soit qu'elle fût blessée de ne pas avoir été mise dans la confidence, Marguerite, à son tour, dit tout à la reine Catherine, mais en sauvegardant la vie de son mari et de son frère ; seulement, la pauvre femme ignorait une chose : c'est que, dans l'espérance de ne pas la quitter, son bien-aimé la Mole était entré dans la conspiration, et y avait entraîné son ami Goconas.

Il en résulta que la vie de Henri de Béarn et du duc d'Anjou fut sauvée, mais que la Mole et Goconas périrent en

MEiNRl IV 25

Grève, que leurs corps furent coupés eu quatre quartiers, attachés à quatre potences, et leurs têtes mises sur deux poteaux.

Ce sont ces tètes que Henri de Béarn,* dans un moment de misanthropie conjugale , reprochait à sa femme iMarguerite de Valois et à son amie Henriette de Sauve, duchesse de Nevers, d'avoir été prendre nuitamment sur les poteaux où elles étaient exposées, pour les enterrer de leurs belles mains en la chapelle de Saint-Martin sous Montmartre.

La pauvi*e Marguerite était à peine consolée de cette catastrophe de la Mole, quand une catastrophe non moins terrible la revint plonger dans ui; désespoir pareil.

Bussy, le brave Bussy, Bussy d'Amboise fut assassiné par le comte de Monsoreau, qui força sa femme, Diane de Méridor, à lui donner un rendez- vous, et, ayant amené vingt hommes, fit tuer Bus^ par ces vingt hommes.

Ah I celui-là, convenons-en, sa perte pouvait bien être le désespoir d'une femme, cette femme fùt-elle reine.

La pauvre Marguerite, qui, d'après ses Mémoires, était si innocente qu'elle ne savait pas, huit jours après son mariage^ si son mariage était consommé; qui justifie l'ingénuité de sa réponse sur ce que la reine Catherine appelait être homme, en disant qu'elle était « dans le cas de cette Romaine qui répondit aux reproches que lui faisait son mari de ne l'avoir pas averti qu'il avait l'haleine mauvaise : Je croyais que tous les hommes Savaient pareille^ ne m'étant pas approchée d'autre

que de VOUS *, » la pauvre Marguerite n'a pas le coofage de renier Bussy :

« Il était né, dit-elle dans ses Mémoires, pour être 1* terreur de ses ennemis, la gloire de son maître et re9péràn»ce de ses amis. »

G*est que lui, de son côté, aimait grandement cette i^éirte Marguerite, qui lui rend ce bel hommage.

Un jour, dans un duel acharné qu'il avait avec le capitaifite Page, ofilcier du régiment de Latiscoue, tenant ce capiIWitfB sous lui et prêt à le tuer pour accomplir le serment qu'il avait fait qu'il ne mourrait que de sa main, — celui-ci s'écria :

— Au nom de la personne du monde que vous aimez le mieux, je vous demande la vie!

La demande lui alla droit au cœur, et, levant à la fois le genou et l'épée :

— Va donc chercher par tout le monde, toi di^il^ bi piitt^ belle princesse et dame de l'univers, et te jette* à ses pîecte et la remercie, et dis-lui q^e Bussy t'a sauvé la vie pour l'amour d'elle.

•Et le capitaine Page, sans demander quelle était cette bette dame et princesse, s'en alla df oit à Marguerite de Valois-, et, se mettant à genoux, la remercia de lui avoir sauvé la vie.

Aussi, comme elle aimait son brave Bussy, la belle reiûe ! Elle raconte dans ses Mémoires qu'au jour, lui vingtièthe, il affronta trois cents hommes et ne perdit qu'un ami, « encore; ajouia-t-elle, le brave Bussy avoit-il son bras en' écharpe. «

Henri IV, qui semblait avoir pris son parti sur les équipées

i. Malgré sa science, noire belle teine MargiiërUfe se trompe : là réponse n'est point d'une Homaino ; efUe' est' de^ ï^ teihûiê d'Hiêron, tyran de Syracuse.

HENai iv 27

de sa femme, fut «ne fois, cependant, impitoyable pour elle, et ce fut à propos de Bussy. — Peut-être Henri IV, courageux pac force morale, ne pouvait-il point pardonner à ce héros, courageux par tempérament, d'être mieux doué que lui par la nature.

Marguerite avait, pour la servir dans ses amours avec Bussy, une fille de qualité, dont elle avait fait non-seulement sa confidente, mais encore son agente : c'était GilonneGoyon, fille de Jacques de Matignon, maréchal de France, et que Ton appelait familièrement la Thorigny. Le roi Charles IX, poussé par Henri ÏV, prit en haine la pauvre fille, et exigea son éloignement.

La Thorigny fut donc renvoyée, malgré les réclamations et les larmes^ de sa maîtresse, et elle se retira chez un de ses cousins nommé Ghatelas.

De son côté, Bussy avait reçu Tordre de quitter la cour. D'abord il refusa d'obéir; mais, sur les instances du duc d'Alençon, à qui il appartenait, il finit par se décider à cet exiL

Ce fut une grande tristesse pour Marguerite, et qui rejaillit sur Henri IV. Voyez plutôt ce qu'en dit la reine de Navarre dans ses Mémoires :

« Bannissant toute prudence de moi, je m'abandonnai à l'ennui, et je ne pus plus me forcer h rechercher le roi mon mari ; de sorte que nous n'habitions plus et ne parlions plus ensemble. »

Par bonheur, cet état de contrainte ne dura pas longtemps.

Le 15 septembre 1575, le duc d'Alençon s'évada de la cour, et, quelque temps après, le roi de Navarre, prétextant une chasse du côté de Senlis, eut le bonheur d'en faire autant.

Le roi Henri lU — c'était le roi Henri lU, revenu de Pologne à la mort de Charles IX, qui régnait alors, — le roi Henri III

28 LES GHANDS HOMMES

fut furieux. Il chercha sur qui faire tomber sa colère.

La pauvre Thorigny se trouvait sous sa main. Il prétendit — s'appuyant sur je ne sais quelle raison — que la jeune fille avait aidé cette double fuite, et envoya des hommes à la maison de Ghatelas avec ordre de noyer la coupable dans une rivière qui coulait à quelques centaines de pas de cotte maison. C'en était fait de la malheureuse ; les cavaliers, après s'être emparés du château, s'étaient emparés d'elle,et la liaient sur le cheval qui devait l'emporter, lorsque deux officiers du duc d'Alençon, la Ferté et Aventigny, qui allaient rejoindre le prince, rencontrèrent les valets de Ghatelas, alarmés et fuyants. Ceux-ci leur racontèrent tout, et les officiers coururent aussitôt à toute bride, avec leurs gens, dans la direction qu*on leur indiquait, et ils arrivèrent au moment oii la Thorigny, déjà descendue de cheval, était emportée vers la berge de la rivière.

Il va sans dire qu'elle fut sauvée.

Ce n'était point sans raison que le successeur de Charles IX en voulait à Henri de Béarn.

11 s'était passé, lors de la mort de Charles IX, une chose étrange et qui avait laissé une profonde impression à la cour.

— Allez-moi chercher mon frère, avait dit Charles IX mourant.

La reine mère lui envoie cherclier M. d'Alençon. Charles IX jette un regard de côté sur lui ; —un de ces regards à la Charles IX.

— J'ai demandé mon frère, dit-il.

— N'est-ce donc pas moi qui suis votre frère ?

— Non, répond Charles IX ; mon frère, celui que j'aime et qui m'aime, c'est Henri de Béarn.

Force fut d'envoyer chercher celui que demandait le roi.

Catherine ordonna de le faire passer par la voûte où étaient les arquebusiers. Le Béarnais eut grand'peur ; mais on le pousse en avant : il entre dans la chambre du roi qui lui tend les bras. — Nous avons dit la facilité de larmes de Henri, il se jette sur le lit en sanglotant.

— Vous avez raison de me pleurer, lui dit Charles, car vous perdez un bon ami. — Si j'avais cru ce que Ton disait, vous ne seriez plus en vie ; mais je vous ai toujours aimé. Ne vous fiez pas à...

La reine mère Tinterrompit.

— Ne dites pas cela, monsieur.

— Madame, je le dis, car c'est la vérité. — Croyez-moi, mon frère aimé, je me fie en vous seul, de ma femme et de ma fille. Priez le Seigneur pour moi. Adieu.

Celui auquel Henri de Béarn ne devait pas se fier, c'était Henri de Valois.

Aussi, sauvé des mains de Henri de Valois, Henri de Béarn courut-il tout d'une traite jusqu'en Guyenne,

Une fois arrivé en Guyenne, Henri, qui était parti sans prévenir sa femme et sans lui dire adieu, lui écrivit, ditl'aateur des Mémoires historiques et critiques^ une lettre fort honnête^ où il lui demandait le secours de son crédit près du roi, et des nouvelles de la cour, afin de régler ses démarche» sur ce qu'elles lui apprendraient.

La bonne reine Marguerite pardonna tout et arrangea les affaires de son frère le duc d'Alençon et de son mari le rdi de Navarre, tout en faisant assassiner, à ce que l'on assuré, son ennemi du Guast. — • L'accusation est dure ; mais la chose n'était point rare à cette époque, et l'assassinat, comme on dit aujourd'hui, était très-bien porté.

