SUR LES YEUX DE MADAME LA DUCHESSE DE BEAUFORT
Ce ne sont point des yeux, ce sont plutôt des dieux. Ils ont dessus les rois la puissance absolue. Dieux ! non, ce sont des deux; ils ont la couleur bleue Et le mouvement prompt comme celui des deux.
deux ! non, mais deux soleils clairement radieux, Dont les rayons brillants nous offusquent la vue. Soleils ! non, mais édairs de puissance inconnue, Des foudres de l'amour signes présagieux.
Car, s'ils étaient des dieux y feraient-ils tant de mal ? Si des deux y ils auraient leur mouvement égal. Deux soleils ne se peut, le soleil est unique.
Édairs ! non, car ceux-ci durent. trop et trop clairs.
Toutefois je les nomme, afin que je m'explique.
Des yeuXf des dieux, des deux, des soleils, des édairs t
Après le quatrain' sur les cheveux, après le sounet sur les yeux, passons aux vers qui traitent de la généralité des perfections de la belle Gabrielle.
Ces derniers vers sont, comme nous l'avons dit, de Sablé :
Mon œil est tout ravi quand il voit et contemple^
Ces beaux cheveux orins qui ornent chaque temple,
Son beau et large front et sourcils ébénins,
Son beau nez décorant et l'une et l'autre jotie,
Sur lesquelles l'amour à toute heure se joue,
Et ces deux brillants yeux, deux beaux âtres bénins.
Heureux qui peut baiser sa bouche cinabrine,
Ses lèvres de corail, sa denture yvoirine,
Son beau dotible menton, Tune des sept beaulés,
Le tout accompagné d'un petit ris folâtre !
Une gorge de lys sur un beau sein d'albâtre,
Où deux globes charmants sont assis el plantés.
Mon Dieu, qu'il fait beau voir sa main blanche et polie,
Ses beaux doigts longs; perleux, et qui plus embellie
De riches diamants et rubis précieux.
Sa belle taille, aussi, ne doit être oubliée.
Avec la bonne grâce à la taille alliée,
Et ces petits pieds faits pour le parquet des dieux !
Gabrielle était née vers Tan 1575. Elle n'avait point encore paru à la cour quand Henri la rencontra dans une de ses excursions aux environs de Senlis.
Elle habitait le château de Gœuvres, et ce fut dans la forêt de Villers-Cotterets qu'il la rencontra.
Demoustier a consacré l'endroit traditionnel où celte rencontre eut lieu en gravant sur un hêtre, ni plus ni moins qu'un berger de Virgile ou un héros de l'Arioste, les cinq vers suivants :
Ce bois fut Tasile chéri.
B'e l'amour autrefois fidéîo.
Tout l'y rappelle encore, et lé cœur attendt-i Soupire en se disant : « C'est ici <Jue Henri ^ Soupirait près de Gabrielle. »
Je suis peut-être aujour<î'hui le seul homme de France qui se souvienne de ces vers. C'est que, tout enfant, ràa mère me les a fait lire sur Tarbre où ils étaient gravés, en me disant ce que c'était que Henri, que Gabrielle et que Demoustier.
Il y avait quelque doute sur la naissance de Gabrielle, Elle ,était bien née pendant le mariage de M. d'Estréesavec sa mère; mais il y avait, quand elle naquit , cinq ou six ans déjà que madame d'Estrées s'en était allée avec le marquis d'Allègre, dont elle partagea la mort tragique. Les habitants d''Issoire, qui tenaient pour la Ligue, ayant appris que, dans un hôtel delà ville, logeaient un seigneur et une dame qui tenaient pour le roi, S6 soulevèrent, et poignardèrent le marquis et sa maîtresse, puis les jetèrent fous deux par les fenêtres.
Cette dame d'Estrées était aussi une la Bourdaisière.
Cette madame d'Estrées eut six filles et deux fils.
Les six filles furent madame de Beaufort, madame de Villars, madame de Namps, la comtesse de Sauzay, l'abbesse de Maubfuisson et niadame de Balagny.'
Cette dernière est la Délie de VAslrée.
« Elle avait, dit Tallemant des Réaux, la faille tin peu gâtée, mais c'était la plus galante personne du monde. Ce fut d'elle que M. d'Épernon eut l'abbesse Sainte-Glossine de Metz. »
On les appelait, elles et leur frère, — le second fils était mort — les sept péchés mortels.
A la mort de madame de Beaufort, madame de Neuvie avait fait sur son enterrement, qu'elle avait vu des fenêtres de madame de Bar, le sixain suivant :
J'ai vu passer par ma fenêtre Les six péchés mortels vivants, Conduits par le bâtard d'un prêtre, Qui tous ensemble allaient chantants Un Requiescat in pace Pour le septième trépassé.
Mais, ai jeufle que fut la belle GaMelie, son coeur, à ce que Ton assure, avait déjà parlé, et son cœur avait obéi à la voix de son coeur.
C'était pour Roger de Saint-Larry, célèbre sous le nom de Bellegarde, grand écuyer de France, et qu'en sa qualité de grand écuyer, on appelait M. le Grand tout court. C'était un des hommes les mieux faits et les plus aimables de la cour. Par malheur pour lui, il était aussi un des plus indiscrets. Comme le roi Candaule, il ne put tenir sa langue. Il vanta si fort à Henri IV la beauté de sa maîtresse, que celui-ci la voulut voir.
Il vint, la vit et l'aima.
C'était le pendant du tem, vidi, vici'de César. Aussi le premier enfant qui J^ulta de ces amours fut-il appelé comme le vainqueur de Pharsale.
Gabrielle le voulait appeler Alexandre; mais Henri secoua la tête :
— Non! non! dit-il; on n'aurait qu^à l'appeler Alexandre le Grand,.,
Gabrielle rougit et n'insista point.
Nous avons dit qu'on appelait le grand écuyer M. le Grand.
Par bonlieur [pour Bellegarde , la belle Gabrielle n'était
/2 LES GiUNDS HOMMES
poiut aussi rancunière que cette belle reine de Lydie qui fit tuer son mari par son amant, parce que son mari la lui avait montrée nue. — Non, au contraire, garda-t-elle toute sa vie pour Bellegarde des sentiments de tendresse qui firent damner Henri IV.
Plus de dix fois, dans ses moments de colère, il s'écria :
— Ventre-saint-gris! ne trouverai -je personne pour me débarrasser de ce damné Bellegarde ?
Mais, cinq minutes après :
— Eb! disait-il, vous qui avez entendu ce que je viens de dire, gardez-vous bien de le faire!
Cette jalousie, qui le tourmenta pendant les neuf ou dix années que dura sa liaison avec Gabrielle, date du commencement de cette liaison.
Nous avons vu comment Henri avait connu Gabrielle, par l'entremise de Bellegarde. La première cliose que fit Henri IV fut d'emmener Gabrielle à Mantes, où était la cour, et de défendre à Bellegarde de Ty suivre.
L'amant éploréfut forcé d'obéir.
Mais mademoiselle d'Estrées trouva Iç procédé tyrannique.
Un maliji, elle déclara à son royal poursuivant, — car ou prétend que le roi n'était point son amant encore, — elle déclara, disons-nous, à son royal poursuivant, que sa conduite n'était point délicate, et que, s'il l'aimait véritablement, comme il lui faisait l'honneur de le lui dire, il ne s'opposerait point à l'établissement avantageux qu'elle trouvait près de Bellegarde\ lequel lui offrait de l'épouser.
Après quoi, elle se retira.
Henri resta pensif.
A quoi pensait-il? ' ^
A lui offrir ce qu'il offrait toujours : le mariage.
Mais roffre ne semblait jamais tout à fait sérieuse. Henri était marié à Marguerite, et, si peu qu'il le, fût, il Tétait toujours beaucoup tant que son divorce n'était pas prononcé.
Il réfléchissait encore à. ce qu'il pourrait dire à Gabrielle pour la retenir près de lui, quand on vint lui annoncer que Gabrielle était partie pour Cœuvres.
Par malheur, Galyielle avait juste choisi un jour où elle savait que Henri ne pouvait la poursuivre.
Mais il lui envoya un message avec ces seuls mots :
« Attendez-moi demain. »
En effet, étourdi, tremblant, désespéré, fou d'amour comme aurait pu l'être un amant de vingt ans, il se résolu!, coûte que coûte, à l'aller reprendre.
11 y avait plus de vingt lieues à faire et deux armées ennemies à traverser.
a Jamais César, dit l'historien auquel nous empruntons ces détails, ne risqua tant pour aller d'ApoUonie à Brindes que Henri lorsqu'il alla de Mantes à Cœuvres. »
Il partit à cheval avec cinq amis seulement; puis, à tpois lieues de Cœuvres, probablement à Verberie, voyant les routes de la forêt de Gompiègne gardées par l'ennemi, il mit pied à terre, revêtit les habits d'un paysan, mit un sac plein de paille sur sa tète et se rendit au château.
U avait passé près de vingt patrouilles françaiscâ et espagnoles, qui étaient bien loin tle se douter que ce prétendu paysan portant un sac de paille était un amoureux allant voir sa maîtresse, et que cet amoureux était le roi de France.
Toute prévenue qu'elle était de l'arrivée du roi, Gabrielle, ne croyant pas qu'il fût capable d'une pai^eille folie, ne voulait pas le reconnaître, et, lorsqu'elle le reconnut, elle jeta un
grdod cri, ne trouvant à la suite de ce cri autre chose à lui dire que cette phrase peu gracieuse :
—Oh! aire, vous êtes si laid, que je ne saurais vous regarder.
Parhonheur pour le roi, Gabrielle avait h ses côtés la marquise de Villars, sa sœur. Gabrielle retirée, la marquise resta avec le roi et essaya de lui persuader que la crainte d'être surprise par son père avait seule f%it retirer mademoiselle d'Estrées. Mais il fallut bien que le roi prît cette raison pour ce qu'elle valait, quand il vit que mademoiselle d*Bstrées ne reparaissait point.
Or, quelques instances que l'on fit près de Gabrielle, elle ne voulut point reparalU'e, et force fut k Henri de repartir comme il était venu, sans tirer autre chose que ce fruit vert et acide de l'action la plus périlleuse qu'il eût jamais hasardée, et dans laquelle il avait risqué son salut, celui de ses amis, celui de sa couronne et celui de la France.
Et ce qu'il y a de plus étonnant dans tout cela, dit Talle* mant des Réaux, — c'est qu'il n'était point grand abatteur de bois. Madame de Verneuil l'appelait le capitaine bon vouloir^ et l'on disait de lui que son second avait été tué.
Son absence avait causé un grand effroi à la cour, surtout quand ou avait appris le but de son voyage et à travers quels périls il s'accomplissait. Aussi Sully et Mornay, son Sénèque et son Burrhus, l'attondaient-ils pour le morigéner d'importance.
Henri IV courba la tête comme il avait l'habitude de le faire, mais moins cette fois sous les reproches [do ses deux rudes amis que sous l'insuccès de l'aventure.
11 ne s'en tira qu'en jurant sa foi de gentilhomme qu'il ne i*ecommencerait pas, et il prit en effet ses mesures pour n'avoir point besbin de recommencer.
Afin d^engager Gabrielle à venir à la cour, il manda son père sous prétexte de le faire entrer dans son conseil. Mais M. d'Estrées vint seul.
Un second prétendant s'était mis sur les rangs, offrant, lui aussi, d'épouser. C'était le duc de Longueville.
Gabrielle aimait Bellegarde pour le plaisir de Tamour; elle faisait semblant d'aimer Longueville pour Tespoir de l'ambition.
Le duc de Longueville s'aperçut à la fois du jeu que jouait Gabrielle et du danger qu'il courait, Gabrielle étant aimée à ce point du roi, qu'il s'effraya de rester de moitié dans son jeu.
11 feignit de lui renvoyer ses lettres et lui demanda les siennes.
Gabrielle les lui renvoya loyalement, depuis la première jusqu'à la dernière. Mais, on passant la revue de ses lettres à elle, elle s'aperçut qu'il lui en manquait deux, et des plus compromettantes.
Par bonheur^ quelques jours après, le duc, faisant son entrée à Doullens, il lui fut tiré une salve d'honneur. Par hasard^ un des mousquets était chargé à balle, et, par hasard toujours^ cette balle traversa le corps du duc et le tua roide.
L'exemple profita à Bellegarde. 11 résolut de ne se brouiller ni avec un roi si amoureux, ni avec une maîtresse si chanceuse, et, ayant appris ([ue M. d'Estrées s'occupait de marier sa fille à Nicolas d'Arme val, seigneur de Liancourt, il s'effaça prudemment, quitte à reparaître plus tard.
Gabrielle jeta les hauts cris à la vue de son prétendant* L'esprit était méchant et le corps vilain. Elle eut recours à Henri IV, auquel elle essaya de faire accroire que son dégoût pour le seigneur de Liancourt, venait de l'attraction qu'elle
ressentait pour lui. Henri, qui n^élait pas bien convaincu de l'atlraction, n'osa point se déclarer contre ce mariage, qui paraissait être le grand désir de M. d'Estrées. De son côté, Gabrielle continuait d'appeler le roi à son secours. Henri prit un milieu et promit de paraître, le jour des noces, comme le dieu de la machine antique, et de mettre la nouvelle épousée à Tabri des tentatives de son époux.
Malheureusement, le jour des noces, il était indispensablement occupé ailleurs, de sorte qu'il laissa à Gabrielle tout le soin et en môme temps toute la difficulté de se défendre contre son mari.
Cependant M. de Liancourt n'avait encore rien obtenu d'elle. Gabrielle le jura du moins, lorsque Henri, étant parvenu à se rapprocher de Gœuvres, donna Tordre à¥. de Liancourt de le venir joindre à Ghauny avec sa femine.
Le mari avait bonne envie de désobéir; mais il réfléchit aux risques qu'il courait à agir ainsi; puis il espéra peut-être (ju'il y avait toute une fortune et tout un avenir à se rendre à l'invitation qu'il avait reçue.
H amena donc sa femme à Ghauny.
Le roi avait ses équipages prêts ; il partait pour le siège de Chartres.
Sans plus s'inquiéter du mari que s'il n'existait pas, sans môme l'inviter à accompagner sa femme, il fit monter Gabrielle dans son coche, monta près d'elle, et partit emmenant cette bonne marquise de Villars, qui avait fait de son mieux à Gœuvres pour lui faire oublier la façon dont il était reçu, et madame de la Bourdaisière, sa cousine.
Madame de Sourdis, tante de Gabrielle, qui craignait quelque nouvelle sottise de sa nièce, vint les y rejoindre.
Les conseils que donna à sa nièce celte excellente tante ne furent point étrangers au bonheur de Henri.
Aussi Henri récompensa-t-il la femme en nommant, une fois la ville prise, le mari au gouvernement de Chartres.
Une seule chose troublait Henri IV dans ses amours, sa jalousie contre Bellegarde.
Les deux jeunes gens avaient beau se surveiller eux-mêmes avec la plus scrupuleuse attention, on n'aime pas sans que, du feu d'amour, si bien caché qu'il soit, il ne jaillisse au dehors quelque étincelle.
Henri IV, un jour, les regardait danser ensemble ; lui les voyait, eux ne le voyaient pas. Il secoua la tête à leur façon de se donner la main, et murmura entre ses dents :
— Ventre-saint-gris! il faut qu'ils soient serviteur et maîtresse.
H voulut s'en assurer. Il prétexta une entreprise qui devait le tenir dehors toute la nuit et la journée du lendemain, partit à huit heures du soir et revint à minuit.
Le roi ne s'était pas trompé. A son retour, Gabrielle et Bellegarde étaient ensemble.
Tout ce. que put faire La Rousse^ confidente de Gabrielle, ce fut, pendant que sa maîtresse allait ouvrir au roi, de faire cacher Bellegarde dans un cabinet où elle couchait, près du lit de sa maîtresse.
Après quoi, elle sortit, emportant la clef. Le roi prétendit qu'il avait faim et demanda à souper. Gabrielle s'excusa sur ce qu'elle n'attendait point le roi et n'avait rien fait préparer.
— Bon! dit le roi, je sais que vous avez des confitures dans ce cabinet. Je mangerai des confitures et du pain.
Gabrielle fit semblant de chercher la clef, la clef ne se trouva point.
Henri ordonna de chercher La Rousse. La Rousse n'était nulle part.
— Allons, dit le roi, je vois bien qu*il faudra, si je veux souper, que j'enfonce la porte.
Et il se mit à frapper dans la porte à grands coups de pied. La porte allait céder quand La Rousse entra, demandant pourquoi le roi faisait tout ce bruit.
— Je fais tout ce bruit, dit le roi, parce que je veux manger des confitures qui sont dans ce cabinet.
•— Mais pourquoi le roi, au lieu d'enfoncer la porte, ne l'ouvre-t-il pas tout simplement avec la clef?
— Yentre-saint-gris ! dit le roi, pourquoi?... pourquoi?.,. Parce que je n'ai pas la clef.
— La voilà! dit la Rousse.
Et, rassurant sa maîtresse d'un coup d'oeil, elle donna la clef au roi.
Le roi entra, le cabinet était vide : Bellegarde avait sauté par la fenêtre.
Le roi sortit l'oreille basse, et tenant un pot de confiture de chaque main.
Gabrielle joua le désespoir. Henri tomba à ses pieds et lui demanda pardon.
Le scène a servi de modèle depuis à Beaumarchais pour son second acte du Mariage de Figaro.
Plus tard, quand Henri voulut épouser Gabrielle, M. de Praslin, capitaine des gardes du corps et depuis maréchal de France, pour empocher son maître de faire une sottfse qui lui eût aliéné l'estime de tous ses amis, lui offrit de lui faire surprendre Belleparde dans la chambre de Gabrielle.
CTtait à Fontainebleau. Le roi se leva, s'habilla, prit son épée et suivit M. de Praslin. Mais, au moment où celui-ci frappait à la porte pour se faire ouvrir, Henri IV lui arrêta le bras.
— Ah ! par ma foi, non, dit-il, cela lui ferait trop de peine ! Et il rentra chez lui.
Le bon roi, et surtout le digne homme, que ce brave et spirituel Béarnais !
Au milieu de tout cela, le roi était entré à Paris, après un siège de quatre ans, pris, interrompu, repris.
On sait les détails horribles de ce siège, qui est un nouvel exemple que les haines religieuses sont bien autre chose que les haines politiques.
D'abord ce fut M. de Nemours qui fit sortir de Paris les bouches inutiles.
Henri, en voyant ces pauvres chassés, hâves, suppliants, affamés, eut pitié d'eux.
— Laissez-le^ passer, dit-il aux avant-postes qui les repoussaient; il y a pour eux des vivres dans mon camp.
Il mourait à Paris mille personnes de faim par jour, car Henri s'était emparé de tous les faubourgs. On essaya de faire du pain avec des os de morts piles.
Cette nourriture redoubla la mortalité.
Henri se désespérait de voir que, malgré cette extrémité, Paris ne voulait pas se rendre.
M. de Gondy, archevêque de Paris, fut pris de pitié pour SOS ouailles. H se présenta au camp du roi, qu'il trouva entouré de toute ^a noblesse, et, comme il se plaignait de ne pouvoir se faire jour au milieu de ses rangs :
— Ventre-saint-gris 1 monsieur, dit le Béarnais, si vous la voyiez un jour de bataille, elle me presse bien autrement.
Le résultai de celte conférence fît de nouveau ressortir Tesprit et le cœur de Henri.
Comme M. de Gondi lui peignait la famine, mais en même temps le fanatisme auquel Paris était en proie, et lui disait qu*il n'aurait Paris que quand le dernier soldat en serait tué, et quand le dernier bourgeois en serait mort :
— Ventre-saint-gris! monsieur, dit-il, il n'en sera pas ainsi. Je suis comme la vraie mère de.Salomon, j'aime mieux n'avoir point Paris que de l'avoir en lambeaux.
Et, le même jour, il ordonna qu'on fit, de sa part et en son nom, entrer des charrettes de vivres dans Paris.
Le fanatisme, comme l'avait dit l'archevêque, était si grand, que, malgré cette action sans exemple dans l'histoire des guerres , et surtout dans l'histoire des guerres civiles, ce ne fut que trois ans après que Henri entra dans sa capitale.
Encore y entra-l-il par surprise.
Il avait mis dans ses intérêts le gouverneur Brissac, la plupart des échevins et tout ce qui restait du parlement.
Le 22 mars fut choisi pour cette entrée.
Le prévôt des marchands, L'Huillier, et trois échevins, Langlois, Neret et Beaurepaire, rassemblèrent autour d'eux leurs parents et leurs amis, chassèrent les Espagnols de leurs corps de garde et s'emparèrent des portes Saint-Denis et Saint- Honoré.
Le roi leur avait donné le signal par une fusée tirée de Montmartre.
Il fit son entré deux heures avant le jour^sans opposition aucune. L'armée royaliste se répandit dans la ville, en occupa les principaux postes, si bien qu'à leur réveil, les Parisiens, môme les plus fanatiques, se trouvèrent hors d'état de faire aucune résistance.
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Cependant les pkis fidèles se taisaient encore ou restaient chez eux, quand tout à coup des hommes, portant des drapeaux blancs, tenant leur chapeau à la main, parcoururent toutes les rues en criant :
— - Pardon général !
Alors, ce ne fut qu'une clameur dans Paris; la ville tout entière éclata dans un immense cri de « Vive le roi ! »
Henri avait consenti à abjurer. On connaît le fameux mot devenu proverbe : a Paris vaut bien une messe 1 » Sa première visite fut donc à Notre-Dame. Un cortège immense e suivit : les gardes voulaient écarter la foule.
— Laissez approcher, laissez approcher, cria Henri. Ne voyez-vous pas que tout ce peuple est affamé de voir son roi?
Et le roi arriva sans accident à Notre-Dame, et sans accident se rendit de Notre-Dame au Louvre.
Gabrielle, qui suivait le roi, fut d'abord installée a l'hôtel du Bouchage, attenant au palais.
C'est chez elle que, cinq mois après, Henri faillit être assassiné par Jean Châtel.
Le roi recevait deux gentilshommes qui s étaient agenouillés pour lui rendre leurs devoirs. Au moment où il se baissait pour les relever, il se sentit frappé d'un coup violent à la lèvre.
D'abord, il crut que c'était sa folle Mathurinequi, par maladresse, l'avait heurté.
— Au diable soit la folle ! dit-il, elle m'a blessé. Il avait les lèvres fendues et une dent cassée. Mais elle, courant à la porte et la fermant
— Non, non, père, dit-elle, ce ji'est pas moi, c'est lui!
Et elle montra un jeune homme qui se cachait dans les rideaux d'une fenêtre.
Les deux gentilhommes s'élancèrent sur lui Tépée à la main.
— Ne lui faites point de mal, cria Henri IV, ce ne peutêti^ qu'un fou.
Le roi ne se trompait que de bien peu, c'était un fanatique.
Le jeune homme fut arrêté, et l'on trouva sur lui le couteau dont il venait de frapper le roi.
il se nommait-Jean Chàtel, était fils d'un riche marchand drapier, et étudiait au collège de Glermont.
Loin de nier son crime, il s'en vanta, déclara qu'il avait agi de son propre mouvement et par zèle pour la religion, persuadé qu'il était qu'on pouvait tuer tout roi non approuvé par le pape.
Puis il ajouta qu'il avait particulièrement un crime à expier aux yeux du Seigneur, et que le sang d'un hérétique lui avait paru une expiation qui devait être agréable à Dieu.
Quel était ce crime?
Celui pour lequel Dieu foudroya Onan.
Le roi avait bien raison de dire que Jean Ghàtel était un fou.
La punition fut terrible.
Les jésuites furent chassés de France comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du roi et de l'État.
Le père Guignard, chez lequel on trouva des écrits séditieux, fut pendu; son cadavre fut jeté au feu, ses cendres furent éparpillées au vent.
Jean Ghàtel subit le supplice des régicides.
On lui lia dans la main le couteau dont il s'était servi pour commettre le crime et on lui coupa la main.
Puis il fut tenaillé et tiré à quatre chevaux.
Puis son corps fut consumé dans un bûcher, et ses cen-
dres, comme celles du pure Guignard, furent jetées au vent.
Enfin, sa maison, qui était devant le palais de Justice, fut rasée, et Ton éleva sur son emplacement une pyramide a quatre faces portant sur cliacune d'elles Tarrôt du parlement et des inscriptions grecques et latines.
Cette pyramide fut abattue par ordre dupetit^ftls deHenri IV, Louis XIV, en 1705, à la sollicitation des jésuites, qui venaient de rentrer en France.
Le prévôt des marchands, François Miron, fit, au lieu et place de cette pyramide, établir une fontaine, qui ftit depuis transférée dans la rue Saint-Victor.
Les félicitations arrivèrent de tous côtés au roi : discours, adresses, imprimés, manuscrits en prose et en vers.
Parmi ces derniers, il y 'en avait un qui le fit songer longtemps.
Il était de d'Aubigné, resté ardent calviniste, malgré Tabjuration de son roi.
Le voici :
Quand ta bouche renoncera Ton Dieu, ton Dieu la percera, Punissant le membre coupable.
Quand ton cœur, déloyal moqueur, Gomme elle sera punissable, Alors Dieu percera ton cœur.
Cette menace devine une prophétie que. seize ans plus tard, Ravaillac se chargea d'accomplir.
Terminons par une anecdote : elle clôt admirablement rentrée de Henri IV à Paris.
Le jour même de cette entrée, il se présenta chez sa tante,
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madame de Montpensier. ligueuse enragée, qui fut tout étonnée de le voir entrer chez elle, sa grande ennemie, Sans suite et comme un bon neveu qui viendrait lui faire une visite de fête ou de jour de Fan.
— Eh î lui demanda-t-elle après Tavoir fait asseoir, que venez-vous donc faire ici ?
— Ma foi! dit Henri, vous aviez autrefois de si bonnes confitures, que Teau m'en est venue à la bouche, et que je viens vous demander si vous en avez toujours.
— Ah! je comprends, mon neveu, vous voulez me prendre en défaut, car, à cause de la famine, vous croyez que je n'en ai plus.
-- Non, ventre-saint-gris! répondit le roi, c'est tout simplement que j'ai faim.
— Manon, dit la princesse, faites apporter des confitures d'abricot.
Manon apporta un pot de confitures d'abricot.
Madame de Montpensier le décoiffa, et, prenant une cuiller, voulut en faire l'essai : c'était l'habitude à cette époque de goûter de tout ce que l'on présentait au roi.
Mais Henri l'arrêta.
— Oh ! ma tante, dit-il, y pensez-vous ?
■— Comment, répondit-elle, ne vous ai-je point assez fait la guerre pour vous être suspecte?
— Vous ne me l'êtes point, ma tante.
Et, lui prenant le pot des mains, il le mangea sans que l'essai en eût été fait.
— Ah! répliqua-t-elle, je vois bien, sire, qu'il faut être votre servante.
Et, se jetant à ses genoux , elle lui demanda sa main à baiser.
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Mais il lui tendit les deux bras et l'embrassa.
A propos d'essai, il arriva ceci un autre jour :
Le gentilhomme qui servait à boire au roi était fort distrait, de sorte que, lui servant le vin, au lieu de boire l'essai que Ton met dans le couvercle du verre, il but ce qui était dans le verre même.
Henri le regarda faire tranquillement ; puis, lorsqu'il eut fini:
— Un tel, dit-il, vous auriez au moins dû boire à ma santé, je vous eusse fait raison.
Après la rentrée au Louvre, vint le chapitre des récompenses. On fit une fournée de chevaliers du Saint-Esprit.
M. le comte de la Vieuville père, ancien maître d'hôtel de M. de Nevers, neveu de Henri IV, en était.
Quand ce fut son tour de recevoir le collier, il se mit à genoux comme d'habitude, et, comme d'habitude aussi, prononça les paroles sacramentelles : Domine, non sum dignus.
— Je le sais pardieu bien, répondit le roi; mais mon neveu m'en a tant prié, que je n'ai pu le refuser.
La Vieuville raconta la chose lui-même, car il se doutait bien que, s'il gardait le silence sur l'anecdote, le roi, dans son humeur gasconne, ne manquerait pas, lui, de la raconter.
De la Vieuville était, au reste, un homme d'esprit. Un jour, il railla un certain spadassin ayant réputation de toujours tuer son homme.
Celui-ci lui envoya faire un appel par deux témoins, lesquels signifièrent au comte de la Vieuville que son adversaire l'attendrait le lendemain, derrière les Garmr^s déchaux, à six heures du matin.
— A. six heures, répondit la Vieuville, je ne me lève pas de si bon matin pour mes propres affaires. Je serais bien sot de me lever de si bonne heure pour celles de votre ami.
Et il n'alla point au rendez- vous; mais il alla au Louvre, où, racontant Fhistoire, il mit les rieurs de son côté.
Les hommes comme Henri IV "se complètent par ceux qui les entourent.
On se rappelle la lettre qu'il écrivit à Grillon après la bataille d'Arqués. Grillon le vint rejoindre et le quitta le moins possible.
Cependant, au moment où Henri IV entrait à Paris, lui, Grillon, était à Marseille avec le jeune duc de Guise, gouverneur de la Provence pour Henri IV.
A Blois, en 1588, Henri III avait proposé à CriUon d'assassiner le duc de Guise. Mais lui s'était contenté de répondre :
—"Sire, vous me prenez pour un autre.
Et, tournant le dos à Henri liï, il s'en était aUé.
Le roi l'avait attaché au jeune duc de Guise, et Grillon était le véritable gouverneur de la Provence.
Or, une flotte espagnole croisait devant Marseille.
Une nuit que les jeunes gens buvaient et que Grillon dormait, on résolut de voir si ce Grillon, qu'on appelait le brave^ était en réalité aussi brave qu'on le disait.
On fit irruption dans sa chambre en criant :
— Alarme ! alarme! l'ennemi est maître de la ville. Grillon, réveillé par toutes ces clameurs, demanda, avec
son calme ordinaire, quelle était la cause de ce vacarme.
On lui répéta le conte convenu, c'est-à-dire qu'on lui cria aux oreilles que tout était perdu et que Tennemi était maître partout. t»
— ■ Eh bien, après ? demanda Grillon.
— Nous venons vous djemander ce qu'il faut faire, dit le duc de Guise.
— Harnibieu ! dit Grillon passant ses chausses avec la même tranquillité que s'il se rendait à la parade, la belle demande! il faut mourir en gens de cœur.
L'épreuve était faite, le duc de Guise avoua à Grillon que ce n'était qu'une épreuve.
Grillon défît ses chausses avec la même tranquillité qu'il les avait mises ; mais, en les défaisant:
— Harnibieu ! dit-il au jeune duc, tu jouais-là un jeu dan gereux, mon enfant ; si tu m'eusses trouvé faible, je t'eusse poignardé.
Se remettant alors au lit, il tira les couvertures sur son nez et se rendormit.
Grillon était Gascon comme Henri IV, plus Gascon que lui peut-être. Henri IV n'avait prétention que de descendre de saint Louis, tandis que Grillon, qui descendait de Balbez de Grillon, avait la prétention de descendre de Balbus.
Il n'avait jamais voulu apprendre à danser; car, dès la preraièfe leçon, son maître de danse lui ayant dit :
— Pliez, reculez !
— Harnibieu ! dit-il, monsieur le maître de danse, je n'en fiTai rien ; Grillon ne pliera ni ne reculera jamais.
G'était un zélé catholique, et il en donna une preuve publique. Un jour de Passion qu'il se trouvait dans l'église et que le prêtre disait le crucifiement du Ghrist, les souffrances de Notre-Seigneur exaspérèrent Grillon.
— Harnibieu ! dit-il, monseigneur Jésus-Christ, quel malheur pour vous que Grillon n*ait pas été là, on no vous eût jamais crucifié !
Lorsque Henrivint à Lyonpoury recevoir Marie (le Médicis :
— Madame, dit-il à la future reine en lui désignant Grillon, je vous présente le premier capitaine du monde.
— Vous en avez menti, sire, répondit Grillon, c'est vous.
Le 2 décembre 1615, il mourut. Le 3, les médecins rouvrirent ; il avait le corps couvert de vingt-deux blessures, et le cœur du double de grosseur qu'il est chez les autres hommes.
Revenons au roi, qui eut à se reprocher de n'avoir pas fait Grillon maréchal de France. Il est vrai qu'avec Sully, Grillon avait empoché Gabrielle d'être reine.
Nous avons dit la visite que le roi Henri IV avait faite h madame de Montpensier, sa tante, en rentrant à Paris.
Il en fit une à son autre tante, madame de Gondé, veuve du prince do Gondé tué à Jarnac.
Elle était sortie, et, comme personne n'était là pour le lui dire, il pénétra jusque dans sa chambre à coucher. .
M. de Noailles en sortait, et il avait laissé sur le lit un papier ou étaient ces deux vers :
Nul bien, nul heur ne me contente Absent de ma divinité.
Henri l'i-it une plume, et, achevant le quatrain, il mit ces deux derniers vers au-dessous des deux premiers :
N'appelez pas ainsi ma tante :
Elle aime trop F humanité.
Après quoi, il sortit.
Il s'agissait d'instruire le roi dans la religion catholique.
Ce fut M, DupeiTon, évoque d'Évreux, qui reçut cette charge difficile toujours, plus difficile avec un homme d'esprit comme Henri IV qu*avec tout autre.
L'évoque commença par lui expliquer ce que c'était que Tenfer.
Henri IV parut prêter une grande attention à ce que disait monseigneur. •
Gela encouragea le prélat.
— Sire, dit-il, nous allons maintenant passer au purgatoire.
— Inutile, dit le roi.
— Pourquoi inutile? demanda Tévêque.
-— Je sais ce que c'est.
— • Gomment, sire, vous savez ce que c'est que le purgatoire? -Oui.
— Qu'est-ce que c'est, alors ?
— Monseigneur, dit le roi, c'est le pain des moines ; n'y touchons pas.
L'instruction n'alla pas plus loin.
Aussi Henri IV ue passa-t-il jamais pour un catholique bien ardent.
Cependant, il arriva que, dans sa guerre contre le duc de Savoie, Henri IV faisait en personne le siège de Montmeillan. Le roi, abrité avec Sully derrière un rocher, dirigeait les travaux de l'artillerie; un boulet lancé par la ville vint s'aplatir contre le rocher, dont [il fit voler une partie en éclats.
— Ventre-saint-gris ! s'écria Henri en faisant le signe de la croix.
— Ah ! sire, dit Sully, que l'on ne vienne plus me chanter maintenant que vous n'êtes pas bon catholique.
En se rendant à ce siège, il s'était arrêté pour dîner dans
un petit village. Comme Sully était occupé à donner des ordres pour la marche de son artillerie, et qu'il vit qu'il allait dîner seul :
-— Que l'on m'aille chercher, dit-il, l'homme du village qui passe pour avoir le plus d'esprit.
Cinq minutes après, on lui amenait un paysan à l'œil fûté, à laJ)ouche moqueuse.
— Approche, lui âk-ii.
— • Me voilà, sire.
— Assieds- toi là.
Henri lui indiquait un siège en face de lui, de l'autre côté de la table.
— J'y suis, dit le paysan en s'asseyant.
— Gomment t'appelle-t-on ?
— Gaillard.
— Ali ! ah! Et quelle différence vois- tu entre Gaillard et Paillard?
— Sire, je ne vois que la largeur d'une table entre les deux.
— Ventre-saint-gris ! dit le roi, j'en tiens. Je ne croyais pas trouver un si grand esprit dans un si petit village.
Gomme, en revenant de cette campagne, il traversait une ville où d'avance, ayant très-faim, il avait envoyé ses fourriers pour lui préparer à diner, il se trouva tout à coup arrêté par une députation ayant son maire en tête.
— Ventre-saint-gris ! dit-il, rien ne pouvait m'étre plus désagréable en ce moment qu'un long discours; enfin, n'importe, il faut prendre patience.
Et il arrêta son cheval.
Le maire arrive jusqu'à son étrier, et là, tenant à la main lin grand papier sur lequel le discours qu'il devait lire était
écrit, il mit un genou en terre. Mais le digne magistrat avait mal choisi Pendroit. Son genou porta sur un caillou qui lui fit si grand mal, qu'il ne put se retenir. -F 1 dit-il.
— Bon! dit Henri IV, restons-en là, mon ami ; tout ce que vous ajouteriez gâterait ce que vous venez de dire. Allons dîner.
Henri IV aimait les harangues courtes.
— Ce sont les longues harangues, disait-il, qui ont fait mes cheveux gris.
Après le dîner, le maire l'invita à visiter la ville.
Le roi, qui avait une heure devant lui, accepta la promenade offerte.
Au détour d'une rue, il se trouva face à face avec une vieille femme accroupie au pied d'un mur. A la vue du roi, elle voulut se lever.
— Restez, restez, ma bonne, lui dit Henri IV : j'aime mieux voir la poule que l'œuf.
Pendant le siège de la Rochelle, il entendit raconter qu'un certain épicier, par suite de ses relations avec le mauvais esprit, avait obtenu de celui-ci une main de gloire^ à l'aide de laquelle il faisait fortune.
Cette fortune que faisait l'épicier excitait l'envie des autres commerçants , si bien qu'ils firent insinuer à Henri IV qu'il n'y avait pas de mal à faire son procès au sorcier, et ù le brûler. La réputation du Béarnais comme bon catholique ne pouvait qu'y gagner.
Par malheur, Henri IV ne croyait pas facilement à toutes ces liistoires de magie;, un jour qu'on le pressait de prendre un parti à l'endroit de cet homme, dont la fortune rapide
scandalisait la ville, il promit de rendre une réponse positive le lendemain.
Le lendemain, les zélés arrivent.
— Eh bien, sire, Topinion de Votre Majesté est-elle fixée?
— Oui, dit Henri IV, cette nuit, à minuit, j'ai envoyé frapper à sa porte pour acheter une chandelle de trois deniers. Il s'est levé, a ouvert sa porte et a vendu la chandelle. Voilà sa main de gloire-^ cet liomme ne perd pas une occasion de gagner, et c'est pourquoi il fait si bien ses affaires.
Henri IV comprenait d'autant mieux la probité chez les autres, qu'il était né avec un irrésistible- penchant au vol. Il ne pouvait s'empêcher de prendre et de fourrer dans sa poche tous les objets précieux qu'il trouvait sous sa main, et même de l'argent; mais, le même jour, ou le lendemain au plus tard, il renvoyait ce qu'il avait pris.
— Si je n'avais été roi, avait-il l'habitude de dire, j'eusse bien certainement été pendu.
Il était de mine assez peu avantageuse, et son air un tant soit peu vulgaire justifiait ce mot de Gabrielle, le voyant déguisé en paysan :
— Ah ! sire, que vous êtes laid !
Louise de l'Hôpital, demoiselle de Vitry, mariée à Jean de Seymer, maître de la garde-robe du duc d'Alençon, habituée qu'elle était à la bonne mine de Henri III, interrogée sur l'effet que lui avait produit le roi, qu'elle venait de voir pour la première fois :
— J'ai vu le roi, dit -elle, mais je n'ai pas vu Sa Majesté. Lorsqu'il voyait une maison tombant en ruine, il avait
l'babitude de dire :
— Ceci est à moi ou à l'Église.
Les amours de Henri IV avec Gabrielle, au lieu d'aUer en
diminuant, suivaient une progression qui faisait, comme nous l'avons dit, craindre aux amis du roi qu*il ne fit la folie de l'épouser. Au mois de juin 1594, elle lui avait donné un fils , celui qu'il n*avait point , et pour cause , appelé Alexandre^ mais César.
Gel événement, qui combla le roi de joie, lui fit changer le nom de sa maîtresse, c'est-à-dire la seule chose qu'elle eût reçue de son mari. A son nom de dame de Liancourt, il substitua celui de marquise de Monceaux.
Ce fut à partir de l'heure où Gabrielle eut donné un fils à son amant qu'elle commença à faire ce beau rêve de devenir un jour reine de France. Il faut dire qu'elle marchait dans cet espoir, appuyée d'un bras sur madame de Sourdis, sa tante, et de l'autre sur M. de Ghiverny, chancelier de France.
SoQ mariage ayec M. de Liancourt était un obstacle qui semblait infranchissable. Elle fit prononcer d'abord la séparation, ensuite la nullité.
De son côté, le roi fit des démarches pom' obtenir de Marguerite qu'elle consentît au divorce.
En attendant, César de Vendôme fut légitimé par lettres enregistrées le 3 février au parlement de Paris.
En récompense de ce bon procédé du roi, Gabrielle rompit tout à fait avec Bellegarde.
Au reste, sur deux points, son influence avait été heureuse. C'était elle qui avait obtenu du roi qu'il abjurât. Elle obtint de lui qu'il nommât Sully surintendant des finances.
Les finances étaient à François d'O, et, s'il faut en croire cette lettre de Henri IV, ne prospéraient pas entre ses mains.
Le roi, étant devant Amiens, écrivit à Sully :
« Mon cher Sully, je suis proche des ennemis, et je n'ai quasi pas un cheval sm* lequel je puisse combattre, ni un
harnais complet que je puisse endosser. Mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués aux coudes, ma marmite est souvent renversée, et, depuis deux jours, je dîne et je soupe chez les uns et chez les autres, mes pourvoyeurs disant n'avoir plus moyeu de me rien fournir pour ma table, d'autant qu'ily a plusdesixmois qu'ils n'ont reçu d'argent.»