Voici, au reste, co que Marguerite dit de ce du Guast dans ses Mémoires :

n Le Guast étoit mort, ayant été tué par un jugement de Dieu^ lorsqu'il suoit une diète. Gomme aussi c*étoit un corps gâté de toute sorte de vilenies qui fut donné à la pourri» ture qui dès longtemps le possédoit, et son âme au d^mon, à qui il en uyoit fait hommage par magie et toute sorte de méchancetés,., »

S'il faut en croire Brantôme, ce du Guast était Vhonime le plus accompli de son temps. Il est vrai que du Guast était le favori de Henri in,^et que Brantôme, la flatterie incarnée, flattait le favori même au delà delà mort ; le roi ne vivait-il pas ?

Du Guast fut (ué quelques jours après le départ de Henri IV, dans sa maison , pendant qu'il était malade, par Guillaume. Duprat, baron de Viteaux.

Desportes, l'auteur de la charmante villanelle Rosette pour- «n peu d'absence^ que chantait M. le duc de Guise cinq minutes avant d'être tué, a fait sur cet assassinat de du Guast un assez beau sonnet qui finit par ces trois vers :

Enfin, la nuit, av lit, faible et mal disposé, $Q vit meurtrir da Qeux qui n'eussent pas osé £a plein jour seulement regarder son visago.

Soit retour vers son mari, soit crainte d'être broyée entre les débats politiques, Marguerite, au grand ôtonnement de tout le monde, demanda à aller rejoindre Henri en Guyenne ; ce qui lui fut refusé par le roi, sous le prétexte qu'il ne voulait point que sa sœur vécût avec un hérétique.

Enfin, la reine mère, ayant décidé qu'elle irait elle-même

UENRI IV 31

e» Guyenne pour négocier avec Henri, Marguerite obtint de l'accompagner dans ce voyage.

Mais, Bans doute, Ja reine mère ne comptait point a?sez sur les séductions de sa fille, si séduisante que fût sa fille, car elle emmena avec elle ce qu'elle appelait son escadron volant, escadron des plus jolies filles du royaume, et dont l'effectif, au dire de Brantôme, montait parfois au nombre de trois cents.

C'était un puissant moyen de séduction pour la reine Catherine de Médicis, que ce fameux escadron volant dont il est parlé dans les mémoires et pamphlets du temps.

Eu effet, Alexandre a bien résisté à la femme et aux filles de Darius; Scipion, à cette belle Espagnole fiancée d'AUutius et dont l'histoire a oublié de nous conserverie nom; Octave a bien résisté à Cléopâlre, et Napoléon à la belle reine Louise de Prusse. Mais le moyen qu'un homme, fût'il général, roi ou empereur, résiste à un escadron de trois cents femmes plus belles et plus séduisantes les unes que les autres, commandées par un capitaine tel que Catherine de Médicis?

Certes, un homme du tempérament de Henri IV, dont la principale vertu n'était pas la continence, devait succomber.

11 succomba.

La belle DayeUe eut les honneurs du triomphe.

C'était une Grecque de l'île de Chypre, laquelle île a, voilà tantôt trois mille ans, donné son nom de Cypris h Vénus. Tout enfant, elle avait joué sur les ruines d'Araathonte, de Paphos et d'idalie, et, quand la ville, en 1571, avait été prise et mise à sac par les Turcs, elle s'était heureusement sauvée sur une galère vénitienne. Recommandée à la cour de Catherine, celle-ci l'avait trouvée d'une merveilleuse beauté, et,

jugeant que cette beauté pourrait la servir, l'avait engagée dans son escadron volant.

« Elle et madame de Sauve, dit d'Aubigné, furent les deux jolies et adroites personnes que la reine mère employa pour amuser Henri IV, au voyage qu'elle fit en Gascogne en 1578. »

Par bonheur pour les affaires des huguenots, Marguerite, qui protégeait toujours son mari, même au milieu des infidélités dont elle l'accablait, — par bonheur, disons-nous, Marguerite se chargea de faire le contre-poids de cette passion de Henri pour la belle Grecque : elle séduisit le conseiller Pibrac, tout chaud à cette époque de la célébrité que lui avaient donnée ses quatrains moraux, qui venaient d'être imprimés quatre ans auparavant.

C'était un homme fort important que messire Guy du Faure, seigneur de Pibrac, qui avait représenté la France au concile de Trente avec le titre de juge mage, et qui, y ayant défendu les libertés de l'Église gallicane, avait été fait avocat général, puis conseiller d'État, puis avait suivi Henri III en Pologne, et était revenu de Pologne avec lui, et, envoyé par lui, venait — après avoir défendu, comme nous l'avons dit, les libertés de l'Église gallicane au cqncile de Trente — défendre les intérêts des catholiques aux conférences de Nérac.

Marguerite n'oublia point les services rendus à son mari par le brave conseiller. Elle le fit plus tard président à mortier, et son chancelier et celui du duc d'Alençon.

C'est dans l'histoire, et non dans cette chronique, qu'il faut aller chercher les résultats des conférences de Nérac, les articles du traité et l'influence que ce traité eut sur les affaires du temps. On sait que nous avons mission de nous occuper de tout autre chose.

Le traité signé, les conférences fermées, la reine mère

passa en Languedoc, et la cour du roi de Navarre se rendit à Pau en Béarn.

Nous avons donné, ou à peu près, la liste des amants de Marguerite. Essayons de donner la liste des maîtresses do Henri IV,

De son séjour en Béarn, antérieur à son mariage, on n'a souvenir que d'une amourette de petite fille et de jeune homme. Tout le monde connaît le nom de Fleurette, sans savoir d'elle autre chose, sinon qu'elle était la fille d'un jardinier de Nérac, que Henri de Béarn l'aima, et qu'eUe aima Henri de Béarn. Rien de positif ni d'authentique dans cet amour, pas mêine le nom de l'héroïne.

« FLEURETTE, dit Tauteur des Anecdotes des reines' et ré- (jentes de France, nomvrai ou imaginé de la fille du jardinier du château de Nérac, assez jolie pour amuser le roi de Navarre. »

Puis vient mademoiseUe de Tignonville, fille de Laurent de Montuan. Gelle-là fut, non pas la maîtresse, mais l'amante du roi de Navarre. Les résistances étaient rares dans ce beau temps où l'amour était la troisième religion, si elle n'était pas la première. Consignons celle-là; elle est, d'aiUeurs, plus authentique que l'histoire de Fleurette. C'est Sully et d'Aubigné qui en font foi.

« Le roi de Navarre, dit Sully, s'en aUa en Béarn, sous prétexte de voir sa sœur. Mais, en affet, on croit qu'il y étoit attiré par la jeune Tignon ville, dont il faisoit lors l'amoureux. Elle résista fermement aux attaques du roi de Navarre, et ce prince, qui s'enflammoit en proportion des obstacles qu'il trouvoit au succès, employa près de la jeune Tignonville toutes les ressources d'un amant passionné. » Quelles étaient ces ressources d'un amant passionné ?

O^Aiibigaé Ya noiî« le dire; c'«st lui-mêm€ «pti parle :

« Sur ce point, étant commencés les amours d« jeun^ roi et de la jeum Tigûonville, qui, tant qu'elle fut fille, résista verfu^useflîfint, le ixn voulut y employer d'Aubigné, ayant posé pour chose sûre que rien ne lui étoit impossible ; mais celui-ci, assez viciaux en grandes choses, et qui peut-être n'eût point refusé ce service par cappice à un sien compagnon, se révolta tellement contre le nom qu'on lui vouloit faire prendre, et l'emploi qu'on lui vouloit donner, que les caresses démesurées de son maître, ou ses infinies supplications jusqu'à joindre les mains devant lui à genoux, ne le purent émouvoir. »

Voilà donc le rai de Naivarre repoussé et obligé d'en revenir à madanae de Sauve.;

C'était, au reste, un charmant pis aller.

Charlotte de Beaune de Semblançay, dame de Sauve, était non-seulement une des plus belles, mais encore une des plus séduisantes créatures de la cour, et il ne faut pas, sur ce point, croire ce que dit d'elle, dans ses Mémoires, la reine Marguerite, dont elle fut deux fois la rivale : une fois dans ses amours avec le duc d'Alençon, une autre fois dans ses amours avec Henri de Navarre. — Elle était petite-fille du malheureux Semblançay, exécuté sous François 1*% et tenait son charmant nom de dame de Sauve de Simon de Fizes, baron de Sauve, son mari.

Elle n'eut point l'idée de résistei» comme la jeune Tignonville : la, résistance n'était pas dans les habitudes de cette belle personne ; elle fut la maîtresse déclarée du roi de Navarre pendant que celui-ci était consigné au Louvre avec le duc d'Alençon, et son amour fit passer plus rapides les heures de prison du captif, et même, assuro-t-on, des deux captifs.

Il paraît (pie cette médisartice n'est pas totit à fait une calomnie, car toici ce que Ton trouve écrit dé la flïàiû de HeuTî iV, dans les Méniofres de StfHy :

« Nos premières haines (afvéc M. d'Afen'çon) coniniencérenl dos îors que nous étions tous deux prisonniers à la cour, et que, ne sachant à quoi nous divertir, parce que nous né sortions pas souvent et n'avions d'^antre exercice que faire voler de^ éailles dans' ma chambre, nous nous anfù'sioris à caresser les dames; eti sorte qu'étant devenus tous deux amoureux d'une même beauté, qui étoit madame de S'auve, elle me témoignoît de' la bonne volonté et le rabrouoit ef Te méprisoit devant moi, ce qui le faisoit enrager. »

Leur haine devint -telle qu'ils furent sur le point d(î s'égorger' dians uft duel sans tétnoins; ce qui eût bien pu arrîVer ^, tout prudent, nous Tavons dit, qu'était Benri IV, le duc d'Aleoçon n'eût été encore plus prudent que lui.