Quelque temps après, Sully fut nommé surintendant.
Gabrielle accoucha encore successivement de deux enfants : Catherine-Henriette, légitimée de France, depuis duchesse d'Elbeuf, et Alexandre de Vendôme, grand prieur de France.
Ce siège d'Amiens avait été des plus inopinés. Le 12 mars 1597, veille de la mi-carême, tandis que le roi dansait un ballet avec la marquise, on vint annoncer qu'Amiens avait été surpris par les Espagnols^ Naturellement une pareille nouvelle interrompit ce ballet. Le roi resta un instant pensif; puis, prenant sa résolution :
— C'est assez faire le roi de France, dit-il, il est temps de faire le roi de Navarre *.
Puis, comme la marquise pleurait :
— Allons, ma maîtresse, ajouta-t-il, il faut prendre les armes et faire une autre guerre.
Il partit, et, le 25 septembre 1597, Amiens fut repris.
Ce fut pendant ce siège, c'est-à-dire le 10 juillet 1597, que Henri IV fil Gabrielle duchesse de Beaufort.
Nous avons dit que Gabrielle avait eu sa bonne part dans \fi conversion de Henri IV. Voici la lettre que son amant lui écrivait quelques jours auparavant ;
1 L'empereur a dit quelque chose de pareil àMontereau: ce Allons, Bonaparte, sauve Napoléon. »
iIBNRI IV 95
« J'arrivai au soir de boune heure et Fus importuné de Dieugard jusqu'à mon coucher. Nous croyons ix la trêve et qu'elle se doit conclure aujourd'hui. Pom^moi, je suis à l'endroit des ligueurs de Saint-Thomas, je commence ce matin à parler aux évêques. Outre ceux que je vous mandai hier pour escorte, je vous envoie cinquante arquebusiers qui valent bien des cuirassiers.L'espérance que j'ai de vous voir demain i*etienl ma main de vous faire plus long discours. Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux. A l'heure que je vous écris, j'ai cent importuns sur les épaules qui me feront haïr Saint-Denis comme vous faites moult. Bonjour, mon cœur! venez demain de bonne heure, car il me semble déjà qu'il y a un an que je ne vous ai vue. Je baise un million de fois ces belles mains de mon ange, et la bouche de ma belle maîtresse.
» C«S3 juillet. »
Quelques jours après la naissance de César, il écrivait cette autre lettre à Gabrielle :
« Mon cher cœur, je n'ai rien appris de nouveau, sinon qu'hier je renouai le mariage de mon cousin, et tous les contrats eh furent passés. Je jouai au soir, jusqu'à minuit, au reversi. Voilà toutes les nouvelle* de Saint-Germain, mon raenon. J'ai un exlrérae désir de vous voir; ce ne sera pas avant que vous soyea relevée, car je ne puis commencer ma diette à cause de l'ambassadeur de Savoie qui me vient jui*er la paix, qui ne peut être que samedi. Mes chères amours, aimez-moi toujours bien, et soyez assurée que vous serez toujours la seule qui posséderez uion amour. Sur cette vérité, je vous baise un million de fois et le petit bonhomme. » Cei4 novembre. >»
Terminons notre échantillon du style amoureux et épis-
96 LES GllANDS HOMMES
tolîiire de Henri IV par ce dernier billet, qu'on croirait bien plutôt écrit par M. de Scudéri que par le vainqueur de Goutras et d'Ivry :
<t Mon cher cœur, j'ai pris le cerf en une heure avec tout le plaisir du monde, et je suis arrivé en ce lieu à quatre heures. Je suis descendu à mon petit logis, où il fait admirablement beau. Mes enfants m'y sont venus trouver, ou plutôt on me les y a apportés. Ma fille amende fort et se fait belle; mais mon fils sera plus beau que son aîné : vous me conjurez, mes chères amours, d'emporter autant d'amour que je vous en ai laissé. Ah! que vous me faites plaisir, car j'en ai eu tant, que, croyant avoir tout emporté, je pensais qu'il ne vous en fût point demeuré. Je m'en vais, las ! entretenir Morphée. Mais, s'il me représente autre songe que vous, je fuirai à tout jamais sa compagnie. Bonsoir pour moi, bonjour pour vous, ma chère maîtresse ! je baise un million de fois vos beaux yeux. »
Encore une lettre, et ce sera la dernière.
« Mes belles amours, deux heures après l'arrivée de ce porteur, vous verrez un cAvalier qui vous aime fort, que Ton appelle roi de France et de Navarre, titre certainement honorable, mais bien pénible; celui de votre sujet est bien plus délicieux. Au reste, tous trois sont bons en quelque sauce qu'on les puisse mettre et n*ai résolu de les céder à personne. J'ai vu, par votre lettre, la hilte qu'avez d'aller à Saint- Germain. Je suis fort aise qu'aimiez bien ma sœur, c'est un des plus assurés témoignages que vous me pouvez rendre de votre bonne gr;\ce, que je chéris plus que ma vie, encore que je l'aime bien.
» Bonjour, mon tout ; je baise vos beaux yeux un million de foia.
» De nos délicieux déserts de Fontainebleau, ce 12 septembre. »
Ou voit où eu étaient les amours du roi pour Gabrielie. 11 négociait en cour de Rome la rupture de son mariage avec Marguerite. Il pressait celle-ci de consentir au divorce, ce à quoi elle se refusait obstinément. Mais il était résolu à passer par-dessus tout.
On déclarait Henri de Bourbon, prince de Gondé, bâtard. M. le comte de Soissons se faisait cardinal, et on lui donnait trois cent mille écus de rente en bénéfices. François de Bourbon, prince de Gonti, avait épousé Jeanne de Goëme, comtesse de Montafîx, mère de la comtesse de Soissons, mais qui ne pouvait plus avoir d*enfants. Enfin le maréchal de Biron devait épouser la fille de madame d'Estrées, qui fut depuis madame de Sauzay.
Et cependant les avertissements ne manquaient au roi ni d'en baut ni d'en bas.
Un soir qu'il revenait de la chasse, vêtu fort simplement et n'ayant avec lui que deux ou trois gentilshommes, il passa la rivière au quai Malaquais, à l'endroit où est aujourd'hui le pont des Saints-Pères, et où autrefois était un bac. G'était en 1598, on venait de signer la paix de Vervins.
Voyant que le batelier ne le connaissait pas, il lui deaianda ce que Ton pensait de la paix.
— Ma foi, dit le batelier, je ne sais pas ce que c'est que cette belle paix mais ce que je sais, c'est qu'il y a des impôts
sur tout, et jusque sur ce misérable bateau avec lequel j'ai bien de la peine à vivre.
— Eh ! reprit Henri, le roi ne compte-t-ii donc pas mettre ordre à tous ces impôts-là ?
— Peuh î le roi est un assez bon diable, répondit lepaaeeur; mais iJ a une maîtresse à laquelle il faut faire tant de belles robes et tant d'affiquets, que cela n*en finit point, et c'est nous qui payons tout cela.
Puis il ajouta d'un grand air de commisération :
— Passe encore si elle n'était qu'à lui, mais on dit qu'eU« se fait caresser par bien d'autres !
Le roi se mit à rire. Rit-il de bon cœur? rit-il à co»tiH3cœur ? Nous ne sommes pas assez avant dans les mystères de la jalousie royale pour décider cela.
Mais, en tout cas, le lendemain, il envoya chercher le batelier et lui fit tout redire devant la duchesse de Beauforl. '
Le batelier répéta tout, sans omettre une parole. La duchesse était furieuse et voulait le faire pendre.
Mais Henri, haussant les épaules ;
— - Vous êtes folie 1 dit-il ; c'est un pauvre hère, que la misère met de mauvaise humeur; je ne veux plus qu'il paye rien pour son bateau, et, dès demain, je vous en réponds, il chantera : Vive Henri /K et Charmante Gahrielle /
Et le batelier quitta le Louvre avec une bourse contenant vingt-cinq écus d'or et la franchise de son bateau.
Une chose tourmentait la duchesse, au reste, bien autrement que tout ce que les bateliers du monde pouvaient dire d'elle.
C'étaient les horoscoi)cs qu'elle faisait tirer sur sa fortune et qui tous étaient désespérants.
' Les uns disaient qu'elle ne serait mariée qu'une ifois.
Les autres, qu'elle mourait jeune.
Ceux-ci, qu'un enfant lui ferait perdre toute espérance.
Ceux-là, qu'une personne à laquelle elle donnait toute sa confiance lui jouerait un mauvais tour.
Plus son bonheur semblait proche aux autres, plus à elle il semblait mal assuré, et Gratienne, sa femme de confiance, disait à Sully :
— 3e ne sais ce qu'a ma maîtresse, mais elle ne fait que pleurer et gémir toute la nuit.
Et cependant Henri pressait Sillery, son ambassadeur à Rome, menaçant de refaire une France protestante si Ton ne brisait son mariage, et envoyait courriers sur courriers à Marguerite, menaçant d'un procès en adultère si elle ne donnait son adhésion au divorce.
Sur ces entrefaites, une nouvelle grossesse se déclara.
Gabrielle était à Fontainebleau avec le roi . Les fêtes de Pâques approchaient. Le roi pria Gabrielle de les aller faire à Paris, afin que le peuple, qui, on ne ^ait pourquoi, la traitait de huguenote, n'eût point cette occasion de crier contre elle.
D'ailleurs, René Benoît, son confesseur, la pressait, de son côté, de revenir à Paris pour cette solennité.
11 fut donc résolu que les deux amants se sépareraient pour quatre ou cinq jours, et se retrouveraient aussitôt les fêtes de Pâques passées.
C'était bien peu de chose qu'une si courte absence pour des gens qui avaient été si souvent séparés, et cependant jamais départ n'avait été plus douloureux. On eût dit qu'il y avait entre eux quelque pressentiment mortel, et qu'une voix funèbre leur disait au fond du cœur qu'ils ne se verraient plus. Ils ne pouvaient se résoudre à se séparer; ils se quittaient, Gabrielle faisait vingt pas et revenait pour recommander au roi ses enfants, ses domestiques , sa maison de Monceaux ; puis le roi prenait congé d'elle, et alors c'était, à son tour, lui qui la rappelait. Henri la conduisit à plus d'une lieue, puis revint tout triste et tout éploré â Fontaine-
bleau, tandis que Gabrielle, noa moins triste et non moins éplorée, continuait son chemin vers Paris.
Gabrielle arriva enfin à Paris. Elle était accompagnée du valet de chambre de Henri IV, nommé Fouquet, dit La Varenne. C'était le confident actif des amours du roi. Il jouait près de lui le rôle que Lebel jouait près de Louis XV. Le malheureux mourut de peur parce qu'unepie apprivoisée qu'il agaçait, au lieu de l'appeler de son nom de famille, Fouquet, ou de son surnom, La Varenne, l'appela d'un nom de poisson;
Il parait que la pie savante n'avait pas fait, à tout prendre, une aussi terrible erreur que le singe de la Fontaine, qui avait pris le Pirée pour un nom d'homme.
Ce n'était pas sans raison que la pauvre Gabrielle avait des pressentiments.
Toute la cour était liguée contre elle.
Henri lY avait beaucoup aimé et de bon nombre de façons; mais il n'avait jamais aimé personne comme Gabrielle.
Il avait fait, ou fait faire pour elle, sur un air de vieux psaume probablement, la ravissante chanson populaire alors, et restée populaire aujourd'Jiui encore, de Charmante Gabrielle.
De toute la monarchie, il reste dans la bouche du peuple un nom — Henri IV — et doux chansons — Charmante Ga^ hrielle et Maibrouk s'en va-t-en guerre.
Ah! il est resté un mol aussi :
La poule au pot.
On venait d'entrer, depuis quarante ans de guerre, dans une période de paix; tout le monde avait faim et soif, n'ayant ni bu ni mangé depuis un demi siècle. Le sobre (iascon lui-même semblait être devenu gastronome. « Envoyez-moi des oies grasses du Béarn, dit-il; les plus grosses
IIENHI IV 101
que vous pourrez trouver, et qu'elles fassent honneur au pays.»
Gomme à toutes ses maîtresses, Henri IV avait promis le mariage à Gabrielle. Gabrielle avait vingt-six ans ; elle était grasse, replète, positive, — forte mangeuse; — c'était pour elle, selon toute probabilité, que Henri IV demandait ces oies grasses de Béarn. Dans le dernier portrait qu'on a d'elle, et qui est le dessin que possède la Bibliothèque, son gras et frais visage s'épanouit comme un bouquet de lis et de roses.
« Si ce n'était la reine encore, dit Michelet, c'était bien la maîtresse du roi de la paix, — le type et le brill^mt augure des sept années grasses qui devaient succéder aux sept années maigres dont à Paris on vit l'aurore. »
C'était, de plus, la mère d'enfants que le roi aimait fort, des gros Vendômes. — Faible avec ses maîtresses, Henri IV était encore bien autrement faible avec ses enfants, avec ceux qu'il croyait de lui du moins. 11 ne fut jamais faible avec Louis XIII, qu'il commandait par écrit de fouetter serré. On se rappelle le Béarnais à quatre pattes, recevant l'ambassadeur d'Espagne ses enfants sur le dos.
Henri avait quarante-cinq ans ; depuis trente, il portait le harnais de la guerre, — l'ayant à peine déposé, — et toujours pour le reprendre presque aussitôt. II arrivait à cet âge où l'homme a besoin de repos, de bonheur calme, d'intérieur. H avait, comme tous les hommes faibles, l'orgueil de paraître absolu. Gabrielle, qui était réellement la maîtresse, lui laissait prendre des airs de maître. Cela lui allait.
Maigre, vif, vieilli de corps et fort entamé en amour, il était resté infiniment jeune d'esprit, et, par son extrême activité, iuTposait à l'Europe et se maintenait dans l'opinion. Jamais on ne le voyait assis ; jamais il ne paraissait fatigué : l'intrépide marcheur du Béarn semblait avoir, pour quelque
péché, reçu du ciel défense de prendre repos; c'était debout qu'il écoutait les ambassadeurs ; c'était debout qu'il présidait le conseil ; puis, les ambassadeurs entendus, le conseil présidé, il montait à cheval, chassait d'une façon enragée. Il semblait avoir le diable au corps. Aussi le peuple, si juste dans ses appréciations, l'appelait-il le Diable à quatre.
Toute cette vigueur s'était soutenue tant qu'avait duré la • guerre. La paix faite, Henri IV s'aperçut qu'il était non-seulement fatigué, mais.^pulsé.
Six fcois -après la paix faite, une trilogie effroyable, lasse probablement d'attendre, s'abattit sur lui : une rétention d'urine, la goutte, la diarrhée. — Pardon, cher lecteur, nous racontons les rois en robe de chambre.
Le pauvre Henri IV en pensa mourir.
Il avait tant vu, tant fait, tant souffert !
Sur un seul point Henri IV resta ce qu'il avait toujours été : un coureur de femmes, et même un coureur de filles.
Madame de Motteville se plaint que, de son temps, les femmes n'étaient plus honorées comine sous Henri IV. C'est que Henri IV aimait les femmes et que Louis XIU les détestait.
CiOmment le fils de Henri IV détestait-il les femmes ?
Nous n'avons jamais dit, nous, historien d'alcôve, que Louis XHI fût le fils de Henri IV.
Nous dirons peut-être tout le contraire au moment de gst naissance.
La situation était donc bonne pour Gabrielle : elle devenait, en tourmentant un peu, la femme d'un roi fatigué auquel eUe apportait en dot, non de l'or, non des pronnces, mais quelque rhose de bien autrement précieux : des enfants tout faits.
Mais l'Espagne battue espérait bien prendre sa revanche en introduisant dans le lit du roi une reine espagnole.
De là les craintes de la pauvre Gabrielle. Elle se sentait un obstacle. Et, en face de l'Espagne et de l'Autriche, les obstacles duraieni peu.
Le roi de France était le seul roi soldat de l'Europe : la France était la seule nation guerrière. On n^avait pas pu s'emparer de la France ; il fallait s'emparer du roi.
Il fallait le marier.
Et, si l'on ne pouvait pas le marier, le tuer.
On le maria, ce qui n'empêcha point qu'on ne le tuât.
Gomme politique, il était aussi le plus fort. Il avait plus d'esprit à lui seul que tous ses ennemis ensemble. Tout en ayant l'air de faire tout ce que Rome voulait, il unissait toujours par faire à sa guise.
11 avait promis au pape le rétablissement des jésuite», mais il se gardait bien de tenir sa promesse.
Le rétablissement des jésuites, il le savait bien, c'était sa mort.
Le pape le pressaitpar l'intermédiaire du nonce. Mais lui, toujours spirituel, toujours éludant, glissant toujours : ' — Si j'avais deux vies, répondit-il, j'en donnerais volontiers une pour Sa Sainteté. Mais je n'en ai qu'une, et je la dois garder pour son service.
Et il ajouta :
V— Et pour l'intérêt de mes sujets.
11 fallait donc marier le roi, ou le tuer !
Il faut rendre cette ustice au pape, qu'il était pour le mariage.
Pour un mariage italien ou espagnol, — pour un mariage toscan, par exemple.
Les Médicis étalent tout à la fois Italiens et Espagnols.
Il est vrai qu'à Bruxelles, le légat Malvezzi organisait à tout hasard Tassassinat. Voyez de Thou.
Le roi avait été et était encore bien pauvre. Dans sa grande misère, il avait eu recours à un prince banquier, despote de Florence. C'était l'habitude de nos rois de tendre la main pardessus les Alpes, et les Médicis ont encore dans leurs armes les fleurs de lis avec lesquelles Louis XI leur a payé ses dettes. Mais, en leur qualité de banquiers, les Médicis avaient [.ris leurs précautions. Henri leur avait fait des délégations sur les impôts futurs, et ils avaient en France deux percepteurs qui recevaient directement et en leur nom :
GoDdi et Zamet.
Remarquez bien que c'est chez ce dernier que va mourir Gabrielle.
Chez riiouime du grand-duc Ferdinand qui , un an après, va marier sa nièce, Flamande par sa mère, Jeanne d'Autriche, Flamande par son grand-père, l'empereur Ferdinand, cousin de Philippe II et de Philippe lll, à Henri lY, veuf de Gabrielle.
Il avait, à tout hasard, le grand-duc Ferdinand, envoyé le portrait de Marie de Médicis à Henri IV.
— N'avez-vous pas peur de ce portrait ? demandait-on à Gabrielle.
\ — Non, répondit-elle, je n'ai pas peur du portrait, mais j'ai . peur de la caisse.
\ Ce qui soutenait Gabrielle, c'est qu'avec un homme comme \Henri IV, on sentait le besoin d'une reine française, ' Mais elle avait contre elle un homme à qui il n'était pas facile d'arracher son consentement, c'était Sully ; et Henri IV ne faisait rien que du consentement de Sully. Les d'Estrées avaient fait la faute de mécontenter le rancunier financier.
HENHI IV 105
Sully désirait être grand maître de Fartillerie, et les d'Estrées avaient pris cette grande maîtrise pour eux.
Ce grand astrologue des choses de la terre vit, dans son esprit éminenmient justç, que Gabrielle ne réussirait pas, quoique elle eût pour elle le roi.
Mais qu'était-ce que le roi eu pareille matière !
11 pouvait donner son corps tout entier, moins sa main.
Puis on n'avait pas le sou. Sully commençait à peine cette grande restauration des finances qui, au bout de dix ans, au lieu d'un déficit de vingt-cinq raillions, donna un excédant de trente. L'Italienne était riche. Sully, financier avant tout, était pour l'Italienne.
Henri lY avait près de lui deux hommes dans lesquels il avait toute confiance :
La Varenne, ex-aumônier;
Zamet, ex-cordonnier.
C'étaient des drôles, le roi le savait, mais il ne pouvait pas ])lus se passer d'eux que de maîtresses.
Nous allons avoir à nous occuper particulièrement de Zamet .
Maintenant que nous avons vu la situation, passons au drame.
En arrivant à Paris, on ne sait pourquoi, au lieu de descendre cliez elle — les grandes catastrophes ont leurs mystèn's — au lieu de descendre chez elle, Gabrielle descendit chez Sébastien Zamet, dont la maison était sous la Bastille, juste où est aujourd'hui la rue de la Cerisaie.
Là Cerisaie, le verger de nos anciens rois, fonnaik alors une partie du jardin de Zamet.
Bn racontant la vie privée du roi, comment n'avons^nous point encore parlé de ce riche partisan? Nous-même n'y comprenons rien.
Sébastien Zamet, père d*un maréchal de camp des armées du roi et d'un évéque de Langres, avait été cordonnier sous Henri III. Il était le seul qui fût parvenu à chausser convenablement le délicieux pied de Sa Majesté. 11 était natif de Lucques. Son caractère jovial, ses plaisanteries florentines lui donnèrent entrée près de Henri IV. C'était ce que Ton appelait à cette époque à Paris un partisan^ ce que Ton appelait à' Jérusalem un pharisien, ce que l'on appelle aujourd'hui dans tous les pays du monde un usurier.
Au contrat de mariage d'une de ses filles, comme le notaire, embarrassé, demandait quelle qualité il voulait prendre dans l'acte :
— Mettez, dit Zamet, seigneur de dix-sept cent raille écus.
Le roi l'aimait, nous l'avons dit, et allait souvent souper chez lui avec se^amis et ses maîtresses, m'appelait Bmtien, tout court.
Gabrielle, au lieu de descendre en son hôtel, où elle n'était sans doute pas attendue, descendit donc chez Sébastien Zamet.
Sully raconte lui-même qu'il alla l'y voir et qu'elle fut fort tendre pour lui ; alors, il lui envoya sa femme ; cela gâta tout. Gabrielle, croyant être aimable, dit à madame de Sully , qu'elli^ pouvait compter sur son amitié, et qu'elle la recevrait toujours à ses levers et à ses couchers.
Ces façons de reine mirent madame de Sully hors des gonds.
Elle rentra auchi\teau de Rosny furieuse; mais Sully la calma en lui disant :
— Soyez tranquille, ma mio, les choses n'ipont i)aâ loin. Zamet avait paru enchanté du grand honneur que lui faisait
Gabrlelle ; il fit préparer un dîner des plus délicati «t soigna lui-même les mets qu'il savait que la duchesse aimait le mieux.
Elle avait communié la matin, c'est-à-dire le jeudi de la semaine sainte.
Grosse mangeuse et enchantée d'être quitte d'un devoir qu'elle n^accomplissait qu'à contr^ocœur, Gabn^Ufi, eneeinte d'ailleurs, mangea beaucoup,
y aprèS'Uikli, la duchesse a|ia aux Ténhhrtê^ qui se devaient dire à grande musique dans l'église du Petit-JSainfc^JUitoine. Elle marchait en litière, avec un capitaine des gardas à côté de sa litière. On lui avait gardé unje isbapellei où elle ealra pour n'être ni trop pressée, ni trop ea vue. Mademoiselle de Guise était, avec elle, et, pendaut l'offic^ 1^ dueljesse lui fit lire des lettres de Rome, par lesquelles on rassurait qu'elle verrait bientôt le divorce d^ roi avec la reiue Marguerite, et deux lettres que lui avait écrites le roi Je même jour.
Ces lettres étaient peut»étra les plus vires et les plus passionnées que le roi eût jamais écrites à la duebesse de fieaufort, 11 lui annonçait qu'il déi)écbemit jneefiiamœent le siéur de Fresne à B/oi4e avec de TïQ^yem%. ordres.
Après les Ténèbres, et en sortant de l'église, elle s'jippuya sur le bras de n^adaçie de Guise, en lui disant :
— Je ne sais ce que j'ai, mais je me trouve mal. Puis, arrivée à la porte, et en montant dans sa lilièf» : —Venez m 'entretenir, je vous prie, dans l4 soirée, ditrelle. Et elle se fit reconduire chez Zamet, et, là, se trouvant un
peu mieux, elle essaya de Taire \km pr^uenadd éam les jardins.
Mais, au milieu de sa promenade, une seconde crise la prit
Alors, comme si tout à coup un éclair passait dans son esprit, elle jeta de grands cris, demandant qu'on la tirât de chez Zamet, et qu'on la conduisît chez sa tante, madame do Sourdis, au cloître Saint-Germain.
« Ce qu'on fut- obligé de faire, dit la Varenne à Sully, à cause de la passion extrême qu'elle témoignait avoir à déloger de la maison du sieur Zamet. »
Aussitôt arrivée chez madame de Sourdis, la duchesse se fit déshabiller. Elle se plaignait d'un grand mal de tête.
Madame de Sourdis n'y était pas, elle se trouva seule avec la Varenne. 11 lui portait toute sorte de soins, mais n'envoyait pas chercher de médecin.
On n'en n'envoya chercher un que lorsque les crises devinrent fréquentes et terribles.
Pendant qu*on déshabillait la malade, elle fut prise d'une effroyable convulsion.
Une fois revenue, elle demanda une plume et de l'encre pour écrire au roi; mais une autre convulsion l'en empêcha.
Revenue de cette seconde convulsion, elle prit une lettre du roi qui arrivait à l'instant même. C'était la troisième qu'elle recevait depuis la veille. Elle voulut la lire; mais elle tomba dans une troisième convulsion, qui alla toujours augmentant.
Le médecin arriva ; mais le médecin dit qu'il ne pouvait rien ordonnera une femme enceinte; qu'il fallait laisser agir la nature.
Le vendredi, elle fit une fausse couche ; l'enfant avait quatre mois.
Le médecin n'en fit pas davantage. C'était cependant La Rivière, le médecin du roi.
Le soir du vendredi, elle perdit connaissance.
Vers onze heures, elle expira.
Le médecin l'avait littéralement regardée mourir.
Ainsi s'accomplirent les quatre prédictions qui disaient :
La première, qu'elle ne serait jamais mariée qu^une fois ;
La seconde, qu'elle mourrait jeune;
La troisième , qu^un enfant lui ferait perdre connaissance;
La quatrième, qu^une personne à laquelle elle donnait toute sa confiance lui jouerait un mauvais tour,
« Après sa mort, dit Mézeray, elle parut si hideuse et le visage si défiguré, quon ne pouvait la regarder qu'avec horreur. Ses ennemis, ajoute-t-il, prirent de là occasion de faire accroire au peuple que c'était le diable qui Tavait mise en cet état, parce que, disaient toujours ces mômes ennemis, elle s'était donnée à lui afin de posséder seule les bonnes grâces du roi, et qu'il lui avait rompu le col. »
Le diable, bien entendu !
Ce qui avait donné lieu à ce conte, c'est que ce môme La Rivière, qui s'était contenté de la regarder mourir; eut l'im prudence de dire en sortant :
— Hic est manus Domini,
Au reste, quelque chose de pareil se raconta, vers le même temps, sur Louise de Bude, seconde femme de Henri de Montmorency. Quant à celle-ci, voici ce qu'en dit Sully dans ses Mémoires :
« Elle était, dit-on, en compagnie, lorsqu'on lui annonça qu'un gentilhomme d'assez bonne mine, mais de teint et de poils noirs, était là qui deinandait à lui parler sur des choses de conséquence. Elle parut interdite, éperdue, et lui fit dire de revenir une autre fois. 11 répondit alors que, si elle ne venait pas, il irait la chercher. Il lui fallut quitter la com-
110 LES GUANDS HOMMES
pagnie et, en s'en séparant, elle dit adieu, les larmes aux yeux à trois dames de ses amies, comme si elle allait à une mort certaine. En effet, elle mourut quelques jours après, ayant le visage et le col tournés sens devant derrière. Voilà le conte qu'on tient, ajoute Sully, des trois dames à qui madame de Montmorency dit adieu. »
Revenons à Henri IV.
Il était à Fontainebleau, comme nous avons dit.
Aux premières nouvelles, il en partit à cheval et ventre à terre. A Villejuif, il rencontra un courrier qui venait lui annoncer la mort de la duchesse. D'Ornano, Roquelaure et Frontenac, qui l'accompagnaient, le tirèrent en arrière, et finirent par le ramener à l'abbaye de Saussaie, au-dessus de Villejuif, où il se jeta sur un lit, en donnant des marques de la plus vive douleur.
Quelques heures après, il vint de Paris un carrosse dans lequel il monta ; puis, dans ce carrosse, il revint à Fontaine- "^'bleau, où les principaux seigneurs accoururent*
Mais, en arrivant, étant entré dans la grande salle du château:
— Messieurs, dit-il, je prie la compagnie de s'en retourner à Paris et de prier Dieu pour ma consolation.
Les gentilshommes saluèrent et se retirèrent. Le roi ne garda près de lui que Bellegarde, le comte de Lude, Terme, Castelnau, de Ghalosse, Monglat et Frontenac.
Et, comme Bassompierre, qui avait conduit, par eau, de Fontainebleau à Paris, la duchesse de Beaufort, se retirait avec les autres, le roi le retenant :
— Bassompierre, lui dit*il, vous avez été le dernier auprès de ma maîtresse. Demeurez aussi auprès de moi pour m*eû entretenir.
« De sorte, dit Bassompierre, que je demeurai ainsi, et nous fûmes cinq ou six jours sans que la compagnie se grossît, sinon de quelques ambassadeurs qui venaient se consoler aveo lui, et s'en retournaient aussitôt. »
Passé ces huit jours, Henri IV ne retint plus près de lui que Bussy, Zamet et le duc de Retz.
Ce dernier, après avoir laissé le roi exhaler quelques plaintes, lui dit presque en riant :
— Ah ! par ma foi, sire, au bout du compte^ cette mort me paraît un coup du ciel.
— Un coup du ciel, et pourquoi ? demanda Henri IV.
— Mais songez donc à l'énormité que vous alliez faire, sire.
— Quelle énormité?
—D'épouser cette femme!... de faire de mademoiselle d'Estrées une reine de France I Oh 1 pour la seconde fois, je jure Dieu que la Providence vous a fait là une belle grâce.
Le roi laissa tomber sa tête sur sa poitrine et rêva quelque temps.
Puis, relevant la tête .
— Peut-être, au bout du compte, avez-vous raison, duc, lui dit-il ; soit grâce, soit épreuve, je crois qu'à tout hasard je dois remercier Dieu.
« Et il remercia Dieu et se consola si bien, dit l'auteur des Amours du grand Alexandre, que, trois semaines après, il devint amoureux de mademoiselle d'Entragues. »
Ge qui n'empêcha point que le roi ne portât le deuil trois mois et en noir, contre l'habitude : les rois portent le deuil en violet.
Quant à la pauvre Gabrielle, on n'apprit rien de plus sur sa mort. Seulement, le bruit subsista qu'elle avait été empoisonnée.
La joie fut grande à Rosny. Gabrielle mourut le samedi au matin ; mais, dès le vendredi soir, La Varenne avait envoyé un messager à Rosny.
De sorte qu'à Fheure même où Gabrielle mourait, Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit :
— Ma fille, vous n*irez point aux levers de la duchesse, la corde a rompu.
Quant à Zamet et à La Varenne, ils restèrent tous deux fort en faveur : — Zamet appelant sa caisse le Mont-de-Piété des rois, — et La Varenne fondant Féglise de la Flèche.
Un soir, Henri et Sully causaient en tète-à-tète, dans la chambre à coucher du roi, les pieds sur les chenets, comme deux simples bourgeois de la rue Saint-Denis.
C'était trois ou quatre mois après la mort de Gabrielle, et un mois ou six semaines après que mademoiselle d'Entragues avait succédé à la duchesse de Beaufort.
— Sire, disait Sully, voici que nous avons le consentement au divorce de Marguerite, voici que votre mariage va être cassé en cour de Rome. 11 faudrait songer à vous choisir une femme parmi les princesses régnantes; car, sans que je vous rappelle votre âge à mauvaise intention, sire, vous allez avoir quarante-six ans au 13 décembre prochain, et c'est l'heure de vous marier, si vous voulez conduire votre dauphin jusqu'à sa majorité.
Henri resta un instant pensif; puis, secouant la tête :
— Mon ami, dit-il, c'est chose grave que de prendre une
seconde femme, quand la première s'appelait Marguerite de Valois ; car supposez que je réunisse en une seule créature toutes les beautés et toutes les qualités de toutes les maîtresses que j'ai eues, je lui souhaiterais encore autre chose.
— Mais que vous faudrait-il donc trouver en une femme, sire, pour que vous fussiez content?
— Il me faudrait trouver beauté en sa personne, pudicité en sa vie, complaisance en son humeur, habileté en esprit, fécondité en génération, éminence en extraction, et grands Etats en possession ; et, mon ami, je crois que cette femme n'est encore née, ni prête h naître.
— Eh bien, dit Sully, cherchons donc uq objet réel.
— Cherchons, si cela peut te faire plaisir, Rosny.
— Que dites-vous de l'infante d'Espagne, sire ?
— Je dis que, quoique laide et vieille à plaisir, elle me conviendrait assez, pourvu qu'avec elle j'épousasse les Pays-Bas.
— Ne voyez- vous pas quelque princesse en Allemagne ?
— Ne m'en parlez pas, Sully : une reine de cette nation a failli tout ruiner en France.
— Les sœurs du prince d'Orange ?
— Elles sont huguenotes et me mettraient mal avec Rome et avec les catholiques zélés.
— La nièce du duc Ferdinand de Florence ?
— Elle est de la maison de la reine Catherine, qui a fait bien du mal à la France et à moi en particulier.
— Mais alors, voyons au dedans du royaume. Vous avez, par exemple, votre nièce de Guise.
— Elle est de bon liguage, belle, grande, bien faite, un peu coquette, et aime, à ce que l'on assure, autant les poulets en papier qu'en fricassée ou à la broche. Douce, spirituelle, amusante, elle me plairait beaucoup ; mais je craindrais sa
passion pour Fagrandissement de ses frères et celui de sa maison. L'aînée de la maison de Mayenne, quoicfue noire, ne me déplairait pas non plus ; mais elle est trop jeune. Il y a une fille dans la maison de Luxembourg, une dans celle de Guéménée, ma cousine Catherine de Rohan. Encore cette dernière est-elle huguenote, et, cpiant aux autres, elles ne me plaisent pas.
— Enfin, sire, dit Sully, comme, au bout du compte, il faut vous marier, à votre place, moi, je m'arrêterais tout simplement à une femme qui fût d'humeur douce et complaisante, qui me donnât des enfants, et qui fût en état de conduire le royaume et sa famille, si je laissais, en mourant, un dauphin trop jeune pour régner par lui-môme.
Henri IV poussa un soupir. Sully vit bien qu'il fallait faire des concessions.
— Quitte, dit-il, à chercher dans une maîtresse les qualités qui manqueraient à ma femme.
Ce dernier point parut toucher Henri IV.
— La maîtresse, je l'ai déjà, dit-il ; reste la femme.
— Eh bien, sire, cherchons !
— Je ne vois que celles que je t'ai nommées.
— Eh bien , cherchons parmi celles que vous m'avez nommées.
Et les deux hommes se mirent à chercher.
Enfin, après avoir bien cherché, débattu, discuté, le préjugé du nom des Médicis fut écarté, et le choix s'arrêta sur Marie de Médicis, nièce de Ferdinand de Médicis, grand-duc de Florence, fille de François de Médicis, dernier duc, et de Jeanne d'Autriche.
Ce n'était déjà plus une jeune fille, lorsque Henri IV songea
à l'épouser, c'était une femme de vingt-sept ans. On parlait avec éloge de sa beauté ; voyons si c'était justice.
Elle avait le front élevé, dit Thistoire, les cheveux du plus beau brun du monde, le teint d'une blancheur admirable, les yeux vifs, le regard fier, l'ovale du visage parfait, le col et la gorge admirables, les bras et les mains dignes de servir de modèle aux grands peintres et aux grands statuaires de sa patrie ; le tout complété par une taille riche et bien prise.
Voyons ce que dit la réalité.
Voyez Rubens : Rubens y a succombé. La Discorde, avec ses cheveux noirs , son corps tout frissonnant, ses yeux de flammes, est splendide. La Néréide, la blonde, est charmante, c'est un rêve d'amour pétri de lis et de rose. Mais la reine dans tout cela, — la grosse marchande , comme l'appelaient nos Français, — grasse et grande femme fort blanche, avec de beaux bras et une belle gorge, est essentiellement vulgaire et la vraie fille des bons marchands, ses aïeux !
Voilà pour les qualités physiques.
Quant aux qualités morales, elle était loin d'avoir toutes celles que Henri IV espérait trouver en elle. Elle avait le cœur bon, généreux même; son esprit était d'une certaine délicatesse ; mais elle avait plus de présomption que de capacité, plus d'entêtement que de valeur réelle. Attachée avec opiniâtreté à ses sentiments ou à ceux des personnes qui la conseillaient, elle avait le goût de l'intrigue, l'instinct de cette politique italienne qui consiste à créer des partis et à les diviser ensuite. Une fois ces partis créés et divisés, elle ignorait l'art de les réunir en sa faveur et d'en tirer avantage, ce qui fit qu'au contraire elle en fut toujcbrs victime. Le roi, dans ses moments de mauvaise humeur, l'accusait d'être fière, orgueilleuse, défiante , amie du faste et de la dépense,
paresseuse et vindicative. Seulement, il ajoutait , non pas comme contre -poids de ces défauts, mais peut-être comme complément de reproches, qu'elle était discrète et qu'il était difficile de découvrir ce qu'elle voulait cacher.
Elle apportait des espérances, comme on dit en matière de contrat de mariage.
Une énorme somme d'argent, d'abord.
Et la promesse d'un pape de parti français.
Voilà pour la femme.
Quant à la maîtresse dont s'était déjà précautionné Henri IV, c'est-à-dire quant à Henriette d'Entragues , c'était — parlons d'abord de sa naissance — c'était la fille de Marie Toucbet et de François de Balzac, seigneur d'Entragues, de Marcoussis et du Bois de Malesherbes, fait par Henri Hl chevalier de son ordre en 1573. Née en 1579, c'était la sœur cadette du fameux comte d'Auvergne, devenu plus tard duc d'Angoulôme, lequel était fils naturel de Charles IX, et qui, s'il eût été fils légitime au lieu d'être fils naturel, ayant vécu soixante-dixhuit ans, c'est-à-dire jusqu'à 1659, eût supprimé Henri III, Henri IV, Louis XUI et Louis XIV.
Cette veuve de Charles IX, cette femme de François de Balzac, était une rude gardienne de l'honneur de sa fille. Un jour, un de ses pages s'étant émancipé avec elle, elle le tua de sa main.
Sa fille, mademoiselle d'Entragues, avait dix-neuf ans lors de la mort de Gabrielle.
Voici, sous ce rapport, ce qu'en dit Bertault dans un de ses sonnets :
Flambeaux élincelants, clairs astres d'ici-bas,
Do qui les dou\ regards mettent les cœurs en cendre,
Beaux yeux qui contraignez 1rs plus fiers à se rendre, Ravissant aux vainqueurs le prix de leurs combats ;
Riches filets d'amour semés de mille appâts, Cheveux où tant d'esprits font gloire de se prendre. Doux attraits, doux dédains de qui l'on voit dépendre Ce qui donne aux plus grands la vie et le trépas ;
Beau tour où nul défaut n'a pu trouver de place, Et je serais stupide et je suis plein d'audace De taire votre gloire et d'oser la toucher;
Car, voyant des beautés si dignes de louange, Pour ne les louer pas, il faut être un rocher, Et, pour les bien louer, il faudrait être un ange.
Je ne sais si nos lecteurs ont remarqué que les trois poètes, faisant à cette époque ces sortes de vers ayant pour but d'exalter les beautés visibles et secrètes des maîtresses du roi, étaient Tabbé Desportes, Tévêque Bertault et le cardinal du Perron.
Revenons à mademoiselle d'Entraguos.
Elle s'appelait Henriette : c'était un esprit pétillant ; plus qu'un esprit, une flamme ; elle était fière, disputeuse, aigre, subtile, très jeune,— dix-neuf ans, avons-nous dit;— une taille de nymphe conftrastant avec la taille épaisse de Gabrielle.
Elle avait cette ressemblance avec Henri IV, défaire ce que l'on appelait alors des saillies, ce que nous appelons, nous, des mots. « C'était, dit Sully, un bec affilé qui, par ses bonnes rencontres, rendait au roi sa compagnie des plus agréables. » L'érudition ne lui manquait point, et, s'il faut en croire, Hemery d'Amboise, d'une de ses belles mains elle lisait les Confessions de saint Augustin, et de l'autre les Dames galantes de Brantôme.
Mais elle était méchante, emportée, vindicative^ et bien
plus ambitieuse que tendre. Henri IV doutait qu'il eût jamais été aimé d'elle, et, à plus forte raison, nous en doutons bien autrement que lui.
Son moyen d'attraction fut de faire par intérêt ce que mademoiselle de Tignonville et Antoinette de Pons avaient fait par vertu.
« Les personnes, dit Sully, qui n'ont pour se faire estimer que quelques intrigues de cour, le mérite de faire au roi un conte avec grâce, de pousser des exclamations à tout ce qu'it peut dire, et d'être de ces parties de plaisir où les princes s'oublient comme les autres hommes, ces personnes-là lui firent tellement valoir les charmes, l'enjouement, les grâces et la vivacité de mademoiselle d'Entragues, qu'elles lui firent naître l'envie de la voir, puis de la revoir, puis de l'aimer. »
Cette répulsion de Sully pour mademoiselle d'Entragues n'était que de l'instinct ; mais elle devint bientôt de la haine, lorsque Henri IV pria son surintendant des finances de payer cent mille écus à mademoiselle d'Entragues.
C'était le prix que celle-ci, ou plutôt le père de celle-ci, avait mis à son amour.
Sully, qui jouait près de Henri IV le rôle de raisonneur, fit observer au roi qu'au moment même où il lui demandait cette somme, s'élevant à six ou sept cent mille francs de noa jours, il était forcé, lui, de faire un fonds de quatre millions pour le renouveUemeut de l'alliance des Suisses.
Malgré ses remontrances, force fut à Sully de donner les cent mille écus.
Mais â peine mademoiselle d'Entragues eut-elle les cent mille écus, qu'elle fit intervenir, dans des refus qui pouvaient (Jésormais paraîtra singulière au roi, sou père et sa mère.
Elle écrivait en conséquence à Henri :
« Mon grand roi, je suis observée de si près, qu'il m'est impossible absolument de vous donner toutes les preuves de reconnaissance et d'amour que je ne puis refuser au plus grand roi et au plus aimable des hommes. Il faut une occasion, et ne me les ôte-t-on pas toutes avec soin et avec une cruauté presque invincible ? Je vous ai tout promis, je vous accorderai tout; mais il faut le pouvoir, et le puis-je au milieu des argus dont je suis obsédée? Ne nous flattons pas, nous n'aurons jamais de liberté si nous ne l'obtenons de M. et de madame d'Entragues : ce n*est plus moi qu'il s'agit de vous rendre favorable, je n'y suis que trop disposée. Vous avez obtenu mon cœur, que n'êtes-vous pas en droit de me demander?»
Or, ce moyen d'obtenir un peu plus de liberté de M. et de madame d'Entragues, c'était de faire à mademoiselle d'Entragues une promesse de mariage.
D'abord Henri refusa.
Mais mademoiselle d'Entragues était si belle !
Henri offrit une promesse verbale faite devant les grands parents.
Mademoiselle d'Entragues répondit :
« Mon cher sire, j'ai fait parler et j'ai parlé à M. et à madame d'Entragues. Il n'en faut rien espérer. Je ne conçois rien à leur procédé. Mais ce que je puis dire à Votre Majesté, c'est que jamais ils ne se rendront, si, pour mettre leur honneur à l'abri, vous ne consentez à leur faire une promegse de mariage^ U n'a pas tenu à moi qu'ils lie se contentassent d'une promesse verbale. Ils se sont opiniâtres à exiger une promesse par écrit. Ce n'est point cependant que je ne leur aie démontré l'inutilité et l'injustice de cette formalité, et que les écrits n'auraient pas plus d'effet que les paroles, puisqu'il n'y avait pas d'official qui pût citer devant
lui un homme qui avait tant de courage, et une si bonne épée, et qui, pour ses moyens, avait toujours quarante millQ hommes bien armés, et quarante canons tout prêts.
» Et cependant, sire, puisqu'ils s'entêtent à cette vaine formalité, quel risque y a-t-il à se prêter à leur manie? et, si vous m'aimez autant que je vous aime, pouvez- vous faire difficulté de les satisfaire à mon égard? Mettez-y toutes les conditions que vous désirez y mettre; tout ce que m'assurera mon amant me satisfera. »
Henri était un joueur acharné à ce dangereux jeu des femmes. On pouvait l'en tirer facilement tant qu'il gagnait, jamais tant qu'il était en train de perdre.
« Et, dit Sully, cette pimbêche et rusée femelle sut si bien cajoler le roi et le tourner de tant de côtés et gagner de telle sorte les porte-poulets et cajoleurs qui étaient tous les jours à ses oreilles, qu'il consentit à cette promesse sans laquelle on lui faisait croire qu'il ne pourrait rien obtenir de ce qu'il avait déjà payé si cher.»
Par bonheur, Sully était là.
Henri IV ne faisait rien sans le consulter.
Or, Henri IV, étant à Fontainebleau et prêt à monter à cheval pour aller à la chasse, envoya chercher Sully, et, le prenant par la main, entrelaça ses doigts aux siens, ainsi que c'était sa coutume quand il allait lui faire une demande qui l'embarrassait.
— Eh bien, sire, demanda Sully, qu*y a-t-il encore ?
— U y a, mon cher SuUy, dit le roi, que, puisque je te fais part de tous mes secrets, je vais encore t'en confier un, et te montrer ce que je veux faire pour la conquête d'un trésor que peut-être je ne trouverai pas.
Bt, mettant un papier dans la main de Sully, et se tour-
nant d'un autre côté, comme s'il eût eu honte de le voir lire :
— Lis cela, lui dit-il, et donne-m'en ton avis.
Sully lut. C'était la promesse de mariage du roi à mademoiselle d'Entragues.
Cette promesse était cependant soumise à uçe éventualité.
Elle portait que Henri ne s'engageait à épouser que dans le cas où, dans l'espace d'un an, mademoiselle d'Entragues mettrait au monde un enfant mâle.
Sully, après avoir lu, vint au roi.
— Eh bien, lui demanda Henri, que t'en semble?
— Sire, lui répondit le surintendant, je n'ai point encore assez réfléchi sur une affaire qui vous affecte si fort pour vous en dire mon avis.
— La, la, reprit Henri, parle librement, mon cher, et pas tant de discrétion. Ton silence m'offense plus que ne le pourraient faire toutes tes observations et toutes tes critiques; car, sur le sujet dont il s'agit, et sur lequel je ne m'attends pas à ton approbation, après les cent mille écus que je t'ai fait donner et qui te tiennent encore au cœur, je te permets de me dire tout ce qu'il te plaira, et l'assure que je ne m'en fâcherai point. Parle donc librement et dis-moi ce que tu penses, je le veux, je l'ordonne.
— Sire, c'est bien vrai que vous le voulez?
— Oui.
— Et quelque chose que je dise ou fasse, vous ne vous en fâcherez point ?
— Non.
— Sire, dit alors Sully en déchirant en deux la promesse, voici mon avis, puisque vous voulez le savoir.
— Ventre-saint-gris ! que venez-vous de faire là, monsieur? dit Henri.Mon avis à moi est que vous êtes un fou.
— Oui, sire, répondit Sully, je suis un fou et même un sot, et voudrais l'être si fort, que je le fusse tout seul en France.
— Je vous entends, dit le roi, et ne veux point vous en dire davantage, pour ne pas manquer à la parole que je vous ai donnée. .
Alors, il quitta Sully.
Mais, en quittant Sully, il entra sans rien dire dans son cabinet, demanda de Fencre et du papier à Loménie, et lit, de sa main, une nouvelle promesse qui, celle-ci, fut envoyée.
Après quoi, il rencontra Sully au bas de l'escalier, passa devant lui sans lui parler, et s'en alla chasser pendant deux jours au Bois de Malesherbes.
En revenant à Fontainebleau, Henri trouva une somme de cent mille écus comptés à terre dans son cabinet.
Il fit appeler Sully.
— Qu'est-ce que cela? lui demanda-t-il.
— Sire, dit Sully, c'est de l'argent.
— le le vois bien, que c'est de l'argent.
— Devinez, sire, combien il y a là.
— Gomment veux-tu que je devine Cela ? Tout ce que je sais, c'est qu'il y en a beaucoup.
•— Non, sire.
— Gomment, non î
— Il n'y a que cent mille écus.
Henri comprit; puis, après un moment de sileûCQ :
— Ventre-saint-gris ! dit-il, voilà une nuit bien payée.
— Sans compter la promesse de mariage, sire.
— Ah ! quant à la promesse de mariage, dit Henri IV, comme elle n'est valable qu'à la condition qu'il y aura un enfant, et que cela me regarde...
— Peut-être pas tout seul, sire?
^ Oui, mais mâle, m&le, il faut que Tenfant soit m&le. -- Confions-nous donc à Dieu, sire I Dieu est grand 1
— Et, en mon absence, demanda Henri, il n'est rien arrivé de nouveau ? .
— Si fait, sire. 11 est arrivé que votre divorce a été canoniquement prononcé à Rome.
— Ah 1 diable, fit Henri un peu dégrisé, voilà qui change bien les affaires.
Ce fut quelques jours après cette nouvelle, qui changeait bien les affaires, en effet, que Henri IV et Sully, raccommodés, avaient tête à tète et les pieds sur les chenets cette conversation matrimoniale que nous avons rapportée au commencement de ce chapitre.
Le choix, comme nous Pavons dit, s'arrêta donc sur Marie de Médicis. Cependant, Henri hésitait encore.
Sully, qui connaissait sa puissance sur son maître, se chargea de tout, et signa avec Villeroy et Sillery le contrat de mariage.
Puis, comme, pendant cette opération, le roi Pavait deux fois demandé, il se rendit aux ordres du roi.
— D'où diable viens-tu donc, Rosûy? lui dit le roi dès qu'il Paperçut.
— Ma foi, répondit Sully, de vous marier, sire.
— Ah! ah I fît Henri, de me marier?
-- Oui; ainsi, il n'y a plus à vous en dédire, le contrat est
i24 LES GHÂNDS HOMMES
Henri fut une demi-heure à garder le silence, se grattant la têle et se rongeant les ongles.
Enfin il rompit le silence, et, frappant d'une main sur l'autre :
— Eh bien soit, dit-il, marions-nous, puisque, pour le bien de mon peuple, il faut que je sois marié. Mais je craias bien de rencontrer une mauvaise tête^ qui me réduise à des contestations domestiques, que je crains plus que tous les embarras réunis de la guerre et de la politique.
De quelle mauvaise tête parlait le roi? Était-ce d'Henriette dé Balzac d'Entragues, ou de Marie de Médicis?
Dans l'un ou Tautre cas, il en fut feit comme voulait Sully. Et en effet, c'était presque toujours ainsi que les choses se passaient entre le ministre et le roi.
Disons quelques mots de Sully, l'homme, après Henri IV, le plus populaire de son époque.
C'est une excellence assez inconnue, et qu'il n'y a pas de mal à voir un peu aussi en robe de chambre.
Nous profitons du moment où Henri IV se dispute avec sa maîtresse, à propos de son mariage qu'elle vient d'apprendre, pour nous occuper de son ministre.
Vous devinez bien, n'est-ce pas? ce qu'ils peuvent se dire, tandis que vous ne devinez pas ce que je puis vous dire de Sully.
Sully prétendait descendre de la maison des comtes de Béthune en Flandre, tandis que ses ennemis prétendaient qu'il descendait tout simplement d'un Écossais' nominô Béthun,
Ce fut au siège d'Amiens que commença en réalité sa grande fortune près du roi ; poussé par Gabrielle d^Bstrées, il passa sur le corps de M. Harlay deSancy, alors surintendant.
Harlay de Sancy avait rendu de grands services à Henri IV, et, entre autres, pour lui procurer des secours, il avait mis en gage, chez les juifs de Metz, un très-beau diamant, réuni aujourd'hui aux diamants de la couronne, le Sancy,
Mais, un jour que Henri IV le consultait sur son mariage avec (jabrielle d'Estrées :
— Ma foi, sire, avait-il répondu, catin pour catin, j*aime autant la fille de Henri II que celle de madame d'Estrées.
Henri IV avait très-bien pardonné ce mot à Sancy, qu'il aimait et qu'il estimait.
Mais Gabrielle ne le lui pardonna point et poussa Sully à sa place.
Sully faisait une cour fort assidue à Gabrielle ; mais, une fois nommé surintendant, il tourna tout naturellement contre elle.
Nous avons vu le chagrin qu'il ressentit de sa mort.
Quant à Sancy, qui passait pour aussi honnête homme que Sully pour grand pillard, il rentra dans la vie privée et mourut si pauvre, des dettes qu'il avait contractées au service du roi, que Henri rendit une ordonnance qui défendait à tout créancier de faire conduire Sancy à la prison et à tout huissier de l'y conduire. Le bonhomme ne marchait jamais saas son ordonnance, qu'il portait sous son pourpoint, dans un portefeuille retenu par une chaîne. Il lui arriva souvent d'être pris par les sergents. Il se laissait conduire jusqu'à la porte de la prison, puis, à la porte de la prison, montrait son ordonnance et force était aux sergents de le lâcher.
Quand on lui demandait pourquoi il faisait cela, il répondait avec un rire moitié gai, moitié triste :
— Je Buia si pauvre, que c'est la seule récréation que je puisse me donner.
Encore un mot sur M. de Sancy, sous le nom duquel a paru le Divorce satirique de d'Aubigné, ou plutôt sur ses enfanta, puis nous reviendrons à Sully, et, après Sully, à Henri IV.
M. de Sancy avait deux fils.
L'un des deux était page de la chambre de Henri IV. Las de porter le flambeau à pied devant le roi, il trouva bon d'acheter une haquenée et de porter le flambeau à cheval. Le roi trouva le luxe un peu bien grand pour un page. Il s'informa, apprit que c'était le fils de Sancy, et ordonna qu'en rentrant au Louvre, on lui donnât le fouet.
Pendant tout le temps que dura l'exécution, le jeune homme jurait par la mort! Mais, comme il zézeyait, et qu'au lieu de dire par la mort^ \{ disait pa-la-mort^ le nom lui en resta, et, de ce jour, on ne l'appela plus que Palamort,
C'était un plaisant homme, dit Tallemant des Réaux. Il trouva une fois madame de Guéménée sur le chemin d'Orléans. Elle revenait à Paris, lui s'ennuyait d'être à cheval, car il faisait mauvais temps. Il s'approcha du carrosse de madame de Guéménée et le fit arrêter.
— Ah! madame, dit-il, il y a des voleurs à la vallée de Torfou, et, comme vous êtes seule, je m'offre à vous escorter.
— Je vous rends grâce, lui dit-elle, je n'ai pas peur.
— Ah ! madame, reprit Palamort, il ne sera pas dit que je vous ai abandonnée dans le besoin.
Et, ce disant, il baissa la portière, et, quoi qu'elle dit, se mit dans le carrosse, laissant son cheval suivre comme un chien.
A Rome, un jour que madame de Brissac, femme de l'ambassadeur, devait aller visiter la vigne des Médicis, il partit devant pour voir si rien n'y manquait. Une niche était
vide. On avait emporté la statue la veille pour la réparer.
— Ah! voilà qui fait mal, dit-il.
Et, s'étant déshabillé et ayant caché ses habits dans un massif, il se mit dans la niche et prit la pose de PApoUon Pythien.
A cinquante ans, il se fit père de TOratoire. On ne l'appelait que le père Palamort. Son nom de Sancy était coimplétement oublié.
Sa conduite était irréprochable. Seulement, il n'avait dans sa chambre que des saints à cheval et portant l'épt5e, comme saint Maurice et saint Martin.
L'autre fils de M. de Sancy, après avoir été ambassadeur è Gonstantinople, se fit aussi père de l'Oratoire.
Uu jour, il passa par un couvent de carmélites fondé par son grand-père. Les religieuses ne lui firent pas plus d'honneur qu'à un homme à la famille duquel elles n'eussent eu aucune obligation.
Il s'en plaignit.
Un autre jour qu'il repassait, la supérieure voulut réparer sa faute; mais il se trouvait justement que la clef de la grille était perdue. On fut une demi-heure à la retrouver, puis il y eut toute sorte de cérémonies pour décider la supérieure à lever son voile.
Enfin elle le leva, et le moine vit un visage jaune comme un citron.
— Peste soit de la béguine, dit-il, qui me fait attendre mon dîner une demi-heure et qui me montre une omelette î
Et il lui tourna le dos.
Revenons à Sully.
Son premier emploi avait été d'être contrôleur tles passeports au siège d'Amiens. Fort ignorant en matière de finan-
ces, il 8*acljoigûit, à peine nommé surintendant, un certain Ange Gappel, sieur de Luat, qui était en même temps auteur, et qui, fidèle à son maître, chose rare, fit imprimer, lors de ]a disgrâce de Sully, un petit livre à sa louange intitulé le Confident.
De Luat fut arrêté et mis en prison à cause de ce livre.
Arrivé devant le juge instructeur, celui-ci lui ayant dit :
— Promettez- vous de dire la vérité ?
— Peste ! répondit-il, je m'en garderai bien. Je ne suis dans ce moment devant vous que pour l'avoir dite.
Tout surintendant des finances qu'il était , Sully n'avait point de carrosse et allait au Louvre en housse, comme on disait à cette époque, pour dire à cheval. Était-ce avarice? était-ce parce que Henri IV, qui ne voulait pas que son page eût une haquenée, ne voulait pas que son ministre eût ua carrosse?
Le marquis de Cœuvres et le marquis de Rambouillet furent les premiers qui eurent des carrosses. Le dernier donnait pour raison sa mauvaise vue, l'autre une faiblesse dans le tendon d'Achille. Le roi grondait toujours à cause d'eux, et ils se cachaient quand ils se trouvaient sur son chemin.
Louis XIII avait la même répugnance à voir les seigneurs se donner ce luxe. Un jour, il rencontra M, de Fontenay- Mareuil en carrosse.
— Comment un garçon a-t-il un carrosse? dit-il.
— Il va se marier, lui répondit-on.
Ce n'était pas vrai.
Du temps de Henri IV, à peine savait-on même ce que c'était que les chevaux marchant l'amble. Le roi seul avait une haquétîée, on trottait derrière lui.
Quand le roi fit M. de Sully surintendant, celui-ci fit ce
que sont h^itués de faire les rois de France quand on les appelle à la couronne. Il fît l'inventaire de ses biens qu'il donna au roi, jurant qu'il ne voulait vivre que de ses appointements et de l'épargne de sa terre de Rosny. Le roi, qui était Gascon, rit beaucoup de la gasconnade.
— Vraiment, dit-il, jusqu'ici j'avais hésité à décider si Sully était d'origine écossaise ou flamande. Décidément, il est Écossais.
— Pourquoi cela, sire ? lui demanda-t-on.
— Parce que les Écossais sont les Gascons du Nord.
C'est que Henri IV ne voyait que ce qu'il voulait voir, témoin le jour où M. de Praslin voulut lui montrer Bellegarde chez Gabrielle. Sully ne lui en imposait donc pas avec sa prétendue rigidité.
Un jour qu'il était au balcon regardant venir Sully, Sully le salua, et, en le saluant, faillit choir.
— Oh ! ne vous en étonnez pas, dit le roi à ceux qui étaient près de lui, si le plus ivrogne de mes Suisses avait autant de pots-de-vin que lui dans la tête, il serait tombé tout de son long.
Sully, si populaire depuis sa mort, était médiocrement aimé de son vivant. Gela tenait à sa brusquerie et à son air rébarbatif.
Un soir, après dîner, cinq ou six seigneurs des mieux reçus au Louvre vinrent lui faire la cour à l'Arsenal.
Leurs noms l'empêchaient de les mettre à la porte : ayant
leurs entrées chez Je roi, ils pouvaient bien les avoir chez lui. Il les reçut donc, mais avec Tair maussade qui lui était habituel.
— Que me voulez-vous, messieurs ? leur demanda-t-il. L*un d'eux, croyant être mieux reçu en prévenant tout de
suite le surintendant qu il n'avait, ni lui ni ses compagnons, aucune grâce à demander, répondit :
— Tranquillisez-vous, monsieur, nous ne venons que pour vous voir.
— Ah ! si vous ne venez que pour cela, dit Sully, ce sera bientôt fait.
Et, s*étant tourné devant et derrière pour se faire voir, il rentra dans son cabinet et ferma la porte sur lui.
Un Italien, de ceux qui étaient venus à la suite de Marie de Médîcis, avïiit eu afifaire à lui pour de l'argent et en avait reçu tout un monde de rebuffades sans en avoir tiré une pistole. Une dernière fois, revenant de rArsenal,il passa par la Grève, juste au moment où Ton pendait trois ou quatre malfaiteurs.
— 0 beati impeccati^ s'écria-t-il, che non avete da fare con quel Rosnyl{0 bienheureux pendus! qui n'avez pas affaire à ce Rosny ! )
Sa difficulté à donner de l'argent faillit lui mal tourner. Un vieux maître d'hôtel du maréchal de Biron, fort connu du roi, et qui s'appelait Pradel, ne pouvait avoir raison de Sully, qui se refusait à lui payer ses gages. Un matin, comme il avait pénétré jusque dans la salle à manger, que Sully s'entêtait à l'en faire sortir, et Pradel à y rester, Sully le voulut pousser dehors par les épaules ; mais Pradel prit un couteau sujr la table et déclara à Sully que, s'il le touchait
seulement du bout du doigt, il lui planterait son couteau dans le ventre.
Sully rentra dans son cabinet et le fît mettre dehors par ses gens.
Pradel alla trouver le roi.
* — Sire, dit-il, j'aime mieux être pendu que de mourir do faim, c'est plus vite fait. Si d'ici à trois jours je ne suis pas payé, j'aurai le regret de vous annoncer que j'ai tué votre surintendant des finances.
Il l'eût fait comme il disait ; mais, sur Tordre précis de Henri IV, Sully le paya.
Celui-ci avait eu l'idée, bonne idée au reste, de faire planter des ormes sur les grands chemins pour les orner.
Ces ormes, on les appelait desRosnys.
Le surintendant était si fort détesté, que les paysans les coupaient pour lui faire pièce.
— C'est un rosny^ disaient-ils, faisons-en un biron.
Biron, on se le rappelle, fut décapité en 1602.
A propos de ce môme Biron, auquel nous reviendrons naturellement , comme à tous les grands hommes du règne de Henri IV, Sully dil; dans ses Mémoires :
« M. de Biron et douze des plus galants seigneurs de la cour ne pouvaient venir à bout d'un ballet qu'ils avaient entrepris.
» 11 fallut, pour qu'il réussît, ajoute-t-il, que le roi me Ht venir et me commandât de m'y mettre» »
Vous ne voyez pas Sully en maître de ballet, n'est-ce pas, chers lecleurs ? et cependant c'était, sinon sa vocation, du moins son orgueil. Tout au contraire de Crillon , qui n'avait jamais voulu apprendre à danser, parce qu'il fallait plier et reculer, la danse était la folie de Sully. Tous les soirs, jus-
qu'à la mort de Henri IV, un valet de chambre du roi, nommé La Roche, montait chez Sully et lui jouait, sur le luth, des danses du temps, et Sully les dansait tout seul, coiffé d'un bonnet fantastique qu'il portait d'habitude dans son cabinet, n'ayant d'autres spectateurs que Duret, depuis président de Ghivry, et son secrétaire La Clavelle.
Parfois cependant, les jours de grande fête, on amenait des filles et l'on bouffonnait avec elles.
Veuf en premières noces d'Anne de Gourtenay, il s'était remarié en secondes à Rachel de Gochefilet, veuve elle-même de Châteaupers.
C'était une gaillarde qui ne se privait point d'amants. Sully, au reste, n'en était pas dupe, et, pour qu'on ne l'accusât point d'ignorer ce qu'il savait parfaitement, dans les comptes qu'il tenait de l'argent donné à sa femme, il mettait :
tt Tant pour votre table,
» Tant pour votre toilette,
» Tant pour vos domestiques,
y> Tant pour vos amants. »
11 avait fait faire, pour aller chez sa femme, un escalier tout à fait indépendant du sien.
L'escalier fini, il en donna la clef à la comtesse, et, en la lui donnant ;
— Madame, lui dit-il, faites passer les gens que vous savez par cet escalier. Tant qu'ils entreront par là, je n'ai rien à dire. Mais je vous préviens que, si je rencontre un de ces messieurs dans mon escalier à moi, je lui en fais sauter toutes les marches.
Il était calviniste, et, tout en donnant au roi le conseil d'abjurer, jamais il n'avait voulu abjurer lui-même.
— On peut se sauver en toute religion, disait-il.
Au moment de sa mort, il ordonna qu*à tout hasard^ on l'enterrût en terre sainte.
Vingt-cinq ans après que tout le monde avait renoncé à porter des chaînes et des ordres en diamants, lui en portait tous les jours et s*en allait se promener, ainsi chamarré, sous les porches de la place Royale, qui était près de son hôtel.
Sur la fm de ses jours, il se retira à Sully, où il entretenait une espèce de garde suisse qui battait aux champs et lui présentait les armes quand il entrait et quand il sortait.
« Il avait, en outre, dit Tallemant des Réaux, quinze ou vingt vieux paons, et sept ou huit vieux reîtres de geulllshommes qui, au son de la cloche, se mettaient en rang pour lui faire honneur quand il allait à la promenade, et qui le suivaient par derrière. »
Ënûn il mourut dans son château de Villebon, trente et un ans après Henri IV.
Louis XIII l'avait fait maréchal en 1634.
La terre de Rosny fut, en 1817 ou 1818, je crois, achetée deux millions par le duc de Berry.
M. de Girardin était en marché pour vendre au prince la terre d'Ermenonville.
— Combien veux- tu me la vendre, la terre d'Ermenonville? lui demanda le prince pendant une chasse à Gompiègne.
— Deux millions, monseigneur.
— Comment! deux millions?
— Sans doute ; n'est-ce point le prix que Votre Altesse a payé Rosny?
— Et l'ombre de Sully, la comptes-tu pour rien? répondit le prince.
M. de Girardin eût pu répondre ; « Altesse, nous avons
celle de Jean-Jacques Rousseau, qui vaut bien l'ombre d'un ministre. »
Revenons à Henri IV.
Nous rayons laissé disputant avec mademoiselle d'Ëntragues, au moment où celle^'Ci avait appris son mariage avec Marie de Médicis.
Elle était d'autant plus furieuse que la promesse, on se le rappelle, portait que Henri l'épouserait si, dans l'espace d'un an, elle mettait au monde un enfant mâle.
Or, mademoiselle d'Entragues était enceinte.
La question n'était donc plus que de savoir si l'enfant serait mâle ou femelle.
La cour, était à Moulins, et mademoiseUe d'Entragues à Paris.
Elle faisait tout au monde pour que le roi vint à Paris et assistât à ses couches.
Mais la Providence avait décidé que Henri ne serait point mis dans ce nouvel embarras.
11 se fit un grand orage, le tonnerre tomba dans la chambre où mademoiselle d'Ëntnigues était couchée, passa sous le lit, et, sans lui faire aucun mal, lui causa une telle frayeur, qu'elle accoucha d'un enfant mort.
Le roi accourut à cette nouvelle, et prit grand soin de la malade. Mademoiselle d'Entragues commença par lui faire des reproches sur ses trahisons et ses parjures; mais, voyant qu'une trop longue obstination dé sa part pouvait lasser son
royal amant, et qu'il n'y avait plus d'espérance de le faire revenir à elle, comme époux du moins, elle finit par accepter, en manière de dédommagement, le titre de marquise de Verneuil. Puis, passant de l'extrême hauteur à une extrême soumission, elle demanda tout au moins de conserver le titre de maîtresse, ne pouvant obtenir celui de femme.
Ce qui avait surtout déterminé le roi à consentir à son mariage si bien escamoté par Sully, c'étaient les soupçons qu'il avait sur Beilegarde. Bellegarde, qui avait été, assurait-on, l'amant de cœur de la duchesse de Beaufort, n'était point maltraité, disait-on toujours, de mademoiselle d'Entragues.
Deux mots de ce rival, que Henri IV trouvait toujours sur son chemin ou plutôt sur le chemin do la chambre à coucher de ses maîtresses.
Rocher de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France, avait, à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-àdire en 1599, trente-six ans à peine.
Racan disait qu'on avait cru de M. de Bellegarde trois choses qui n'étaient point :
La première, qu'il était brave ;
La seconde, qu'il était galant ;
La troisième, qu'il était libéral.
11 était fort beau, et on l'accusait, à cette époque où la beauté était à la cour un grand moyen de faire sa fortune, d'avoir usé de ce moyen-là. Il avait été le favori de Henri III, et l'on avait, à cette époque, tenu de fort méchants propos sur lui.
— Voyez, disait-on à un courtisan malheureux, comme M. de Bellgarde , avance, tandis que vous ne pouvez rien obtenir, vous!
— Morbleu ! répondit celui-ci, ce n'est pas un grand mi-
racle qu'il avance , on le pousse assez par derrière pour cela.
Il avait la voix très-belle et chantait bien, était fort propre d'habits et fort élégant de langage. Mais, malgré cette élégance et cette propreté, comme il prenait beaucoup de tabac, « dès trente-cinq ans, dit Tallemanl des Réaux, il avait la roupie au nez. »
Avec le temps, cette incommodité augmenta.
Louis XIII, qui fit Saint-Simon duc parce qu'il ne bavait pas dans son cor, délestait fort cette roupie de Bellegarde, et cependant il n'osait rien lui en dire, lui portant respect comme à un ami du feu roi son père.
— Maréchal, dit-il un jour à Bassompierre, chargez-vous donc de faire savoir à Bellegarde que sa roupie me gêne.
— Ma foi, sire, dit Bassompierre, je prierai Votre Majesté de faire, s'il lui plaît, à quelque autre que moi l'honneur de le charger de cette commission.
— Alors, trouvez-moi un moyen d'arriver à mon but.
— Ah! quanta cela, c'est bien facile, dit Bassompierre. La première fois que M. de Bellegarde sera à votre lever ou à votre coucher, vous n'avez qu'à ordonner, en riant, à tout le monde de se moucher.
Le roi ne manqua pas de suivre ce conseil. Mais Bellegarde, se doutant de qui lui venait cette botte secrète :
— Sire, dit-il, il est vrai que j'ai cette incommodité que vous me reprochez; mais vous la pouvez bien souffrir puisque vous souffrez bien les pieds de M. de Bassompierre.
Le mot faillit amener une rencontre entre Bassompierre et
Bellegarde. Mais le roi s'entremit, et le duel n'eut pas lieu.
Quanta ce reproche qu'on lui faisait de ne point être brave.
c'était bien à tort ; et, sur ce point, le duc d'Angoulôme, bâtard de France, ce fils de Charles IX et de Marie Touchet duquel nous aurons à nous occuper tout à l'heure, lui rend pleine justice dans ses Mémoires :
« Parmi ceux qui donnèrent, au siège d'Arqués, le plus de marques de leur valeur, dit-il, il faut nommer M. de Bellegarde, grand écuyer, duquel le courage était accompagné d'une telle modestie, et l'humeur d'une si affable conversation, qu'il n'y en avait point qui, parmi les combats, fit paraître plus d'assurance, ni dans la cour plus de gentillesse. Il vit un cavalier tout plein de plumes, qui demanda à faire un coup de pistolet pour l'amour des dames, et, comme il en était le plus chéri, il crut que c'était à lui que s'adressait le cartel, de sorte que, sans attendre, il part de la main sur un genêt nommé Fregouze, et attaqua avec autant d'adresse que de hardiesse ce cavalier, lequel, tirant M. de Bellegarde d'un peu loin, le manqua. Mais lui, le serrant de près, lui rompit le bras gauche, si bien que, tournant le dos, le cavalier chercha son salut en faisant retraite dans le premier escadron qu'il trouva des siens. »
Il ne pouvait pas se déshabituer de faire sa cour aux maltresses ou aux femmes des rois. Après avoir été l'amant de la duchesse de Beaufort et de mademoiselle d'Entragues, après avoir passé pour être celui de Marie de Médicis, il faisait sa cour à Anne d'Autriche, quoi qu'il eût déjà cinquante ou cinquante-cinq ans.
Un de ses tics était de dire h tout propos : « Ah ! je suis morti »
— Que feriez- vous à un homme qui vous parlerait d'amour? demandait-il à l'épouse de Louis XIII.
— Je le tuerais, répondit la sévère princesse.
— Ah ! je suis mort 1 s'écria Bellegarde.
Et il se laissa aller à la renverse, comme s'il était mort en effet.
Or, comme nous l'avons dit, des bruits avaient couru, qui étaient revenus à Henri IV, sur l'intimité de ce gentilhomme avec mademoiselle d'Entragues.
Mademoiselle d'Entragues, à qui ces bruits faisaient perdre une couronne qu'elle croyait déjà tenir, les attribua à l'indiscrète fatuité de Bellegarde.
Alors, elle s'adressa à Claude de Lorraine, qu'on appelait alors le prince de Joinville, et qui passait pour n'être pas trop mal non plus avec elle, pour qu'il la débarrassât do de M. de Bellegarde.
Le prince, qui voyait en lui un rival, ne demanda pas mieux. Il attendit le duc devant la maison de Zamet, près de l'Arsenal, où couchait le roi, et l'attaqua. Surpris à Timproviste, Bellegarde fut blessé ; mais ses gens accoururent à son secours et poursuivirent le prince, lequel eût été tué s'il n'eût été secouru lui-môme par le marquis de Bambouillet, qui était de la maison d'Angennes, et qui, dans cette estocade, fut dangereusement blessé.
Le roi apprit la chose et entra dans une grande colère contre le prince de Joinville, qu'il soupçonnait n'être point haï de la belle Henriette d'Entragues, et il ne faHut pas moins que les prières de sa mère et de mademoiselle de Guise pour tout apaiser.
Mais enfin la grande affaire qui était sur le tapis écarta toutes ces tracasseries.
Quelle était cette grande affaire ?
C'était la guerre avec Charles-Emmanuel , duc de Savoie.
Le duc de Savoie, pendant la Ligue, et quand chacun mordait dans la France à belles dents, le duc de Savoie avait mordu cTe son côté. Seulement, lui, il avait enlevé le morceau.
Ce morceau, c'était Saluées, cette porte de Tltalie dont Henri III, mais non Henri IV, pouvait laisser la clef aux mains de la Savoie.
En 1599, c'est-à-dire quelque temps après la mort de Gabrielle, il prit une fantaisie au duc de Savoie, c'était de venir à Fontainebleau.
Son arrivée y produisit sensation : il était fait comme son duché, — bossu et ventru.
Avec cela, le cœur plein de fiel et la tête pleine de malice; tout maussade encore d'un tour que venait de lui faire son beau-père, Philippe H, mort enragé, l'année précédente, d'avoir été obligé de signer la paix avec Henri IV.
Quel était le tour que Philippe II lui avait fait ?
Il avait légué à la femme du duc de Savoie un magnifique crucifix ; tandis qu'il léguait, à son autre fîUe, les Pays-Bas, ce qu'il en restait du moins, les neuf provinces du Sud.
Le bossu était venu pour voir la France, mais il n'avait pas dit sous quel point de vue il comptait la regarder.
Nous verrons la chose à propos de Biron.
Il endormit le roi, qui, du reste, horriblement fatigué, à cette époque, ne demandait pas mieux que de dormir, lui promit Saluées ou la Bresse; puis, une fois sorti de France, après avoir fait, comme nous le verrons plus tard, de Biron un traître, il avait déclaré qu'il ne rendrait ni Saluées ni la Bresse.
C'était la guerre.
Mais la France était ruinée et Henri IV n avait pas le sou. Si le roi épousait Marie de Médicis, la dot de la princesse faisait les frais de la guerre. ♦
Mais la promesse de mariage d'Henriette d'Entragues ? — Ah ! le bon billet qu'a la Châtre !
Seulement, Henri IV se Tendait cher. Il voulait une dot de quinze cent mille écus.
C'était impossible, si riche que fût Ferdinand. Après avoir bien marchandé, bien débattu, Henri IV céda à six cent mille.
11 fallait que les marchands florentins crussent faire une bonne spéculation pour se dessaisir d'une pareille somme.
Encore voulait-il la dot tout de suite, tant il était pressé; le mariage viendrait après.
Henri IV, avec son régiment de maîtresses, avait moins besoin de la femme que de l'argent.
Ah ! si l'on eût voulu .se contenter là-bas, comme l'avait fait Henriette d'Entragues, d*une promesse de mariage I ' U n'y eut pas moyen : le grand-duc répondit que l'on n'aurait l'argent qu'avec la femme.
Sully fît alors des miracles. Avant la mort de GabrieUe, il était surintendant des fînances; depuis sa mort, grand maître de l'artillerie.
L'artillerie avait été fondée, en réalité, par Louis XI. Jean Bureau l'avait inventée. — Peut-être nous chicanerait-on sur le mot appliquée, —A Marignan, François I®'' s'en était servi avec succès.
A Arques, Hfâuri IV lui avait mis des ailes.
C'est d'Arqués que date l'artillerie volante.
Pour faire marcher son artillerie, Sully arrêta les payements et poussa tout l'argent de la France vers la guerre.
HENRI IV Ht
Le 19 octobre 1599, Henri IV apprit, à Chambéry, que son mariage avait été célébré à Florence.
Le môme jour, ayant près de lui Henriette d'Entragues, encore toute désespérée de ce coup de tonnerre, — qui tuait à la fois et son enfant et Tespérance d'être reine de France, — ne pouvant résister au torrent de larmes que lui arrachait la nouvelle de ce mariage célébrera Florence, elle fit tant que Henri lui donna, pour la consoler, une lettre de créance pour uû agent spécial^ qu'il l'autorisait à envoyer à Rome, dans le but d'invalider le mariage toscan.
La raison donnée, par Henri IV lui-même, était qu'étant engagé avec Henriette d'Entragues, ses ministres n'avaient pu rengager avec Marie de Médicis.
Ce messager fut un capucin nommé le père Hilaire. — On faillit le pendre à Rome. — C'était peut-être ce que désirait Henri IV.
Henri IV, qui ne pouvait pas se passer d'avoir de l'esprit en toute chose, s'était douté qu'il existait quelque compromis tacite entre le bossu et Biron.
Il y avait, en conséquence, envoyé Biron contre le bossu.
Mais il avait passé en Bresse pour ne pas perdre de vue son général.
Occupons-nous un peu de Charles de Gontaud, duc de Biron.
Biron avait un an de plus que Bellegarde, était de moyenne taille, avait le visage d'un brun très-marqué, avait les yeux
enfoncés et le regard sinistre. Au reste, brave jusqu'à la témérité.
Après son exécution, le bourreau compta vingt-sept blessures sur son corps.
Biron semblait être né sur un champ de bataille, tant, si jeune qu'il fût, il paraissait apte à la guerre. Au siège de Rouen, où il était ayant à peine quatorze ans, il dit à son père, à la vue d'un gros d'assiégés qui allaient en fourrage :
— Mon père, donnez-moi cinquante hommes seulement et je me charge de faire toute cette masse d'ennemis, car, de la façon dont ils se sont engagés ils ne pourront pas se défendre.
— Je le vois aussi bien que toi, lui répondit son père ; mais cela pourrait faire finir la guerre, et à quoi serionsnous bons s'il n'y avait pas de guerre?
11 avait fait ses premières campagnes dans l'armée de la Ligue, et nous avons vu la reine Marguerite fort irritée de l'inconvenance qu'il avait commise de lui envoyer un boulet à quatre pieds au-dessous d'elle.
A la mort de Henri lU, il se rallia à Henri IV, fut admirable de courage à Arques, à Ivry et au siège de Paris et de Rouen, au combat d'Aumale et à celui de Fontaine-Française, où Henri IV lui sauva la vie.
Aussi, à quatorze ans, était-il colonel des Suisses , et, à vingt, maréchal de camp; à vingt-cinq, lieutenant général, en 1592. Après la mort de son père, le roi lui donna le titre d'amiral de France, qu'il lui retira en 1594 pour lui donner celui de maréchal de France. Enfin, en 1595, Henri l'avait nommé gouverneur de la Bourgogne.
Par malheur, Biron, tête sans cervelle, était aussi orgueilleux que brave ; malgré toutes ces récompenses, il se plai-
gnait sans cesse, disant que tous ces jean-... de princes n'ét aientbons qu'à noyer, et que, sans lui, Henri IV n'aurait qu'une couronne d'épines ; avide de louanges encore plus que de faveurs et d'argent, il se trouvait que le roi ne louait jamais que lui-même et ne lui avait jamais dit une bonne parole sur son courage.
Sans doute avait-il oublié cette phrase de la lettre qu'il remit à la reine Elisabeth de la part de Henri IV :
Je vous envoie le plus tranchant instrument de mes victoires.
Avec cela Biron était savant, plus savant qu'il ne convenait à cette époque à un homme de guerre. Aussi était-il presque aussi honteux de sa science qu'orgueilleux de sa bravoure.
Un jour, Henri IV était à Fresnes; le roi demandait l'explication d'un vers grec qui était dans la galerie. Ceux à qui il le demandait étaient des maîtres des requêtes qui, ne sachant pas le grec, faisaient semblant de ne pas entendre.
Or, le maréchal, qui passait, avait entendu la question du roi.
— Sire, dit-il, voilà ce que veut dire ce vers.
11 le dit et se sauva, tout contrit qu'il était d'en savoir plus que des gens de robe.
S'il aimait l'argent, c'était pour le dépenser, et il était fort magnifique et fort humain. Son intendant Sarran le pressait depuis longtemps de réformer son train, et, un jour, il lui apporta la liste de ceux de ses domestiques qui lui étaient inutiles. Le maréchal prit 'la liste, et, après l'avoir examinée :
— Voilà donc, dit-il, ceux dont vous prétendez que je puis me passer; mais... il faut savoir si eux peuvent se passer de moi.
i4'4 LES GRANDS HOMMES
15t, malgré les instances de Sarran, il n'eu chassa aucun.