Cette haine produisît un singulier effet : c'est que, horribfement jaloux Tun et fautre, ils cessèrent complètement . de rêtre des étrangers.

« M sorte, dit Marguerite daiis ses Mémoires, de sorte que, qu^<îue la dame de Sauve fût aimée du duc de Guise, de du Guast, de Souvray et de plusieurs àufrès, toU's plus aimés que le roi de Navarbe et le duc d'AIeûçon, ceui-cî n'y pensoient point et ne craignoient que la préférence que l'un pou voit avoir sur l'autre. »

Henri en était au plus fort de cet amour quand il se sauva du Louvre; soit influence de madame de Sauve, soit crainte de trahison, il partit môme sans prévenir sa femme. Il eût bien voulu au moins enlever sa maîtresse, mais ce fut chose impossible.

« La belle Dayelle vint apporter un instant de diversion

dans le cœur du roi, dit Marguerite, étant éloignée de sa Gircé, dont les charmes avoient perdu leur force par Téloignement. Mais la belle Dayelle ayant suivi la reine mère, la correspondance se renoua, et ce fut la dame de Sauve qui, à son tour, prit la fuite de Paris pour venir rejoindre le roi à Pau. »

Par malheur, elle avait tardé, et, dans un voyage que le roi avait fait à Agen, il était devenu amoureux de Catherine du Luc. C'était la plus belle fille de la ville, et sa beauté fut pour elle un sujet de misère. Henri IV en eut une fille; mais, les événements Payant séparé d'elle, et Henri IV ayant oublié cette aventure, la mère et Penfant moururent de faim.

Ah! c'était un amant, un ami, un roi fort oublieux que Henri IV, et — d'Aubigné en sait quelque chose — fort avare, en outre.

Le roi le cliargea, vers ce temps, d'une mission en Gascogne. D'Aubigné voulut y paraître en véritable seigneur qu'il était: il y mangea sept ou huit mille livres de son patrimoine. A son retour, il s'attendait bien, si avare que fût son maître, à être remboursé et récompensé ; mais, pour toute gratification, Henri IV lui donna son portrait.

Û'Aubigné, au bas du portrait, écrivit ces quatre vers :

Ce prince est d'étrange nature; Je ne sais qui diable l'a fait !

Car il récompense en peinture Ceux qui le servent en effet.

En quittant Agen, Henri IV y avait oublié non-seulement la pauvre Catherine du Luc, mais encore, dit d'Aubigné,

IIEMU IV 37

« un grand êpagneul nommé Citron^ qui avait accoutumé de coucher sur les pieds du roi (et souvent entre Frontenac et d*Aubigné) ; — cette pauvre bête, qui mouroit de faim, lui vint faire chère, de quoi esmu,' il la mit en- pension chez une femme, et lui fit coudre sur son collier le sonnet suivant :

Le fidèle Citron, qui couchait autrefois Sur voire lit sacré, couche ores sur la dure ; C'est le fidèle chien qui apprit de nature De faire des amis et des traîtres le choix.

C'est lui qui les brigands effraypit de sa voix, Des dents qui meurlrissoit. D'où vient donc qu'il endure La faim, le froid, les coups, les dédains et l'injure. Payement coutumier du service des rois?

Sa fierté, sa beauté, sa jeunesse agréable Le fit chérir de tous, mais il fut redoutable A vos haineux, aux siens pour sa dextérité.

Courtisans qui jetez vos dédaigneuses vues

Sur ce chien délaissé, mort de faim par les rues.

Attendez ce loyer de la fidélité I

Par bonheur pour le pauvre Citron, Henri passait le Icn* demain à Agen ; on le mena au roi, « qui pâlit, dit d'Aubigné, en lisant cet écrit. »

11 est probable que cette pâleur assura une rente viagère à Citron. D'Aubigné n*en dit pas davantage sur lui.

Henri IV s'habitua peu à peu à ce genre de reproche, et, après avoir pâli, ne se donna plus même la peine de rougir pour si peu. — Il est vrai que c'était quelques années après qu'arriva l'anecdote que nous allons raconter.

« Une nuit, dit d'Aubigné, me trouvant couché dans la garde-robe de mon maître avec le sieur de la Force, — ce même Gaumont qui avait échappé miraculeusement à la Saint- Barthélémy, dont Voltaire a écrit l'aventure en si mauvais vers, et qui mourut maréchal de France, en 1652, âgé de quatre-vingt-treize ans, — une nuit, dit d'Aubigné, me trou* vaut couché dans la garde-robe de mon maître avec le sieur de la Force, je lui dis à plusieurs reprises : « La Force, notre » maître, est un ladre vert et le plus ingrat mortel qu'il y ait ») sur la face de la terre. » Et lui, qui était moitié endormi, demanda : « Que dis-tu, d*Aubigné? » Le roi, qui avait entendu le dialogue, répondit pour lui : u II dit que je suis un » ladre vert et le plus ingrat mortel qu'il y ait sur la terre... » Que vous avez donc le sommeil dur, îa Force! » De quoi, ajoute d'Aubigné parlant de lui-môme, de quoi l'écuyer resta un peu confus. Mais son maître ne lui fit point pour cela plus mauvais visage le lendemain, mais aussi ne lui en donna point un quart d'écu d'avantage. »

Voilà un coin du caractère de Henri IV peint de main de maître. — Merci, d'Aubigné!

L'histoire privée et môme politique de Henri IV est l'énumératiou de ses amours et de ses amitiés; seulement, on le trouve constamment ingrat en amitié, volage en amour.

A Catherine du Luc succéda la femme de Pierre Martinus, que, du nom de son mari, on appelait Martine, Son nom, la complaisance de son mari et une grande. réputation de beauté qui avait rendu amoureux d'elle le chanceUer de Navarre Dufay, voilà tout ce qui reste d'elle.

Puis vint Anne de Balzac, fille de Jean de Balzac, seigneur de Montaigu, surintendant de la maison de Gondé. EUe épousa François de l'isle, seigneur de Treigny ; mais la chro-

nique scaadaleuse se contente de la désigner bous le nom de la MorUaigu,

Puis Arnaudine, sur laquelle on trouvera d'assez singuliers renseignements à la page 129 du tome premier de la Confession de Sancy,

Puis la demoiselle de Rebours, fille d'un président de Calais. Celle-ci esl fort n^ltraitée par Marguerite. Il est vrai que ses amours eurent lieu avec le roi pendant la présence de Marguerite à Pau.

« C'était, dit la reine de Navarre, uue filje malicieuse, qui ne m'aimait point, me faisant tous les jours les plus mauvais offices qu'elle pouvait. »

Mais le règne de Rebours ne fut pas long. Le roi et la cour quittèrent Pau, où la pauvre fille tomba malade et, demeurée souffrante, fut obligée de rester.

Délaissée, elle mourut à Chenonceaux.

« Cette fille venant d'être fort malade, dit Brantôme, k reine Marguerite la visita, et qu'ainsi qu'elle voulut rendre l'àme, l'admonesta et puis dit : « Cette pauvre fille endure » beaucoup *, mais aussi a-t-dle fait bien du mail »

Ce fut son oraison funèbre.

Françoise de Montmorency-Fosseux, plus connue sous le nom de la belle Fosseuse, lui succéda.

Il faut voir, dans les Mémoires de Marguerite, la peinture faite par elle de cette charmante petite cour de Nérac ; c'est Sl en Oaire venir Veàn à la bouche des plus dégoûtés. Elle était c(Hnpofiée de tout ce <îu'ii y avait de plus beau ^4e plus giriant dans le Midi. Marguerite de Navarre et Cathmne, ' sœur de Henri iV, en étaient les reines. C'était un singulier mélange de catholiques et 4e protestante; mais^ pour le mo-^ meni^ U y av^it ^^w wx guéries de lielj^ioo. i^ uns al-

laient au prêche avec le roi de Navarre, les autres à la messe avec Marguerite, et, comme le temple était sépara de Féglise par une promenade charmante en manière de bosquets, on se rejoignait dans de délicieuses allées de myrtes et de lauriers, sous des massifs de chênes verts et d'arbousiers, et, une fois là, on oubliait le prêche et la messe, Luther et le pape, et Ton sacrifiait, comme on disait alors, au seul dieu d'apiour.

La belle Fosseuse sacrifia tant et si bien, qu'elle se trouva enceinte.

Par bonheur, Marguerite, fort occupée du vicomte de Turenne, s'inquiétait assez peu de ce que faisait son mari.

Cependant l'affaire était embarrassante. Fosseuse faisait partie des dames de la reiae; or, toutes les dames de la reine couchaient dans ce qu'on appelait la chambre des filles.

Enfin, les deux amoureux s'en tirèrent, grâce à une complaisance de la bonne Marguerite. Laissons-lçi raconter ellemême l'aventure.