Or, Biron, malgré tout ce qu'il devait à Henri IV, avait fait un pacte avec Charles-Emmanuel et le roi d'Espagne.
Voici la conspiration en deux lignes :
Henri n'avait pas d'enfant légitime. A la mort de Henri, le roi d'Espagne devenait roi de France. Le duc de Savoie prenait la Provence et le Dauphiné. Biron épousait une de ses filles, et recevait la principauté d'une province de France.
Un gentilhomme attaché à Biron, et que celui-ci avait mécontenté dans un mouvement d'orgueil , révéla tout à Henri IV.
Henri IV se contenta d'ôter son commandement à Biron, et d'envoyer ambassadeur en Angleterre le plus tranchant instrument de ses victoires.
Puis, se mettant lui-même à la tête de ses troupes, il battit à plate couture le duc de Savoie. Pendant ce temps, Mario de Médicis abordait en France. Le 13 octobre 1799, eUe fit ses adieux à sa famille.
Le dernier mot du grand-duc à sa nièce fut :
— Soyez enceinte.
H se rappelait la longue stérilité de Catherine de Médicis, et le danger où cette stérilité l'avait mise d'être répudiée.
Cet oncle prudent, le grand-duc, avait tout fait pour que sa recommandation s'accomplit.
La fiancée partait avec une armée de cavaliers servants.
Parmi ces cavaliers servants, ces sigisbés, comme on les appelait alors, trois étaient au premier rang.
Le premier était le cousin de la fiancée, Virginio Orsini, duc de Bracciano ;
Le second, Paolo Orsini ;
Le troisième Goncino Concini.
Les mauvais plaisants, il y en a partout , même dans le cortège des fiancées, disaient que c'étaient — le passé, —• le présent — et l'avenir.
• Virginio Orsini était le passé.
Paolo Orsini était le présent,
Concino Goncini était Vavenir,
Marie de Médicis venait avec trois ilottes, une de Toscane, une du pape, une de Malte, en tout dix-sept galères.
Ces dix-sept galères étaient montées par six à sept mille Italiens,
Gela ressemblait à une invasion.
Le 17 octobre, on s'embarqua à Livourne.
Le 3 novembre seulement, on arriva à Marseille.
On avait mis dix-sept jours à faire la route.
Malherbe en donna la raison. Selon lui, Neptune, amoureux de la future reine de France, l'aurait retardée de dix jours.
Dix jours ne pouvant se distraire Du plaisir do la regarder, Il a, par un effort contraire, Essayé de la retarder.
C'est ce bâtiment paresseux, retardé par l'amour de Neptune, qu'entourent les néréides dans le beau tableau de Rubens.
La chronique scandaleus du temps prétendit autre chose.
Elle prétendit que l'on n avait marché doucement qu'afin que la prudente Marie pût s'assurer, avant d'aborder en France, qu'elle ne serait point répudiée pour cause de stérilité.
Au reste, rien de plus magaifiq^ue que la galère sur laquelle Marie de Médicis toucha la terre de France ; elle avait
soixante et dix pas de loug, avec vingt-sept rameurs de chaque côté; tout l'intérieur était doré; la poupe était une marqueterie de canne d'Inde, de grenadier, d'ébène, de nacre, d'ivoire et de lapis ; elle était garnie de vingt grands cercles de fer s'entre-croisant, enrichis de topazes, d'émeraudes et d'autres pierreries, avec un grand nombre de perles. Le» Médicis ont toujours eu le luxe absurde des pierres non montées. Au dedans, vis-à-vis du fauteuil de la reine, étaient les armes de France, dont les fleurs de lis étaient faites en diamants ; à côté étaient les armes des Médicis, formées de cinq gros rubis et d'un saphir, les rubis représentant les tourteaux de gueules, et le saphir le tourteau d'azur introduit par Louis XI dans le blason des ducs florentins , qui, à cette époque, n'étaient encore que de riches marchands. Les rideaux des fenêtres étaient de drap d'or k franges, et les tapisseries des murailles d'étoffe pareille.
En abordant, la future reine fut reçue par le connétable de France. Quatre consuls de Marseille lui présentèrent les clefs de la ville, et elle fut conduite au palais sous un dais de drap d'argent.
Elle était vêtue à l'italienne, d'une robe de drap d'or à fond bleu, coiffée très-simplement, sans poudi'c, et la gorge complètement couverte.
A Avignon, elle fut regue par Suarôs, assesseur d'Avignon, qui la hai-angua un genou en terre, tandis que les trois plus belles filles de la ville, habillées en Grâces, lui offraient les clefs des portes.
L'archevêque la reçut dans l'église^ où il la bénit, elle et sa postérité.
Savait-il déjà à quoi s*eû tenir sur cette postérité qu'il bénissait î
Le consulat de la ville la logea au graud palais, et lui donna cent cinquante médailles d'or où étaient son portrait et celui du roi, et au revers la ville d'Avignon.
Enfin, le samedi 2 décembre, elle arriva à Lyon et entra dans la ville aux flambeaux par la porte Dauphine, au-dessus de laquelle on lisait cette inscription :
Pour une princesse si belle, Je pourrais paraître autrement ; Mais j'ai gardé mon ornement Pour le dauphin qui naîtra d'elle.
La reine attendit le roi huit jours. Le roi, qui était parti en poste de Savoie, avait été retardé par les mauvais chemins et par Henriette d'Bntragues.
Les deux époux n'avaient rien à s'envier. Si l'une venait avec ses amants, l'autre venait avec sa maîtresse.
Le roi aiTiva sur les onze heures du soir ; mais il fut obligé d'attendre très-longtemps, au bout du pont de Lyon, qu'on vînt lui ouvrir la barrière : il n'avait pas voulu donner avis de son arrivée.
Marie de Médicis soupait après un bal qui lui avait été donné.
Henri, pour la voir, se mêla à la foule, et la trouva médiocrement belle. Le portrait qu'il avait d'elle datait de dix ans. — Elle, grande, grosse, ronde, avait l'air triste et dur;» en outre, elle ne savait pas le français, — langue d'hérétique, disait-elle.
Le roi ne s'en fit pas moins connaître avec sa galanterie ordinaire, lui disant gaiement :
— Me voilà, madame. Je suis venu à cheval et sans apporter de lit ; ce qui fait que, vu le grand froid qui souffle, je vous prierai de me donner la moitié du vôtre.
i48 LES GRANDS HOMMES
Marie lit une profonde révérence, voulut s'agenouiller pour baiser la main du roi ; mais Henri ne le souffrit point : il la releva et l'embrassa au visage^ avec cette charmante politesse dont il savait si bien accompagner ses compliments.
Puis, après un récit abrégé des retards qu'avait subis son voyage, quelques mots du succès de ses armes contre le duc de Savoie, il se retira à son tour pour souper ; mais, un quart d'iieure après, il rentrait dans la chambre de la princesse.
Disons en passant qu'à quelque heure que l'on y vînt, cette chambre était gardée par- une espèce de guenon, petite de taille, noire de peau, avec des yeux de braise, comme ceux que donne Dante à son Garon.
C'était la sœur de lait de la reine, lille d'un charpentier, qui se faisait appeler d'un nom noble, Éléonora Galigaï.
C'était elle qui tenait le fil à l'aide duquel se mouvait la pesante et sotte poupée qui arrivait de Florence.
Les cavaliers servants avaient fort déplu à Henri IV.
La sœur de lait lui déplut peut-être encore davantage. Elle semblait être là pour garder, contre le seul qui eût le droit d'y entrer, la porte de la chambre à coucher de sa maîtresse.
Henri IV entra, quoiqu'il n'y fût pas entraîné. La même nuit, dit l'histoire, le mariage fut consommé,
La cour resta à Lyon pour en finir avec les affaires de Savoie et conclure la paix ; tout fut'terminé en six semaines. La reine, enceinte du dauphin Louis XII I, arriva à Paris au mois de mars 1601, descendit chez M. de Gondi, son premier gentilhomme d'honneur, fit quelque séjour dans cette fatale maison de Zamet où la pauvre Gabrielle avait été frappée de mort, et quitta enfin cette maison, qui a été depuis l'hôtel Lesdiguières, près la Bastille, pour prendre son appartement au Louvre.
Du Louvre, et au commencement du printemps, le roi emmena sa femme à Saint-Germain , où il faisait bâtir le château neuf; puis il alla faire son jubilé à Orléans, et, du même coup, posa la première pierre de Téglise Sainte-Croix.
La reine, à son arrivée, avait reçu assez froidement, cela se comprend, la marquise de Verneuil, qui lui avait été présentée par ordre du roi, et sous le chaperon de la vieille duchesse de Nemours.
Mais une femme se chargea d'accommoder la femme et la maîtresse. C'était Éléonora Galigaï, à qui la reine voulait donner le titre de dame d*atours, et à laquelle^ malgré les instances de la reine, le roi refusait ce titre.
Éléonora, voyant qu'elle ne pouvait rien gagner de ce côté, alla trouver la marquise de Verneuil , et lui promit , si elle voulait bien s'employer pour elle et lui faire obtenir cette place de dame d'atours, objet de son ambition, de la mettre, de son côté, en aussi grand crédit qn'ellè voudrait près de la reine.
Le traité se fît à ces conditions, et fut exécuté de bonne foi de part et d'autre.
Éléonora fut nommée dame d'atours, et la marquise de Verneuil'fut mieux reçue de la reine.
Henri IV profita de ce sourire de Marie de Médicis à madame de Verneuil pour loger celle-ci au Louvre.
Au reste, la reine et la maîtresse étaient enceintes toutes deux.
Cette coïncidence ramena quelque jalousie dans l'esprit de Marie de Médicis , mais madame de Verneuil lui rendit de nouveaux services.
Éléonora désirait épouser Concini, qui fut depuis le maréchal d'Ancre. Le roi n'y voulait pas consentir, détestant ces deux Italiens.
La duchesse de Verneuil s'entremit, et le mariage fut fait, à la grande satisfaction de Marie de Médicis.
Le 27 septembre 1601, la reiue accoucha du dauphin Louis Xni. Il était né au bout de neuf mois et dix jours, dans la dixième lune.
Etienne Bernard, lieutenant général au bailliage de Chàlons, fit sur cette naissance le distique suivant, qui comprend l'an, le jour de la semaine, le signe du zodiaque, le mois et l'heure de la naissance de Louis XIII :
LVcE JoVIs PRIMA, qVa soL sVB LanCe refVLget NATA saLVs regxo EST JVstitIae qVe CapVt.
Les lettres numérales du distique donnent Tannée 1601.
Le premier vers apprend que le dauphin naquit le jeudi du nigis de septembre ;
Le second, que ce fut sous le signe de la Balance qu'il na* quit; circonstance, ajoute naïvement Thistorien, qui lui fit donner le surnom de Juste,
L'enfant n'avait du visage aucun trait do soa père,"et dans le caractère, par la suite, aucune ressemblance.
Rien du côté des Bourbons, rien du côté deg Valois. ^
Rien surtout du côté de la France.
Quant à la marquise de Yemeuil, elle accoucha sans bruit, et vers la fin d'octobre , d'un garçon qui reçut au baptême les noms de Gaston-Henri, et fut d'abord évêque de Metz, puis duc de Verneuil.
11 y eut do grandes fêtes pour ces relevailles; un ballet (nous ne savons pas si c'est celui pour lequel Sully fut con* suite) en fut la pièce capitale. La reine, pour l'ex'écution de ce ballet, choisit les quinze plus jolies femmes de sa cour; la marquise de Verneuil fut de ce nombre. L'évoque Berthault
fit un poëme sur ce ballet, où il apprenait au spectateur cfue la reine et les quinze clames représentaient leg seize vertus. Apollon, sa lyre à la main et suivi des neuf Muses, en fit l'entrée, et des vers furent chantés, dont voici le refrain ;
Il faut que tout vous rende hommage, Grand roi, miracle de notre âge !
Huit filles de la reine dansèrent à la seconde entrée du ballet ; à la troisième parut la reine elle-même et sa suite, divisée en quatre quadrilles.
Les diamants et les pierreries dont étaient chargées les danies composant le quadrille jetaient un si prodigieux éclat, qu'on n'avait jamais rien vu de pareil.
Le roi lui-môme, tout ébloui de ce spectacle, se tournant vers le nonce du pape :
— Monseigneur, demandait-il, avez-vous jam lis vu plus bel escadron ?
— BeUissimo^ répondit-il, e pericolosissiino ! (Splendide et fort dangereux !)
. Par malheur, cette bonne harmonie , qui régnait entre le roi, la femme et la maîtresse, ne dura pas longtemps.
Madame de Villars, la sœur de Gabrielle, qui, du vivant de madame de Beaufort, avait eu quelques regards du roi, no voyait dans la marquise de Verneuil qu'une rivale dont elle songeait incessamment à se venger.
Elle se concerta avec la roine,^ qui , sous l'apparence de l'amitié, nourrissait pour la marquise une antipathie florentine.
La reine ne demandait pas mieux que d'entrer dans cette vengeance.
Gomment se vengerait-on ?
Voici le moyen qu'on en eut.
JoiQville, nous Tavons dit, avait été bien traité de la marquise ; il avait d'elle nombre de lettres qui dénonçaient leur intimité ; mais, de peur de se perdre à la cour, il s'était brouillé avec elle et lié avec madame de Yillars.
Madame de Villars fit si bicu, qu'elle tira de lui les lettres de la marquise de Verneuil. La reine y était fort maltraitée, sous le nom de la grosse banquiers Le roi n'y était pas ménagé non plus ; toutes les douceurs étaient pour le prince.
On porta les lettres à la reine.
Son premier cri fut :
— Il faut que le roi les voie ?
Madame de Villars ne demandait pas mieux ; on décida donc que le roi les verrait.
Cette décision fut prise en dehors d'Éléonora Galigaï, qui, trop prudente pour permettre une si hasardeuse entreprise, s'y fût opposée.
Madame de Villars demanda au roi une conversation particulière.
Le roi accorda l'entretien demandé.
Madame de Villars commença par des protestations d'un respect et d'un dévouement qui étaient cause, dit-elle, qu'elle ne pouvait dissimuler au roi l'outrage qui lui était fait, et qu'elle se serait regardée elle-même comme criminelle vSi elle eût pu voir trahir dans le plus grand des rois, le meilleur des maîtres et le plus honnête homme qui fût au monde.
Sur quoi, madame de Villars glissa au roi son petit paquet de lettres.
Henri IV les lut et entra dans une ragp de jalousie.
Il remercia madame de Villars, et, dans son impatience de se venger, rompit l'entretien. Puis, madame de Villars
HENRI ÏV 153
sortie, il appela le comte du Lude, son confident, et le chargea d'aller trouver la marquise de sa part, et de lui dire qu'elle était une perfide, la plus méchante de toutes les femmes, un monstre enfin, et qu'il protestait de ne la revoir jamais.
La marquise, le sourire sur les lèvres, laissa le messager s'acquitter de sa difficile mission.
Puis :
— Dites au roi, répondit-elle avec respect, que, bien assurée de n'avoir jamais fait rien qui puisse offenser Sa Majesté, je ne puis deviner pourquoi il me traite avec si peu de ménagements. On lui a donné de fausses impressions, je n'en saurais douter : la vérité me vengera.
Mais, le messager parti, comme elle était loin d'être sans reproche, elle se retira toute troublée dans son cabinet.
On envoya chercher le prince de Joiuville, mademoiselle de Guise et le duc de Bellegarde.
Le prince de Joinville avoua avoir remis les lettres à madame de Villars.
Dès lors, on sut d'où partait le coup.
Il ne s'agissait pas déparer le coup : il était porté; mais il s'agissait de l'atténuer.
On tint conseil.
Tout fut rejeté sur la méchanceté d'un secrétaire du duc de Guise, fort habile à contrefaire toute sorte d'écritures:
Le piège était grossier ; mais on savait une chose : c'est que Henri IV ne demandait pas mieux que d*ôtre trompé.
Ce point arrêté, le secrétaire prévenu, muni d'une bonne promesse de rente, ne devait nier que tout juste ce qu'il fallait pour être convaincu. La marquise écrivit à Henri IV, lui demandant la permission de se justifier.
Une lieure après, le roi était chez elle.
Le résultat de la justification fut un don de six mille livres et le châtiment du coupable.
Madame de Yillars fut exilée et brouillée naturellement avec i\l. de Joinville.
M. de Joinville fut envoyé faire la guerre en Hongrie. Le secrétaire fut mis en prison.
Maintenant, les faux semblants d'amitié de la reine pour la marquise avaient disparu; la haine était à jour; il n'y avait plus que deux rivales en face l'une de l'autre.
De son côté, le roi n'avait été dupe que tout juste, la marquise n'était pas innocente à ses yeux. Par malheur, tout ingrate, toute perfide, tout infidèle^qu'elle était, il la trouvait chaque jour plus charmante que la veille.
Ce fut alors que, pour se donner des armes contre elle, il devint amoureux de madame de Sourdis, plus tard comtesse d'Estanges; de mademoiselle de Beuil, qui épousa depuis M. de Chauvallon, et qui est connue sous le nom de comtesse do Moret ; qu'il renoua avec mademoiselle de Guise, et qu'il essaya, mais inutilement, de se faire aimer de la duchesse *e Montpensier et de la duchesse de Nevers.
Cela donna à songer à madame de Vemeuil ; elle comprit qu'un capricieux hasard de caractère et de tempérament suffisait pour qu'une rivale pût lui enlever le roi. Elle rêva alors cette étrange conspiration qui, si étrange qu'elle fût, prit cependant une certaine consistance.
C'était, grâce à la promesse de mariage du roi, de faire' déclarer nul son mariage avec Marie de Médicis, et de se faire reconnaître, elle, comme femme légitime, et ses enfants comme les vrais héritiers de la couronne.
Était-ce aussi insensé que cela le paraît au premier abord?
Non, quand on pense à la lettre écrite h Rome par Henri IV, le jour même où on le mnriait à Florence.
Le comte d'Auvergne, fils de Charles IX et de Marie Touchet, frère par conséquent de la marquise de Yeriieuil, et le roi Philippe III d'Espagne» jugèrent la chose possible et entrèrent dans le complot.
Le comte d'Entragues,'pèro de la marquise, vieux gentil- . homme de soixante-treize ans, et deux Anglais, nommés, Tun Fortan et Tautre Morgan, entrèrent aussi dans la conspiration.
Disons quelques mots du comte d'Auvergne, qu'on appela plus tard M. d'Angoulème.
« Si M. d'Augoulêrae eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui avait donnée, c'eût été, dit Tallemant des Réaux, un des plus grands hommes de son siècle. Il était bien fait, brave, spirituel, avait de l'acquis, savait la guerre ;„. mais il n'avait fait toute sa vie que griveller pour dépenser et non pour thésauriser. »
Griveller est un vieux mot français qui frise poliment le mot voler.
En outre, il avait un atelier de fausse monnaie, non pas qu'il en fît lui-môme, il était trop grand seigneur pour cela, mais il laissait faire.
— Combien gagnez-vous par an à la fausse monnaie ? lui demanda un jour Henri IV.
— Ma foi, je ne saurais vous répondre précisément, sire, dit-il ; ce qu'il y a de vrai, c'est que je loue une chambre h Merlin, dans mon château de Grosbois, et qu'il me donne quatre mille écus de cette chambre.
C'était bien loué, comme on voit.
Par malheur, la chose ne dura qu'un an ou deux, Henri IV
donna l'ordre d'arrêter Merlin ; mais le comte d'Auvergne fut prévenu et le fit évader.
Un jour, il demandait à M. de Ghevreuse :
•— Combien donnez-vous donc par an à vos secrétaires î
— Gentécus.
— Ge n'est guère, répondit-il ; moi, j'en donne deux cents aux miens... Il est vrai que je ne les paye pas.
Quand ses gens lui réclamaient leurs gages, il haussait les épaules.
— Mais, disait-il, c'est à vous de vous les payer. Quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulérae, vous êtes en beau lieu, profitez-en si vous voulez. ♦
L'hôtel d'Angoulême, connu depuis sous le nom d'hôtel Lamoignon, était situé rue Pavée^au-Marais.
Le cardinal de Richelieu, en lui donnant un corps d'armée à commander, lui dit :
— Le roi vous donne ce corps d'armée, monsieur, mais 11 entend que vous vous absteniez de...
Et, avec la main, il faisait la patte de chapon rôti. Un autre se serait fâché ; mais lui, en souriant et en haussant les épaules à la fois :
— Monsieur, dit-il, on fera ce que l'on pourra pour contenter Sa Majesté.
A soixante et dix ans, tout courbé, tout estropié de goutte, il épousa une fille de vingt ans, bien faite et agréable, que l'on appelait mademoiselle de Nargonne, et qui lui survécut de soixante-cinq ans.
Il en résulte qu'il y avait encore à la cour de Louis XIV, en 1715, année de la mort du roi, la duchesse d'Angoulême, bru de GharlesIX.
« Aussi, dit Boursault dans ses Mémoires, depuis les pre-
miers âges du monde, où les hommes vivaient si longtemps, n'y a-t-il de bru que madame d'Angoulême qu'on ait vue, dans une pleine santé, cent vingt ans après la mort de son beau-père. »
^ Revenons à la conspiration de la marquise de Verneuil.
Elle fut découverte.
Le comte d'Entragues fut conduit à la Conciergerie du Palais, le comte d'Auvergne à la Bastille, et madame de Verneuil eut sa maison pour prison.
Un instant, on crut à un procès mortel, dans le genre de celui de Biron ; mais cette perspective n'effrayait nullement la marquise.
« La mort, disait-elle alors, n'a rien qui m'effraye ; au contraire, je la désire. Si le roi me faisait mourir, on dirait au moins qu'il a tué sa première femme pour vivre sans remords avec la seconde; j'étais reine avant l'Italienne. Au surplus, je n'ai que trois choses à demander au roi :
» Un pardon pour mon père,
» Une corde pour mon frère, •
» Justice pour moi. »
En véritable chenapan qu'il était, le comte d'Auvergne, une fois pris, avait tout avoué.
11 avait été arrêté à Aigueperse. Nérestang, qui le prit, lui demanda son épée.
— Tiens, dit-il en la donnant, tu ne fais pas une grande prise, elle ne m'a encore servi qu'à la chasse du sanglier.
En allant à Paris pour être jugé, on eût dit qu'il allait au bal ; il est vrai qu'il était encore jeune, ayant trente ans à peine.
Tout le long de la route, il s'amusait à conter ses bonnes fortunes et les aventures les plus drolatiques de sa vie.
La nuit du jour où il fut arrêté, il dormait tout tranquillement, et, le lendemain, quand on le réveilla :
— Ah ! pardieu ! dit-il, vous eussiez bien dû m'arrêter plus tôt ; cela m*eût épargné de grandes inquiétudes.
Aussi, La Ghevallerie, lieutenant de Sully, qui était parmi les gardes, le voyant aussi gai qu'à Fordinaire, sauter, danser comme de coutume, ne put s'empêcher de lui dire :
— Il ne s'agit pas de figures de ballet dans votre affaire, mais de quelque chose de plus sérieux.
La Ghevallerie n'y gagna rien. Le comte mis en prison à la Bastille, il lui vint un message de sa première femme, Charlotte, fille aînée de Henri de Montmorency ; n'ayant pu obtenir du roi de pénétrer jusqu'à son mari, elle lui faisait demander ce qu'il désirait qu'elle fît pour lui.
— Qu'elle ne s'inquiète de rien, répondit^il, et m'envoie régulièrement tous les huit jours du fromage et de la moutarde.
L'arrêt fut rendu le l**^ février 1605. Le comte et M, d'Entragues furent condamnés à mort.
Quant à la marquise, il y eut un plus ample informé à son égard. C'est dans cette affaire que le frère Archange, bâtard de Marguerite, devenu moine et confesseur de madame de Verneuil, joua le rôle de conseiller.
Huit jours après Tarrêt, la peine de mort prononcée contre le comte d'Auvergne fut commuée en celle de prison perpétuelle.
Quant à la marquise, elle eut des lettres de grôce, avec liberté de se retirer dans sa maison de Verneuil.
Son père fut interné — pour nous servir d'un mot moderne-« dans sa maison de Maiesberbes.
Quant au comte d'Auvergne, il resta à la Bastille, où il fit un bail de douze ans.
Trois mois après, le roi vivait aussi familièrement avec madame de Verneuil que s'il ne s'était rien passé.
Seulement, il se cachait de sa femme.
Mais, on le comprend bien, cela ne pouvait durer longtemps sans que la cour en fût instruite. ^
Le roi n'avait qu'un lit avec la reine, et, pour aller à Verneuil, il fallait découcher.
La reine fit suivre son mari et sut où il allait.
Déjà furieuse, un nouvel événement l'aigrit encore.
En 1606, le roi et la reine allant à Saint-Germain en Laye, accompagnés du duc de Montpensier et de la princesse de Conti, faillirent périr par un accident.
Les chevaux du carrosse eurent peur eu passant le bac, et versèrent la voiture dans la rivière.
Peu s'en fallut que la reine ne fût noyée.
Au retour, le roi alla voir la marquise.
— Ah ! dit celle-ci en apprenant l'événement, si j'eusse été là !
— Eh bien, ma mie, demanda Henri IV, si vous eussiez été là, que fût-il arrivé ?
— Que j'eusse été bien inquiète jusqu'au moment où je vous eusse vu sauvé.
— Mais après ?
— Après?
— Oui.
— Eh bien, après, je vous, avoue que, de grand cœur, j'eusse crié : « La reine boit! »
Henri ne put s'empêcher de répéter le mot, et le mot vint à la reine.
Si la liaison de la reine avec Bassompierre eut lieu, c'est à cette époque.
Nous dirons plus tard à quelle époque eut lieu celle de la reine avec Concini.
Au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers Tan 1606, Bassompierre était un beau gentilhomme de vingtsept ans.
Il était né le 12 avril 1579, d'une bonne maison tirant son^ nom d'une terre située entre la France et le Luxembourg. Cette terre avait deux noms : un nom allemand et un nom français. Elle s'appelait Belstein en allemand, et Bassompierre en français.
Il y avait, dans la famille et du côté maternel, une légende étrange.
Un seigneur d'Orgevilliers, marié à une comtesse de Kinspein, en avait eu 'trois filles; lorsqu'un jour, en revenant de la chasse et cherchant quelques Ustensiles dont il avait besoin, dans une chambre située au-dessus de la grande porte de la maison, et qui depuis longtemps n'avait pas été ouverte, il trouva, à son grand étonnement, une très-belle femme couchée dans cette chambre sur un lif de chêne admirablement sculpté.
Le jour de la semaine était un lundi.
La femme était une fée.
Pendant l'espace de quinze années, le comte d'Orgevilliers passait la nuit du lundi au mardi dans cette petite chambre;
en outre, quand il revenait tard de la chasse, ou quand, le lendemain, il devait partir de bonne heure, il y couchait aussi, afin de ne point réveiller la comtesse.
Mais les fréquentes absences* de son mari inquiétèrent celle-ci ; elle s'informa où couchait le comte, on lui montra cette espèce de petite mansarde. Elle voulut connaître les motifs de cette retraite. Elle en fît faire une fausse clef.
Or, un lundi, à minuit, sur la pointe du pied, elle entra* dans la chambre mystérieuse, et trouva son mari couché près de la fée.
Us étaient tous deux endormis.
Alors, elle se contenta d'ôter son couvre-chef, retendit sur le pied du lit et s'en alla sans faire aucun bruil.
Le lendemain, à son réveil, se voyant découverte, la fée déclara qu'elle ne pouvait plus voir le comte, ni là ni ailleurs; et, après avoir versé beaucoup de larmes, elle lui dit que sa destinée l'obligeait à s'éloigner de lui de plus de cent lieues, mais qu'en témoignage de son amour, elle lui laissait, pour la dot de ses trois fîlles, un verre, une bague et une cuiller ; que chacun de ces objets était un talisman qui porterait bonheur à la famille dans laquelle il entrerait , mais que, si quelqu'un dérobait l'un ou l'autre de ces talismans, l'objet, au lieu de lui porter bonheur, lui deviendrait funeste.
Les trois filles épousèrent : l'aînée, un gentilhomme de la maison de Croy ; la seconde, un gentilhomme de la maison de Salm ; la troisième, un gentilhomme de la maison Bassompierre.
Croy eut le gobelet; Salm, la bagne; lîassompierre, la cuiller.
Trois abbayes restaient dépositaires des trois gages, tant
que les enfants étaient mineurs : Nivelle, pour Groy; Remenecourt, pour Salm, et Épinal, pour Bassompierre.
Un jour, la marquise d'Havre, de la maison de Croy, en montrant le gobelet, le laissa tomber, et il se brisa en plur sieurs pièces. Elle les ramassa et les remit dans l'étui, disant :
— Si je ne puis l'avoir entier, je l'aurai du moins par morceaux.
Le lendemain, en rouvrant l'étui, elle retrouva le gobelet aussi entier qu'auparavant.
On se rappelle ce qu'avait dit la fée :
— Quiconque dérobera l'un de ces gages sera maudit.
M. de Pange ne tint compte de cette menace, et déroba la bague au prince de Salm, un soir que le prince s'était endormi à la suite d'une orgie.
M. de Pange avait quarante mille écus de revenu, quatre terres magnifiques. Il était intendant des finances du duc de Lorraine. Eb bien, à partir de ce moment, tout lui tourna mal.
Envoyé comme ambassadeur en Espagne, afin d'obtenir du roi Philippe une de ses filles pour sou maître, il échoua dans sa négociation.
A son retour, il trouva sa femme enceinte d'un jésuite.
Enfin, ses trois filles, mariées et heureuses jusque-fâ, furent toutes trois abandonnées par leurs maris.
Le père du maréchal, c'est-à-dire de notre héros, était grand ligueur. M. de Guise, non-seulementie traitait en compagnon, mais encore ne parlait jamais de lui qu'en l'appelant Vami du cœur. G'était un homme de beaucoup d'esprit, ce qui ne l'empêcha point d'attraper une maladie dans le genre de celle dont venait de mourir François I".
HENIH ÏV 103
— Ah I s'écria sa femme désolée, j'avais tant prié Dieu qu'il vous en gardât I
— Eh bien, dit le père Bassompierre, vos prières ont été exaucées, ma mie... Il m'en a gardé, et de la plus fine, même.
Il était si beau garçon, il avait si granJe mine, qu'on disait qu'il jouait à la cour le lôleque Belaccudl joue dans le Roman de la Rose.
On appelait des Bassompierres tous ceux qui étaient beaux, galants, ou qui excellaier t en élégance.
Une courtisane très-beilj se fit appeler la Bassompierre.
Un garçon qui portait en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnommé Bassompierrey parce que, pendant un voyage de trois jours à Genève, il avait trouvé le lemps do se faire aimer des deux plus jolies filles de Genève, et de leur faire à chacune un enfant. Enfin, iin jour que Bassompierre naviguait lui-même sur la rivière de Loire, et que, dans une intention fort galante, il s'approchait de la cabine où était couchée une belle voyageuse, il entendit le patron du bateau qui criait au timonier :
•— Vire le peautre, Bassompjerre !
Ce qui voulait dire : « Tourne le gouvernail, Bassompierre. »
Bassompierre crut qu'il était découvert, et qu'on rînvitait h tourner le gouvernail d'un autre côté, et se retira tout penaud dans sa chambre.
Le lendemain, il apprit que c'était au garçon qui tenait le gouvernail que s'était adressé le patron du bâtinient.
On l'avait surnommé Bassompierre, parce qu'il était le plus beau batelier de toute la rivière. Et cette réputation de galanterie du maréchal n'était point usurpée : elle était même si réelle, qu'elle s'étendait jusqu'à ses gens.
Un de ses laquais ayant vu la comtesse de la Suze traverser la cour du Louvre,- sans que personne lui portât sa robe, alla prendre la queue, et la porta en disant :
— Il ne sera pas dit qu'un laquais de M. de Bassompierre, voyant une dame dans rembarras, Ty aura laissée.
Le lendemain, la comtesse raconta Tanecdote au maréchal, qui, sur-le-champ, éleva son laquais au rang de valet de chambre.
U était, en outre; fort généreux. Un soir, au Louvre, il jouait avec Henri IV, qui, tout au contraire de lui, était ladre et tricheur.
Tout à coup, le roi parut s'apercevoir qu'il y avait des demi-pistoles avec les pistoles.
•— Eh I eh ! dit-il à Bassompierre, qu'est-ce que cela?
— Parbleu! dit Bassompierre, ce sont des demi-pistoles.
— Et qui les a mises au jeu ?
— Vous, sire.
-Moi?
— Oui, vous.
— Non, c'est toi, Bassompierre.
— C'est moi?
— Oui, je te le jure.
— Bien, dit Bassompierre.
Et, remplaçant les àemi-pistoles par des pistoles, il prit les demi-pistoles, les alla jeter par la fenêtre aux pages et aux laquais qui jouaient dans la cour, et revint tranquillement s'asseoir à sa place.
Tandis qu'il accomplissait cet acte de grand seigneur, Henri IV et Marie de Médicis le suivaient des yeux.
— Eh ! eh ! dit Marie, le roi fait Bassompierre, et Bassompierre fait le roi.
— Oui-da, reprit Henri, vous voudriez bien qu'il le fût, roi !
— Et pourquoi cela?
— Parce que vous auriez un mari plus jeune et plus beau. Sans avoir jamais eu la réputation de tricher, Bassom-
pierre était heureux au jeu. Il gagnait tous les ans cinquante mille écus à M. de Guise. Madame de Guise lui offrit dix mille écus de rente viagère, s'il voulait s'engager à ne plus jouer contre son mari.
Bassompierre réfléchit un instant ; puis, se décidant :
— Ah ! par ma foi, non, dit-il, j'y perdrais trop !
Plusieurs fois, il fut employé par Henri IV comme ambassadeur. Au retour d'une de ces ambassades en Espague, il contait au roi qu'il avait fait son entrée à Madrid sur la plus belle petite mule qui fût au monde.
— Ah ! dit Henri IV, le beau spectacle que cela devait faire, de voir un âne monté sur une mule.
— Tout beau, sire, dit Bassompierre, je représentais Votre Majesté 1
Il était magnifique, comme nous l'avons dit, si bien qu'il prit la capitainerie de Monceaux rien que pour y traiter la cour. Marie de Médicis lui dit un jour :
— Vous mènerez là bien des filles, Bassompierre.
— Je gage, madame, répondit-il, que vous y en mènerez eucorc plus que moi.
— Ah çà ! mais, à vous entendre, Bassompierre, répliqua la reine, toutes les femmes seraient donc des catios ?
— Il y en a peu qui ne le soient pas, reprit Bassompierre, qui ne voulait pas avoir le dernier mot.
— Eh bien, Qiais moi ? dit-elle.
— Ah 1 vous, madame, répliqua Bassompierre en s'inclinant, vous êtes la reine.
166 LES GHANDS HOMMES
Non content d'avoir la capitainerie de Monceaux, il acheta encore Ghaillot. La reine mère, qui s*amusait toujours à chercher noise à Bassompierre, quoique celui-ci lui rendit grandement coup pour coup, le querella encore sur cette nouvelle acquisition.
— Eh! Bassompierre, lui dit-elle, pourquoi donc avezvous acheté cette maison ? C'est une maison de bouteilles.
— Que voulez-vous, madame ! je suis Allemand.
— Mais ce n'est pas ôtre à la campagne, à Ghaillot : c*est être dans un faubourg de Paris.
— Madame, j'aime tant Paris, que je n'en voudmis jamais sortir.
— Mais cela n'est bon qu'à y mener des drôlesses.
— J'y en mènerai, madame, dit Bassompierre en s'incli* nant avec le plus profond respect.
La reine mère était comme Bassompierre, elle aimait fort Paris, mais elle aimait fort aussi Saint-Germain;
— J'aime tant Paris et Saint-Germain, disait-elle un jour, que je voudrais avoir un pied à Paris et un pied à Saint- Germain.
— Et moi, dit Bassompierre en faisaiit le geste de chercher quelque chose au plafond, je voudrais èti^e à Nanterre.
Il était l'amant, peut-être même le mari de la princesse de Gonti.
M^ de Vendôme lui disait un jour :
— Vous allez, dans telles circonstances, ôtre du parti de M. de Guise.
— Pourquoi cela ?
— Parce que vous êtes Tamant de sa sœur.
— Bon! répondit Bassompierre, j'ai été l'amant de toutes vos tantes, et je ne vous en aime pas phispour cela.
H avait aussi été l'amant de mademoiselle d'Eutiagues, sœur de madame de Verneuil, et cela, juste au moment où Henri IV était amoureux de cette sœur de sa maîtresse. G*était le chevalier du guet Testu qui était, dans cette occasion, le messager d'amour de Henri IV.
Une fois que Bassompien-e était chez mademoiselle d'Eniragues, et que Teslu venait pour lui parler, elle fit cacher Bassompierre derrière une tapisserie ; et, comme Teslu lui exprimait la jalousie que ressentait Henri IV contre Bassompierre :
— Bassompierre ! dit mademoiselle d'Entragues, qui tenait une houssine à la main : tenez, je m'en soucie comme de cela.
Et, en même temps, elle frappait de sa houssine àTendroit juste où était Bassompierre.
Un jour, le pore Coton, confesseur du roi, lui reprochait de ne pas avoir plus de pouvoir sur ses passions.
— Ahl père Coton, dit Henri IV, je voudrais bien voir ce que vous feriez si l'on vous mettait dans le môme lit que mademoiselle d'Entragues?
— Je sais ce que je devrais faire, sire, répondit le jésuite ; mais je ne sais pas ce que je ferais.
— Bon ! dit Bassompierre qui entrait, vous feriez le devoir de l'homme et non pas celui du père Coton.
Bassompierre fit si bien son devoir de Bassompierre près de mademoiselle d'Entragues, que celle-ci accoucha d'un fils qu'on appela longtemps l'abbé de Bassompierre, et que l'on appela depuis l'abbé de Xaintes. Elle prétendit alors obliger Bassompierre à l'épouser, comme sa sœur, madame de Verneuil, avait voulu faire pour le roi.
Or, comme on causait de cela chez la reine, le conseiller Bautru, qui fut depuis un des premiers membres de l'Aca
demie française, quoiqu'il n'ait jamais rien écrit, s*amusait par derrière à faire des cornes à Bassompierre.
— Que faites-vous donc là? demanda la reine.
— Oh! ne faites pas attention, madame, répondit Bassompierre, qui Pavait vu dans une glace : c'est Bautru qui montre tout ce qu'il porte.
Le procès eut lieu; mais mademoiseiie d'Entragues Je perdit.
On se rappelle ce fameux ballet où le nonce du pape exprimait son opinion sur Fescadron fémiuin que lui montrait Henri IV, et qu'il appelait très-dangereux (pericolosissimo) \ Bassompierre y dansait un pas.
Au moment où il s'iiabillait, on vint lui annoncer que sa mère était morte.
— Vous vous trompez, répondit-il, elle ne sera morte que quand le ballet sera dansé.
Avec un cœur si commode, qu'il pouvait attendre, pour pleurer sa mère, que son ballet fût dansé; avec un estomac si complaisant, que Bassompierre disait, un mois avant sa mort, ignorer encore où il était, Bassompierre possédait tout ce qu'il lui fallait pour bien vivre et pour bien mourir.
Aussi mourut-il bien, après avoir bien vécu.
Il revenait à Paris, quand, en passant à Provins, il y trépassa, la nuit en dormant, et cela, si doucement, qu'on lu trouva dans la posture où il avait coutume de dormii'^ une main sous le chevet, à l'endroit de sa tête, et les genoux repliés.
Son agonie n'avait pas même eu l'iniluence de lui faire étendre les jambes.
Avant de revenir aux amours de Sa Majesté Henri IV, disons quelques mots du chevalier Goncini. •
Il est au plus haut degré de sa faveur, et la reine est
grosse de M. Gaston d'Orléans, qui donnera tant de lil à retordre, plus tard, à son cher frère Louis Xill.
Concini, nous Pavons vu, a épousé un peu malgré lui Ëléonora Dosi, dite Galigaï ; il a eu, lui, beau, jeune, élégant, quelque peine à devenir le mari de cette naine basanée et quinteuse, qui croit aux sorts et qui porte conslamment un voile contre le mauvais œil.
Il est vrai qu'on lui fit «sentir que, par cette favorite de la reine, il pouvait sans danger et sans inconvénient devenir le favori.
Il le devint. Alors, il s'attacha au solide, mais ce ne fut point assez ; avec le réel de la faveur, il voulut l'éclat du scandale. Il se fît jaloux, jaloux de Virginio Orsini, jaloux de Paolo Orsini, jaloux de Tévôque de Luçon.-
Cette jalousie, il la paya cher. Richelieu, prévenu la veille que Concini devait être assassiné le lendemain, mit la lettre sous son chevet, en disant : La nuit 'porte conseil. Le lendemain, il ne se réveilla qu'à onze heures, c'est-à-dire quand Concini fut assassiné.
Concini, qui était venu en France un peu plus pauvre que Job, avait mis, depuis quatre ans, deux ou trois millions de côté. Ces millions, ce n'était point à coup sûr Henri IV, qui laissait mourir de faim son lévrier Citron, et qui se laissait traiter de ladre vert par d'Aubigné; ces millions, ce n'était pas, disons-nous, Henri IV qui les lui avait octroyés, lui qui par économie avait donné des diamants de Gabrielle à Marie de Médicis. D'un de ces millions, Concini voulut acheter la terre de la Ferlé, une terre princiôre. Le roi se plaignit de cette énormité, non point à la reine, peste ! il n'eûl osé, il la connaissait froidement et obstinément boudeuse, et rien ne lui était antipathique comme les visages re-
170 LES GRANDS HOMm'eS
frogiiés, mais à madame de Sully, qui en paria à lareiae. La reine en dit un mol à son cavalier servant.
Le cavalier servant entra en fureur. Le mari se. révoltant contre l'amant, c'était tellement à Tcnvers des mœurs italiennes, que Goncini lava vigoureusement la tête à la reine, disant que, si Henri IV bougeait, il aurait affaire à lui.
Le propos revint au roi, qui, au lieu de le punir, s'en alla tristement à Sully, disant :
— Cet homme me menace ; tu verras, Sully, qu*il m'arrivera quelque malheur, ils me tueront.
Pauvre roi ! il y voyait clair, et il ne voulait pas être tué. non pas à cause de la mort, mais parce qu'il avait encore beaucoup de choses à faire, non-seulement en France, mais en Europe.
En attendant, pour se dédommager, Goncini arrangea une fête.
Le goût des tournois était passé ; le dernier qui avait eu lieu en France avait mal tourné pour Henri 11, son principal tenant; cette fois, sur le même emplacement, il sigftor Goncini donna une course de bagues.
Il tint contre tous les princes, contre tous les grands seigneurs français et étrangers. La reine, étant reine et dame du tournoi, couronnait le vainqueur : le vainqueur fut TUlustrissime faquin.
Le roi fut furieux d'une pareille audace. On lui écrivit des lettres dans lesquelles en lui disait qu'il n'avait qu'à faire un signe et qu'on lui tuerait Goncini.
Ce signe, il ne le fit pas.
Il chercha l'oubli dans deux choses : dans le romanesque projet de la république élective et de la monarchie héréditaire (voir ce projet dans Sully), et dans de nouvelles amours.
Au reste, malgré ses cinquante-huit ans, le roi était le seul qui persistât à aimer, à la façon française du moins ; car ou aimait fort à la façon italienne. Son cbor petit Vendôme, à quinze ans, avait les goûts les plus étranges, et, quand Henri IV fut assassiné, on prétendit qu'il allait chez made-r moiselle Paulet, la lionne, pour qu'elle réformât ce vice chez le jeune prince.
Gondé, à vingt ans, exécrait les femmes, et il ne lui fallut pas moins qu'un emprisonnement de trois ans à la Bastille pour lui faire consommer son mariage avec mademoiselle de Monlmorency. De cet accident naquit le grand Condé;
Le roi était donc résolu à chercher de nouvelles amours,
Toutes ces querelles qu'il était obligé de soutenir à chaque instant contre la marquise de Vcrneuil le. refroidissaient peu à peu pour elle, et il ne fallait qu'une occasion pour que cet amour, si plein de troubles, s'envolât tout à fait de son cœur.
Cette occasion ne tarda point â se présenter.
Au mois de février 1609, la reine mère fit un ballet, dont elle mit les plus belles dames de la cour.
Au nombre de ces dernières était Charlotte-Marguerite de Montmorency, charmante enfant qui venait d'atteindre sa quatorzième année.
« Sous le ciel, dit Bassompierrc dans ses Mémoires, il n'y avait rien de plus beau que mademoiselle do Montmorency, ni de mçilleifre grâce, ni plus parfaite. »
C'était la fille du connétable de Montmorency, second fils du fameux Anne de Montmorency, fait prisonnier à la bataille de Saint-Quentin , et tué à celle de Saint-Denis,
Ce Montn)orency-là — nous ne parlons pas du connétable — n'était guère connu que par la façon dont il montait â
cheval. 11 plaçait une petite pièce de monnaie sur la barre de son étrier, posait son pied dessus et manœuvrait son cheval un quart d'heure sans que la pièce tombât.
11 menait une vie fort désordonnée, et l'on tenait sur lui et ses filles d'assez singuliers propos, que Tallemant des Réaux résume en cette manière :
« 11 prenait la peine de percer lui-môme le tonneau avant de donaer à boire à ses gendres, w
A l'âge de quinze ans, la belle Charlotte avait déjà été fort recherchée. Le marquis de Sourdis l'avait demandée en mariage; puis Bassompierre, qui avait fait tout le possible pour qu'on le crût bien avec elle.
C'était au moment où il était question de ce mariage de Bassompierre avec mademoiselle de Montmorency que la reine îa désigna pour être du ballet.
Ce ballet était un sujet de querelle entre elle et Henri.
Henri voulait qu'on y mît Jacqueline âe Reuil, comtesse de Moret, sa nouvelle maîtresse. La reine ne le voulait pas, et proposait, pour la remplacer, madame de Verdeconne, la femme du président des comptes.
Enfin la reine l'emporta : la comtesse de Moret fut exclue, et madame de Verdeconne prit sa place.
La reine l'emportait toujours ; le moyen de refuser une reine si féconde.
On répétait donc le ballet sans songer à mademoiselle de Montmorency, et, pour répéter le ballet, les danseuses passaient devant la porte du roi ; mais le roi fermait sa porte.
Cependant, un jour, il ne la ferma point si hermétiquement, qu'il ne vît passer mademoiselle de Montmorency.
Alors, au lieu de la fermer, il l'ouvrit toute grande pour la voir repasser.
HEWi IV 173
• Le lendemain, il fit mieux encore, il alla voir la répétition.
Or, les dames étaient vêtues en nymphes, portant des javelots dorés à la main.
A un moment convenu, et pour exécuter une des figures du ballet, elles levèrent leurs javelots comme si elles eussent voulu les lancer.
Or, mademoiselle de Montmorency se trouvait justement en face du roi lorsqu'elle leva son javelot, si bien qu'on eût dit qu'elle l'en voulait percer.
Le roi avoua, depuis, qu'elle avait fait ce geste de si bonne grâce, qu'il lui sembla, en effet, être frappé au cœur, et cela, si profondément, qu'il faillit s'en évanouir.
A partir de ce moment, le roi ne ferma plus la porte de sa chambre. Il ne fut plus question de la comtesse de Moret, et il laissa faire à la reine tout ce qu'elle voulut.
Le ballet eut lieu et fut des plus beaux qu'on eût encore vus. Il était composé de douze dames, ce qui est constaté par cette strophe de Malherbe :
C'étaient douze rares beautés.
Qui, de si dignes qualités, ^ Tirent un cœur à leur service, Que leur souhaiter beaucoup d'appas, C'est vouloir avec injusli^e Ce que les deux ne veulent pas.
Mademoiselle de Montmorency avait non-seulement attiré et fixé les yeux du roi, mais encore excité la verve du poêle. Voici les deux strophes que Malherbe fit sur elle dans une ode qui commence par ces mots :
Laissez-moi, raison importune.
Ces deux strophes sont Je portrait de mademoisolle d€ Montmorency :
\ quelle rc^ ne /ait honta De sou teint la vive fraîcheur ?
Quelle Reige q. tant de blanclieur Que sa gorge ne la surmonte ?
Et quelle flamme luit aux cieux Claire et nette comme ses yeux ?
Soif que (le ses dqpces merveillrs Sa parole enchante les sens, Soit que ^a vqix, de ses accents, Frappe les eœurs et les oreiUes, A qui ne feiit-elle avouer Qu'on ne peut assez la louer f
On comprend que le roi Henri IV, inflammable comme 11 était, ne pouvait passer près d'une si belle personne sans Taimer ; aussi aima-t-ii à la fuceur mademoiselle de Montmorency.
Mais il fallait sauver les apparences.
Elle allait épouser Bassompierre, ot l'on disait que, dos deux parts, c'était un mariage d'inclination. Quant à Bassompierre, il n'y avait point de doute de son côté, et il le disait tout haut.
Le roi voulut en avoir le cœur net vis-à-vis de mademoiselle de Montmorency. Il s'arrangea de manière à la rencontrer avec sa tante, madame d*Angoulême, fille de Henri II, légitimée de France, et fit tomber la conversation sur le mariage de mademoiselle de Montmorency et de Bassompierre.
— Mademoiselle, demanda le roi' à la belle Charlotte, ce mariage vous agrée-t-il ?
— Sire, répondit-elle, je m'estimerai toujours heureuse en
obéissant ù. mon père, et c'est à cette o])êissance que se borne mon ambition.
La réponse était si soumise, qu'il n'y avait plus de doute que la soumission ne fût agréable à la belle jeune fille.
Or, le roi comprit qu'un mari par trop aimé rejetterait bien loin les espérances de l'amant. U envoya donc chercher Bassompierre.
Bassompierre arriva avec une véritable figure d'amant heureux, le ne;; au vent, le poing sur la hanche et frisant sa moustache.
— Bassompierre, lui dit lo roi, je t'ai envoyé chercher pour te parler d'affaires sérieuses; assieds-toi là, mon ami.
Le roi était si charmant, que Bassompierre avoue que, dés ce début, il commença d'avoir peur.
Il s'assit, comme l'y invitait le roi, et lui annonça qu'il était à ses ordres.
— Bassompierre, lui dit le roi, j'ai pensé à te faire un établissement solide à la cour.
— Et comment cela, sire? demanda Bassompierre.
— En te faisant épouser mademoiselle d'Aumale, mon ami.
— Eh quoi ! sire, répondit' Bassompierre, vous me voulez donc donner deux femmes ?
— Comment, deux femmes ?
— Oui, Votre Majesté oublie les termes où j'en suis avec mademoiselle de Montmorency.
— Ah ! répliqua le roi en soupirant, voilà justement, Bassompierre, oii je vais juger si tu es mon ami. Je suis devenu non-seulement amoureux, mais furieux, mais outré de raademoiselle*de Montmorency. Si tù l'épouses et qu'elle t'aime, je te haïrai ; si elle m'aime, tu me haïras. Eh bien, mieux vaut qu'il n'y ait entre nous aucune cause qui rompe
notre ititelligeticf% car je faime d'affection et d'inclination. Et, comme Bassompierre écoutait ces paroles avec une certaine impatience :
— Écoute, lui dit le roi, je suis résolu de la marier au prince de GoDdé et de Ja tenir près de ma famille. Ce sera la consolation et l'entretien de la vieillesse où je vais désormais entrer. Je donnerai à mon neveu^ qui aime mieux mille fois la chasse que les dames, cent mille livres par an pour passer son temps, et je ne veux d'autres grâces d'elle que son affection, -sans prétendre davantage.
Bassompierre, tout étourdi du coup, baissa d'abord la tôte ; mais il était trop bon coUrtisan pour ne pas, en la relevant, montrer une figure souriante.
— Eh bien, sire, dit-il, quant à moi, il sera fait de ma part comme le désire Votre Majesté. Il ne sera pas dit qu'un sujet se soit en aucune chose opposé aux désirs de son roi.
Alors, le roi jeta un cri de bonheur et sauta, en pleurant do joie , au cou de Bassompierre ; et, quelques jours après, le mariage du prince de Gondé avec mademoiselle de Montmorency fut déclaré à la cour.
Les fiançailles se firent au commencement de mars de l'année 1609.
Veut-on savoir ce que c'était que le père du grand Gondé ? Ge n'est pas bien intéressant, je le sais, mais qu'importe.
G'était un garçon de vingt ans, détestant les femmes, nous l'avons dit, horreur qu'il légua à son fils ; sournois, taciturne, servile, petit et pauvre. Il n'était point Gondé, à ce que l'on assurait ; les Gondé jusque-là étaient rieurs, et, à partir de lui, ils prennent l'esprit et le masque tragiques. Il naquit comme sa mère était en prison pour empoisonnement, sur qui? probablement sur son mari, mort un peu trop brusque-
ment pour que Tou crût sa mort naturelle, surtout lorsque cette mort coïncidait avec ki fuite d'un jeune page gascon qu'on ne put rattraper. Condé, le nôtre, naquit sur ces entrefaites; de là le doute.
C'était bien calculé de la part du roi ; mais, à côté de cette espèce d'Italien morne et sombre, mademoiselle de Montmo* rency chercherait des consolations. Le roi n'était plus une jeune consolation, il le savait ])ien, mais il savait aussi que le trait dominant du caractère de mademoiselle de Montmorency, c'était l'ambition.
Nous nous apercevons que nous avons sauté sur un des événements les plus importaQts du règne de Henri IV, sur le procès et l'exécution de Biron.
Nous avons dit qu'il avait été envoyé à la reine Elisabeth comme ambassadeur.
Sans doute savait-elle tout ce que le monde savait, au reâte, c'est-à-dire que Biron avait conspiré avec le duc de Savoie contre Henri IV; car elle le prêcha fort, lui parla beaucoup de Henri IV comme du meilleur et du plus grand roi qui eût jamais existé, ne lui reprochant que d'être trop bon.
EUe fit plus. Un jour, — elle qui, disait-on, mourait de douleur d^ l'avoir fait tuer, — un jour, elle lui montra de sa fenêtre la tête de d'Essex, de ce beau jeune homme qu'elle avait tant aimé.
Cette tête, après un an de séparation de son corps, était
l?8 LES GnANDS HOMMES
encore, exemple effroyable aux traîtres, exposée sur la Tour de Londreg.
•— Voyez la tôte de cet homme exécuté à trento^trois ans, dit-elle, son orgueil l'a perdu : il jcroyait qu'il était nécQS^ sQire à la couronne ; voilà ce qu'il y a gagné. Si mon frère Henri m'en croit, il fera à Paris ce que j'ai fait à Londres : il coupera la tête à tous les traîtres, depuis le premier jus^ qu'au dernier !
Au retour de Biron en France, le roi n'avait plug aucun doute sur sa culpabilité. Il avait tout su d'un de ses agents nommé Lefin.
Biron était 'dans ses places de Bourgogne. Il s'agissait de lo désarmer.
Sully lui écrivit d'envoyer ses canons, qui étaient vieux, pour les remplacer par des neufs.
Il n'osa refuser.
Alors, le roi lui écrivit ;
« Venez me voir. Je ne crois pas un mot de tout ce que Ton me dit coulro vou«, et je crois tou(es ces accusations mensongères. Je vous aime et vous aimerai toujours. »
C'était vrai.
Biron ne pouvait tenir dans ses places sans canons. Sans ';loute, il polivait fuir ; mais il était dur de renoncer h la magnifique position qu'il occupait en France ; d'ailleurs, il ne croyait pas le roi autrement renseigné, ou, du moins, il croyait qu'on n'avait point de preuves.
L'Espagnol Fuontôs et le duc de Savoie l'encouragèrent à aller prendi'e, comme on dit, le taureau par les cprnes, et à nier avec acharnement.
A la porte de Fontainebleau, Lefin, qui l'avait trahi, l'attefidait. Il s'agissait de le pousser dans l'abîme jusqu'au
buut, siiioQ Lclin pouvait bien payer les frais de la guerre..
— Courage et bon bec, mon maître! lui souffla-t-ii tout bas ; lé roi ne sait rien.
Il était dans le palais, que beaucoup disaient encore qu'il ne viendrait pas.
Le roi lui-même le disait Comme les autres, le ! 3 juin 1602, au matin, en se promenant au jardin de Fonlainebleatl.
Tout à coup il Taperçoil.
Le premier mouvement du roi fut d'aller à lui et de l'embrasser.
— Vous avez bien fait de venir, lui dit-il. Puis, moitié riant, moitié menaçant:
— Car, si vous n'étiez pas Venu, j'allais vous chercher.
A ces mots, il l'emmena dans une cliambre; et, là, seul à seul avec lui, et le regardant en face :
— N'avez- vous rien à me dire, Biron? lui dentanda-t-îî.
— Moi? dit Biron. Non, rien. Je viens poui* connaître mes accusateurs et les châtier ; voilà tout.
Le roi, trés-sincôre cette fois^ désirait sauver Biron. Henri ne mentait guère qu'aux femmes ; il était mal dî^simttlé pour ceux qu'il aimait, leur laissant, au contraire, trop voir ce qtt*ll avait en lui.
Dans la journée, le roi emmena encore Bii'on dans le jardin fermé de Fontainebleau.
Là, on ne pouvait les entendre, mais on les vit.
Biron, toujours orgueilleux, relevait fort la tête et semblait protester dédaigneusement de son innocemce*
Après le dîner, même promenade et même pantomîMé.
Le roi vit bien qu'il n'y avait rîen à faire avec un pareil homme. Il s'enferma avec Sully et la reine. — Ce que l'on
sut, c'est que, dans ce conseil secret, le roi avait encore défendu Biron.
Pendant la soirée, on vint prévenir le roi que Biron devait fuir pendant la nuit, et que, s'il attendait au lendemain pour le faire arrêter, il serait trop tard.
On joua jusqu'à minuit. A minuit, tout le monde partit, excepté Biron, que le roi retint.
Henri, au nom de leur ancienne amitié, le pressa d'avouer sa trahison. Il était évident qu'un aveu le sauvait. Biron repentant était pardonné. Il demeura sec et nia tout.
C'était une grande patience à Henri que cette triple tentative, ayant toutes les preuves.
Le roi rentra dans son cabinet, le cœur serré.
Mais, rentré, il n'y put tenir ; il rouvrit la porte.
— Adieu, baron de Biron ! lui dit-il l'appelant du titre qu'il lui donnait dans sa jeunesse.
Rien n'y fit, pas même cet appel aux jours dorés.
— Adieu, sire, dit Biron.
Et il sortit.
Une fois la porte refermée, Biron était perdp. Dans l'antichambre, il se trouva face à face avec Vitry, le capitaine des gardes. C'était le père de celui qui tua plus tard Conciui.
— Votre épée, lui dit Vitry en posant sa main sur la poignée.
— Bon ! tu railles, répondit Biron.
— Le roi la veut, dit Vitry.
— Oh ! mon épée I s'écria Biron ; mon épée, qui lui a fait de si bons services !
Kt il rendit son épée.
Les preuves étaient si claires, que le parlement le condamna h Tunanimité, à cent vingt-sept voix.
Le 31 juillet, au moment où il s'y attendait le moins, il vit
liEMU IV ISl
arriver dans sa prison toute la cour de justice, le chancelier, le greffier et leur suite.
Il était en train de comparer quatre almanachs, d'étudier les astres, la lune, les jours, pour deviner Tavenir.
L'avenir, qui s'éloigne des autres, venait au-devant de lui, visible, palpable, terrible.
C'était la mort des traîtres. — Seulement, le roi permettait qu'il la reçût dans la cour de la prison, et non en Grève.
Avant de lui lire l'arrêt , le chancelier lui avait redemandé la croix du Saint-Esprit.
Biron la rendit.
Alors, le chancelier lui dit :
— Faites preuve de ce grand courage dont vous vous vantez, monsieur, en mourant calme et comme doit mourir un chrétien.
Mais lui se mit à insulter le chancelier, en homme étourdi du coup qui le frappe et qui perd la tête, — l'appelant idole sans cœur^ grand ncjs, ligure de plâtre.
Et, tout en criant ces injures, il se promenait de long en large, essayant de bouffonner, mais avec un visage horriblement bouleversé.
— Monsieur, lui dit-on pour toute réponse aux insultes qu'il proférait, pensez à votre conscience.
Après mi flot de paroles sans suite, presque insensées, où il parla de ce qu'il devait, de ce qui lui était dû, d'une maîtresse qu'il laissait enceinte, il revint enfin à lui et dicta son testament.
A quatre heures, on le mena à là chapelle. Il pria près d'une heure: la prière faite, il sortit.
Pendant ce temps, on avait dressé l'échafaud dans la cour.
— Ah ! ah ! fit-il en reculant d'un pas.
Puis, voyant à la porte un homme inconnu qui paraissait Tattendre :
— Qui cs-tu ? lui demanda-t-il.
— Monseigneur, répondit humblement celui-ci, je suis le bourreau.
— Va-t'en, va-t'en I s'écria Biron. Ne me touche pas qu'au moment. D'ici là, si tu m'approches, je Tétrangle.
Alors, se tournant vers Tes soldats qui gardaient la porte :
— Mes amis, mes bons amis, dit-il, cassez-moi la tête d'un coup de mousquet, je vous en prie.
On voulut le lier.
— Non pas, dit-il, je ne suis pas un voleur.
Puis, se retournant vers les rares assistants qui se tenaient dans la cour, une jcinquantaine de personnes à peu prés :
— Messieurs, dit-il, vous voyez un homme que le roi fait tuer parce qu'il est bon catholique.
Enfin il se décida à monter sur l'écliafaud; mais, lu, il chicana sur toutes choses. D'abord, il voulut être exécuté debout ; puis ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux ; puis voulut que ce fût avec son mouchoir, qui se trouva être trop court.
Les gens qui le regardaient mourir l'inquiétaient fort.
— Qae font là tous ces marauds? Je ne sais à quoi tient que je ne prenne ton épée, dit-il au bourreau, et que je ne tombe sur eux.
Il était capable de le faire, et, fort comme il était, c'eût été un carnage.
Plusieurs qui l'avaient entendu regardaient déjà vers la porte.
Le bourreau vit. bien qu'il n'en viendrait jamais à bout, et qu'il fallait en finir par surprise.
— Monseigneur, dit-il, comme Theure de votre exécutioiT n'est point encore arrivée, vous devriez profiter du délai pour dire* votre In manus.
— Tu as raison, ditBiron.
Et, joignant les mains et inclinant la tête, il commença sa prière.
Le bourreau profita du moment, passa par derrière lui, et, par un miracle d'adresse, lui enleva la tête de dessus les épaules.
La tête roula hors de Téchafaud.
Le tronc resta debout, battant l'air de ses bras, et tomba à son tour comme un arbre déraciné.
Pendant ce temps, le roi était si défait, que, suivant l'ambassadeur d'Espagne, on eût dit l'exécuté.
Huit jours après, il pensa mourir d'une dyarrhée.
A l'avenir, son juron fut :
— Aussi vrai que Biron était un traître I - Revenons à M. le Prince.
M. le Prince, comme on appelait déjà M. de Condé à cette époque, et comme on appela depuis les aînés de la famille, M. le Prince était fort pauvre. 11 n'avait en fonds déterre que dix mille livres de rente ; mais c'était un grand honneur que de l'avoir pour gendre.
M. de Montmorency donna cent mille écus de dot à sa fille, et le roi constitua, comme il l'avait promis, cent mille livres de rente à son neveu.
Le mariage fut accompagné de fêles, comme un mariage royal. 11 y eut des carrousels, et le roi courut la bague avec un collet de senteur et des manches de satin de Chine.
Par malheur , le soir des noces, l'amoureux royal fut pris de la goutte.
C'était sa reine, à lui. 11 dut à cette reine-là donner place dans son lit.
Sa seule distraction était de se faire lire VAstrée. Gomme il no pouvait dormir, on se relayait pour lui faire la lecture.
Il fallut un événement politique pour Tarracher de son lit.
Le 25 mars 1609, le duc de Glèves mourut. La question du Rliiu fut posée, et la rivalité commença entre la France et l'Autriche.
Le roi se dit guéri, se leva, se montra à Paris , alla chasser la pie au Pré-aux-Glercs et se commanda une armure neuve.
Le mariage de la belle Charlotte rendit le roi encore plus amoureux d'elle qu'il ne l'était auparavant. Il fit tant auprès de la princesse, qu'il obtint d'elle qu'un soir elle se montrerail tout échevelée sur son balcon, entre deux flambeaux. En la voyant ainsi avec ses beaux cheveux tombant presque jusqu'à terre, le roi pensa s'évanouir.de bonheur.
— Ah ! Jésus! dit-elle, pauvre homme, ié est fou.
Gel te folie, si ridicule qu'elle soit, touche toujours un peu les femmes. Aussi le roi obtint-il que madame la Princesse se laissât peindre pour lui en cachette par un peintre très-célèbre nommé Ferdinand I Bassompierre, qui, dans l'espoir d'y attraper quelque chose pour son propre compte, s'était fait le confident et le messager de ces ardentes amours. Bassompierre emporta le portrait encore tout mouillé, de sorte qu'il fallut le frotter de beurre frais pour qu'il ne s'effaçât point.
Ge portrait acheva de rendre le roi fou.
Mais ce qui le rendait fou surtout, c'était sa situation près de la reine. — Quelque temps avant ses amours pour mademoiselle de Montmorency, il avait été jusqu'à dire à Marie de Médicis que, si elle voulait renvoyer Goncini, il lui faisait serment de n'avoir plus de maîtresse; puis, pour lui donner la
preuve qu'il pouvait aimer encore, il s'était rapproché d'elle» et de ce rapprocbement était résulté une grossesse.
Cette grossesse donna une fille, la seule qui fût certainement de Henri IV : la reine d'Angleterre.
Ce rapprochement conjugal était venu à la suite d'une grande querelle politique : le roi refusait pour ses enfants les mariages espagnols, c'est-à-dire l'inlluencc jésuitique. Il voulait marier ses enfants en Lorraine et en Savoie ; alliance que la reine regardait comme indigne.
Ce rapprochement blessa fort Concini; — il ne pouvait pardonner i\ la reine son infidélité. — On persuada à la solto princesse que Henri ne s'était rapproché d'elle que pour l'empoisonner et épouser mademoiselle d'Entragues. La reine le crut, cessa de manger avec le roi et mangea chez elle, refusant les plats que le roi lui envoyait de sa table.
Sur ces entrefaites, un homme arriva d'Italie : une espèce de condottiere normand nommé Lagarde. Il revenait de faire la guerre aux Turcs, s'était arrêté à Naples, en passant. Il y avait vu les Guises et avait vécu là, dans la familiarité des vieux assassins delà Ligue et du secrétaire de Biron, Hébert.
Ce Lagarde raconta que, dînant un jour chez Hébert, il vit venir et se mettre à table un homme de grande taille, habillé en violet, lequel, durant le dîner, dit qu'il allait en France et qu'il y tuerait le roi. —Le propos avait paru assez grave au susdit Hébert pour qu'il s'informât du nom de cet homme, et il lui avait été répondu qu'il s'appelait Ravaillac.
Il appartenait à M. d'Épernon et apportait ses lettres à Naples.
Lagarde ajoutait qu'on l'avait alors, lui, mené chez un jésuite nommé le père Alagon, lequel était oncle du premier ministre d'Espagne, et que, là, on l'avait fort engagé à tuerie
roi de concert avec Ravaillac. Il devait .choisir le moment où le roi serait à la chasse.
Lagarde, sans répondre ni oui ni non, était parti et était venu en France.
En route, il avait reçu une nouvelle lettre où on l'engageait encore à tuer le roi.
En arrivant à Paris, la première chose que fît ce Lagarde , fut de demander une audience au roi. 11 l'obtint, lui raconta tout et lui montra la lettre. Gela s'accordait si bien avec les pressentiments de Henri IV , que le roi devint tout rêveur.
— Garde bien ta lettre, mon ami, dit-il; un jour, j'en aurai besoin, et elle est plus en sûreté dans tes mains qu'elle ne le serait dans les miennes.
Toutes choses coïncidaient : une nonne était venue à la cour, qui avait des visions ; les visions de cette noune étaient quHl fallait sacrer la reine.
Pourquoi sacrer la reine? La réponse était facile : il fallait sacrer la reine parce que, d'un moment à l'autre, le roi pouvait être tué.
Le roi ne parla à personne de cette révélation de Lagarde, et de cette, vision de la nonne; seulement, il quitta, le Louvre et s'en alla à Ivry, dans une maison appartenant à son capitaine des gardes.
Puis, un matin, n'y tenant plus, il courut tout dire à Sully.
Voyez les Mémoires de celui-ci :
« Le roi me vint dire que Goncini négociait avec l'Espagae; que la Parithée, mise par Goncini auprès deJa reine, la poussait à se faire sacrer; qu'il voyait très-bien que leurs projets ne pouvaient réussir que par sa mort : enfin qu'il avait avis qu'on devait l'assassiner. »
A la suite de cette confidence, le roi pria Sully de lui faire
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préparer un petit appartement à l'Arsenal. Quatre charabres lui suffiraient.
Tout cela se passait juste au momept où Bassompierre apportait au roi le portrait de madame de Gondé.
Mais il était dit qu'on ne lui laisserait pas un instant de tranquillité, à ce pauvre roi : ni en politique, ni en amour.
M. de Gondé, qui, depuis six semaines, laissait sa femme fort tranquille, ayant oublié d'user de ses droits d*époux, M. de Gondé, poussé par sa mère qui devait tout à Henri IV, enlève sa femme et la cache à Saint-Valéry.
Gette opposition conjugale de M. de Gondé relevait à la hauteur d'un ennemi politique.
Puis on se disait que le roi ferait des folies, on connaissait l'homme ; — qu'en faisant des folies il se livrerait, — et qu'en se livrant, il en serait plus facile à tuer.
En effet, le roi part seul et déguisé ; en chemin, on Parrèle, il est obligé, pour passer outre, de dire qu'il est le roi.
M. de Gondé apprend- l'aventure, se sauve de nouveau et aaiène sa femme à Muret, près de Soissons.
Le roi n'y peut tenir. 11 apprend que M. le Prince doit aller avec sa femme à une chasse. Il s'ajuste une fausse barbe, et part.
Mais M. le Prince est prévenu à temps, et ne va point à la chasse.
A quelques jours de là, M. le Prince et sa femme fui'ent invités à dîner chez un gentilhomme campagnard, et ils y allèrent.
Mais le gentilhomme était complice du roi, et, par un trou fait daûs une tapisserie derrière laquelle il s'était caché, le roi put voir à son aise celle qui lui faisait faire toutes ces folies.
En venant, elle avait été accostée par M. de Beneux, qui avait sa helle-sœur dans ces quartiers-là, et qui feignait de l'aller voir. M. de Beneux était en poste, conduit par un postillon qui avait un emplâtre sur la moitié du visage.
Ce postillon, c'était le roi. Madame la Princesse et sa bellemère le reconnurent parfaitement.
Le roi pensa devenir fou. 11 était d'une jalousie atroce. Il alla trouver le connétable, et lui promit monts et merveilles s'il décidait sa fille à signer une requête pour être démariée.
Le connétable, de son côté, alla trouver sa fille, et obtint la chose d'elle.
On faisait accroireà la pauvre enîant qu'elle serait reine.
M. le Prince apprit ce qui se passait. Sous prétexte de ramener sa femme à Paris, il la fit monter dans un carrosse à huit chevaux ; mais il dirigea le carrosse sur Bruxelles, où il arriva sans avoir fait halte nulle part, mangeant et couchant dans sa voiture. Ils étaient partis le 1^% et arrivèrent à Bruxelles le 3 décembre.
Le roi jouait dans son cabinet lorsqu'il apprit cette nouvelle à la fois de deux côtés, par Delbùne et le chevalier du guet.
Il quitta aussitôt le jeu, laissant son argent à Bassompierre, et lui disant tout bas à l'oreille :
— Ah ! mon ami, je suis perdu ! M. le Prince enlève sa femme ; cet homme la mène dans un bois pour la tuer, ou tout au moins va-t-il la conduire hors de France.
Et, tout aussitôt, le roi assembla son conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire dans cette grave circqnstance.
Le président Jeannin, Sully, Villeroy, le chancelier Belliôvre formèrent ce conseil, et furent consultés.
L'un opina pour que le roi rendît vn édit : c'était le chan-
celier Bellièvre ; le second, pour qu'on réduisît le tout au pied des dépêches et de la négociation : c'était Yilleroy ; le troisième conseilla de faire de cet événement un cas de guerre avec les Pays-Bas : c'était le président Jeannin ; le quatriùaio fut d'avis de garder le silence et de ne rien faire: ce fut Sully.
Enfin Bassompierre, consulté à son tour, répondit :
— Sire, un sujet fugitif est bientôt abandonné de tout le monde, quand un souverain ne paraît point se mettre en peine de le perdre. Si vous témoignez le moindre empressement à revoir M. le Prince, vos ennemis prendront plaisir à vous chagriner en le recevant bien et en lui donnant du secours.
Oa employa d'abord les négociations auprès de l'archiduG ; mais le ministre d'Espagne et le marquis Spinola firent échouer tous les projets.
On séduisit un page du prince, qu'on appelait le petit Toiras, et qui fut. depuis maréchal de France. Le marquis de Cœuvres, ambassadeur à Bruxelles, reçut tout pouvoir du roi pour enlever madame la Princesse et la ramener en France. Le jour de l'enlèvement fut fixé au saniedi 13 février 1610. La princesse, qui n'avait jamais eu une grande inclination pour son mari, y donnait les mains.
Mais, la veille du jour où l'enlèvement devait avoir liep, toutes les menées furent découvertes et le complot échoua.
Le Prince cria à tue-tête, les ministres d'Espagne se plaignirent ; mais les ouvertures avaient été faites de vive voix, aucune preuve n'existait aux mains des plaignants; le marquis de Cœuvres nia tout.
Habitude ordinaire aux ministres qui ne réussissent pas ^ dit
naïvement l'historien dans lequel nous puisons ces détails.
Se voyant si mal en sûreté à Bruxelles, II. Je Prince se
• • m ' f* '» il
retira à Milan, laissant sa femme à Tinfante Isabelle, qui la fit garder comme une prisonnière.
Pour le coup, le roi perdit tout à fait la tête. 11 écrivit à M. le Prince pour lui assurer son pardon s'il revenait, et le menacer de toute son indignation s'il ne revenait pas. Alors, il serait déddvé persistant dans sa révolte et criminel de lèsemajesté'.
Le prince protesta de son respect et de son innocence, mais déclara qu'il ne reviendrait point.
Le roi, apprenant que la Princesse était restée à Bruxelles, dirigea toutes ses batteries de ce côté.
Il envoya M. de Préau au nom du connétable et de triadame d'Angoulême, avec ordre de réclamer la princesse : M. le connétable et madame d'Angoulôme écrivant qu'ils désiraient que madame la Princesse assistât au couronnement de la reine, qui devait avoir lieu le 10 mai.
Mais la cour d'Espagne refusa absolument de rendre madame la Princesse.
Le roi se résolut alors à faire la guerre à l'Autriche et à l'Espagne.
Le prétexte fut de secourir l'électeur de Brandebourg contre l'empereur Rodolphe.
Grand succès pour Coudé et pour les ennemis de Henri IV.
Sa rupture avec le roi, la guerre faite à cause de lui, le constituaient le candidat de l'Espagne au trône de France.
On avait bien voulu déclarer roi le petit bâtard d'Eutragueâ»
Cette foiS) c'était bien mieux, ou faisait la guerre à ce vieu>i paillard de Béarnais, on déclarait Louis XIII illégitime, bâtard adultérin, on donnait des preuves et l'on élisait Gondé.
11 y avait iiii:î)i:étepdaûty le Charles X de la Ligue.
L'Espagne, ayant en main une bonne cause, ne pouvait manquer de Fappui de la Providence.
Ainsi, le 14 mai 1610, à quatre heures de Taprcs-midi, Henri IV fut assassiné.
Donnons sur cette catastrophe et son auteur, ou plutôt ses auteurs, tout ce que nous avous réuni de détails.
Nous avons dit les goûts étranges du jeune duc de Vendôme, et combien ces goûts désespéraient Henri IV.
Le roi jugea qu*il n'y avait à Paris qu'une femme qui dût l'en guérir et résolut, en bon père qu'il était, de négocier l'affaire lui-même.
Cette femme, c'était la célèbre mademoiselle Paulet.
Angélique Paulet était née vers 1592 ; elle n'avait donc que dix-huit ans à la mort du roi.
Saumaise lui donna place, plus tard, sous le nom de Parthênie dans son grand dictionnaire historique des précieuses.
Elle était fille de Charles Paulet, secrétaire de la chambre du roi, et inventeur de l'impôt que, de son nom, on appela la faulette.
Cet impôt consistait en une redevance que payaient chaque aunée les officiers de justice ou des finances, afin, en cas de mort, de conserver à leurs héritiers le droit de disposer de leur . charge.
Mademoiselle Paulet avait beaucoup de vivacité, la taille fine, était jolie, dansait bien, jouait admirablement du luth, et chantait mieux qu'aucune personne de son temps.
C'est sur elle qu'on fit la fable des rossignols morts de jalousie pour l'avoir entendue chanter.
« Seulement, elle avait les cheveux roux. »
Remarquez que ce n'est pas moi qui m'en plains ; c'est Tallemant des Réaux. Mais des cheveux d'un si beau roux, que c'était un charme de plus.
Voyez plutôt ce que Saumaisc en dit :
« Rousses, voici votre consolation, et Parthénie, dont je parle, et qui a eu les cheveux de cette couleur, est une précieuse dont l'exemple suffit pour faire voir qu'elles sont autant capables de donner de l'amour que les brunes ou les blondes. ;>
Elle avait été du ballet où mademoiselle de Montmorency s'élait emparée du cœur du roi. Elle apparaissait sur un dauphin, et, conyne elle était charmante ainsi, on fît sur elle le quatrain suivant ;
Qui fut le mieux du ballet?...
Ce fut la petite Paulet, Montée sur un dauphin...
Qui montera sur elle enfin ?
Elle y chantait d'une voix ravissante les vers de Lingende, qui commençaient ainsi :
Je suis cet Amphion...
Henri IV, ne pouvant pour lui avoir la belle danseuse qu'on appelait mademoiselle de Montmorency, voulut au moins avoir pour son fils la belle chanteuse qui avait nom mademoiselle Paulet.
Ce fut la première femme qui reçut le surnom de lionne^ surnom ressuscité de nos jours dans les mômes conditions.
Que l'on en juge :
« L'ardeur avec laquelle elle aimait, dit Tallemant des Réaux, son courage, sa fierté, ses yeux vifs, ses cheveux trop dorés, lui firent donner le surnom de lionne. »
Ce fut, à ce (;u'on assure, en se rendant chez made-, moiseile Paulet, dans ce but tout paternel, qu'Henri IV fut assassiné.
Donnons quelques détails sur l'assassin :
« Il y avait à Angoulême, dit Michelet, un homme fort exemplaire, qui nourrissait sa mère de son travail et vivait avec elle en grande dévotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui, il avait une mine sinistre qui mettait en défiance. »
Cette mine sinistre venait de ses malheurs personnels. Son père s'était ruiné; sa mère s'était séparée de son père. Pour soutenir sa mère, il s'était fait valet d'un conseiller au parlement, limier-* de procès; mais, quand les procès manquaient, plus d'appointements : il avait alors dés écoliers qui le payaient en denrées, selon le commerce que faisaient leurs parents.
Un meurtre eut lieu dans la ville. Ravaillac avait un aspect tellement sinistre, qu'on s'en prit à lui. Grand et fort, il avait les bras rudes, les mains pesantes ; il était jaune de visage, étant de nature bilieuse, rouge de cheveux et de barbe d'un roux foncé, comme le cuivre. On le voit, tout cela n'était point attrayant.
Et cependant il n'était aucunement coupable du meurtre dont on l'accusait. Au bout d'un an de prison, il sortit honorablement acquitté, mais plus bilieux que jamais. Il était en outre endetté : si bien qu'il ne sortit par une porte que pour rentrer par l'autre. Ce fut dans ce cachot pour dette que son cerveau s'exalta : il se mit à faire de mauvais vers, plats et
prétentieux comme ceux de Lacenaire. Puis les visions s'en mêlèrent. Un jour, en allumant son feu, il vit un sarment de^ vigne qui s'allongeait, changeait de forme, et devenait une trompette; il mit cette trompette à sa bouche et elle sonna toute seule une fanfare de guerre, et, en même temps qu'il sonnait ainsi la guerre sainte, des flots d'hosties s'échappaient à droite et à gauche de sa houche. Dès lors, il vit bien qu'il était destiné à une grande chose, à une chose sainte ; en conséquence, il se mit à la théologie, l'étudia, et surtout sur ce point qui avait tant préoccupé le moyen âge : « Estil permis de tuer un roi? » Ravaillac ajoutait : « Quand ce roi est ennemi du pape. » On lui prêta Manarla et les autres casuistes qui avaient écrit sur la question.
Soit que ses dettes fussent payées, soit que son créancier ou ses créanciers se lassassent de le nourrir, il sortit de prison. Ce fut alors qu'il raconta ses visions et que le bruit s'en répandit ; on fit aussitôt connaître au duc d'Épernon, à cet ancien mignon de Henri III que vous savez, qu'il y avait dans sa ville, né sur la place qui portait son nom, un saint homme visité de l'esprit de Dieu. Le duc d'Épernon vit Ravaillac, écouta ses billevesées, devina le parti qu'on pouvait tirer d'un homme qui allait demandant à tout le monde : « Peuton tuer un roi ennemi du pape ? » le chargea'd'aller suivre un procès qu'il avait à Paris, lui donna des lettres pour le père d'Entragues, qui avait été condamné à mort, on se le rappelle, pour conspiration contre Henri IV, ainsi que pour Henriette d'Entragues, cette indocile maîtresse du roi, toujours en guerre avec lui. Le père et la fille le reçurent à merveille, lui donnèrent un valet pour l'accompagner, et à Paris l'adresse d'une femme à Henriette, pour qu'il sût où descendre.
Elle se nommait la dame d'Escoman.