« Le mal lui prit un matin, au point du jour, étant couchée en la chambre des filles. Elle envoya quérir mon médecin, et le pria d'aller avertir le roi mon mari ; ce qu'il fit. Nous étions toutes couchées en uue même chambre, efl divers lits, ainsi que nous étions accoutumées. Gomme le médecin lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant. que faire, craignant d'un côté qu'elle ne fût découverte, de l'autre qu'elle ne fût mal secourue, car il l'aimoit fort. Il se résolut enfin de m'avouer tout, et me pria de l'aller secourir, sachant bien que, quoi qull se fût passé, il me trouveroit toujours prête à le servir en ce qu'il lui plairoit. Il ouvre mon rideau et me dit : « Ma mie, je vous ai celé une chose qu'il faut que » je vous avoue: je vous prie de m'en excuser, mais obligez-

» moi tant que de vous lever tout à cette heure, et allez SQr » courir Fosseuse, qui est fort mal. Vous savez combien je » Taime ; je vous prie, obligez-moi en cela. »

Et Marguerite se leva et secourut la pauvre Fosseuse, laquelle accoucha d'une petite fille qui arriva morte, tant sa môre s'était serrée^pour dissimuler son état.

Aussitôt Taccouchement opéré, on reporta la malade dans la chambre des filles. Henri espérait ainsi qu'on ne se douterait de rien.

Il va sans dire qu'on s'en douta si peu que, le même jour, tout Nérac sut la nouvelle.

Les amours de Henri avec Fosseuse durèrent cinq ans, après lesquels ils se quittèrent tous deux d'un commun accord : Henri pour devenir amoureux de la comtesse de Guiche ; Fosseuse pour épouser François de Broc, seigneur de Saint-Mars.

Dès lors, la belle Fosseuse s'enfonce et disparaît dans la nuit du mariage, presque aussi épaisse pour elle que celle de la mort, puisqu'on ignore, à partir de ce moment, où elle vit et où elle meurt.

Mais, avant d'en arriver à la belle comtesse de Guiche, plus connue sous le nom de Gorisande, disons encore quelques mots de Marguerite.

Cette bonne intelligence des deux époux, que n'avait pu troubler la publicité de leurs amours respectifs, s'obscurcif à l'endroit des matières religieuses.

La cour était à Pau, ville presque entièrement protestante. Il en résultait que les deux religions n'avaient plus, comme à Nérac, ville neutre, chacune son temple. Tout ce que l'on permit à Marguerite fut de faire dire la messe au château, dans une petite chapelle qui contenait à peine six ou sept personnes. Les rares catholiques de la ville espéraient, du

moins, pouvoir assister par fractions h la messe; mais à peine la reine était-elle dans l'église qu'un nommé Le Pin, zélé huguenot, intendant du roi de Navarre, faisait lever le pont. Cependant, le jour de la Pentecôte de l'an 157^, cpielques catholiques parvinrent à se glisser dans la chapelle, et, par cette pieuse maraude de la parole céleste, à lentendre la messe. Les huguenots, au pouvoir, sont non moins persécuteurs que les calhoiicfues, témoin le bûcher du pauvre Servet à Genève. Les huguenots les découvrirent, informèrent Le Pin de cette infraction h ses ordres, et, en présence même de la reine, on enira dans la chapelle, on arrêta les catholiques, et on les eoûduisit, en les maltraitant, à la prison de la ville.

Marguerite s'en plaignit au roi son mari.

Le Pin intervint et parla avec une hauteur que la reine traita d'insolence, et que le roi se contenta de qualifier d'indiscrétion. Mais la reine, qui connaissait sa force, insista, exigeant que les prisonniers catholiques fussent mis en liberté. Le Pin l'avait insultée : elle exigea que Le Pin fût chassé. * Henri, après s'être bien débattu, fut obligé de lui donner satisfaction sur ces deux points ; mais, de cette exigence, il prit contre sa femme ce profond ressentiment qui dicta plus tard à d'Aubigné le Divorce satirique^ et, de l'indifférence où ils vivaient, ils passèrent à la désunion la plus marquée.

La reine se relira à Nérac, et, comme, depuis 1577, les hostilités avaient recommencé, elle obtint que Nérac fût traitée en ville neutre par les catholiques et les protestants, et qu'à trois lieues aux environs il ne fût fait aucun acte d'hostilité, mais à la condition que le roi de Navarre ne s'y trouvât point.

Par malheur, une intrigue amoureuse du roi le conduisit "à Nérac. Biron le sut, et, au moment où il, faisait attaquer la

HENRI lY 43

suite du roi, un boulet de canon vint frapper la muraille à quelques pieds au-dessous du parapet d'où Marguerite regardait rengagement. ,

Marguerite ne pardonna jamais cette inconvenance à Biron.

Cette septième guerre civile fatiguait Henri III au delà d» toute expression. C'était peut-êti'e, de tous les rois fainéants que compte la France, — et le nombre en est grand ! — celui qui désirait le plus le repos. Ce fut, comme par une punition anticipée de ses étranges défauts, celui peut-être dont le règne fut le plus agité. -^

Enfin, il avisa que rien n'irait bien que si Henri et d'Alençon étaient prisonniers de nouveau, ou, qui sait? même morta tout à fait. Il pensa que le moyen de les attirer à Paris était d'y appeler Marguerite, On fit une de ces paix plâtrées, comm^ savait si bien en faire la reine mère, et Henri III écri^it à sa sœur de revenir à la cour.

Le duc d'Alençon reparut au Louvre ; mais, quelques instances que l'on fît au roi de Navarre, on ne put le déterminer à quitter son royaume.

Arrêter ou tuer d'Alençon, ce n'était faire que la moitié de la besogne, et le reste en devenait plus difficile.

Henri lll se contenta de rager et de se manger les poings en voyant que le renard ne voulait point à toute force tomber dans le piège.

Mais il ne lui manquait qu'une occasion et qu'une victime : l'une et l'autre se présentèrent.

Joyeuse, le plus cher favori de Henri lU, était en mission à Rome. Henri HI lui envoya un courrier. Ce courrier était porteur d'une lettre, importante et contenant quelques-uns de ces secrets politiques et privés que nous révèlent Vile des Hermaphrodites et les autres pamphlets du temps.

44 LES GRANDS HOMMfiS

Le courrier fut assassiné et la dépêche soustraite.

Henri lU soupçonna sa sœur et entra dans une rage féroce contre elle. Il Fattaqua en pleine cour, Jui reprocha tout haut les désordres de sa vie, lui nomma ses amants, lui raconta ses anecdotes les plus secrètes, de manière à faire croire qu'il était caché dans son alcôve, et fini* par lui ordonner de sortir de Paris et de délivrer la cour de sa présence contagieuse.

Dès le lendemain, soit que la remède Navarre eût hâte de. quitter le palais où une pareille insulte lui avait été faite, soit qu'elle voulût purement et simplement obéir à Tordre donné par son frère, elle quitta Paris sans suite, sans équipage et môme sans domestique, n'ayant avec elle que le service d'une simple dame , c'est-à-dire deux femmes. 11 est vrai que ces deux femmes étaient madame de Duras et inademoisellede Béthune.

Apparemment, le roi pensa que c'était trop encore pour une princesse qu'il traitait avec cette indignité.

Entre Saint-Clair et Palaiseau, un capitaine des gardes nommé Solern, accompagné d'une troupe d'arquebusiers, fit arrêter la litière de la reine, força celle-ci à se démasquer, souffleta madame de Duras et mademoiselle de Béthune et les conduisit toutes deux prisonnières à l'abbaye de Ferrières, près de Montargis, où elles subirent uii interrogatoire des plus injurieux pour la vertu de la reine.

Mézerai et Varillas ajoutent môme qu'à cet interrogatoire le roi était présent ; mais sans doute, après réflexion, et sa colère calmée, Henri HI songea à l'énormité du fait qui venait de s'accomplir, et il écrivit le premier à Henri de Béarn, voulant que le. roi de Navarre ne tint la chose que de lui.

Le roi était à ja chasse aux environs de Sainte-Foix quand il vit arriver un valet \ie la garde-robe de Henri HI, qui lui remit une lettre toute de la main de son maître.

Celui-ci disait que, « pour avoir découvert la mauvaise et scandaleuse vie de madame de Duras et de mademoiselle de Béthune, il s'était résolu à les chasser d'auprès de la reine de Navarre , comme une vermine très-pernicieuse et non supportable auprès d'une princesse de tel lieu. »

Mais de la manière dont il les avait chassées, mais de l'injure faite à la reine de Navarre, il ne disait pas un seul mot.

Henri sourit comme il avait l'habitude de sourire en pareille circonstance, ordonna que l'on fît grande chère à l'envoyé du roi, et, se doutant qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire, attendit de nouveaux renseignements.

Les renseignements ne tardèrent pas à arriver. Ce fut une lettre de la reine de Navarre.

Elle lui racontait l'événement dans des détails qui flairaient la vérité autant que la lettre de Henri 111 flairait le mensonge.

Le roi de Navarre expédia aussitôt Duplessis-Mornay à la cour de France, pour supplier, en son nom, Henri III de lui déclarer la cause des insultes faites à la reine Marguerite et à ses femmes, et de lui indiquer, comme bon maître^ ce qu'il avait à faire.

Henri 111 biaisa, et l'on n'obtint aucune satisfaction.

Marguerite continua, en conséquence, sa route vers Nérac, aux portes de laquelle son mari vintja recevoir.