La dame d'Escoman fut fort effrayée à la vue du sombre personnage, elle crut voir entrer le malheur en pe«sonne ; elle ne se trompait point; mais Ravaillac était si bien recommandé, qu'elle ne Ten reçut pas moins bien, et que, revenant, en voyant ce doux et pieux personnage, sur ses premitos idées, elle le chargea d'une affaire au palais.
Mais Ravaillac ne resta point à Paris; le duc d'Épernon avait en lui une telle confiance, qu'il l'envoya à Naples. C'est là que, en dînant chez Hébert, il annonça, comme nous l'avons dit, qu'il tuerait le roi.
En effet, c'était le moment de tuer le roi. 11 venait de garantir la Hollande et de refuser le double mariage espagnol.
Ravaillac revint donc en toute hâte à Paris pour exécuter son dessein, descendit chez son ancienne hôtesse, et, la sachant femme de confiance des ennemis du roi, s'ouvrit à elle de son projet.
La pauvre femme était légère et galante, mais avait un bon cœur, un cœur français ; la chose l'épouvanta, elle résolut de sauver le roi.
C'était au temps des plus folles amours de Henri IV pour mademoiselle de Montmorency; il ne pensait à rien autre chose que la fuite en Espagne de son neveu Gondé. 11 est vrai que celui-ci avait soin de le faire souvenir qu'il habitait chez ses ennemis.
Il venait de lancer un manifeste contre le roi, tout dans l'intérêt du peuple.
Cemahifeste eut un écho dans la noblesse et chez les parlementaires, deux classes mécontentes du roi.
On disait tout haut qu'aucun des enfants du roi n'étant de lui, autant et mieux valait, pour lui succéder, un Condé qu'un bâtard.
On oubliait que, selon toute probabilité, le Coudé était bâtard lui-môrae.
Sur ces entrefaites, Henri concM, le 10 février 1610, le traité de guerre avec les princes protestants; il attaquait l'Espagne et l'Italie et entrait en Allemagne avec trois armées à la fois , et les généraux commandant ces trois armées étaient tous trois protestants.
Quant au duc d'Épernon, colonel général de Tinfanterio et serviteur trés-humble des jésuites, contre^lesqucls, en réalité, se faisait ce grand armement, on le laissait à Paris.
Le roi venait de faire couper la tête à un de ses hommes qui avait bravé i'édit contre les duels.
Puis, en même temps, le roi, imprudemment, laissait humilier un autre homme bien autrement dangereux que le duc d'Épernon. C'était le cavalier servant de la reine, maître Concino Concini.
Un jour, le parlement défilait, en robe rouge, et tous, selon l'étiquelte, avaient le chapeau bas ; il garda, lui, son chapeau sur sa tête.
Le président Séguier en passant, allongea la main, prit le chapeau' et le posa à terre.
Un autre jour, le môme Concino Concini, faisant semblant d'ignorer les privilèges du parlement, entra dans la chambre des enquêtes, en bottes éperonnées, l'épée au côté et le chapeau à panache sur la tête.
Cette fois, ce fut tout simplement l'affaire des clercs ; ils lui coururent sus, et, quoique le bravache eut avec lui une douzaine de domestiques, il fut bourré, houspillé, plumé d'importance; et les gens qui vinrent à son secours n'eurent que le temps tout juste de le cacher dans un four d'où il ne sortit que le soir.
Concini se plaignit h la reine et la reine au roi.
Mais, comme on le pense bien, le roi donna raison au président Séguier, et même aux petits clercs.
Oa rapporta au roi que Concini avait menacé les parlementaires de son épée.
— Bon, bon, qu'il menace! avait répondu le roi; leur plume a un bien autre fil que Tépée d'un Italien.
La reine fut exaspérée.
Ce fut au plus fort de cette exaspération que la damed'Escoman lui fit dire qu'elle avait à lui donner un avis essentiel au salut du roi ; en preuve, elle offrait de faire saisir dés le lendemain certaines lettres arrivées d'Espagne.
La reine fut trois jours sans répondre autre chose, sinon qu'elle l'écouterait, et, définitivement, elle ne l'écouta point.
La d'Escoman, épouvantée d'un pareil silence de la part d'une femme, quand il s'agit du salut de son mari et de son roi , courut à la rue Saint- Antoine pour tout révéler au père Cotton, confesseur du roi.
Elle ne fut pas reçue.
Elle insista et finit par parler au père procureur, qui refusa d'avertir le père Cotton et se contenta de répondre :
— • Je demanderai au ciel ce que je dois faire.
— Mais si en attendant on tue le roi! s'écria la d'Escoman. •— Femme, mêlez-vous de vos affaires, répondit le jésuite.
Le lendemain, la d'Escoman fut arrêtée.
Convenons qu'elle le méritait bien.
Mais le bruit de cette arrestation pouvait parvenir aux oreilles du roî.
Boni avant que le bruit lui parvînt, le roi serait tué. La pauvre prisonnière était si loin de se douter d'où lui
venait son arrestation, que, du fond de sa prison, elle continua de s'adresser à la reine.
De son côté, la reine mettait tout en œuvre pour être faite régente ; le départ du roi, les dangers qu'il courait à Tarmée étaient un suffisant prétexte ; on s'en servit tantôt si bien que le roi se lassa et consentit à son sacre : elle fut sacrée à Saint-Denis, et y fit une entrée magnifique.
Mais, en Gascon qu'il était, le roi avait éludé la chose ; il avait fait ^crer la reine et ne Tavait pas faite ^régente, lui donnant une voix au conseil, voilà tout.
C'était à la fois plus ou moins qu'elle ne demandait; le roi, était plus triste que jamais, vous verrez cela dans les Mémoires de Sully. Sully dit en toutes lettres : « Le roi attendait de ce sacre les plus grands malheurs. » Tous les visages étaient maussades autour de lui, et le gai Gascon aimait les visages gais. Il aimait le peuple et avait besoin de se croire aimé du peuple, ou le peuple n'était pas heureux.
Un jour, comme il passait près des Innocents, à cent pas peut-être de l'endroit où il fut assassiné, uu homme en habit vert lui cria :
— Sire, au nom de Notre-Seigneur et de la très-sainte Vierge, il faut que je vous parle.
Cet homme était Ravaillac.
11 dit qu'il appelait le roi pour l'avertir. 11 voulait lui demander si véritablement il voulait faire la guerre au pape.
Sans doute, la mort du roi était subordonnée à la réponse.
Il voulait encore savoir du roi s'il était vrai que les huguenots préparassent le massacre des catholiques.
Le malheureux était comme possédé, ne pouvant tenir en place ; il s'alla un jour réfugier dans un couvent de feuillants qui ne le voulurent point garder.
11 alla frapper alors à un couvent de jésuites.
Les jésuites le repoussèrent, sous prétexte qu'il sortait de chez les feuillants.
Au reste, il parlait de son projet à tout le monde, demandant conseil à tout le monde, de sorte qu'en se rencontrant, les gens se disaient :
— Vous savez, le tueur du roi est à Paris.
Un jour, il quitta Paris et retourna à Angouléme.
Il hésitait, comme on voit; mais une sainte communion, lui-même le dit, lui rendit la force.
Il vint à Paris en avril 1610, pour faire le coup.
Dans Tauberge où il était, il prit un couteau et le cacha dans sa manche.
Puis, sous l'empire d'un nouveau remords, une fois encore il quitta Paris pour retourner à Angouléme. 11 fit plus : de peur que la vue de son couteau ne le tentât, il en brisa la longueur d'un jDouce à une charrette qui passait.
Mais, à Étampes, la vue d'un crucifix lui rendit tout son courage.
Ce n'était plus le Christ qui était crucifié par les Juifs c'était la religion qui était crucifiée par les protestants. Plein de rage, il revint à Paris.
Et cependant la pauvre d'Escoman ne se lassait pas et fai-. sait de son mieux.
Par la demoiselle de Gournay, fille adoptive de Montaigne, elle fit parvenir l'avis de l'assassinat à un ami de Sully.
L'ami de Sully courut à l'Arsenal ; et lui, Sully, et sa femme délibérèrent sur ce qu'il y avait à faire.
On transmit l'avis au roi, mais faiblement, sans trop l'appuyer, lui disahfque, s'il voulait, on le ferait parler aux deux femmes.
Mais Henri semblait las de lutter, sentant contre qui il luttait.
D'ailleurs, clans trois jours, il partait.
11 ne se rappela point Goligny, qui, dans- trois jours, partait aussi.
Et cependant, durant la nuit du 13 au 14, ne pouvant trouver le repos, le sceptique se leva, s'agenouilla, tenta de prier.
Avait-il (les pressentiments ?
Pourquoi pas?
C'est qu'en effet, les prédictions et les présages ne lui avaient pas manqué.
iJ'abord, une de ces" prédictions qui lui avaient été faites, et qui avait déjà failli se réaliser deux fois, c'est qu'il périrait en carrosse.
La première fois qu'il pensa périr ainsi, c'était pendant le siège de la Fore. Il accompagnait la duchesse de Beaufort, de Traveny à Mouy; les chevaux bronchèrent dans un mauvais passage et entraînèrent le carrosse dans un précipice. Le carrosse fut brisé, et les quatre chevaux qui le traînaient ou tués ou estropiés.
Nous avons raconté l'autre événement, et dit comment, en traversant le bac de Neuilly, le carrosse était tombé dans la rivière.
Cinq personnes étaient dans le carrosse royal : le roi, la reine, la princesse de Conti, le duc de Montpensier et le duc de Vendôme.
Le roi et le duc de Montpensier sautèrent par la portière avant que le carrosse fût dans l'eau.
Mais la reine, la princesse de Conti et le duc de Vendôme n'eurent point le même bonheur.
IIENHi IV 201
Oq tira la princesse de Coiiti la pi'emièrc, elle était du côte du carrosse qui surnageait.
Le carrosse continuait de s'enfoncer.
La Châtaigneraie plongea et tira la reine par les cheveux.
Restait le duc de Vendôme. La Châtaigneraie plongea do nou^veau et eut le bonheur de sauver le jeune prince.
La Châtaigneraie fut récompensé, en supposant que l'on récompense de pareils services, parle don d'une enseigne en diamants de quatre mille écus, et par sa nomination à la place de capitaine des gardes de la reine.
Donc, comme nous le disions, le roi, deux fois déjà, avait failli périr en carrosse.
On avait, en outre, fait son horoscope en Allemagne. Cet horoscope disait que sa vie serait tranchée par un coup violent, dans la cinquante-septième année de son âge.
De plus, un grand mathématicien avait publié que Henri allait heureusement et triomphalement à la monarchie de l'Europe, si un terrible accident, dont il était menacé, ne Tarrôtait pas au milieu de son glorieux chemin.
Ce même homme," qui avait prédit au duc de Guise son assassinat aux États de Blois et au duc de Mayenne la perte de la bataille dlvry, avait dit que, celte année 1610, le roi mourrait de mort violente.
On avait trouvé sur un autel, à Montargis, la prédiction de cette désastreuse journée, et l'on avait vu à Boulogne pleurer une image de la Vierge !
La maréchale de Retz racontait que la reine Catherine, désireuse de savoir ce que deviendraient ses enfants, et quel était celui qui leur succéderait, avait été trouver un magicien, et que celui-ci lui avait fait voir un miroir représentant une salle dans laquelle chacun de ses fils lui était
apparu faisant autant de tours qu'il devait vivre d'années.
François II avait paru le premier et fait un tour. Charles IX parut le second et fît quatorze tours. Henri III parut le troi- ^ sième et fit quinze tours. Enfin Henri de Béarn était apparu le quatrième, en avait fait vingt et un, et avait disparu.
Pendant Tappareil du couronnement, on montra au roi une prédiction venue d'Espagne. Elle disait qu'un grand roi, qui ■ avait été prisonnier dan sa jeunesse, mourrait au mois de mai. Mais le roi secoua la tête.
— 11 ne faut se fier à rien, dit-il, de ce qui vient d'Espagne.
Et cepefidant, se retournant vers Sully :
— Sully, lui dit-il, j'ai quelque chose sur le cœur qui m'empêche de me réjouir.
L'arbre planté dans la cour du Louvre, le premier jour de mai, tomba de lui-môme sans effort, et la tête tournée vers le petit degré, le neuvième jour du même mois.
Bassompierre et le duc de Guise étaient appuyés en ce moment sur les barres de fer du petit perron au-devant de la chambre de la reine. Bassompierre secoua la tête, et, montrant l'arbre tombé au duc de Guise :
— Si nous étions en Allemagne ou en Italie, dit-il, on prendrait cette chute pour un mauvais signe et pour le renversement de l'arbre à l'ombre duquel se reflose le monde.
Le roi était derrière eux sans qu'ils le vissent; il passa, à leur grand étonnement, sa tête entre leurs deux têtes :
— Est-ce que vous avez entendu, sire? lui demanda Bassompierre.
— Par ma foi, oui, dit le roi; mais voilà vingt ans que j'ai les oreilles rebattues de ces présages ; il n'en sera que ce qui plaira à Dieu.
La reine, de son côté, crut devoir faire deux songes qui
ajoutaient encore à toutes ces craintes vagues qui semblaient planer au-dessus du Louvre.
Elle rêva d'abord, et c'était au moment où les orfèvres dressaient sa couronne, que tous les diamants que l'on avait donnés pour enrichir cette couronne s'étaient changés en perles.
Or, dans la langue des songes, les perles veulent dire d«s larmes.
Elle se rendormit ; mais, une demi-heure après, elle* se réveilla tressaillant et poussant un cri.
— Qu'avez- vous, ma mie ? lui dit le roi.
— Oh! s'écria la reine, le vilain songe que je viens de faire !
— Et qu'avez vous donc songé?
— Oh! rien. Vous savez que les songes sont mensonges.
— Dites toujours.
— Eh bien, j'ai songé que l'on vous donnait un coup de couteau sur le petit degré.
— Par bonheur, ce n'est qu'un songe, dit le roi.
— Ne voulez-vous pas, insista la reine, que je fasse lever la Renouilliéfe?
La Renouillière, c'était la première femme de chambre.
— Oh ! dit le roi, il n'est pas besoin pour si peu.
Et il se rendormit aussitôt, « car, dit Mathieu, son historien, il était prince si bien composé, qu'il avait deux choses à sa disposition, la veille et le sommeil. »
Le 9 au soir, Henri étant en train de jouer au trictrac, il lui sembla plusieurs foisvoirdes taches de sang sur l'ivoire et Tébène. Il essa^-a de les essuyer avec son mouchoir, d'abord sans rien dire, puis ensuite en demandant à son partner s'il ne voyait pas comme lui ces tache"s de sang.
C'était son présage de la Saint-Barthélémy qui se renouvelait. .
Alors, il sortit pour prendre un peu Pair.
11 avait à la fois la vue et le cœur troublés.
Après le jeu, la reine soupait dans son cabinet et y était servie par ses filles. Le roi y entra, s'assit près d'elle, et, non par soif, mais par une espèce de galanterie conjugale, il but deux ibis ce qu'elle avait laissé dans son verre.
Puis, tout à coup, il se leva et sortit pour aller se mettre au lit.
Ce fat cette nuit-là qu'il ne put dormir et se releva, essayant de prier.
Donnons, minute par minute, les détails de ce dernier jour, 14 mai 1610.
Le roi s'éveilla de meilleure heure encore que d'habitude, c'est-à-dire vers les quatre heures du matin. 11 passa aussitôt dans son petit cabinet pour y prendre ses habits. .
Là, et tout en s'habillant, il fit appeler M. de Rambure, qui était arrivé la veille au soir ; puis, à six heures, il se jOta sur son lit pour faire plus tranquillement ses prières.
Tout en faisant ses prières, il entendit que Ton grattait la porte.
— Laissez entrer, dit-il ; ce doit être M. de Yilleroy.
Il l'avait, en effet, envoyé quérir par la Varenne.
Il lui parla longuement d'affaires ; puis, le renvoyant aux Tuileries pour ce qui restait à lui dire, il lui commanda de tirer le rideau, et continua de se recommander à Dieu.
Ses prières finies, il acheva toutes ses expéditions au duc de Savoie, et les scella lui-même de son sceau.
Puis il passa aux Tuileries, demeura plus d'une demiheure à se promener avec le dauphin, parla au cardinal de Joyeuse et à plusieurs autre^s seigneurs, et recommanda
(l'apaiser la querelle que les ambassadeurs d'Espague et de Venise avaient eue au couronnement.
En quittant le dauphin, il alla aux Feuillants, oii il entendit la messe. Parfois il y arrivait passé midi. Dans ce cas, il faisait au clergé ses excuses pour ce retard. Alors, il avait l'habitude de dire :
— Ex^cusez-moi, mes pères, j'ai travaillé. Or, quand je travaille pour mon peuple, je prie. Travailler au lieu de prier, c'est laisser Dieu pour Dieu.
Il revint au Louvre; mais, avant de se mettre à table, il voulut voir un nommé Descure, qui, par son ordre, venait de reconnaître le passage de la rivière de Semoy.
Le passage était facile, commode et assuré par le pays de CluMeau-Ilenault, qui appartient en souveraineté à madame de Conti.
Le roi fut très-joyeux d'apprendre ces nouvelles. On lui avait dit que le marquis de Spinola s'était emparé de tous ces passages ; et le rapport de Descure lui apprenait nonseulement qu'il n'en était rien, mais encjre que son armée était maintenue dans le meilleur état par M. de Nevers ; que les Suisses avaient rejoint, et que les équipages et l'artillerie étaient tout prêts.
Puis il dîna, et, pendant le dîner, fit appeler M. de Nérestang pour lui adresser tous ses compliments sur la bonne tenue de son régiment, sur la rapidité avec laquelle il avait été équipé, le priant d'être certain que tous les frais qu'il avait faits lui seraient remboursés.
— Sire, répondit M. de Nérestang, je cherche les moyens do servir Votre Majesté, sans songer aux récompenses, certain que je suis de n'être jamais pauvre sous un roi si grand et si généreux.
—Oui, VOUS avez raison, monsieur de Nérestang, c'est aux sujets d'oublier leurs services, mais c'est aux rois de s'en souvenir. Mes serviteurs se doivent fier à moi, et moi, je dois avoir soin d'eux. Il est vrai que ceux à qui j'ai fait plus de bien qu'à vous ne le reconnaissent pas si bien que vous. C'est des grands bienfaits que se forment les grandes ingratitudes.
Comme il achevait ces paroles, entrèrent Madame, qui fut depuis madame Henriette; madame Christine, qui fut depuis duchesse de Savoie, et' mademoiselle de Vendôme.
Le roi demanda aux trois enfants s'ils avaient dîné.
Madame de Montglat, leur gouvernante, répondit qu'elle avait fait dîner les princesses à Saint-Denis, où elles avaient visité les reliques et le trésor.
— Vous ôtes-vous réjouies ? demanda le roi.
— Oui, dit mademoiselle de Vendôme ; ^seulement, M. le duc d'Anjou a beaucoup pleuré.
— Pourquoi cela? demanda le roi.
— Parce que, ayant demandé qui était dans un tombeau qu'il regardait, il lui fut répondu que c'était vous.
— C'est qu'il m'aime, le pauvre enfant ! dit le roi. Hier, pendant toute la cérémonie, comme il ne me voyait point, il n'a fait que crier : « Papa î »
Après le dîner, il s'arrêta longtemps à parler au président Jeannin et à Arnault, intendant de ses finances, leur disant qu'il était résolu à travailler à la réforme de l'État, à soulager la misère et l'oppression de son peuple , à ne plus souffrir qu'il y eût en France d'autre pouvoir que la vertu et le mérite , ni que la vénalité des offices rendît profanes les choses sacrées, conjurant ses bons serviteurs de seconder vertueusement et courageusement ses intentions.
Puis il passa dans les appartements de la reine, suivi du seul marquis de la Force.
La reine était dans son cabinet, où elle donnait des ordres pour tout ce qui était nécessaire à la pompe et à la magnificence de son entrée.
Au moment où Henri apparut sur le seuil, elle invitait l'évoque de Béziers, son grand aumônier, à aller à la conciergerie du Palais pour y prendre deux maîtres des requêtes et aviser avec eux à Pélargissement des prisonniers ; puis, entendant la duchesse de Guise qui parlait d'aller en ville : * — Ne bougez pas d'ici, cousine, dit le roi, nous rirons.
— Impossible que je ne sorte pas, sire, dit-elle, j'ai convoqué une assemblée de quelques avocats du parlement.
— Eli bien, dit-il, je vais aller voir la princesse de Gonti ; j'ai, en dlitre, grande envie d'aller àl'Arsenal; mais, si j'y vais, je m'y mettrai en colère bien certainement.
— N'y allez jjas, sire, restez avec nous, et tenez-vous en belle humeur, dit la reine.
Malgré cet engagement, il sortit du cabinet de la reine et rentra chez lui pour écrire. Il était sous le poids de cette agitation qui tourmente les gens menacés d'un grand malheur, et que leur instinct pousse à y échapper.
11 s'assit à une table, prit une plume, du papier, et écrivit.
Mais, à la cinquième ligne, il s'arrêta, fit appeler la Glaverie, qu'il avait envoyé à l'ambassadeur de Venise, au sujet de la querelle que celui-ci avait eue, lors du couronnement, avec l'ambassadeur d'Espagne, causa avec lui quelques instants, continua d'écrire; puis, après qu'il eut écrit et qu'il eut remis la lettre à la personne qui l'attendait, il s'approcha d'une fenêtre, et, portant sa main à son front, il dit :
— Mon Dieu ! qu'ai-je donc là qui me trouble si fort ?
Puis il sortit de son cabinet et rentra dans la chambre de ]a reine.
Là, il trouva le chancelier et lui parla longtemps de ses projets d'avenir,, comme si, près de quitter le monde, il s'empressait d'initier le premier officier de sa justice à ses ' dcrnic'^res intentions.
Après cette conversation, tous deux se quittèrent.
— Sire, dit le chancelier, je vais tenir votre conseil.
— Et moi, répondit le roi en Tembrassant, je vais dire adieu à ma femme.
Sur quoi, il rentra une seconde fois dans le cabinet de la reine, où il se mit à jouer avec ses enfants.
— Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, madame, dit-il à la reine, mais le fait est que je ne puis me décider à sortir de chez vous. •
— Mais demeurez-y donc, dit la reine. Qui vous force à aller dehors ? , •
Alors, se tournant vers Vitry, son capitaine des gardes :
— Vitry, dit-il, allez au palais et mettez ordre au festin royal. J'y serai moi-même h six heures pour voir comment toutes choses seront ordonnées.
— Sire, dit de Vitry, je vais obéir à Votre Majesté, mais j'aimerais mieux rester ici.
— Et pourquoi cela?
— Sire, je ne puis être en deux lieux à la fois. Or, quand je vous vois à chasse, sans vos gardes, ou au promenoir peu accompagné, je n'ai pas un instant l'esprit en repos. Jugez donc de mes craintes en ce moment, dans cette grande ville, qui est pleine d'un nombre incroyable d'étrangers et d'inconnus.
— Allons, allons, reprit le roi, vous êtes un cajoleur, Vitry.
Vous voulez demeurer ici pour causer avec les femmes. Faites ce que je vous dis : il y a cinquante ans que }e me garde sans capitaine, et je me garderai bien aujourd'hui encore tout seul.
— Oh ! quant à cela, répondit de Vitry,il n'est point besoin que Votre Majesté se garde toute seule. J'ai en bas une douzaine d'hommes à son service et qui peuvent l'accompagner si elle le désire.
Vitry partit.
Alors, le roi s'avança sur le perron de la chambre de la reine et demanda si son carrosso était en bas.
On lui répondit que oui.
Ces paroles furent entendues d'un homme qui était assis sur les pierres de la porte du Louvre, où les laquais attendent leurs maîtres. Cet homme, auquel personne ne fit attention, se leva et s'en alla attendre le roi entre les deux portes.
Le roi rentra dans le cabinet, dit par trois fois adieu à la reine, l'embrassant comme si son cœur eût témoigné le regret qu'il avait de se séparer et arracher du sien.
— Sire, dit la maréchale de la Ghastre en voyant ces caresses, je crois que Votre Majesté devient tous les jours plus amoureuse de la reine.
•— Eh bien, maréchale, qu'avez- vous à dire à cela?
— J'ai à dire, sire, que vos bons serviteurs en reçoivent un grand contentement.
— Et moi une grande joie, dit la reine.
Henri embrassa pour la troisième fois Marie de Médicis et sortit.
Endesendant le petit degré, il rencontra le maréchal Bois- Dauphin et lui ordonna de se tenir prêt à partir pour l'armée.
iî
Puis, descendu dans la cour, il vit le duc d'Anjou qui y jouait, et, lui montrant Bassompierre :
— Connais-tu ce monsieur-là? lui demanda-t-il.
Enfin, à trois heures trois quarts, il monta en carrosse, prit la principale place; mais, ayant rencontré le duc d'Épernon, et ayant su qu'il avait affaire en ville, il le fit placer à sa droite.
A la portière du même côté , étaient le maréchal de Laverdin et M. de Roquelaure.
A Tautre, le duc de Montbazon et le marquis de la Force.
Sur le devant, Liancourt, son premier écUyer, et le marquis de Mirabeau.
Le cocher fit demander Tordre par Técuyer de service.
•- Sortez d'abord du Louvre, répondit le roi.
Puis, étant sous la voûte de la première porte, il fit ouvrir le carrosse de tous les côtés.
L'homme qui l'attendait entre les deux portes était à son poste ; mais, voyant que le duc d'Épernon était à la place du roi, et ayant entendu ces mots : « A l'Arsenal ! » il espéra trouver sur la route plus de facilité à son dessein, et, se glissant entre la voiture et la muraille, il alla attendre le roi, appuyé à l'une de ces petites boutiques qui sont près des Innocents, rue de la Ferronnerie.
En face de l'hôtel de Longueville, le roi fit arrêter le carrosse, et renvoya tous ceux qui l'accompagnaient.
Alors, le cocher demanda une seconde fois où il devait aller, comme si la première il n'eût point entendu.
— A la Croix-du-Trahoir, dit le roi.
— Et de là?
— De là... Je dirai plus tard où je veux aller. Et le cocher s'arrêta à la Croix-du-Trahoir.
Le roi hésita un instant s'il irait chez mademoiselle Paulet, ou à l'Arsenal.
Il décida d'aller à TArsenal d'abord, et chez mademoiselle Paulet au retour.
Il passa sa tête hors de la portière et dit tout haut :
— A l'Arsenal, en passant par le cimetière Saint»ïnnocent. Et, comme il faisait chaud, il quitta le manteau qui l'enveloppait et le mit sur ses genoux.
On arriva à la rue de la Ferronnerie.
A l'entrée de la rue, le roi vit, dans son carrosse, M. de Montigny, et, se penchant encore une fois hors du carrosse, il lui cria :
— Seigneur Montigny, serviteur!
Puis le carrosse du roi entra dans la rue.
La rue était encombrée de loges-et de boutiques joignant la muraille du cimetière Saint-Innocent. Le 14 mai 1554, il y avait juste cinquante-six ans, le roi Henri 11, étant à Gompiègne, et considérant que cette rue de la Ferronnerie était la voie ordinaire que suivaient les rois de France pour s'en aller du Louvre en leur château des Tournelles, avait rendu un ôdit par lequel ces boutiques devaient être démolies et abattues.
L'édit avait été ratifié en parlement, mais son exécution avait été négligée.
C'était au milieu de ces loges et de ces boutiques que l'homme qui s'était levé de dessus une des pierres posées à l'entrée du Louvre, attendait le roi.
Or, comme pour seconder les mauvais desseins de cet homme, il arriva qu'en entrant dans la rue, le carrosse du roi trouva deux charrettes, l'une chargée de foin, l'autre de vin.
212 LES GRANDS UQMMES
La charrette de foin, qui tenait le milieu de la rue , fut cause que le cocher prit tout à fait à main .gauche, s'arretant à toute minute.
Les valets de pied étaient, à cause de l'embarras, passés ])ar le cimetière.
Plusieurs personnes alors commencèrent de passer entre le carrosse et les petites houtiques dont nous avons parlé.
Un homme vint à son tour, suivant le môme chemin, le manteau sur l'épaule gauche, et dessous un poignard qu'il tenait caché.
Le roi avait la tète tournée adroite. Il parlait à d'Épernon, auquel il venait de donner un papier; il avait le bras droit sur le col du duc, son bras gauche était sur l'épaule du duc de Montbazon , qui tournait la tète pour n'avoir pas l'air d'écouter ce que le roi disait au duc d'Épernon et au maréchal de Lavardin.
Voici ce qu'il disait :
— A notre retour de l'Arsenal, je vous ferai voir les plans que d'Escure a faits pour le passage de mon armée; vous en serez aussi content que je l'ai été moi-même.
Tout à coup, il s'interrompit pour dire :
— Ah! je suis blessé!
Puis il ajouta :
— Ce n'est rien.
Mais, en même temps, il poussa un soupir plutôt qu'un cri, et le sang jaillit de la bouche à gros bouillons.
— Oh! sire, s'écria d'Épernon, pensez à Dieu !
Le roi entendit cmcore ces paroles, car il joignit les mains et leva les yeux au ciel.
Mais, presque aussitôt, sa tête tomba sur l'épaule du duc. Il était mort.
Voici ce qui s'était passé.
L'homme au manteau et au couteau avait proGté du moment où le seul valet de pied qui restât près du roi remettait sa jarretière. Il se glissa entre lui et le carrosse, et, pardessus la roue, passa sou bras par la portière et frappa le roi de deux coups de couteau.
n lui en porta un troisième, mais celui-là, le duc de Montbazon le reçut dans la manche de son pourpoint.
Le premier coup, qui avait fait dire au roi : « Je suis blessé! » avait frappé entre la seconde et la troisième côte, mais, sans pénétrer dans la cavité de la poitrine, avait glissé sous le muscle pectoral. Le second coup avait porté un peu plus bas, au milieu du flanc, entre la cinquième et la sixième côte, avait, pénétré dans la poitrine, traversé un des lobes du poumon et tranché l'artère au-dessous de l'oreillette gauche du cœur.
C'était celui-là qui avait fait jaillir le sang de la bouche du roi.
La mort fut presque instantanée.
A ce cri et à ce mouvement qui se passait dans l'intérieur de la voiture, le peuple se groupa autour du carrosse, empêchant ainsi l'assassin de fuir.
Le cocher, lui, était si éperdu, qu'il n'essayait ni d'avancer ni de reculer.
Saint-Michel, un des gentilshommes ordinaires, qui venait derrière la voiture, vit le coup, mais trop tard pour Tempèclier.
Il s'élança sur l'assassin l'épée haute ; mais d'Épernon lui cria :
— Sur votre tète, ne le touchez point. Le roi n^a pas de mal.
Puis, saisissant les mains de l'assassin, il lui arracha le couteau.
En même temps, le comte de Gourson lui donnait dans la gorge un coup du pommeau de son 6p6e, tandis que La Pierre, un des capitaines-exempts des gardes, s'emparant de lui, le mit entre les mains des valets de pied. ^
Aussitôt, M. de Liancourt sauta à bas du carrosse, afin de se rendre à Thôtel de ville pour mettre ordre à ce qui 'était de sa charge.
M. de la Force courut à TArsenal pour en aviser M. de Sully.
D'autres enfin se rendirent en toute hâte au Louvre pour veiller à la sûreté du dauphin.
Enfin Concini courut à la chambre de la reine, et, à travers la porte entre-bàillée, lui jeta ces mots :
— E amazzato !
Puis on détourna le carrosse et on prit le chemin du Louvre.
En entrant dans la cour, on cria, comme c'était l'habitude dans les cas d'accident :
— Au vin et au chirurgien !
Mais l'un et l'autre étaient inutiles.
On savait déjà la blessure, mais on ne sut la mort que lorsqu'on tira le roi de son carrosse.
Il fut porté sur le lit de son petit cabinet par le «lue de Montbazon, pai: de Vitry, par le marquis de Noirmoutiers et par deux ou trois écuyers qui se trouvaient là.
Petit, son premier médecin, fut appelé. Il prétendit que le roi n'avait rendu le dernier soupir que sur le lit, et que, lui voyant encore quelque reste de vie, il lui avait dit : « Sire, souvenez-vous de Dieu. Dites en votre cœur : Jesus^ fils de
David^ ayez pitié de moi! » et qu'alors le roi avait, par trois fois, ouvert les yeux.
Un autre gentilhomme affirma la même chose à Mathieu, historien du roi.
Puis on s'enquit de Fassassin, de ce qu'il était, et des causes qui l'avaient porté à cet assassinat.
Le jour même, le président Jeannin interrogea le meurtrier.
On sut alors qu'il s'appelait François Ravaillac, qu'il était né à Angouleme en 1579, et, par conséquent, était âgé de trente et un ans.
L'assassin avait été conduit h, l'hôtel dQ Retz. Pour avoir meilleur marché de lui, le président Jeannin, qui l'interrogea le premier, lui dit que le roi n'était pas mort.
Mais lui, secouant la tête, répondit :
—Vous me trompez, le couteau est entré si avant, que mon pouce a touché le pourpoint.
Parmi les papiers qu'il avait sur lui était une pièce de vers en forme de stances composée pour un honupe que Ton conduit au supplice ; on lui demanda d'où elle venait. Il répondit :
— D'un apothicaire d'Avignon, qui se mêle de faire des vers et m'a consulté sur ceux-ci. .
D'Épcrnon s'inquiéta, et, sous prétexte qu'il n'était point assez bien gardé à Thôlel de Retz, le fit transporter chez lui.
Il resta là jusqu'au lundi 17. Le 17, on le conduisit à la Conciergerie.
Sans doute, la vie lui avait été promise, car l'assassin s'obstina à dire qu'il n'avait point de complice, qu'il avait obéi h une voix d'en haut, et qu'ayant appris que le roi allait faire la guerre au pape, il avait cru être agréable à Dieu
CQ tuant celui qui menaçait son représentant sur la terre.
Mais, quelle que fût la fermeté de ses réponses sur ce point, on n'en voulait rien croire. Chacun alors proposa de nouveaux modes de tortures pour arriver à lui faire dire la vérité.
La reine écrivit en recommandant un boucher qui s'offrait pour dépouiller vif l'assassin, et, cela, avec tant d'adresse, que la force , une fois écorché, lui resterait encore d'avouer ses complices et de supporter son châtiment.
La cour admira cette offre d'une princesse qui voulait que chacun connût que la justice n'avait rien omis pour la réparation de la publique offense ; elle loua cette sollicitude d'une veuve et d'une mère, mais elle ne crut pas devoir accepter cette proposition.
Un architecte, nommé Balbany, inventeur des cités modernes, proposa une torture de sa façon : c'était un trou en terre, ayant la forme d'un cône renversé, dont les parois lisses et glissantes n'offraient aucune aspérité où le corps put ^e retenir. On y laisserait glisser le coupable, qui, par son propre poids, s'affaisserait sur lui-même, de manière que les épaules, disait-il, finiraient par se joindre aux talons, et, cela, avec des douleurs lentement cruelles, mais qui n'étaient rien au corps de ses forces ; de sorte que l'on pourrait retirer le patient à volonté, et, en quatre heures , le remettre eu état de supporter le même supplice, jusqu'à ce qu'il eût parlé.
Mais la cour ne jugea pas à propos d'user d'autre torture que celle qui était en usage.
Un instant seulement, elle fut en doute. Le criminel devait-il être appliqué à la question avant d'être condamné à mort?
Les formes ordinaires ne le permettaient point, car la question ne se donnait qu'en deux cas : Tun , avant le jugement y pour avoir la preuve du crime; Tautre après le jugement , pour connaître les complices ou les instigateurs.
Or, la question n'était point nécessaire pour le premier cas, puisque le criminel, pris au moment où il exécutait le crime, non-seulement ne le niait pas, mais encore s'en vantait.
A force de recherches, la cour trouva un arrêt qui la tirait d'embarras.
Un homme qui avait attenté par le poison h la vie de Louis XI, avait eu plusieurs fois la gêncy et à divers jours avant la condamnation. .
Le parlement n'en demandait pas davantage.
Sur la lecture de cette pièce, la cour ordonna que l'assassin serait appliqué à la torture trois fois en trois jours différents.
Mais il soutint la première épreuve avec un si grand courage/ses réponses furent si conformes à celles qu'il avait déjà faites, que l'on craignit de lui enlever des forces qui devaient être ménagées avec soin, pour qu'il pût jusqu'au bout endurer le supplice.
Seulement, le procureur général La Guesle, qui était malade, forçant son indisposition, se fit porter au parquet pour prendre ses conclusions avec les avocats du roi ; et, considérant qu'un pareil crime devait être puni par les châtiments les plus sévères, il requit que, outre le tenaillement et le démembrement, une nouvelle peine fut ajoutée : c'est que le tenaillement se ferait avec des tenailles roqgics au feu, et que, dans les blessures faites par elles, on verserait du plomb fondu, de l'huile bouillante, de la poix enflammée, et de la cire et du soufre mêlés ensemble.
C'était la première foiâ que pareille proposition était faite.
Elle fut acceptée.
En conséquence, Parrêt fut rendu en ces tefmes :
«t Déclare
» Le prévenu atteint et convaincu du crime de lèse-majeetô divine et humaine, au premier chef pour le trôghméchaàt, trés-abominable et très-détestable parricide commis en la personne du roi, de très-bonne et très-louable mémoire.
» Et, pour la réparation, condamne le meurtrier à faire amende honorable devant la principale porte de Téglise de Paris, nii, en chemise, tenant Une torche' ardente du poids de deux livres; dire et déclarer que^ fflalheureusement et proditoirement, il a commis et tué lé iroi de deux coups de couteau dans le corps; de là, conduit à la placé de Ûrôve^ et, sur un échafaud, tenaillé aux mamelles, brai, ôUisseft, gras de jambe, là main droite tenant le couteau duquel a commis le parricide ars et brûlée de feU de soUft'e, et sur les endroits où sera tenaillé jeté du plomb fôûdu, de Thuile bouillante, de là pôix-résine en flamme, de la cire et du Soufre fondus ensemble; ce fait, son cotps tiré et démembré à quatre chevaux, ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendre, jetés au vent, ses biens confisqués, sa maison de naissance démolie, son père et sa mère bannis du royaume de France, et ses autres parents Contraints de changer de nom. »
L'arrêt fut exécuté lô même jour que prononcé ; et, pour en voir l'exécution, tous les princes, seigneurs et officier? de la couronne et du conseil d'État, se trouvèrent en l'hôtel de ville, tandis que tout Paris s'entassait sur la place de Grève. On avait d'abord pensé à brûler le poing du condamné au lieu même où le parricide avait été commis* Mais on èongea
HËNKl IV 2»
que la place était 6i étroite, Cfue quelques personnes à peine pourraient assister au prologue du supplice, et, d'ailleurs^ que ce commencement d'exécution pourrait diminuer les forces dont le coupable avait besoin pour supporter les autres peines- Avant de mener le condamné ep Grève, ort fit une der* niùre tentative de torture. On lui donna les brodequins. Le premier coin tira de sa bouche de grands cris^ mais aucun aveu.
— Mon Dieu! cria-t-il, ayez pitié de mon àme et me faites pardon de mon crime ; mais punissez-moi du feu éternel si je n'ai pas tout dit.
AU second coin, il s'évanouit»
On ne jugea pas à propos d'aller plus loin, et le bourreau s'empara de lui»
Gomme tous les fanatiques^ il avait jugé son crime à travers sa propre opinion, et croyait que le peuple lui saurait gré de son attentat. Son étonnemetit fut donc étrange quand, en sortant de la Conciergerie, il se vit accueilli par des huées, des menaces et des malédictions^
Ce fut au milieu des hurlements du peuple qu'il arriva à Notre-Dame. Là, il se jeta la face contre terre, baisa le bout de sa torche, et montra un grand repentir*
Ge fut d'autant plus remarquable qu'avant de quitter la prison, il avait encore blasphémé le roi et glorifié son crime.
Le changement qui s'était fait en lui^ pendant le court trajet qui séparait la prison de l'échafaud, était bien^grand, puisque, sur le point de quitter la charrette, le docteur Tilsac, qui l'assistait, lui voulant donner l'absolution^ lui commanda de" lever les yeux au cieK
Mais il lui répondit ;
22œ LES GRANDS HOMMES
— Je n'en ferai rien, mon père ; car je suis indigne de le regarder.
Puis, Tabsolution donnée :
— Mon père, dit-il, je consens à ce que votre absolution soit convertie en damnation éternelle si j'ai supprimé quelque chose de la vérité. ,
L'absolution reçue, il monta sur Téchafaud, où on le coucha sur le dos ; puis on lui attacha les chevaux aux pieds et aux maifis.
Le couteau dont on lui perça la main n'était point celui dont il s'était servi pour commettre le crime ; car, celui-là, après l'avoir montré au peuple, qui accueillit sa vue d'un cri d'horreur, le bourreau le jeta à ses valets, qui le mirent dans un sac.
On remarqua que le condamné, tandis que sa main brûlait, eut le courage de lever la tête pour la regarder brûlera
Sa main brûlée, on lui donna les tenailles.
Alors, les cris commencèreut.
Peu après, on jeta le plomb fondu, l'huile bouillante, la poix emflammée, la cire et le soufre, le bourreau ayant bien soin de les faire pénétrer dans la chair vive.
« Ce fut, dit Mathieu, la douleur la plus sensible et la plus pénétrante de tout le supplice, et il le montra bien par le soulèvement de tout son corps, le battement de ses jambes et le pétillement de sa chair. Mais cela, ajoute Thistorien, ne fut capable d'émouvoir le peuple à pitié. Il eût voulu, quand tout fut fait, que l'on eût recommencé. »
Et cela est si vrai, qu'un jeune homme qui regardait par une des fenêtres de l'hôtel de ville, au lieu de dire : « Grand Dieu, quel tourment ! » ayant eu le malheur de dire : « Grand Dieu, quelle cruauté I » les menaces e'ôlevèrent contre lui
au point qu'il fut obligé de se perdre dans la foule ; sans quoi, il eût été mis en pièces.
Arrivé à ce point, on fit une pause. Les théologiens s'approchèrent du patient et l'adjurèrent de dire la vérité.
Lui, alors, déclara qu'il était prêt à parler.
On appela le greffier; le greffier monta sur l'échafaud et écrivit.
Par malheur, le greffier avait une si mauvaise écriture, que Fon y distinguait bien les noms de la reine et de M. d'Épernon^ mais qu'on ne pouvait lire le reste.
Cette pièce, écrite sur l'échafaud même, resta longtemps entre les mains de la famille Joly de Fleury.
Alors, on donna l'ordre, et les ohevaux commencèrent de tirer. Mais, comme ils n'allaient pas assez rudement au gré du peuple, le peuple s'attela aux cordes.
Un maquignon, voyant un des chevaux du supplice tout hors d'haleine, mit pied à terre, dessella le sien et le mit en place.
« Et, dit le récit, ce cheval tint sa partie mieux que les autres et donna de si rudes secousses à la cuisse gauche, qu'il la dénoua incontinent. »
Les cordes étaient lâches, et, comme le malheureux fut longuement tiré, retiré et promené de tous côtés, ses flancs donnaient contre les piliers de l'échafaud, et, à chaque choc, une côte pliait et se rompait.
Mais il était si vigoureux, qu'une fois, en repliant une de ses jambes, il fit reculer le cheval qui y était attelé.
Enfin, l'exécuteur, voyant que tous ses membres étaient dénoués, rompus, froissés, qu'il était à l'agonie et que les chemux n'en pouvaient plus^ en eut^pitié, peut-être aussi des chevaux, et voulut mettre le patient en quatre quartiers.
Mais le peuple, devinant son intention, envahit Téchafaud et lui arracha le corps des mains. Les laquais lui donnèrent cent coups d'épée et chacun lui tira son morceau de chair, de sorte qu'au lieu d'être coupé en quatre quartiers, il Iç fut en plus de cent. Une femme le déchirait avec ses ongles ; puis, voyant qu'ils n'avaient point assez de prise, elle le mordit h belles dents. Le porps s'en alla ainsi par lambeaux, de sorte que, quand le bourreau voulut exécuter la partie du jugement qui disait que les restes du parricide seraient jetés au feu, tout ce qui lui restait du parricide était sa chemise.
Le corps fut brûlé par lambeaux sur toutes les places et dans tous les carrefours de Paris.
Aujourd'hui encore, Q'est^à-dire après deux siècles et demi, l'assassinat est resté un mystère entre, les coupables et" Dieu.
On soupQOUQçi bien, leg preuves morales étant là; mais les preuves matérielle^ manquent, et, pour nous servir des termes du palais, Thistoire a rendu une ordonnance de
NON-llEU,
Mais voyez la reine iusultée, méprisée, Ji^^ïe.
Voyez Goncini déterré, dépiécé, émietté, peudu, mangé.
Tout cela par le peuple.
Pourquoi?
Parce que le peuplq deoaeura convaincu que les. vrais assassins, c'étaient le Florentin et la Florentine, -r- Goncini et la lli:iNE.
flN DE HENRI IV.
Nous avons dit, dans notre étude sur Henri IV, comment le dauphin Louis, qui fut depuis le roi Louis XIII, naquit h Fontainebleau, neuf mois et dix-huit jours après le mariage de Marie de Médicis, le jeudi 27 septembre 1601, et comment, étant né sous le signe de la Balance, il fut nommé Louis le Juste;
Le roi Henri relevait assea sévèrement : un jour, il lui fit donner le fouet.
— Oh ! dit Marie de Médicis, qui, toujours jalouse et acariâtre, ne manquait pas \ine occasion de récriminer contre son mari, vous ne traiteriez pas ainsi un bâtard!
— Pour mes bâtards, répondit le roi, mon fils légitime les pourra fouetter s'ils font les sots; mais, si je ne le fouette pas, lui, il n'aura personne qui le fouette.
Henri IV ne se contenta pas do faire ' fouetter son fils par ses professeurs : deux fois, de son auguste maio, il le fouettât lui-même,
La premièrQ fois, ce fut parce que le jeune prince avait témoigné tant d'aversion à un gentilhomme, que, pour le coutentçr, il avçiit fallu tirer à ce gentilhomme m coup de pistolet
sans balle,et faire croire qu'il avait été tué sur le coup. L'exécution avait été faite devant lui; on avait emporté le gentilhomme comme trépassé, et le jeune Louis, au lieu d'éprouver quelque remords, avait, au contraire, en dansant et en chantant, témoigné toute sa satisfaction d'être débarrassé du vieux reître.
La seconde fois, ce fut parce qu'il avait écrasé la^tête à un moineau d'un coup de maillet.
La reine, comme à son habitude, Te voulut défendre, moins pour l'amour qu'elle portait à l'enfant que pour le plaisir de faire enrager son mari.
— Madame, lui dit le roi, priez Dieu que je vive longtemps; car, du jour où je serai parti, vous qui le défendez, il vous maltraitera.
En même temps , Henri IV écrivait à madame de Montglat, gouvernante des enfants de France : •
« Je me plains de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon fils ; cai* je veux et vous recommande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre 6u quelque chose de mal, sachant bien qu'il n'y a rien au monde quilui fasse plus de proîlt que cela : ce que je reconnais par expérience m'avoir fort profité; car, étant de son âge, j'ai été fort fouetté. »
Cependant, la reine, qui se révoltait contre le roi quand c'était le roi qui faisait fouetter son fils, était bien forcée ellemême de lui appliquer la môme punition. Témoin ce fragment d'une lettre de Malherbe :
« Vendredi dernier, M. le dauphin jouant aux échecs avec La Luzerne, qui est un de ses enfants d'honneur, La Luzerne lui donna échec et mat. M. le dauphin en fut si fort piqué, qu'il lui jeta les échecs à la tête. La reine le sut, qui le fît fouetter
par M. de Souvray, et lui commanda de le nourrir à être plus gracieux. »
Comme on fe voit par les échantillons que nous venons de donner de son humeur, le jeune prince n'était point gracieux.
11 avait neuï ans lors de la mort du roi son père, et, ayant vu le corps tout sanglant de Henri^IV, il fut si effrayé de ce spectacle, que, la nuit, il fit les songes les plus effrayants, et que, rêvant qu'on voulait l'assassiner lui-même, il fallut le transporter dans le lit de la reine.
Louis Xin tenait de Henri IV sur ce point : il n'était pas naturellement brave; seulement,' chez Henri IV, vigoureuse et royale nature, la volonté corrigeait le défaut, tandis qu'il n'en était point de même chez son fils.
Au reste, pour revenir au fouet, à la cruauté et au peu de vaillance du jeune roi, nous allons, par un détour,* dire tout de suite deux mots de son frère, M. Gaston-Jean-Baptiste de France, duc d'Orléans, né le 25 avril 1608, et ayant, par conséquent, sept ans de moins que lui.
C'était un charmant enfant, comme visage du moins, et, quarante ans plus tard qu'à l'époque où nous sommes, — nous sommes en 1613 ou 1614, — il disait, en voyant M. d'Anjou, frère de Louis XIV, le plus joli enfant qui se pût voir :
— Ne vous étonnez de rien, j'étais aussi beau que cela.
A l'instar de son frère, qui avait voulu que l'on tuât un gentilhomme qui lui déplaisait, il en fit jeter, dans le canal de Fontainebleau, un qui ne lui portait point assez de respect.
Quoique le roi Henri, le sévère justicier de ses enfants, fut déjà mort, la chose fit grand bruit, et la reine mère exigea que le prince demandât pardon ; ce à quoi l'enfant royal se refusa obstinément, quoiqu'on lui citât l'exemple de Charles IX, qui, emporté par l'ardeur de la chasse, et ayant donné
un jour un coup de houssine à un gentilhomme qui se trouvait sur son passage dit, sur les observations qu'on lui fit : « Au fait, je ne suis qu*un gentilhomme moi-même, » et lui présenta ses excuses ; ce qui n*empêcha point que le gentilhomme frappé ne voulut jamais reparaître à la cour. Or, le duc d'Orléans y mettait encore plus d'entêtement que Charles IX, ne voulant point se résoudre à faire satisfaction à celui qu'il avait voulu noyer, quand la reine ordonna de le fouetter rudement : cet ordre le décida, et le gentilhomme eut satisfaction.
M. d'Orléans se plaignait fort, dans sa jeunesse, de ses deux gouverneurs, qui étaient, disait-il, le premier un Turc, le second un Corse. Ces deux gouverneurs s'appelaient : l'un M. de BriV^s, l'autre M. d'Ornano.
En effet, M. de Brives était demeuré si longtemps à Gonstantinopie, qu'il en était à peu près devenu mahométan ; et le maréchal d'Ornano, d'origine corse, était petit-fils du célèbre San-Pietro d'Ornano, lequel tua à Marseille sa femme Yanina.
Ce maréchal, qui mourut empoisonné à Yincennes, en 1626, avait une singulière manie : on ne lui eût pas fait, pour tout :au monde, toucher h une femme qui s'appelait Marie, tant il avait de respect pour le nom de la Vierge,
Des différentes sciences que Gaston d'Orléans étudia, celle à laquelle il donna la préférence fut la botanique ; il savait par cœur tous les noms des plantes. C'était Albert Brunyer^ son médecin, qui lui servait de professeur. Un jour, au milieu de la leçon, le royal élève l'interrompit pour lui raconter on ae sait quelle bévue qu'il avait faite.
— Monseigneur, dit le professeur, les alisiers foat les alises, a tes ^(IsÂors font les sottise?*
Jeune, monseigneur Gaston d'Orléans était fort coureur de rues, grand casseur de carreaux, et plus d'une fois, en brûlant de sa main quelque baraque de savflîier, il fut cause que tout un quartier de Paris fut réveillé par le cri a Au feu ! »
Il était fort capricieux dans sa miséricorde comme dans sa cruauté.
Nous avons dit qu'il avait fait jeter à l'eau un gentilhomme qui, prétendait-il, ne lui avait point porté assez de respect. •— Voilà pour la cruauté.
Un jour, h son lever, il s'aperçut qu'on lui avait volé une montre d*or à répétition qu'il aimait fort ; il s'en plaignit.
Un gentilhomme lui dit :
— Faites fermer les portes, monseigneur, et que tout le monde se fouille.
•—Au contraire, monsieur, repondit Gaston, que tout le monde sorte ; car il doit être bien près de neuf heures, et, si la montre venait à sonner, elle dénoncerait son voleur, que je serais obligé de faire punir ; or, je ne veux pas qu*un gentilhomme subisse la peine d'un manant.
Et, sur l'ordre de Gaston, tout le monde sortit ; de sorte que le nom du voleur resta inconnu. — Voilà pour la miséricorde.
Revenons au roi Louis XIII. M. d'Orléans, pendant le cours de la vie de son auguste frère, nous donnera îplus d'une fois l'occasion de nous occuper de lui.
11 fut question de marier Louis XIII presque enfant.
Le jeune roi, au contraire de Henri IV, à qui les femmes firent faire toutes ses folies, puis peut-être aussi quelcpiesunes de ses belles actions ; — le jeune roi, lui, ne pouvait pas les sentir ; mais, dès son enfance, il eut des favoris*
Plus tard, un historien le dit :
« Le favoristime, sous Louis XIII, devint une charge de
l'État. Sa première affection fut pour son cocher Saint-Amour ; ensuite, il eut une fort L)onne volonté pour Haran, son valet de chiens. »
Lorsqu'il fut sérieusement question de son mariage avec Anne d'Autriche, il envoya en Espagne le père de son cocher, qui était un maquignon très-renommé, pour savoir comment la princesse était faite. Celui-ci lui rendit compte de tout ce qu'il avait pu voir, comme, en revenant du marché aux chevaux, jtl lui eût rendu compte de l'inspection d'une jument.
La reine mère éloigna de lui successivement le grand prieur de Vendôme, le commandeur de Souvré et iMontpouillan la Force ; — mais, par malheur pi)ur elle , elle y laissa de Luynes. ^
Ne nous occupons doue que de celui-ci, qui va, d'ailleurs, jouer un grand rôle dans la vie du roi et donner son nom à une femme qui, elle aussi, jouera un grand rôle dans la vie de la reine.
Charles d'Albert, duc de Luynes, plus tard connétable dq France, était né le 5 août 1578. Il avait donc, à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire en 1614, trente-six ans. .•
Le roi en avait treize.
Ce d'Albert de Luynes était d'une maison fort médiocre.
Voici ce que l'on en disait :
Dans une petite ville du comtat d'Avignon, il y avait un chanoine nommé Guillaume Ségur ; ce chanoine vivait avec une femme nommé Albert. Il en eut un bâtard qui prit le nom de sa mère, et porta les armes pendant les troubles, se faisant appeler Albert de Luynes^ du nom de la chaumière où sa mère était accouchée. Ce capitaine était homme de main ; il eut le gouvernement de Çont-Saint-Esprit, près de Beaucaire. Lors des guerres de Flandre, il mena à M. d'Alençon
deux mille hommes levés dans les Gévennes. Là, il fit connaissance avec un gentilhomme du pays nommé Gontade, qui connaissait M. le comte du Lude, lequel succéda à M. de Brives, comme gouverneur de Gaston d'Orléans.
Get Albert de Luynes, capitaine d'aventure, était le père de notre d8 Luynes.
Par l'influence du comte du Lude , il fit recevoir son fils, Charles d'Albert, page de la chambre sous M. de Bellegarde.
Après avoir quitté la livrée, — les pages portaient livrée, — le jeune homme devint gentilhomme ordinaire de la chambre du roi ; ce qui était alors une espèce de position.
En outre, Gharles de Luynes avait un talent qui plaisait fort à Louis XIII : il aimait le» oiseaux et s'entendait à leur éducation. II dressa des pies-grièches avec lesquelles le roi et lui chassaient les moineaux, les pinsons et les mésanges dans les bosquets du Louvre.
Gela amusait fort Louis XIII, et la faveur de Gharles de
' Luynes s'étaya sur le besoin que le roi, — qui était l'enfant,
comme il devait être plus tard l'homme le plus ennuyé de
France, — sur le besoin, disons-nous, que le roi avait de
s'amuser.
Gharles d'Albert étant de petite naissance, cet attachement du roi pour son favori fut regardé comme de peu d'importance.
Il avait deux frères, Brantès et Gadenet, tous deux aussi beaux garçons que lui.
Gadenet, joli cavalier, donna un instant la mode à la cour : ce fut d'après lui que l'on appela cadenettes certaines tresses que l'on portait le long des tempes.
L'union — car rien ne put jamais les désunir — servit grandement à leur fortune politique.
Ils avaient fini par s'emparer de l'esprit du roi, à ce point
qu'on fit sur eux une chanson. On les comparait à Cerbère gardant Pluton :
D'enfep le chien a trois têtes
Garde Thais avec effroi.
En France, trois grosses héien
Gardent d'approcher le roi.
Les trois bêtes qui gardaient le Louvre firent bonne garde et bonne fortune : Charles de Luynes devint duc de Luynes et connétable de France ; Brantès devint M. de Luxembourg, et Cadenet, M. de Chaulnes, duc et maréchal.
Nous avons dit que celui que le roi voyait avec le plus de plaisir, après les trois frères, c'était Nogent-Bautru, capitaine de la porte.
Il ne faut pas confondre ce Nogent-Bautru avec son frère Guillaume Bautru, comte de Serrant, conseiller d*État, membre de l'Académie française et chancelier de Gaston d'Orléans, flrère du roi.
Nous allons, au reste, dire quelques mots de tous deux.*
Commençons par le Bautru de l'Académie ; nous reviendrons à Louis XIII par l'autre Bautru.
Guillaume de Bautru, qui s'appelait aussi Nogent, comme son firère, était d'une bonne famille d'Angers. Il avait épousé la fille d'un maître des comptes nommé Le Bigot, sieur de Gastine, laquelle s'obstina à se faire appeler Nogent, et non Bautru, ne voulant pas que la reine mère Marie de Médicis, qui prononçait à l'italienne, l'appelât madame do Bautrou.
Cette femme ne sortait jamais dQ chez elle et était citée en exemple aux meilleures ménagères. Bautru, qui ne croyait pas à la vertu absolue des femmes, pensa qu'il y avait quelque diablerie cachée là-dessous, et la guetta tant et si biea, qu'un beau 90ir, il la surprit avec son valet.
M. de Bautru n'était pas accommodant sm* le chapitre des infidélités conjugales : il commença par mettre sa femme à la porte, l'invitant à aller où elle voudrait, mais à ne pas revenir chez lui; puis, la femme partie, il prit le valet, le fit déshabiller, attacher tout de son long sur une table, et, en punition du crime, lui fit tomber goutte à goutte, sur la partie du corps dont il croyait avoir le plus à se plaindre, tout un bâton de cire d'Espagne.
Tallemant des Réaux dit que le pauvre diable en mourut , mais Ménage, dans son édition de 1715, que nous avons sous les yeux, dit, lui, qu'il n'en mourut pas. Il ajoute que Bautru fit condamner rhomme à être pendu, mais que, sur l'appel du valet, et sur son observation que son maître s'était fait justice lui-même, il ne fut condamné qu'aux galèrea.
La femme chassée accoucha d'un fils que Bautru ne voulut point reconnaître ; et, s'étant retirée à Montreuil-Belay, elle y vécut quinze ans de carottes pour épargner quelque chose à son enfant !
Bautru était bel esprit ; il faisait ce qu'aujom*d'hui nous appelons des mots. Le maréchal d'Ancre, dont nous allons .avoir à nous occuper tout à l'heure, l'aimait; et, sans l'événement dans lequel il perdit la vie, il eût fedt à Bautru une bonne position. .
Disons quelques-uns de ses mats; ils serviront àk faire comprendre la différence de l'esprit français au xvu<» siècle avec l'esprit français au xix',
D était à ce que l'on appela la drôlerie du pont de Gé. — Nous parlerons de cette drxJJerie-là ooMao (te bi^o d'autres.
« Quelqu*un, dit Tallemant des Réaux, qui estimoit fort IL de Jainchère, lequel avoit un emploi daaa cette gmtrMf^
23;i LES GRANDS HOMMES
demanda, dans une discussion avec Bautru, qui avoit été plus hardi dans le combat que Jainclière ?
» — Les faubourgs d'Angers, répondit Bautru; car ils ont toujours été hors de la ville, et votre Jainchère n'en est pas sorti une minute. »
Jouant au piquet à Angers avec un nommé Goussaut, — qui était si sot, que, pour dire sot, on disait goussaut^ — il oublia avec qui il jouait, et, ayant fait une faute, il s'écria :
— Que je suis donc goussaut!
— Monsieur, vous êtes un sot, lui dit l'autre.
— Pardieul répondit Bautru, vous ne m'apprenez rien de nouveau, puisque c'est cela que je voulais dire.
Bautru avait du malheur. Après avoir reçu des coups de J)ûton des donneurs d'étriviôres de M. d'Épernon, pour un bon mot dont M. d'Épernon crut avoir à se plaindre, il en reçut encore d'un certain marquis de Borbonne; qui, cependant, ne passait point pour brave.
Aussi en fit-il un vaudeville qiii finissait par ce refrain 1 Borbonne Ne bat personne, Et cependant; il me bàtonne.
Quelque temps après, Bautru alla faire une visite à la reine, tenant un bâton à la main.
— Auriez-vous donc la goutte, mon cher Bautru? demanda Marie.
— Non, madame, répondit Bautru,
— Ne faites pas attention. Majesté, dit le prince de Guéménée, il porte son bâton comme saint Laurent porte son gril : c'est l'instrument de son martyre.
Du temps qu'il habitait la province, un juge l'importunait fort par de fréquentes visites. Un jom* que cet homme lui
LOUIS Xni ET RICHELIEU 233
faisait annoncer par son valet qu'il demandait à lui parler :
— Dis-lui que je suis au lit, répondit Bautru. Le valet sortit et rentra un instant après.
— Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé.
— Alors, dit Bautru, qui croyait s'en débarrasser, dis-lui que je me trouve mal.
— Il dit qu'il vous enseignera une recette.
— Dis-lui que je suis à l'extrémité.
— 11 dit qu'il veut vous dire adieu.
— Dis-lui que je suis mort.
— Il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite.
— Dis-lui qu'on va m'enterrer.
— Il demande à porter un des coins du drap.
— Qu'il entre alors ! dit Bautru, qui n'avait plus de prétexte à donner pour ne plus le recevoir.
C'est de lui, le mot que l'on prêta depuis à tort à Piron, puisque Tallemant des Réaux le citait avant que Piron fût né.
Gomme il passait un •enterrement auquel on portait un crucifix, il ôta son feutre.
— Ah ! ail! lui dit-on, vous êtes donc raccommodés, le bon Dieu et vous ?
— Cosi, cosi^ répondit Bautru : nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas.
Nous aurions dû établir, avant de citer ce mot, que Bautru était un .véritable hérétique. Il disait que Rome était une chimère apostolique; et, comme, dans une promotion de cardinaux que fît le pape Urbain, et qui se composait tout entière de gens de petite condition, il lisait les dix noms des élus :
— Mais, dit-il, on m'avait assuré qu'ils étaient dix, et je n'en vois que neuf.
— Bon ! et Facchinetti^ vous l'oubliez, lui dit quelqu'un.
234 LBS GRANDS HOMMES
— Excusez, répondit Beautru, comme il vient le dernier, j'avais cru que o^était le titre des neuf autres {faquins).
Un jour qu'il voulait renvoyer en voiture quelqu'un qui était venu le visiter :
--" Non, non, dit la personne, ne. le faites pas ; cela donnerait trop de peine à vos chevaux.
— Si Dieu, répondit Bautru, eût créé nos cheyaux pour se reposer, il les eût faits chanoines de la Sainte-ChapeJle.
Revenons au comte de Nogent-^Bautru, qui, Qomme nous Tavons dit, doit nous ramener à Louis XIII. ' Il arriva à la cour n'ayant que huit cents livres de rente ; mais, le premier jour de son arrivée, il eut occasion de porter le roi sur ses épaules pour faire passer à Sa Majesté un endroit où il y avait de l'eau.
Sa faveur, comme celle dQ saint; Christophe près de Jésus, vint de là. Blje fut grande, puisque, p'ayant que huit cents livres de rente, comme nousi layons dit, lorsqu'il vint k l?t cour, il en î^yçiit eeut quatre^vingt paille lorsqu'il mourut !
Louis XIII bégayait en parlant. Un jour arriva ^ h. cour M. d^Allarmont, qui bégayait encore plus que le roi. Le roi lui adressa la parole en bégayant, et, bon I voilà M. d'AUarmont qui lui répond en bégayant bien plus obstinément que lui. On eut toutes les peines du monde à faire comprendre au roi que. ce gentilhomme bégayait naturellement,
Aussi, le duc de Richelieu» qui craignait que l'on n'appelât Louis XIII Louis 1$ Bègue^ ^yait^il ordonné ^ tQUt le moude de l'appeler Louis le |uste,
Le jour môme qu'il avait renouvelé cette recommandation, Qomme Nogent jouait à la paume avec le rei \
— A vous sire ! cria ce dernier en lui eovoyant la bçiUe, Um le roi h manqua.
— Ah ! pardieu ! dit Nogent, voilà un beau Louis le Juste ! Le roi, qui était de bonne humeur ce jour là, ne se filcha
point.
En effet, Nogent, à ce qu*il paraît, était à la cour traité à peu près en bouffon ; car, un jour, au dîner du roi, TAngely lui dit :
— Couvrons-nous, monsieur de Bautru ; pour nous autres fous, cela est sans conséquence.
Bautru Facadémicien disait de lui :
— Mon frère est le Plutarque des laquais.
Voilà donc quels étaient les deux favoris de Louis XIU, lorsqull résolut d'accomplir son premier acte de royauté en faisant assassiner le maréchal d^Ancre.
Le maréchal d'Ancre était Florentin, et se nommait Goncinî. 11 n'était point de si mauvaise famille qu'on Ta dit dans les pamphlets du temps î son grand-père était secrétaire d'État de Côme !«', grand-duc de Florence ; il pouvait, dans cette place, avoir gagné cinq ou six mille écus de rente, mais il avait beaucoup d'enfants.
L'aîné de ses fils fut le père du Goncini qui vint en France.
Voici comment il y vint.
Il avait mangé à Florence tout ce qui lui revenait du bien paternel, et s'était, à ce que l'on assure, rendu si infâme, que la première chose que les pères défendaient à leurs enfants, c'était de hanter Goncini.
Ne sachant plus comment vivre dans sa ville natale, il s'en alla à Rome, où il se fit croupier du cardinal de Lorraine ; puis, sachant que Ton formait la maison de Marie de Médicis pour l'envoyer en France, le mariage de la jeune duchesse étant conclu avec Henri IV, il revint à Florence,
sollicita et obtint la faveur de la suivre en qualité de gentilhomme.
Or, IVIarie de Médicis avait une femme de chambre nommée Éléonora Dori, fille de basse naissance, mais d'un esprit fin et délié. Elle étudia sa maîtresse, reconnut qu'elle était femme à se laisser mener, prit peu à peu de l'influcince sur elle, et finit par en faire tout ce qu'elle voulait.
Nous avons déjà eu, dans notre étude sur Henri IV, l'occasion de voir cette influence s'exercer à propos de madame de Verneuil. Éléonora Dori, dite Galigaï, n'est donc pas tout à fait une étrangère pour nos lecteurs.
Goncini vit, de son côté, tout le parti qu'il pouvait tirer d'Éléonora, comme celle-ci avait vu tout le parti qu'elle pouvait tirer de Marie de Médicis. Il s'attacha à Éléonora, lui rendit une foule de petits soins et finit par l'épouser. Le roi Henri IV, qui ne les aimait ni l'un ni l'autre séparés, les craignait réunis. Il fit ce qu'il put pour s'opposer à ce mariage ; mais Marie de Médicis insista tant que, ne voyant, au bout du compte, qu'un événement assez indifférent dans l'union de deux personnages si inférieurs, il finit par y consentir.
Henri IV fut assassiné.
A partir de ce moment, l'influence de Galigaï devint sensible. Elle mit son mari si bien avec la reine mère, que celle-ci ne faisait plus rien, que par leurs conseils.
« Quant à Goncini, dit Tallemant des Réaux, c'étoit un grand homme qui n'étoit ni beau ni laid, mais de mine assez passable. H étoit audacieux, ou, pour mieux dire, insolent. U méprisoit fort les princes et, en cela, il n'avoit pas tort. H étoit libéral et magnifique , et appeloit plaisamment les gentilshommes de sa suite coglioni de mila franctli. Mille
francs étoient, en effet, le chiffre de leurs appointements. » Au milieu de cette insolence, il paraît que Goncini était peu brave. Un jour, il eut avec Bellegarde, à propos de la reine mère, — dont nous avons dit ailleurs que Bellegarde avait prétendu être le galant, — une querelle à la suite de laquelle il se sauva à l'hôtel Rambouillet ; car M. de Rambouillet, dont nous parlerons à son tour, était de ses amis. Là, comme il comptait se déguiser pour gagner la campagne, il monta au second étage, et fit découdre sa fraisé par une fille qui avait été à sa femme : cette fille dit, depuis, que le pauvre Italien, pendant qu'elle accomplissait cette opération, était fort pâle et tout tremblant.
La reine mère, qui ne pouvait souffrir d'être éloignée de
son favori, exigea que Bellegarde se raccommodât avec lui.
Cette influence était si publique, si patente, si connue,
qu'un jour, comme la reine mère disait à une de ses femmes :
— Apportez-moi mon voile!
— A quoi bon ? répondit le comte du Lude, — celui-là même qui avait fait entrer le petit Albert de Luynes dans les pages ; — un navire qui est à l'ancre n'a pas autrement besoin de voiles.
Goncini ne logeait pas au Louvre, mais couchait souvent dans l'ancienne capitainerie abattue vers 1630, et qui s'élevait alors sur la partie des jardins de l'Infante la plus rapprochée de la colonnade du Louvre. A l'aide d'un petit pont, il passait de là dans le jardin, et l'on appelait ce pont le pont d'Amour.
Sa demeure habituelle était rue de Tournon ; il avait là le bâtiment qu'on appelait alors V hôtel des Ambassadeurs extraordinaires^ et qui sert aujourd'hui de caserne à la garde municipale.
Il avait un fils de treize ans et une fille de cinq ou six. — » Celle-ci était déjà demandée en mariage par les principaux seigneurs de la cour.
Sa femme, Éléonora Galigaï ou Dori^ était d'éducation fort inculte, et, quoiqu'elle eût été longtemps à la cour de Florence et à la cour de Franco, qui passaient pour les deux cours les plus courtoises et les plus élégantes de l'Europe, elle savait peu le monde. C'était une petite personne fort maigre, fort brune, agréable dans sa petite taille, ayant les traits du visage assez beaux, et» malgré cela, devenue laide à force de maigreur*
Elle avait toutes les superstitions italiennes et se croyait ensorcelée; elle allait toujours voilée pour échapper aux jettateurs ; elle en vint jusqu'à se faire exorciser. En rêvant, — elle rêvait souvent, comme tous les esprits ambitieux, — en rêvant, elle faisait de petites boulettes de cire, qu'elle renfermait ensuite précieusement dans des boîtes. Lorsqu'on fit perquisition chez elle, on en trouva trois boîtes pleines.
Sa position près de Marie de Médicis venait de ce que sa mère, femme d'un pauvre menuisier, mais belle et bien portante, avait été choisie pour nourrice de la princesse ; elle était sa sœur de lait, et avait vingt-six mois de plus qu'elle.
Elle en était, appuyée sur cette faveur de la reine, arrivée à une insolence étrange. Un jour que le jeune roi s'amusait renfermé chez lui, Éléonora l'envoya prévenir qu'il fit moin» de bruit, attendu qu'elle avait sa migraine, et que, sa chambre étant au-dessous de celle du roi, cela la dérangeait.
■— Bon I répondit Louis XIII, dites à la maréchale que, si sa chambre est exposée au bruit, Paris est grand : elle en peut trouver une autre»
Cependant, cette haute faveur donnait le vertige àConcini;
il devenait orgueilleux et hautain, d'humble qu'on Pavait vu- 11 faisait et défaisait les ministres; il éloignait de la courleê princes du sang ; il avait levé, à seâ frais, un corpô de sôpt mille hommes pour maintenir l'autorité du roi, ou plutôt la sienne.
Enfin s peu à peu', il s'était assuré de la personne do Louis XIII en lui ôtant la liberté de visiter les châteaux de Rambouillet et de Fontainebleau, et en réduisant ses promenades au jardin des Tuileries, ses chasses à des chasses aux moineaux dans les bosquets du Louvrci
Le roi se plaignit une ou deux fois h sa mère; mais, voyant que Marie de Médicis était tout entière à ses Italiens, le jeune homme, à l'esprit triste et au cœur «ombre, ne lui parla plus d'eux et résolut de se venger lui-même.
Tout semblait, au reste , concourir à la fortune de cet homme ; les plus habiles n'y voyaient pas de terme, et il avait parmi ses clients un jeune homme à qui ôes enAemis mêmes accordaient presque le don de seconde vue : c'était Sa Grandeur l'évêque de Luçon, qui fut depuis cardinal de Richelieu.
Disons, pour le poser, quelques mots de ce grand homnie, que l'histoire nous a éternellement montré habillé de pourpre, et si rarement vêtu de sa robe de chambrei
Le père d'Armand-Jean Duplessis, cardinal-duc de RichelieUi était un fort bon gentilhomme ; il avait été grand prévôt de l'Hôtel, et chevalier de l'Ordre; seulement, il était fort brouillon, et ses affaires en souffrirent.
Il eut trois fils et deux filles. L'aînée de ses filles fut mariée à un gentilhomme du Poitou nommé Vignerod, homme dubiœ nobilitatis, comme on disait alors à la cour ; cette noblesse était tellement douteuse, que quelques-uns prétendaient que,
dans sa jeunesse, il avait été, comme Maugars, simple joueur de luth.
Nous dirons, en son lieu et place, quelques mots de ce Maugars.
C'est de René Vignerod et de la fille aînée du grand prévôt de l'Hôtel, que descendait le fameux duc de Richelieu, qui joua un si grand rôle sous Louis XIV, Louis XV et même sous Louis XVI, et dont nous avons fait un des principaux personnages dç notre comédie 'de Mademoiselle de Belle-Isle.
La seconde des filles du grand prévôt épousa Urbain de Maillé, marquis de Brézé, qui fut maréchal de France.
L'aîné des trois fils était un beau gentilhomme, bien fait et plein d'esprit ; il avait de l'ambition, dépensait au delà de sa fortune, et voulait absolument qu'on le comptât au nombre des dix-sept seigneurs les plus à la mode.
C'est ce que constate ce mot de sa femme, à qui un tailleur demandait :
— Madame, comment faut-il vous faire votre robe ?
— Faites-la comme pour la femme d'un des dix-sept seigneurs.
Ce frère atné du cardinal fut tué en duel à Angoulême par le marquis de Thémines, et mourut sans laisser d'enfant.
Le père avait fait donner l'évéché de Luçon à son second fils ; mais, celui-ci ne voulant, disait-il, être autre chose que simple chartreux, l'évéché de Luçon passa au troisième.
Ce troisième, nous l'avons dit, fut depuis le grand cardinal-duc.
Étant en Sorbonne, et fort jeune encore, l'enfant, qui pressentait sa fortune, dédia ses thèses à Henri IV, et, dans sa lettre d'envoi au roi, lui promit de lui rendre de grands services s'il était jamais employé.
En 1607, il alla à Rome et s'y fit sacrer évêque par Paul V.
— Avez-vous ïkge ? lui demanda le pape.
— Oui, saint-père, répondit celui-ci.
Le pape le sacra.
Puis, après le sacre, le jeune homme demanda à être entendu en confession.
— Qu'avez-vous à me dire ? demanda le pape.
— J'ai à vous dire, saint-père, répondit l'évêque nouvellement sacré, que je n'avais pas l'àgc, et que je vous ai menti.
— Pourquoi cela ?
— J'avais hâte d'être évêque.
— Questo giovine sarà un gran furho ! s'écria le pape. (Ce jeune homme sera un grand fourbe !)
Mais le grand fourbe était sacré, c'était tout ce qu'il voulait.
De retour à Paris, monseigneur l'évêque de Luçon allait beaucoup chez un avocat nommé Le Bouthellier, qui avait des relations avec Barbin, l'homme d'affaires de la reine mère. Ce fut par cette voie qu'il arriva juscju'à Galigaï, qui l'employa à de petites négociations, dont il s'acquitta si habilement, qu'elle le présenta à la reine, laquelle, sur la recommandation de sa favorite, le nomma, en 1616, secrétaire d'État.
Richelieu avait alors vingt-huit ans.
Le 23 avril 1617, l'évêque de Luçon étant au lit et sur 'le point de s'endormir, le doyen de Luçon entra dans sa chambre et lui remit un paquet de lettres.
Une de ces lettres, disait le doyen, qui, du reste, ne savait pas laquelle, — une de ces lettres contenait, à ce qu'avait assuré le messager, une nouvelle des plus importantes.
Richelieu les décacheta, les lut, et n'eut pas de peine à distinguer des autres cette lettre dont on lui recommandait la lecture.
Une des lettres, en effet, contenait l'avis que le maréchal d'Ancre serait assassiné le lendemain, à dix heures du matin. Le nom de l'assassin, le lieu de l'assassinat, la manière dont ce meurtre aurait lieu, tout y était dit, et, cela, d'une façon si détaillée, qu'à coup sûr, l'avis devait venir d'une personne parfaitement instruite.
Après avoir lu cette révélation, le jeune évéque tomba dans une méditation profonde ; puis, enfin, relevant la tète, et se tournant vers le doyen, qui attendait pour savoir s'il n'y avait pas réponse :
— C'est bien, dit-il, rien ne presse ; la nuit porte conseil. Et, poussant la lettre sous le traversin ^ il reposa sa tête sur la lettre, et s'endormit. Le lendemain, il ne sortit de sa chambre qu'à onze heures. Voyons ce qui s'était passé pendant cette nuit qui devait porter conseil^ et pendant la matinée qui l'avait suivie.
Le samedi 22 avril 1617, à dix heures du matin, le roi entra avet son ffeivori, Albert de Luynes, chez la reine mère pour la saluer à son lever.
En entrant, il marcha sur la patte d'un chien que Marie de Médicis aimait beaucoup ; le chien se retourna et mordit le roi à la jambe.
Le jeune prince, emporté par la douleur, lui donna un coup de pied : le chien s'enfuit en hurlant.
La reine, sans s'inquiéter de la blessure de son fils, serra son chien contre sa poitrine, et se mit à baiser et à plaindre l'animal.
Le roi, blessé au cœur de cettepreuve d'indifférence, prit de
Luynes par le bras, et, Tentraînant à travers les antichambres :
— As-tu vu, Albert ? dit-il ; elle aime mieux son chien que moi !
Alors, en descendant les escaliers :
— Ce sont ces d'Ancre, dit-il,' qui la prennent tout entière pour eux, et qui n'en laissent rien aux autres.
Puis, entre ses dents :
— Quelqu'un ne me débarrassera-t-il pas, murmura le roi, de ces brigands d'Italiens?
— Venez dans les jardins, sire, lui dit de Luynes, et nous causerons de cela.
Alors, les deux jeunes gens prirent leurs pies-griôches comme pour chasser au vol, et, s'asseyant dans le coin le plus écarté du bosquet, ils revinrent sur cette question tant de fois débattue de se débarrasser du îavori.
Concini était à la fois insupportable aux petits et aux grands, aux gens du peuple et aux seigneurs.
Un an auparavant, le maréchal avait fait une chose bien hardie pour un si petit compagnon que lui. Un jour que le prince de Condé, — celui-là même dont la femme avait fait faire tant de folies à Henri IV, — un jour que le prince de Condé. donnait un grand festin, Concini vint le visiter avec trente gentilshommes, et, sous prétexte d'entretenir M. le Prince d'une affaire pressante, il resta dix minutes morguant le prince et ses convives.
Le lendemain, le prince fit dire au maréchal que l'exaspération contre lui était si grande,- qu'il ne répondait point de sa vie, s'il ne se retirait à l'instant même dans son gouvernement de Normandie.
Le maréchal sentit que le conseil était bon et partit; mais
la colère du peuple contre lui était bien autre chose que la colère des grands.
Un soir, le maréchal voulut passer la porte Bussy, après l'heure où on la devait ouvrir ; un cordonnier nommé Picard, qui commandait à cette porte, lui refusa le passage.
Le maréchal ordonne à deux laquais d'aller bâtonner le cordonnier chez lui; mais, aux premiers cris du cordonnier, le peuple accourut et pendit les deux laquais devant la^boutique.
L'exaspération contre cet étranger fut bientôt à son comble. Le maréchal n'osait plus traverser Paris sans une suite de cent chevaux.
Un jour, un premier orage , précurseur d'un second plus terrible, s'amassa sur sa tète et creva.
11 se fit un rassemblement devant l'hôtel du maréchal ; quelques mutins commencèrent par jeter des pierres dans les fenêtres ; puis ils prirent des charpentes devant le Luxembourg, que l'on bâtissait alors, et, avec ces charpentes, faisant le bélier, enfoncèrent la porte du maréchal.
Alors, on fit irruption dans l'hôtel, où l'on trouva pour plus de deux cent mille francs de meubles que l'on se mit à piller et à briser. Le lendemain, comme il n'y aurait plus rien à piller et à briser dans l'intérieur, on commença de démolir la maison. Par bonheur, des compagnies de gardes arrivèrent sous les ordres de M. de Liancourt. Les charpentes du toit étaient déjà à jour.
On disait du maréchal d'Ancre qu'il gouvernait la France sans être Français, qu'il était marquis sans être noble, et maréchal de France sans avoir fait la guerre.
Mais ce qui exaspérait petits et grands contre lui, c'étaient ses fabuleuses richesses.