Mais la conduite de Marguerite de Navarre avait ajouté de nouvelles fautes aux anciens g[riefs que son mari avait déjà à lui reprocher, et, à la suite d'une dispute dans laquelle Henri l'accusa d'avoir eu un enfant de Jacques Chevalon, Marguerite se retira à Agen, ville qui lui appartenait, lui ayant été donnée en dot.

Ce qu'il y avait de pis, c'est que l'enfant existait réelle-

ment : ce fils, que Bassompierre appelle le père Archange, et Dupleix le père Ange, se fit plus tard capucin^ devint direc^ teurde la marquise de Verneuil et fut l'un des agents les plus acharnés de cette conspiration où Henri IV faillit laisser la vie, et où le comte d'Auvergne et d'Entragues furent condamnés à mort.

Il va sans dire que H^nri IV les gracia.

Sur ces entrefaites, le duc d'Alençon mourut subitement à Château-Thierry.

Personne ne douta qull njeût été empoisonné.

Pourquoi ne pas croire qu'il mourut tout simplement de la maladie dont étaient morts François II et Charles IX^ dont étaient morts leur grand-père paternel, François !•% et leur grand-père maternel, Laurent II de Mèdicis ?

La maladie rapportée d'Amérique par Christophe Colomb a causé de grands malheurs sans doute; mais on lui doit une certaine reconnaissance cependant, quand on songe qu'elle^ nous a débarrassés des Valois.

Le duc d'Alençon, à propos de la mort duquel nous faisons cette digression, en était tellement atteint, même dans le ventre de sa mère, qu'il vint au monde comme les chiens anglais, avec deux neè.

Henri IH n'y échappa que parce que, selon toute probabilité, il était le fils du cardinal de Lorraine.

Le cardinal de Lorraine fut cruellement puni de sa double infraction aux lois de l'Église et de la société.

Son fils le fit tuer à Blois, avec son frère le duc de Guise, le 24 décembre 1588.

Revenons à nos moutons, dont cette petite digression médico-historique nous a éloigné, ^ La guerre recommença de plus belle.

Cette fors, Henri de Navarre avait double'guerre : guerre contre son beau-frère Henri 111, guerre contre la reine Marguerite.

Gellerci s'était retirée dans sa bonne ville d'Agen, comme nous avons dit; mais sa conduite, plus que légère, la fit mépriser des habitants, tandis qu'en même temps ses extorsions la rendaient odieuse.

Les Agenois adressèrent dh'ectement des messagers au roi de Navarre, le priant d'envoyer quelques capitaines pour prendre leur ville, et ajoutant qu'ils donneraient bien volontiers les mains à cette prise.

Henri alors envoya M. de Matignon, et la ville fut prise et forcée si lestement, que la reine de Navarre n'eut que le temps de monter en croupe derrière un gentilhomme nommé Lignerac, madame de Duras derrière un autre, et de se sauver en toute hâte. On fit ainsi vingt-quatre lieues de pays en deux jours; puis on se retira à Cariât, forteresse des montagnes d'Auvergne, où Mascé, frère de Lignerac, offrit, en sa qualité de gouverneur, un asile à la reine. ' Elle était, en ce moment, poursuivie à la fois par son frère et par son mari.

Les habitants de Cariât — qui n'avaient pas;^ pour elle de meilleurs sentiments que n'en avaient eu ceux d'Agen — résolurent de la livrer à son mari.

Par bonheur, elle apprit le complot à temps, et se sauva.

En se sauvant, elle tomba aux mains du marquis de

Ganillac, qui la conduisit au château d'Usson, près la rivière d'Ailier, à six lieues de Clermont. Ganillac était jeune, Marguerite était toujours belle, et ce fut, au bout de huit jours, Ganillac qui fut prisonnier de sa prisonnière.

Gependant, pour avoir fait Ganillac prisonnier, Marguerite n'était point libre; sa cage s'était agrandie, voilà tout, et les limites de sa liberté étaient les murailles de la forteresse.

La place était imprenable, mais Marguerite n'en pouvait sortir, et elle y resta vingt ans, c'est-à-dire de 1585 à 1605, époque où elle reparut à la cour.

Laissons-la donc à Usson, et suivons dans ses nouvelles amours Henri de Béarn, qui s'approche tout doucement de l'époque où il deviendra Henri IV.

Nous avons dit que, dans la hiérarchie, ou, si l'on veut, dans la chronologie des amours de notre héros, la belle Corisande succéda à la belle Fosseuse.

Diane d'Andoins, vicomtesse de Louvigny, plus connue sous le nom de Gorisande, avait épousé, très-jeune, Philibert de Grammont, comte de Guiche, grand-père de ce Grammont qui, par la plumé de son beau-frère Hamilton, nous a laissé de si charmants Mémoires; à l'en croire même, il pourrait bien être petit-fils de Henri IV, car voici ce qu'il dit à ce sujet :

« Ah ! que tu fais le mauvais plaisant ! tu t'imagines qi^e je ne connais pas les Méridor ni les Gorisande, moi! Je ne sais peut-être pas qu'il n'a tenu qu'à mon père d'être fils de Henri IV ? Le roi voulait à toute force le reconnaître, et le traître d'homme n'a jamais voulu y consentir. Vois un peu ce que ce serait que les Grammont sans ce beau travers : ils auraient le pas devant les Gésar de Vendôme. Tu as beau rire, c'est l'Evangile. »

Cependant, selon toute probabilité, le chevalier de Grammont se vantait.

. Henri IV avait bien vu Gorisande une première fois en passant, lorsqu'il s'était échappé de la cour en 1576; mais il ne s'était point arrêté près d'elle assez longtemps pour que son commencement d'amour, si toutefois il existait un commencement d'amour, eût une suite quelconque.

Ce ne fut qu'en 1582 ou en 1583 qu'il la revit, c'est-à-dire deux ou trois ans après la mort du comte de Guiche, tué en 1580 au siège de la Fère. Force est donc au chevalier de Grammont de rester petit-fils du comte de Guiche, et non neveu de César de Vendôme.

Quant à la date de ce nouvel amour, Sully se charge de nous la donner.

« C'étoit, dit-il, en l'année 158.3, époque où le roi de Navarre était au plus chaud de ses passions amoureuses pour la comtesse de Guiche. »

Quelques auteurs, défenseurs de la vertu de la belle Gorisande, que compromettait ci gratuitement son petit-fils le chevalier de Grammont, disent que cette vertu resta toujours pure; c'est possible, — tout est possible, — mais ce n'est point probable.

En tout cas, voici une lettre du Béarnais qui peut jeter gueU[ue éclaircissement sur le fait en litige.

Nous n'en donnons, bien entendu, que les passages les plus compromettants:

« J'arrivai hier soir à Marans, où j'étois allé pour pourvoir à la sûreté de ce lieu. Ah ! que je vous y souhaitois ! c'est le lieu le plus selon votre humeur que j'aie jamais vu. Pour ce seul respect suis-je prêt à l'échanger... 11 y a toute sorte d'oiseaux qui ^chantent de toute façon; de ceux de mer, jie

VOUS en envoie des plumes-; des poissons, c'est une monstruosité que la grandeur et le prix : une grande carpe, trois sous, et cinq un brochet I C'est un lieu de grand trafic, le tout par bateau*, la terre très-pleine de blés et très-beaux. L'on y peut être Irès-plaisamment en paix et sûrement en guerre; l'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime et plain- " dre une absence. Je pars jeudi pour aller à Pons, où je serai plus près de vous , mais je n'y serai guère de séjour. Mon àme, tenez-moi en votre bonne grâce ; croyez ma fidélité être blanche et hors de tache *, il n'en fut jamais de pareille. Si cela vous porte contentementj vivez heureuse.

» Henrl »

Ce fut àMont*de-Marsanquela liaison se fit. La belle veuve demeurait là, et, tous les jours, s'il faut en croire d'Aubigné, « allait à la messe accompagnée d'Esprit, et la petite Lambert, d'un More, d'un Basque avec une robe verte, du magot Bertrand, d'un page anglais, d'un chien et d'un laquais.»

Fut-ce la beauté de la comtesse, fut*ce l'originalité de sa suite qui séduisit le roi ? Le fait est qu'il en fut amoureux de passion.

A cette époque, Henri poursuivait son divorce, et il s'arrêtait à l'idée d'épouser chaque femme dont il s'amourachait. Il s'en fallut de peu qu'il n'épousât Gabrielle : la mort de celle-ci en détruisit le projet ; et il fit â madame d'Entragues une promesse de mariage que Sully déchira, comme nous le verrons plus tard.

Quant à son mariage avec la comtesse de Guiche, il s'en ouvrit à d'Aubigné : c'était vouloir se faire durement rembarrer. Celui-ci morigéna l'amoureux royal, et lui fit jurer sa foi de gentilhomme que, de deux ans, il n'aurait l'idée même d'épouser la belle Gorisande.

Henri promit, se réservant, au bout de deux ans, de faire sur ce point ce que bon lui semblerait, et d'Aubignô fut tranquille. 11 savait parfaitement ce que duraient d'ordinaire les amours du roi. •

D'Àublgné se trompait sur la durée, mais non pas sur ia violence de l'amour de celui qu'il appelait un ladre vert et le maître 1^ plus ingrat qu'il y eût au monde.

Deux ans après, Henri était encore l'amant jie Gorisande, mais il ne parlait plus de l'épouser.

Il était au plus fort de sa passion quand il livra la bataille de Coutras, battit et tua Joyeuse.

• Avant la bataille, et au moment de charger^ il avait à ses côtés les deux fils du prince de Condé, son^oncle, assassiné à Jarnac, l'un qui s'appelait le prince de Condé comme son père, l'autre le comte de Soissoiis.

La harangue du roi de Navarre' fut courte.

Il tira son épée :

— Il n'est point besoin ici de longues paroles, dit-il. Vous êtes Bourbons, et, vive Dieu ! je vous prouverai que je suis votre aîné.

— Et nous, répondit Condé, nous vous montrerons que vous avez de bons cadets.

On sait le résultat de la bataiUe : la victoire fut complète : les deux Joyeuse y furent tués.

Le soir, on soupa au château de Coutras.

Les cadavres des deux Joyeuse étaient exposés nus, dans une salle basse. Quelqu'un osa plaisanter sur les deux braves gentilshommes qui avaient mieux aimé se faire tuer que de fuir.

— Silence, messieurs ! dit Henri avec sévérité, ce moment est celui des larmes, môme pour les vainqueurs.

Puis, comme il fallait toujours, et dans quelque occasion que ce fût, qu'il eût de l'esprit, et surtout, en vrai Gascon, qu'il fît voit qu'il en avait :

« Sire, monseigneur et frère; écrivit-il à Henri III, remerciez Dieu : j'ai battu vos ennemis et votre armée. »

La bataille gagnée, que croyez- vous que va faire Henri IV? Profiter de ses avantages pour opérer sa jonction avec l'armée protestante qu'il a levée en Allemagne des deniers que lui a fournis, en engageant ses biens, la belle Gorisande ?— G'est ce que lui eussent conseillé d'Aubigné, Sully et Mornay ; mais lui ne les consulta point, et s'en garda bien.

H prend les drapeaux ramassés sur le champ de bataille, et s'en* vient en faire à la comtesse de Guiche un lit où il s'endort avec elle, tandis que le duc de Guise extermine son armée d'Allemagne. — Il est vrai qu'un an après, Henri lïl faisait, pour le remercier, assassiner, à Blois, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine.

Il n'y a rien d'étonnant à ce que Henri de Navarre pensât à sa maîtresse au moment où il venait de vaincre.

On va voir qu'il y pensait même au moment de mourir.

Au mois de janvier 1589, le duc de Nevers assiégeait la Garnache, petite ville du bas Poitou . Henri accourut pour faire lever le siège ; le froid était violent : il descendit de cheval, s'échauffa, se refroidit, tomba malade le 9, et pensa trépasser le 13.

Le 15, il écrivait à la comtesse do Guiche :

« Yerre n'a pu être dépêché à cause de ma maladie, dont je m'en vois dehors, Dieu merci ! Vous entendrez bientôt parler de moi à d'aussi bonnes enseignes qu'à Niort. Je ne puis guère écrire. Certes, mon cœur, j'ai vu les cieux ouverts, mais je n'ai pas -été assez homme de bien pour y entrer.

Dieu veut se servir de moi encore. En deux fois vingt-quatre heures, j'étois réduit à être tourné avec le linceul ; je vous eusse fait pitié! Si ma crise avoit duré deux heures de plus, les vers auroient bien fait chère de moi. Sur ce point me vient arriver des nouvelles de Blois. Il étoit sorti de Paris deux mille cinq cents hommes pour secourir Orléans, menés par Saint-Pol. Les troupes du roi les ont taillés en pièces, de façon que Ton croit qu'Orléans sera pris dans douze jours.

»> Je finis parce que je me trouve mal.

» Bonjour, mon âme ! »

Par malheur pour la comtesse de G uiche, quelques jours après sa guérison, Ife roi de Navarre rencontra madame de Guercheville, et en devint amoureux.

La belb Gorisande s'aperçut du changement qui s'opérait dans le cœur de son amant, par l'oubli dans lequel il la laissa tout à coup. Alors, elle lui envoya le marquis de Pa- "rabère, son cousin, pour savoir à quoi s'en tenir à l'endroit de ce silence. Henri, avec sa bonhomie ordinaire, confessa son nouvel amour; mais, connaissant ses torts, il refusa de les réparer, se hâtant d'ajouter toutefois que, si son estime et son amitié pouvaient satisfaire la comtesse de Guiche, elle n'aurait jamais lieu de se plaindre de lui.

La comtesse de Guiche connaissait Henri. Elle savait qu'une fois pareille déclaration faite, il n'y avait point à revenir làdessus. Elle en prit donc son parti, et accepta cette estime et cette amitié que lui offrait le roi de Navarre, et qu'en effet celui-ci lui conserva toute sa vie.

Mais il arriva à Henri une chose étrange à propos de ce nouvel amoiîr : c'est que l'infidèle amant de la comtesse de Guiche trouva dans madame de GuercheviUe la même rési-

stancfî qu'il avait trouvée, quinze ans auparavant, dans mademoiselle de Tignonville. ^

Henri offrit le mariage, comme pourrait faire de nos jours un étudiant à une grisette qu'il veut séduire ; mais la marquise lui répondit qu'étant veuve d'un simple gentilhomme, elle savait n'avoir aucun droit de prétendre à un pareil honneur ; de sorte que Henri, voyant qu'il avait affaire à une place vraiment imprenable, y renonça ; et, voulant qu'il restât à madame de Guercheville un bon souvenir de cet amour qu'un roi avait eu pour elle, il la maria à Charles Duplessis, seigneur de Uancourt, comte de Beaumont, chevalter des ordres du roi, en lui disant :

— Puisque vous êtes vraiment dame d'honneur, vous le serez de la reine, quelle qu'elle soit, que je mettrai sur le trône par mon mariage.

Et, en effet, il tint parole : la marquise de Guercheville, devenue comtesse de Beaumont, fut la première dame d'honneur que le roi présenta à Marie de Médicis, devenue sa femme.

^ Tandis que madame de Guercheville faisait Tétotmement de ses contemporains en résistant au roi de Navarre, celui-ci prenait patience, grâce aux bontés qu'avait pour lui Charlotte des Essarts, comtesse de Romoranlin.

Deux filles naquirent de cette intimité : l'une, Jeanne-Baptiste de Bourbon, légitimée par lettres du mois de mars 1608 ; l'autre, Marie-Henriette de Bourbon, qui mourut abbesse do Chelles, le 10 février 1629.

La première fut une femme remarquable. Nommée abbesse de Fontevrault en 1635, elle fit grand honneur à son ordre par son esprit, ses talents et sa fermeté; elle obtint même un à'rôt qui enjoignait aux prieurs de son ordre de lui donner

le titre de mère en lui parlant et en lui écrivant. C'était un grand honneur que ce titre, à ce qu'il faut croire, fet elle y tenait fort, à ce qu'il paraît ; car, âgée de quatre-vingtdix ans, comme elle était près de mourir, le prieur de Fontevrault, qui l'administrait, lui dit en lui présentant l'hostie :

— Ma sœur^ acceptez le saint viatique.

Mais elle, le regardant en face :

— Dites ma mere^ répondit-elle ; un arrêt vousjl'ordonne ! Elle n'avait pas eu toujours autant à se louer des arrêts

rendus à son endroit. Le président de Harlay, entre autres, en avait rendu un contre elle qui lui tenait si fort au cœur, que, furieuse, elle courut chez lui, l'injuria presque, et acheva son discours en lui disant :

— Ignorez-vous donc, monsieur, que je sifis du sang de Henri IV?

— Oh ! oui, oui, madame, vous en êtes, répondit le président, et du plus chaud même, du plus chaud !

Sa mère épousa en 1630, c'est-à-dire à l'âge de quarante et un ans, François de l'Hôpital *, seigneur du Hallier, « qui la considéra, dit son historien, comme veuve de prince. »

Vous voyez, chers lecteurs, qu'il y a moyen de tout concilier, et que les gens qui s'arrêtent aux choses, au lieu de jeter tout simplement sur elles le manteau brodé des mots, sont de grands imbéciles*

A propos, nous avions oublié de dire qu'entre sa rupture avec Henri IV .et son mariage avec François de l'Hôpital, elle avait eu six enfants du cardinal de Guise.

Elle mourut vers le mois de juin 1751, puisque^ dans la

1 Comte de Bosnay.

lettre XXIV» de sa Muse historique^ Loret annonce sa mort en ces termes :

Lundi, la Mort, d'un coup fatal, De madame de l'Hôpital Abrégea les jours et la vie, Sans pourtant qu'elle en eût envie; Car le monde elle n'a quitté, Nonobstant son antiquité, Qu*avec extrême répugnance ; Et sa dernière doléance, Ce fut de dire : « Ah ! jour de Dieu, Faut-il que je m'en aille ! Adieu ! » Pour monsieur son mari qui reste, Après cette perte funeste, Au lieu de faire le pleureux.

Il doit se trouver très-heureux; Car, s'il veut encore une femme.

Mainte mignonne et mainte dame.

Et de grande condition, Sont à sa dispçsition...

Pendant la fleur des amours de Henri IV avec Charlotte des Essarts, des événements politiques de la plus haute importance, que nous consignerons en deux mots, s'accomplissaient.

Henri de Béarn et Henri de Valois s'étaient raccommodés.

— La peur^ dit l'Écriture, est le commencement de la sagesse.

Henri de Valois avait eu peur en voyant son ennemi à trois lieues de lui et il lui avait fait des ouvertures.

Henri de Béarn n'avait eu garde de refuser cette paix que lui offrait le roi de France.

L'entrevue eut lieu près de Tours, au bord d'un ruisseau.

Huguenots et catholiques, qui combattaient depuis vingt ans, qui depuis vingt ans se faisaient une guerre d'extermination, se jetèrent dans les bras les uns des autres.

Dès lors, il n'y avait plus qu'une France.

La réconciliation des soldats avait précédé celle des chefs.

Un instant tout faillit être remis en question : les pestes de cour, les d'O, les VÎlleroy, les d'Entragues, qui avaient tout intérêt aux discordes royales, avaient, le premier pas fait en avant, fait faire à Henri III un pas en arrière.

Le roi de Navarre résolut d'emporter d'assaut la réconci- . lialion.

11 se recommanda à Dieu, comme il faisait dans les occasions dangereuses.

, Celle-ci pouvait passer pour telle : il s'engagea seul ou à peu près sur cette pointe étroite et dangereuse qui est découpée par le confluent de la Loire et du Cher.

Henri III était au Plessis-les-Tours.^

L'autre Henri, le Béarnais , portait son costume sacramentel, de sorte que rien ne le dissimulait à ses ennemis. Il courait gros risque d'une balle de pistolet comme M. de Guise, ou d'une b^lle d'arquebuse comme Goligny. Il avait son panache blanc, un petit manteau rouge, couvrant son pourpoint de buffle usé par la cuirasse , et ses chausses couleur feuille morte, qui était sa couleur de prédilection, n'étant pas salissante. Petit, ferme sur sa selle, grisctonant avant l'âge, il avait trente-cinq ans à peine , avec son nez d'aigle et son menton de polichinelle, son œil vif, inquiet, œil de chasseur qui sondait les cœurs et les halliers, il allait au devant de son royaume le cœur palpitant, mais la figure calme et souriante.

Henri IH venait d*entendre vêpres aux Minimes, on Taver-

tit qu'une graude foule se précipitait et qu'au milieu de cette foule un cavalier venait à peu près seul, causant et riant.

— Par la mordieu ! dit Henri III, vous verrez que ce sera mon frère de Navarre qui se sera lassé d'attendre.

C'était lui. La foule en effet était si grande, que les deuxrois furent quelque temps sans pouvoir se rejoindre ; ils se tendaient les bras, mais de loin. Enfin le passage se fit, Henri de Navarre tomba à genoux, et, avec cet accent qui n'appartenait qu'à lui :

• — Je puis mourir maintenant, dit-il, j'ai vu inon roi.

Henri de Valois le releva et l'embrassa.

Ce furent alors des cris de joie qui semblèrent monter jusqu'au ciel : il y avait des gens jusque sur les arbres.

Le lendemain, le roi de Navarre alla au lever du rôi de France avec un seul page. .

Il y avait quelque courage à cela, le sang du duc de "Guise n'était pas encore essuyé sur le parquet du château de Blois.

Il fut décidé que l'on irait assiéger Paris.

Pendant ce siège, Jacques Clément, aux grands applaudissements des Parisiens, et à la grande sanctilication de son nom, assassine Henri III.

En doute*t-on, non pas de l'assassinat , mais de la sanctification ? Qu'on lise le quatrain suivant :

Un J6un6 jacobin, nommé Jacques Clément, Un matin, à Saint-Cloud, une lellro présente À Henri de Valois, et, vertueusement.

Un couteau fort pointu dans l'estomac lui plante.

Ce quatrain était écrit au bas d'une gravure représentant le rtyre du bienheureux saint Jacques Clément^ périssant js les hallebardes des gardes du roi.

Force fut alors à Henri IV, — notre héros était Henri IV depuis la mort de Henri Ui/— force fut alors à Henri IV de lever le siège de Paris , et de s'en aller à Dieppe attendre les secours que la reine Élisabetli devait lui envoyer.

U était fort pauvre en ce moment, i*héritier du trône de France, car, en sortant de la chambre du mort, il avait mis son manteau violet sous son bras pour y tailler un pourpoint de deuil.

Si Henri llï n'eût pas été lui-nrème de deuil, Henri IV ne pouvait pas porter le deuil de Benri III.

Quand nous disons qu'il était devenu Henri IV, nous devrions dire seulement qu'il s'était fait Henri IV; car beaucoup n'avaient pas voulu le reconnaître comme roi, qui le reconnaissaient comme général. Givry avait eu beau donner le signal de l'obéissance en se jetant à ses pieds et en disant : « Sire, vous êtes le roi des braves, et les lâches seuls vous quitteront ! » beaucoup de gentilhommes, qui n'étaient pas des lâches, l'avaient cependant abandonné; de sorte que, comme nous le disions, il était à Dieppe avec trois mille hommes seulement.

Mayenne l'y poursuivit avec trente mille soldats.

II fallait vaincre ou être jeté à la mer.

Henri vainquit à Arques. La victoire fut complète.

C'est le soir même de cette victoire qu'il écrivit à Grillcm le fameux billet :

» Pends-toi, brave Grillon ! nqus avons vaincu h Arques, et tu n'y étais pas 1 » Adieu, Grillon ; je t'aime à tort et à travers.

' D Henri. »

Henri avait toujours de l'esprit; seulement, il en avait encore plus les soirs de bataille que les autres jours.

Elisabeth envoya à Henri cinq mille hommes. Avec ces cinq mille hommes et deux mille cinq cents à peu près qui lui restaient après Arques, il reconduisit Mayenne sous les murs de Paris. •

• Mais Paris était tellement fanatisé, qu'il demeurait toujours imprenable. Pour imprimer cej)endant une certaine terreur aux habitants, il permit à ses troupes légères de faire une charge, qui ne s'arrêta qu'à la moitié du pont Neuf, lequel bâti en 1578, par Ducerceau, était alors véritablement le pont neuf.

C'est à l'endroit juste où s'arrêta cette charge que fut placée depuis la statue de Henri IV.

D'Egmont arrivait avec une armée espagnole.

11 fallut battre en retraite.

Mayenne et d'Egmont firent leur jonction et poursuivirent Henri IV, qu'ils joignirent dans les plaines d'Ivry, ou plutôt qui les y attendit.

C'est là encore que le grand homme dont nous nous occupons, si grand devant l'ennemi, si faible devant ses maîtresses, dit quelques-uns de ces mots tellement populaires, qu'il est presque impossible, dans un travail comme le nôtre, de les passer sous silence. '

Au moment de charger :

— Mes compagnons, dit-il, vous êtes Français, et voilà l'ennemi. Si vous perdez vos enseignes , ralliez-vous au panache blanc de votre roi. Vous le trouverez toujours sur le chemin de l'honneur et de la victoire.

La gasconnade était un peu forte. Le succès en fit un mot historique.

Puis, comme, la veille, par une parole dure, il avait blessé UQ de ses plus braves serviteurs, le colonel Schomberg, en présence de toute Tarmée, il poussa son cheval près du sien, et, à haute voix, afin d*être entendu de loin comme de près :

— Colonel Schomberg, lui dit-il, nous voici dans Toccasion. Il peut se faire que je meure; il ne serait pas juste que j'emportasse l'honneur d'un brave gentilhomme comme vous. Je déclare 'donc que je vous reconnais comme homme c^e bien, et incapable de faire une lâcheté. Ëmbrassez-moi.

— Ah ! sire, répondit Schomberg, Votre Majesté m'avait blessé hier, elle me tue aujourd'hui, car elle m'impose l obligation de mourir pour son service.

Et, effectivement, Schomberg, qui conduisait la première charge, pénétra jusqu'au cœur des Espagnols et y resta.

Une de ces circonstances qui décident quelquefois, au nom du hasard, du succès d'une journée, faillit changer en défaite la victoire d'Ivry.

Un cornette au panache blanc se retirait blessé hors de la mêlée. On le prit pour le roi.

Par bonheur, Henfi fut averti à temps. Il s'élança au milieu des siens qui commençaient à plier, tant rapidement s'était répandue la fatale nouvelle, et, d'une voix tonnante :

— Me voilà! cria-t-il, me voilà! Tournez vos visàges vers moi; je suis plein de vie, soyez pleins d'honneur!

Le dernier mot de la journée, quand Biron, en chargeant avec la réserve, eut décidé de la victoire, fut :

— Epargnez les Français !

Les deux victoires d'Arqués et d'Ivry désarmaient Paris.

Henri revint en faire le siège. En passant, il prit Mantes d'assaut. Le lendemain de l'assaut, il était si peu fatigué, qu'il fit sa partie de paume avec les boulangers, qui lui gagnèrent

son argent et ne lui voulurent pas donner sa revanche ; en effet, (le boulanger à meunier, il n'y avait que la main. En Gascogne, on appelait Henri IV U meunier du moulin de Buhaste. Alors, il eut l'idée de faire une niche à ces mauvais joueurs. Toute la nuit, il fit faire du pain et le vendit le lendemain à moitié prix. Les boulangers vinrent tout éperdus et lui donnèrent sa revanche.

Il partit de Mantes à la grande joie de ceux-ci et vint mettre «on quartier générai à Montmartre.

A Montmartre, à cent pas de son quartier général, il y avait une abbaye; dans Uabbaye, il y avait une jeune fille nommée Marie de Beauvilliers, fille de Claude, comte de Saint-Aignan, et de Marie Babou de la Bourdaisiére.

Les la Bourdaisiére, dont était aussi Gabrielle d'Estrées, étaient, dit Tallemant des Beaux, la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais fleuri eu'France.

« On en compte, dit-il, jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui ont toutes fait l'amour hautement. De là vient, continue le magistrat historien, qu'on dit que les armes des la Bourdaisiére, c'est une poignée de vesces; car il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a une main qui sème de la vesce *. On fit sur leurs armes le quatrain suivant :

« Nous devons bénir celle main » Qui sème avec tant de largesses, » Pour le plaisir du genre humain, » Quantité de si beUes vesces, »

1 Les Babou écartelaient, en effet» au premier et au quatrième d'argent au bras de gueules, sortant d'un nuage d'azur, tenant une poignée de vesces, en rameau de trois pièces de sinople.

Pour faire comprendre le trait renfermé dans ce quatrain, apprenons aux lecteurs de cette bienheureuse année 1866, que le mot vesce et les mots femme légère, étaient autrefois synonymes.

Maintenant, comment cette famille, dont le chef s'appelait lout simplement Babou, devint-elle de la Bourdaisière ?

Nous allons vous le dire, puisque nous sommes en train ,de tenir sur notre prochain de méchants propos.

Une veuve de Bourges, première femme d'un procureur ou d'jan notaire, acheta un méchant pourpoint à la Pourpointerie. Dans la basqtie de ce pourpoint, elle, trouva un papier sur lequel étaient écrits ces mots :

Cl Dans la cave de telle maison, à six pieds sous terre, à tel endroit — l'endroit était parfaitement désigné — il y a telle somme d'or en des pots. »

Le chiffre de la somme n'est point parvenu jusqu'à nous. La somme était forte, voilà tout ce que nous en savons.

La veuve réfléchit. Elle vit que le lieutenant général de la ville était veuf et sans enfants.

Elle l'alla trouver.

Elle lui raconta la chose, qu'il écouta, vous comprenez bien, avec la plus scrupuleuse attention ; seulement, elle garda pour elle le secret principal, l'endroit où gisait la somme.

— 11 ne vous reste plus, dit-il, à m'apprendre qu^ne chose maintenant : c'est ou est la maison.

— Soit! mais, pour que je vous l'apprenne, il faut que, de votre côté, vous vous engagiez à une chose, vous.

— A laquelle?

— A m'épouser.

Le lieutenant réfléchit à son tour, regarda la veuve. Elle avait encore quelque reste de beauté.

— Eh bien, va comme il est dit I fit-il.

Et les deux contractants passèrent un contrat par lequel, si telle somme était trouvée dans cette cave, le lieutenant général épouserait la veuve.

Le contrat signé, on procéda aux fouilles. La somme fut trouvée complète. Le lieutenant général épousa la veuve, el, de cette dot, si singulièrement apportée, .acheta la terre de la Bourdaisière.

De là vint que les Babou, qui s'appelaient Babou tout court, s'appelèrent Babou de la Bourdaisière.

Pour en revenir à la galanterie des dames de ce nom, nous n'en citerons qu'un exemple.

Il y avait une la Bourdaisière qui se vantait d'avoir été la maîtresse du pape Clément VU, de l'empereur Charles V et de François I".

Peut-être aussi cette dame était-elle chargée de quelque mission diplomatique entre ces trbis illustres personnages.

11 y avait donc à Montmartre une abbaye et dans cette abbaye une demoiselle de la Bourdaisière.

Cette demoiselle de la Bourdaisière, qui, sans doute, à ces armes représentant un bras semant une poignée de vesces, avait ajouté, comme devise, bon sang ne peut mentir^ cette demoiselle, de la Bourdaisière par sa mère, et de Beauvil-

liers par son père, avait à peine dix-sept ans, étant née le 27 avril! 574.

Elle avait été élevée au monastère de Beaumont-lès-Tours, près de sa tante Anne Babou de la Bourdaisièï'e, abbesse du monastère de Beaumont-lès-Tours.

c( Sa vocation, dit naïvement l'historien, qui nous fournit ces détails sur l'intéressante personne dont nous nous occupons à cette heure, sa vocation n'était pas le couvent. A la mort de son père, il y avait dans la maison trois garçons et six filles. Elle avait donc, la pauvre enfant, été mise en religion pour faire à ses frères une meilleure part dans la fortune paternelle.

Henri avait tant d'esprit, qu'il n'eut pas grand'peine à persuader à mademoiselle ou plutôt à madame de Beauvilliers — on appelait les religieuses madame — qu'il y avait quelque chose de par le monde plus agréable que de servir la messe et de chanter vêpres. '

Elle crut Henri et partit pour Senlis.

Mais le siège?

Ahl pardieu, Henri IV se moquait pas mal de Paris quand il s'agissait d'une belle jeune fille de dix-sept ans !

Voyez plutôt ce que dit un auteur presque contemporain :

« Si ce prince ^ût né roi en France, et roi paisible, probalement ce n'eût pas^été un grand personnage. 11 se fût noyé dans les voluptés, puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissait pas, pour Èuivre ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires. Après la bataille de Goutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va badiner avec la comtesse de Guiche, et lui porte les drapeaux qu'il a gagnés. Durant le siège d'Amiens, il court après madame de Beaufort, sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis l'archiduc Al-

bert, qui s'approchait pour tenter le secours de la place. » il en résulte que Sigogne fit contre lui cette épigramoie :

Ce grand Henri, qui vooloît être L'effroi de l'Espagnol hautain, Et suit le... d'une...

Ma foi, chers lecteurs, reconstruisez le dernier vers comme vous pourrez; la rime, qui est riche, vous y aidera.

Il partit donc pour Senlis mec sa belle religieuse, ce bon Béarnais, ce spirituel Henri.

Bayle a dit de lui dans son dictionnaire :

» Si on l^eût fait eunuque, il n'eût point gagné les batailles de Goutras, d'Arqués et d'Ivry. »

Les Narsès sont rares,'et l'histoire ne nous a montré qu'une seule fois cette grande exception.

Malheureusement pour elle, la pauvre religieuse avait cédé un peu vite. Henri IV ne lui sut pas gré de sa faiblesse : il vit une autre femme qui descendait aussi de la Bourdaisière, et madame de Beauvilliers fut oubliée.

Oubliée comme maîtresse, mais non comme amie, rendons cette justice à Henri IV, car, en 1597, on retrouve une charte où l'ancienne maîtresse du vainqueur d'Ivry prend le titre d'abbesse, dame de Montmartre, des Porçherons et du Fortaux-Dames.

Elle mourut le 21 avril 1650, à l'âge de quatre-vingts ans.

Nous voici arrivés à la plus populaire des maîtresses de. Henri IV, à Gabrielle d'Estrées.

Deux choses ont contribué à cette popularité :

La ravissante chanson intitulée Charmante Gabrielle.

Le mauvais poëme do la Henriade,

De la fameuse chanson, il n'y a qu'un couplet qui soit

réellement de Henri IV. Il le fît en partant pour un de ses nombreux voyages.

Le voici :

Charmante Gabrielle, Je vous fais mes adieux.

La gloire, qui m'appelle, M'éloigne de vos yeux.

Fatale départie,

Malheureux jour I

Que ne suis-je sans vie

Ou sans amour !

Quant au portrait de Gabrielle, par Voltaire, le voici : D'Estfée était son nom : la niain dé la nature De ses aimables dons la combla sans mesure ; TeUe ne brillait point aux bords de l'Eurôtas La coupable beauté qui trahit Ménélas ; Moins touchante et moins belle, à Tarse on vit paraître Celle qui des Romains avait dompté le maître, Lorsque leâ habitants dès rives du Cydnus, L'encensoir à la main, la prirent pour Vénus.

11 y a ici une petite erreur. Antoine ne fut jamais le maître des Romains : ce fut Auguste; et Gléopâtre, dont il est ici question, se fit au contraire mordre par un aspic, attendu qu'elle n'avait pas pu dompter Auguste, véritable maître des Romains.

Au reste, d'après un portrait original de la belle Gabrielle, qui avait appartenu à Gaston, frère de Louis XIII, c'est-à-dire à un des fîls de Henri IV, ou plutôt de Marie de Médicis (nous dirons plus tard quel fut le père probable de .Gaston), Gabrielle avait une àes plus ravissantes têtes du monde, des cheveux blonds et en quantité, des yeux bleus et d'un bril-

lant à éblouir, un teint de lis et de roses, comme on disait • alors, et comme quelques-uns disent encore de nos jours.

Porchères a loué les cheveux et les yeux, et Guillaume de Sablé le reste.

SUR LES CHEVEUX DE LA BELLE D'eSTRÉES.

Doux chaînons de mon prince, agréables supplices, Blonds cheveux, si je loue ici votre beaulé. On jugera mes vers, pour être vos compUces, Criminels, comme vous, de lèse-majesté.

Maintenant, voici un sonnet qui eut le bonheur de jouir pendant dix ans d'une énorme célébrité. S'il y avait eu une Académie à cette époque. Porchères en était de bon gré ou de force, comme en fut M. de Sainl-Aulaire pour son quatrain.

Lisez ce sonnet, chers lecteurs, et prenez par lui une idée de l'esprit de ce temps.

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