Quelque temps avant sa mort, il disait à Bassompierre :
LOUIS XIII ET l\ICilELIli;U 245
— Nous avons pour un million de livres, au moins, de " biens établis en France au marquisat d'Ancre ; nous avons
Lésigny en Brie, ma maison du faubourg et celle-ci. J'ai racheté mon patrimoine de Florence, qui était engagé, et j'ai, en outre de cela, plus de cent mille ècus placés à Florence, et autant à Rome ; j'ai — à part ce que nous avons perdu au pillage de notre maison — pour un million à peu près de vaisselle, de meubles, de pierreries et d'argent comptant. Mft femme et moi avons pour un million de charges, à les vendre à bas prix : celle de premier gentilhomme de la chambre, celle d'intendant de la maison de la reine, sans compter mes gouvernements de Normandie, et en gardant mon office de maréchal de France. Enfin, j'ai six cent mille écus sur Feydeau, plus de cent mille pistoles d'autres affaires, et, dans tout cela, je ne parle pas de la bourse de ma femme, qui doit être assez ronde... Ne trouvez-vous pas, monsieur, qu'il y a là de quoi nous contenter?
— Oui, certes 1 devait penser Bassompierre, qui était noble comme le roi, mais gueux comme un rat.
On avait donc, a^insi que je l'ai dit, fait déjà plusieurs projets pour se débarrasser de cet homme.
Un de ces projets avait été médité par les seigneurs qui se trouvaient chez le prince de Gondé, quand, lors du dîner donné à milord Hay, le maréchal y était venu.
Un autre avait été conçu parmi les familiers du roi. Sous prétexte d'une chasse à Saint-Germain, le roi devait monter à cheval, sortir de Paris et s'enfuir à Amboise, dont de Luynes avait le gouvernement : là, les seigneurs le rejoindraient; mais le dessein demeura vain et inutile, le roi, après y avoir donné la main, l'ayant abandonné.
Enfin, Louis XllI s'était arrêté à une dernière pensée, qui
était de faire prendre le maréchal, dans sa chambre, par Nogent-Bautru, capitaine des gardes, de le faire conduire à la Bastille, et de déférer le procès au parlement ; mais on démontra au roi que la reine mère ne laisserait pas faire le procès de son favori, et qu'il était horriblement dangereux de commencer une telle entreprise sans être sûr de la mener à bien.
Que faisaient les deux jeunes gens assis dans le coin le plus reculé du jardin du Louvre, tandis qu'une pie-grièche, à trois pas d'oux, rongeait la cervelle d'un moineau qu'elle venait de prendre? Ils cherchaient un quatrième moyen de se débarrasser du maréchaU
— Eh bien ? demanda le roi à de Luynes, après un moment de silence,
— Eh bien, je crois avoir trouvé, répondit celui-ci ; mais il faut que Votre Majesté veuille.
— Je veux^ dit le roi.
— Fermement ?
— Fermement !
Et la physionomie du jeune prince prit une expression à laquelle il n'y avait point à se tromper.
— Alors, dit de Luynes, voici ce qu'il faut faire...
Et, approchant sa bouche de l'oreille du roi, il lui proposa le nouveau plan qu'il venait de trouver.
Le roi l'approuvait ; car, de temps en temps, il faisait, avec la tête, un signe d'assentiment.
Puis, tous deux se levant, le roi rentra dans son cabinet des armes, et de'Luynes alla frapper à la porte de Du Buisson, qui avait la charge des oiseaux du roi.
Un quart d'iieure après, de Luynes entra cliez le roi.
Louis XIII, sans parler, interrogea des yeux son favori.
— Tout va bieu, dit celui-ci : il accepte.
— Et quand la chose aura-t-elle lieu ?
— Demain.
— Demain ? C'est dimanche !
— Oh ! mais, sire, Dieu nous pardonnera de travailler le dimanche, vu l'urgence.
Voici ce qui avait été décidé, et par quel travail on devait enfreindre les commandements de l'Église.
Le lendemain, on attirerait le maréchal d'Ancre dans le cabinet des armes du roi ; là, on lui donnerait à examiner la carte de Soissons : — Soissons était alors le théâtre de la guerre civile ; — leroi trouverait un prétexte pour s'éloigner, et, en son absence, on dépêcherait le maréchal.
Le baron de Vitry, capitaine des gardes du corps, avait été choisi ï)our faire le coup, et le bâton du maréchal d'Ancre serait sa récompense.
On lui en avait fait fair la proposition pai* Du Buisson^ et Vitry avait accepté.
C'était cela que de Luynes avait été, la veille, dim au gardien des oiseaux, et c'était l'acceptation de Vitry que le jeune homme avait apportée au roi dans son cabinet.
On convint qu'à partir de neuf heures du matin, des chevaux seraient, tout sellés, dans la cour du Louvre, afin de fuir si le coup manquait.
Le roi dissimulait admirablement : nul ne s'aperçut qu'il fût même préoccupé ; peut-être même sembla-t-il plus gai que de coutume à ses familiers.
Le matin, il se leva, fît sa toilette avec soin, et alla h la messe.
On en était à l'élévation, quand de Luynes entra dans la . chapelle, s'arpprocha du roi, et lui dit tottt bas :
— Le maréchal est entrô au Louvre et s'est rendu tout droit chez la reine mère.
Ces mots : reine et mère^ firent paraître une légère émotion sur le visage de Louis XIII ; il tenait son livre ouvert, et paraissait y lire avec la plus grande attention , laissant de Luynes sans réponse.
Alors, de Luynes répéta :
~ Le maréchal est entré au Louvre et est chez la reine mère. Que vous plaît-il ordonner, sire ? Voici les choses en état.
— Je ne veux pas qu'on entreprenne rien dans la chambre de ma mère, dit le roi ; mais je trouverai le maréchal au cal)inet des armes, je le remettrai au baron de Vitry, et ce dernier exécutera les ordres selon ce qui a été réglé.
Et le roi entendit dévotement le reste de la messe ; puis, la messe finie, il se rendit chez la reine mère avec l'intention d'y prendre le maréchal et de le ramener chez lui *, mais il arriva qu'à mesm'e que le roi montait par un degré, le maréchal descendait par l'autre, et sortait du Louvre sans soupçon du péril auquel il venait d'échapper.
Le roi, voyant cette occasion perdue, ne fit aucun semblant de déplaisir, ni ne témoigna aucune inquiétude.
11 demanda sa viande^ et remit la partie au lendemain.
Que l'on nous permette de nous arrêter un instant, et de consigner ici quelques détails plus intimes encore qu'aucun de ceux que nous avons rapportés jusqu'à présent.
11 existe à la BibliothèquQ nationale un manuscrit en six
LOUIS XIII ET lUCJIELIEU 249
volumes ia-folio, inscrit par le père Lelong sous le numéro 21,448, et sous le titre de « Ludovicotrophic^ ou Journal de toutes les actions et de la santé de Louis, dauphin de France, qui fut ensuite le roi Louis XIII, depuis le moment de sa naissance jusqu'au 30 janvier 1625, par Jehan Hérouard, premier médecin du prince. »
L'homme qui consacra vingt-trois ou vingt-quatre ans de sa vie à cet ingrat travail ne désirait pas en tirer d'autre gloire ni d'autre profit que d'avoir l'honneur de ne pas quitter un instant le roi.
Et, en effet, comme on va le voir, il ne le quittait pas d'un instant.
Il mourut au camp de la Rochelle, ainsi que le constate, cette annotation écrite après les dernières lignes de la dernière page du sixième in-folio :
« Ici finit le journal de la vie active du roi Louis Xlll% exactement descrite et contenant six volumes, dont le présent est le dernier, depuis sa naissance jusqu'à ce jour-ci, par messire Jehan Hérouard seigneur de Vaugrigneuse, qui fut saisi de maladie à Aitré, au camp devant la Rochelle, samedi vingt-neufiesme janvier mil six cent vingt-huit, et y décéda le huictiesme février ensuivant, au service du roi son maître, à la santé duquel il s'étoit entièrement desdié, âgé de soixante-dix-huit ans, moins curieux de richesses que -de gloire, d'une incomparable affection et fidélité.
» Son corps repose dans Téglise de Vaugrigneuge. »
Je savais que ce manuscrit existait, qu'il rendait compte, jour par jour, heure par heure, minute par minute, des acUons du roi. Il me vint alors dans l'idée de voir quel dérangement l'assassinat du maréchal d'Ancre avait produit, soit dans la vie, soit dans la santé du roi.
J'allai à la Bibliothècpie; je demandai le manuscrit d'flél'ouard ; on me le remit avec une politesse parfaite. Je cherchai d'abord le dimanche 23 avril, jour où le dessem de l'assassinat avait avorté , et où le roi , voyant Voccasion perdue^ ne fit aucun semblant de déplaisir^ ni ne témoigna aucune inquiétude^ et demanda sa VIANDE.
Voyons un peu Tétat moral et physique du roi pendant cette journée. * ,
Nous vous prévenons, belles lectrices, que les détails sont des plus intimes : c'est à vous de ne pas les lire.
« Le 23 avril 1617, éveillé à sept heures après minuit. Douleur; — pouls plein, égal; — chateur douce; — pansé, levé ; ~ bon visage, gai ; — pissé jaune ; — peigné, vêtu;
— prié Dieu. — A huit heures, déjeuné : point bu. —11 pleuvait ; — va en galerie, — joue au billard, — va en la chapelle de Bourbon, chez la reine sa mère. — A onze heures, dîné : bouts d'asperges en salade, 6 ; — un peu de pigeonneau bouilli, — bouts d'asperges sur un chapon rôti, 12 ; — veau bouilli, — la moelle d'un os, — taillarins dessus, 12 ; — mousserons au beurre, avec une rôtie de pain dedans ; — deux couvercles de pâté d'assiette, — suc de deux oranges, pris à la cuiller, — geslée, — guines sèches, — quatre tranches de ponmies cuites au sucre et à l'eau de rose, — gi'ains de raisin muscat sec, 12 ; — cotinac, 5, — pain fort peu, — bu du vin clairet, fort trempé, — dragée de fenoulle, la petite cuillerée. — Va chez la reine sa mère, par la galerie, aux Tuilleries, à vespres aux Feuillants, — revient en carrosse.
— A quatre heures, de la galerie chez la reine sa mère. — A sept heures, fait ses affaires (on devine ce que le docteur Hérouard appelle faire ses affaires) : —jaune, mol, beaucoup.
— A sept^heures et un quart, soupe : bouts d'asperges en
salade, 12 ; — pain et panade, — un 'peu de pigeon bouilli, — bouts d'asperges sur un chapon bouilli, — veau bouilli, — la moelle d'un gros os et les oreilles d'un chevreau bouilli, — mousserons au beurre, avec une rôtie de pain. — Beaucoup dîné : requaite d'oison, — le suc de deux oranges douces^ — partie d'un pilon d'oison, — bu du vin clairet, fort trempé; — guines sèches, 14 ; — figues, 5 ; — grains de verjus confits, — pain fort peu. — A huit heures trois quarts, dévêtu, pissé, affaire jaune ; — mis au lit, pouls plein, égal, pansé ; — chaleur douce ; prie Dieu, s'endort à dix heures, jusqu'à neuf et deiçie après minuit. »
Voilà comment Louis XllI passe cette journée du 23. On voit que la préoccupation ne lui ôte ni l'appétit ni le sommeil. 11 mange le dîner de quatre personne, et dort onze heures et demie !
Voyons la journée du 24.
Le lundi 24, Louis XIII se leva, comme on l'a vu, à neuf heures et demie, fit dire qu'il voulait aller à la chasse, et recommanda que les ordinaires et les chevau-légers se tinssent prêts à l'accompagner.
Le rendez-vous du départ était au bout de la galerie des Tuileries, où un carrosse à six chevaux attendait ; mais le départ fut différé d'heure en heure.
D'abord, le roi voulut déjeuner avant de partir ; puis il entreprit une partie de billard ; puis, se rappelant que la jeune reine n'était pas prévenue, il passa chez elle, et la pria, si elle entendait du bruit, de ne s'étonner de rien.
En rentrant, il trouva Bautru, qui ignorait tout, causa longtemps avec lui, s'amusant, -pour ne pas avoir à regarder son interlocuteur , à racler un parchemin pour le rendre plus mince ; tout cela avec son air grdinaire et sa voix habituelle.
Pendant ce temps, Vitry, qui avait placé des hommes aux aguets pour ôtre prévenu de tous les mouvements du maréchal, était dans la salle des Suisses, assis sur un coffre, et ne faisait semblant de rien.
Du Hallier, son frère, était dans un coin de la basse-cour, avec quatre ou cinq hommes sûrs ; Perray était dans un petit cabinet avec autant; et, avec autant aussi, la Ghesnaye se tenait à la première porte.
Tous trois étaient du complot; leurs hommes savaient qu'on allait frapper quelqu'un ; seulement, ils ignoraient qui on allait frapper. — Gela ne faisait rien à la chose ; ils étaient des gens qui crient : « Tue ! » quand on dit : « Assomme! »
De temps en temps, Vitry relevait la tôte, et écoutait ; du Hallier faisait quelques pas sur le quai ; Perray entr'ouvrait la porte de son cabinet ; la Ghesnaye montait sur une borne pour voir de plus loin.
Sur les dix heures, Vitry fut averti que le maréchal venait de sortir de son hôtel, et qu'il s'avançait vers le Louvre, accompagné de cinquante ou soixante gentilshommes qui marchaient pour la plupart devant lui.
Alors, il sortit de la salle des Suisses, son manteau sur l'épaule et la canne à la main ; rallia en passant Perray, la Ghesnaye et du Hallier ; puis tous ensemble — au nombre de quinze à peu prés — marchèrent au-devant du maréchal.
Mais le maréchal était tellement entouré, que Vitry le dépassa sans le voir. Gependant, s'étant aperçu qu'il devait l'avoir croisé, il s'arrêta et demanda à un gentilhomme nommé Le Golombier :
— Où est donc le maréchal ?
Le Colombier indiqua de la main un homme arrêté au railieu d'un groupe, et répondit :
— Le voilà qui lit une lettre.
On était à rentrée du pont Dormant ; le maréchal venait de se remettre en route, et marchait fort lentement, lisant toujours. Il était côtoyé, à droite, par le sieur de Beaux- Amis et par le sieur de Gauvigny, lequel lui avait remis la lettre qu'il était en train de lire. Vitry, qui était à gauche du maréchal, se trouvait donc de son côté désarmé.
Il fit quatre pas, le rejoignit, étendit la main, lui toucha l'épaule, et dit :
— Monsieur le maréchal, le roi m'a commandé de me saisir de votre personne.
Concini s'arrêta tout étonné, et, regardant Vitry d'un air effaré :
— Di me P^'répondit-il en italien.
— Oui, de vous, fit Vitry.
Et, le prenant au collet, il fit signe à ceux qui l'accompagnaient de charger.
Ils n'attendaient que le moment.
A rinstant même, et au signe de Vitry, du Hallier, Perray, Morsains et Du Buisson, se précipitèrent, chacun lâchant son coup de pistolet, sans qu'on puisse savoir qui les premiers, qui les derniers.
Sur cinq coups, deux portèrent dans la barrière; les trois autres atteignirent le maréchal : l'un à la tête, entre les deux yeux -, l'autre, dans le gosier; le troisième, à la joue, près de l'oreille droite.
Puis ce fut le tour des autres : Sarroque, Tarand, la Chesnaye, fondirent sur lui Fépée haute. — Sarroque, qui, plus d'un mois auparavant, s'était offert au roi pour tuer le maréchal, lui donna un coup à travers (e côte et au-dessus du feTôn; Tarand lui porta deux Coups à la gorgé; Gubittau-
254 LES (!^RANJDS HOMMES
mont et Boyer frapperont aussi, mais frappèrent un cadavre.
Tout cela se passa si rapidement, que, tout mort qu'il était probablement de la pistolade, le maréchal ne tomba qu'au troisième coup d'épéc ; encore ne tomba-t-il que sur les genoux, et appuyé contre les barrières.
Alors, en criant : « Vive le roil » Vitry le frappa d'un coup de pied qui acheva de retendre à terre. Aussitôt, toutes les portes du Louvre furent fermées, et les gardes se mirent oii bataille.
Au milieu de la l>agan'e, deux gentilshommes de la suite du maréchal avaient mis l'épée à la main. Tous deux essayèrent de frapper Vitry, mais ne percèrent que son manteau.
Et, Vitry leur ayant crié : « Messieurs, au nom du roi! » ils se reculèrent aussitôt.
Sarroque s'empara de l'épée du maréchal, et la porta iiu roi, qui la lui. donna. Du Buisson prit au doigt du mort un diamant qui valait, disait-on, six mille écus. Boyw eut son écharpe; un autro, son manteau de veloorg noir, garni de passementerie de Milan.
Deux pages pleuraient auprès du corps; mais les autres pages leur ôtèrent leurs chapeaux et leurs manteaux.
Le Colombier, celui auquel Vitry avait demandé où était le maréchal, s'était d'abord retiré en arrière au bruit da pistolet; mais, quand la presse fut dissipée, il eut la curiosité de s'approcher du cadavre pour voir dans quel état il était : il lui trouva le visage tout noirci de poudre et tout souillé de boue; sa fraise, enflammée, brûlait c^mme une mèche d'arquebuse.
11 en était là de son exàmeD^ quand on enleva le corps, qui fut emporté dons une petite chambrette des soldats des gardes.
Le maréchal était habillé d'un pourpaiat de toile d'or noiff, arec tin Jupon et itn hatit^e-chatiBse de velmirs grishtm à grandes bandes de Milan.
Il fut jeté à terre devant un mauvais petit portrait dti roi ; c'^t là qu'on Fallait v(âr.
On fît la visite du corps, et l'on trouva qu'il n'avait point te cotte de mailles, cdmine on disait tmijours qu'il en portait une : tous les coups avaient donc pénétré bien à fond* Il avait Isr s» chemise wat petite chaîne d'or pesant quitte onces, à laquelle était attaché un agnus Dei cacheté, dans lequel on ne trouva qu'un morceau de toile blanche pHé èa qnalf e ; on jugea que c'était un charme. En tout caà , si c'était un charme, le charme l'avait bien mal défendu*
U y avait trois on quatre poches à soq haut^i^i^baussê^ Oii y trouva des rescriptionsdc l'épargne^ promesse* de receveurs otBi DldigatjiQiiât poUit la iRmlme d'^nn miUioii neuf c^t quatrevingt-cinq mille livres^ le tout empaqueté en deitt enveloppes cachetéest qu'il portait^ au restée hahétuellemefit snr lui.
On alla acheter un drap cinquante sous, et (m l'attacha par les diox bouts avec wa morceau de ûcd^ nM de n'avoir pas la peine de le coudre ; et^ quaaid il fut f^rt tard, i^e«l*h* dire vers minuit^ on raHa, par le commanditent du fm^ enterrer à l'église Sûn^QermaitHFiUixerrol^ ^ préeiséflSem sotts k» orgues, oô tes ptam» furent si prof&pteàieitt et si habilement rasseinblées, qu'il ne paraissait point qu'on y eût touché.
•Un prêtre voulut chanter un De prùfuniis pour le pauvre mort ', mais les assistants ïm empochaient en disàirt que le scélérat ne mériiait «ueuuéoieot €{ue Ton priât pour lui.
GefMdMI^ retpéditiim ttit^ Xiisf était ctfttré da&»tecour du Louvre, où il se pvomena quelque tiiiit^ aâanf^ ten«?iti
256 LES G^RÀNDS HOMMES
l'œil au guet, et tenant toutes choses en bridé. A peine y étaitil, qu'une femme de la reine, nommée la Catherine, ouvrit un des châssis de la chambre de Marie de Médicis, et demanda toute tremblante :
— Pom- Pamour du ciel, monsieur de Vitry, qu'y a-t-il donc ?
— Rien, répondit Vitry : c'est le maréchal d'Ancre qui vient d'être tué.
— Jésus Dieu 1 s'écria la femme de chambre, et par qui donc ?
— Par moi, dit Vitry.
— Et sur quel ordre ?
— Sur celui du roi.
La Catherine referma vivement le châssis, et courut, tout éplorée, porter la nouvelle à la reine.
Marie de Médicis devint d'abord très-pâle; puis, s'étant fait répéter, comme si elle n'entendait pas :
— J'ai régné sept ans, dit-elle ; je^n'attends plus qu'une couronne au ciel.
Onze heures sonnaient. On se rappelle qu'à ce moment, l'évêque de Luçon, prévenu la veille au. soir du danger de mort que courait son bienfaiteur, se hasardait à quitter la maison du doyen de Luçon pour venir au Louvre.
Le roi le rencontra dans la galerie : c'était la première personne étrangère que Louis XIII rencontrât depuis que la nouvelle de la mort du maréchal lui avait été donnée.
— Ah ! dit le prince s'adressant à l'évoque, me voici enfin délivré de votre tyrannie, monsieur de Luçon!
On voit que le roi était Injuste à son égard. Voici, du reste, comment la nouvelle delacata$troph«était arrivée à Louiô XUl.
Le roi, ainsi que nous Pavons dit, était dans son cabinet des armes ; et, comme il avait déjà tressailli aux coups de pistolet, dont le bruit était parvenu jusqu'à lui, le colonel d'Ornano vint frapper à sa porte en disant :
— C'est fait, sire !
— Il est donc mort ? demanda le roi.
— Oui, sire, et bien mort I
■Le rôi respira; puis, se tournant vers Dusseaux :
— Çà, dit-il, que Pon me donne ma grosse vitry.
Sa grosse vitry était une carabine dont Vitry lui avait fait cadeau.
Alors, prenant son épée à la main, il sortit de son cabinet, et passa dans la grande salle.
Le Colombier y arrivait; il venait, comme on sait, ^q regarder de près le maréchal, et pouvait donner des détails au roi. Louis XIII les dévora; puis, lorsqu'il n'eut plus aucun doute que tout était fini, on ferma les portes de la salle, et le roi se présenta aux fenêtres donnant sur la cour, et, afin qu'il fût mieux vu, le colonel d'Omano le prit entre ses bras et le souleva pour le montrer à ceux qui étaient en bas avec Vitry.
Tous, en apercevant Louis XIU , agitèrent leurs épées et leurs pistolets en criant : « Vive le roi ! »
Le roi leur répondit :
— Grand merci ! grand merci à vous ! A cette heure, je suis roi !
Puis, allant aux autres fenêtres donnant sur la cour dos cuisines, il cria :
— Aux armes, compagnons ! aux armes !
A ces cris, tous les soldats des gardes se rangèrent en bon ordre par toutes les avenues des rues, et chacun, content de voir le roi sain et gaillard, le montrait à son compagnon.
en cmnt : « Viye le roi ! » caf on venait d'entendre des coups de pistolet, et4 comme on ignorait contre qui iis avaient ùié tirés, on appréhendait que ce ne fût contre le roi. Hii même teoips, Louis XIU disait :
— Loué soit Dieu'! me voilà donc roi! Que l'on m'aille quérir les vieux serviteurs du roi mon père et les anciens conseillers de mon conseil d'État : c'est par Tavis de ceux-là que je veuxj'égner désormais.
Un des serviteurs du roi, nommé Pocard, alla quérir M. de Villeroy et M. le président Jetnnin; d'autrep coururent vers MM. de Gèvres, de Loménie, de Pontcljartrain, de Cliàteau» neuf, de Pontcarré et autres anciens du conseil- Puis, en les ^ attendant, le roi ordonna qu'on envoyât fiu parlement, (i la Biîstille et par la ville, de peur qu'il n'y eût du désordre.
Ce furent les lieutenants^enseignes et les exempts des gardes qui moutëreut i cberal, et qui, assistés de quelques archer», s'eij allèrent par la ville en criant :
— Vive le roil le roi est roil
Quant à la maréchale; voici comment elle qtprit son malheur.
Elle se promenait dans sa chambre, et, la porte en ayant (Hé ouverte, elle vit paraître des gardes du roi. BlU leur demanda ce qu'ils voulaient, et les pria de sç retirer.
En même temps, elle entendit le bruit du coup de pistolet clans la cour du Louvre.
— Qu'est-ce que celaf derâanda4-elle.
— Madame, lui répondit-on, c'est M. le baron de Yittry qui a une querelle.
— Le baroa de Yitry ? une querelle? des c^ps de pistolet?. . Vous verrez que ç'^i confire mou maril
Mt-d^u^i auelqu'im eatri qui lui dit en secouant la tête :
— Mauvaise nouvelle, madame : M. le mar(!^chal est mort • -*- Il a été tué! s'écria Galigaï.
— Il est vrai, madame, et c'est Viti^y qui l'a tué.
— Alors, dit-elle, le coup vient du roi.
De ce moment, elle comprit* que tout était perdu, fourra ses pierreries dans la paillasse dç son lit, se fit déshabiller, et se coucha dessus.
Nous avoos déjà dit comment la Catherine avait su la nouvelle, et comment, en rapprenant de sa bouche, la reine s'était-écriée ; « J'ai régné sept ans; je n'attends plus qu'une couronao au ciel. »
La reine était dans son cabinet du luth. La douairière de Guise , la princesse do Conti et madame de Guercheville accoururent ; ces dames la trouvèrent se promenant échevdée, et frappant pes mains l'une contre l'autre.
— Vous savez, mesdames? vous savez? dit-elle en les apercevant.
Ces dames savaient en effet, mais elle savaient mal. On renvoya la Catherine aux informations. Pendant ce temps, La Place entra.
— Madame, dit-il, vous connaissez la nouvelle?
— Je crois bien que je la connais I répondit Marie de Médicij?.
— On ne sait comment l'annoncer à madame la maréchale, et l'on fait demander à Votre ftlajestô si elle voudrait prendre la peine de la lui-dire.
— Ah! j'ai bien d'autres choses k faire et à penser! s'écria la reine. Si l'on ne sait comment lui dire la nouvelle, qu'on la lui chante.
La .Place sortit.
Dix minutes après, il rentra.
On a VU comment Galigal avait appris la catastrophe.
La Place venait de la part de la maréchale : elle faisait demander à la reine s'il lui était agréable qu'elle la vînt voir, afin qu'elles se consolassent ensemble; en tout cas, elle suppliait la reine de la protéger.
— Bon ! dit la reine, j'ai assez à faire de me protéger moimôme : qu'on ne me parle plus de ces gens-là! Il y a longtemps que je leur crie qu'ils devraient être en Italie. Je l'ai dit à cet idiot de maréchal ; savez-vous ce qu'il m'a répondu? Que le roi lui faisait meilleure chère que jamais! Sur quoi, je lui ai dit : « Ne vous y fiez pas ! le roi ne dit pas toujours ce qu'il pense. »
Mais cette demande de la maréchale fit venir une idée ^ Marie de Médicis. Elle appela firessieux, sou premi^ écuyer.
— Allez, dit-elle, demander au roi de ma part «'il y a moyen de lui parler.
Un instant après, Bressieux rentra.
— Madame, dit-il, le roi fait répondre qu'il est trop empêché à cette heure, et que ce sera pour une auâre fois; seulement, il prie Votre Majesté d'être assurée qu'il l'honorera toujours comme sa mère; mais il dit que, puisque Dieu l'a fait naître roi, il est résolu dorénavant à régner.
En ce moment, M. de Presles, capitaine des gardes de la reine, frappa à la porte du cabinet du luth.
— Qu'y a-t-il encore? demanda Marie de Médicis.
— Madame, dit de Presles, de la part du roi, M. de Vitry, vient de désarmer mes hommes; il dit que désormais Votre Majesté sera gardée par les gardes du roi. Que faut-il faire?
— Obéissez aux ordres du roi, monsieur de Presles. — Monsieur de Bressieux, vous entendez ce que je dis, ajouta Marie ;
veillez à ce que les ordres du roi soient exécutés sans empêchement.
Les gardes de la reine mère furent donc désarmés ; Vitry logea à leur place une douzaine de gardes du roi, et il en mit autant à la petite montée.
De Vitry rapporta au roi ce qui s^était passé. Louis XIII fit de la tête un signe de contentement ; puis il ajouta :
— Demain, on fera défense à M. de Chartres , à Bressieux et à la Motte d^aller chez la reine ; on fera murer les portes du quartier qui communique de son appartement dans le miwi. Ma mère sera servie comme à l'ordinaire par ses dames et ses officiers ; mais il y aura toujours deux gardes du roi assistant à tout, jusqu'à ce que je sois étahli comme il faut. £n attendant, que Ton demande les clefs de toutes les chambres qui sont au-dessus de la mienne; et que les Suisses rompent, à coups de hache, le pont-levis qui est entre la chambre de la reine mère et son jardin.
C'était le pont qu'on appelait pont d* Amour.
Vers le même temps où le roi donnait ces ordres, c'est-àdire vers onze heures et demie, Bassompierre, qui avait aj)pris la nouvelle de l'assassinat du maréchal d'Ancre, et qui venait féliciter le roi, rencontra sur le pont madame de Rambouillet, tenant à la main un livre d'heures.
—.Eh! marquise, demanda Bassompierre, oh allez-vous donc comme cela ?
— Mais à la messe, je crois, dit la marquise.
— A* la messe ! Et que pouvez- vous donc avoir à demander à Dieu quand il vient d'avoir la bonté de nous délivrer du maréchal d'Ancre ?
Les gardes du roi placés dans les antichambres de la reine mère, Vitry envoya des archers pour arrêter la maréchale.
262 l^S GRANDS HOMMES
On la trouva sur son Utt — Nous savons h quelle occasion elle s'était couchée, et comment elle croyait protéger ainsi le trésor caché dans sa paillasse,
Les archers fouillèrent partout, mais sans rien trouver d'abord. Pourtant, comme on était certain que les diamants et les pierreries devaient être là, on fit lever la maréchale pour fouiller dans son lit. Au bout de quelques minutes d'investigation, on avait retrouvé le trésor.
Le lecteur comprend bien que tout cela ne se faisait point sans que les archers fourrassent un tant soit peu dans leurs poches les objets à leur convenance qu'ils rencontraient sous la main.
11 en résulta que, lorsque la maréchale voulut mettre ses bas, elle n'en trouva plus, et que, quand elle fouilla dans ses poches pour y prendre de l'argent afin d'en acheter, elle s'aperçut que ses poches étaient vides*
Elle envoya alors demander à Bon fils, qui était retenu prisonnier h un autre endi'oit, s'il n'avait point un écu sur lui pour qu'elle pût envoyer acheter des bas. L'enfant réunit tout ce qu'il avait dans ses pochettes^ et envoya un quart d'écu à sa môre.
Puis, comme le pauvre enfant pleurait i chaudes larmes, à la nouvelle de la mort de son père et de l'arrestation de sa mère, et que ses gardiens lui disaient de prendre patience :
— Hélas ! dit-il, il le faut bien ! Seulement, comme plus d'une fois on me l'avait prédit, jç porte la peine des fautes de mon père !
Le comte de Fiesque — qui était de la maison de cet avantureux comte de Fiesque, lequel était tombé h la mer, queV que soixante et dix ans auparavant, en essayant de s'emparer du pouvoir à Gènes -* avait été fort tourmenté par la ma-
LOUIS Xlli ET RICHELIEU 263
rcchaie d'Aucre, quoique écuyer de la reine régnante ; ce qui, d'ailleurs, n'était pas une grande recommandation, puisque la vraie reine régnante était non pas Marie de Médicis, mais Éléonora Dori. Celle-ci l'avait donc d'abord fait reléguer dans une méchante chambre du Louvre, puis chasser de la présence du roi et de la reine, parce que Fiesque avait pai*lé au roi au ilésavantage de la maréchale ; mais, lorsqu'il apprit la situalion du jeune Coiicini, qui était renfermé dans une espèce de cabinet, cl si maltraité des archers, que l'enfant 'refusait toute nourriture, voulant, disait-il, mourir de faim, le comte de Fiesque se souvint que le -pauvre petit était le filleul du roi Henri IV, et alla demander à Louis XllI la permission de le prendre en garde ; puis, comme les archers avaient enlevé à leur jeune prisonnier son chapeau et son manteau, le comte lui donna le manteau et le chapeau de son laquais, et l'emmena au Louvre, dans sa chambre,
La petite reine ayant su qu'il était là, et ayant entendu dire que l'enfant dansait bien, l'envoya chercher, et, tandis que les blessures de son père saignaient encore, et que les archers conduisaient sa mère en prison, elle exigea qu'il dansât devant elle tous les pas qu'il connaissait ; ce que le pauvre petit fit en pleurant, mais ce qu'il fit cependant, dans l'espérance de tirer de ce côté quelque protection pour sa mère et pour lui.
Avant qu'on la conduisît en prison, la maréchale fut interrogée par MM. Aubry et Le Bailleul, qui l'arrêtèrent dans l'antichambre, et qui l'interrogèrent sur ce qu'elle pouvait encore avoir de bijoux et d'argent. Elle répondit qu'elle avait encore ses perles : un tour de cou de quarante perles, dont chacune valait deux mille livres, et une chaîne de cinq tours de perles, dont chaque perle valait ciuquante livres, et qu'au
total, enfin, il y en avait pour cent vingt mille écus, à peu près. Après quoi, elle enveloppa le tout dans du papier, le fit cacheter en sa présence, priant ces messieurs de les rendre, comme ils firent, aux propres mains du roi, leur disant qu'elle n'avait aucune appréhension, et que, s'ils voulaient contribuer à faire reconnaître son innocence, elle leur donnerait, une fois revenue en faveur, à chacun un présent de deux cent mille écus.
L'un d'eux lui dit :
— Vous nous priez maintenant, madame, et, il y a quinze jours, si nous vous eussions regardée en face, vous vous fussiez offensée, vous eussiez dit que l'on vous ensorcelait, et vous nous eussiez fait punir!
— Oh ! dit-elle, ne me parlez point de ce temps-là, messieurs, j'étais folle!
De chez la maréchale, MM. Aubry et Le Bailleul se rendirent chez le maréchal, où ils trouvèrent encore pour deux millions cinquante mille livres de rescriptions.
Sur ces entrefaites, et comme ces messieurs faisaient une expédition inutile à Marmoutiers, chez le frère de la maréchale, où ils ne trouvèrent rien qui vaille, un nommé M. 01lior vint révéler qu'il avait des coffres en garde.
Il remit ces coffres au roi, et l'on y trouva deux chandeliers d'or massif, deux douzaines d'assiettes d^'or, et une robe toute couverte de diamants et autres choses précieuses.
Restaient les trois ministres favoris de la reine mère : fiarbin, qui était chargé des finances; Mangot, qui était chancelier, et M. de Luçon, le futur cardinal de Richelieu, qui était confident favori de la reine mère, sous le titre de secrétaire d'État.
Nous avons vu ce qui était arrivé à M. de Luçon.quand il
s'était, une heure après Tassassinat, présenté au roi : « Monsieur de Luçon, lui avait dit le roi, me voilà donc délivré de votre tyrannie! » et il lui avait tourné le dos.
C'était clair, et un autre se le fui tenu pour dit.
Il n'en fut pas ainsi de M. de Luçon. Nous le verrons revenir.
Mangot fut, après M. de Luçon, le premier qui se hasarda d'aller au Louvre. Dans un pareil moment, on y mettait, comme on le comprend bien, le pied assez timidement. Mangot prenait donc le chemin du quartier de la reine, quand Vitry l'arrêta dans la cour.
— Où allez- vous, monsieur Mangot? lui demanda-t-il.
— Chez Sa Majesté la reine mère.
— Pardon, mais il faudrait savoir avant tout si Sa Majesté le roi l'aura pour agréable.
Mangot s'arrêta. Yitry s'en alla faire sa charge de maréchal du palais, tantôt à droite, tantôt à gauche, ne s'occupant plus du chancelier. Mangot continua de se promener, mâchant un cure-dents qu'il tenait à la bouche. JBnfîn, ennuyé de ne pas avoir de réponse, il fit demander au roi s'il lui était agréable qu'il l'allât saluer. — Le roi lui fit répondre que non, mais que ce qui lui serait agréable, ce semt que, le plus vite possible, il lui rendit les sceaux.
Une heure plus tard, le roi les avait.
Aux premières nouvelles qu'il avait reçues de la catastrophe, Barbin avait, de son côté, voulu aller voir au Louvre ce qui s'y passait ; mais, étant encore sur le seuil de sa porte, il lui fut dit par M. Hennequin qu'il ferait mieux d'attendre, et de ne point se hasarder sans qu'il fût sûr de quelle &çon il serait reçu. Barbin rentra donc dans son logis; mais, peu après, il en ressortit et s'en alla se cacher dans lés écuries de
26G LES GRANDS nOMMES
la reine. MM. Mangot et de Luçon, sachant qu'il était là, le rejoignirent. Ils envoyèrent alors à la reine mère M. de Bragelonne, lequel fit si bien, qu'il parvint jusqu'à Marie deMédicis et lui apporta la prière du triumvirat.
— Dites, répondit la reine mère, que, pour Barbin, je'ferai ce que je pourrai, mais que, pour les autres, je ne réponds de rien. Qu'ils pourvoient donc comme ils l'entendront à leur sûreté,
Mangot était allé chercher les sceaux et avait l'espoir de les rendre au roi lui-même. En les lui rendant, il lui eût parlé et eût tenté un dernier effort; mais, au moment où il commençait de monter le çrand escalier :
— Holà ! monsieur Mangot, lui cria Vitry, qui venait derrière, où allez-vous avec votre robe de satin?
— Mais, monsieur, je vais chez Sa Majesté.
— Le roi n'a plus affaire de vous, monsieur.
— Il m'a redemandé les sceaux.
— C'est bien ; attendez là !
Mangot attendit une heure dans l'antichambre; mais, au bout d'une heure, vint de Luynes, qui lui dit :
— De la part du roi, monsieur, donnez-moi les sceaux. Mangot les rendit, et ils furent donnés par le roi à Armagnac pour les garder.
Et, en se frottant les mains, le roi dit ;
-^ kh 1 j'espère que, maintenant que nous avons les sceaux, nous aurons les finances.
Après quoi, Mangot fut conduit par les archers dans la chambre de Vitry, d'où il ne bougea de tout le jour jusqu'à cinq heures du soir, moment où il rentra chez lui.
Quant à M. de Luçon, il ne se tint point pour battu de la rebuffade du roi. U fit dire à Sa Majesté qu'elle devait se rap-
LOUIS XIII BT RICRBtIEU 287
poler que, depuis quinze jours, voyant le désordre qui s'était mis dans les affaires, il avait demandé son congé ; qu'en conséquence, il désirait que le roi décidât quelque chose à son endroit.
Le roi lui fit répondre qu'il pouvait rester en son conseil si bon lui semblait, ou comme évoque ou comme conseiller d'État, mais que, pour la charge de secrétaire , il en avait disposé et Tavait rendue à M. de Villeroy. A cetto fin, Sa iMajesté le priait d'aller quérir tous ses papiers.
Ce que ût M. de Luçon, bien, entendu.
Pendant qu'on donnait des gardes à la reine ; pendant qu'on fouillait la paillasse de la maréchale ; pendant que celle qui, la veille, était plus riche que le roi régnant, plus puissante que la reine mère, faisait demander h sou pauvre enfant un écu pour acheter les bas qui lui manquaient, le roi recevait les félicitations de son ft*ère, M. le duc d'Orléans, de H. le comte de Soissons, du cardinal de Guise, du chevalier de Vendôme et de M. de Nemours.
La foule était si grande, que le roi, pour ne pas être étouffé, fat obligé de monter sur son billard, où Ton fit monter avec lui Monsieur, et M. le Comte.
On appelait S. le Comte M. le comte de Soissons, troisième fils de Louis 1«% prince de Gondé, comme on appelait Talné M, le Prince. — Le second s'appelait H. le prince do Cooti.
Nous avons parlé de M. le Prince & propos dos amours de Henri IV avec sa fe;nme, et nous aui*oas probablement l'occasion d'en reparler encore. Nous parlerons plus toitl de madame la princesse de Gouti, dont il y a plus À dire que de M. le Prince, fit nous parlerons tout de suite de Ms le Comte, dont il n'y a rien à dire du 'out, ou si peu de chose, que cela n'en vaut guOre la peine.
D*ailleurs, M. le comte de Soissons, à cette époque, n'était qu'un enfant de l'âge du roi. Il était fils de Cliarles de Bourbon, comte de Soissons, qui était mort en 1612, c'est-à-dire cinq ans auparavant.
Plus tard, le jeune homme prit parti contre Richelieu, se ligua avec le grand Gondé, son neveu, contre la régente dans toutes les affaires de la Fronde, gagna contre M. de Ghâtillon la bataille de la Marfée, en Champagne, et y fut tué par le dernier coup de pistolet que l'on y tira.
C'est du haut de ce billard, qui fut, en idéalité, son premier trône, que le roi reçut ses nouveaux ministres :,le président Jeannin, les sieurs de Gèvres, Loménie, Pontchartrain, Châteauneuf et Pontcarré.
Le plus connu de tous ces barbons, comme les appelaient les jeunes gens de la cour, celui qui, en effet, a laissé uno véritable trace daus l'histoire, est le président Jeannin ligueur enragé, rallié depuis à Henri IV.
Le président Jeannin était fils d'un tanneur d'Autua en Bourgogne. Le père, qui avait du bien , envoya lé Jeune homme étudier à Paris. Jeannin y fut fort débauché; ce qui fit que le vénérable tanneur lui coupa les vivres. Il revint en Bourgogne, épousa la fille d'un médecin de Semur qui avait une assez bonne dot.
Arrive l'assassinat du duc et du cardinal de Guise, àBlois. Mayenne, gouverneur de la Bourgogne, met en armes son gouvernement; Jeannin se donne à lui, et, par son intelligence, lui devient fort utile.
Un jour que M. de Mayenne passait par Autun, Jeannin le pria de vouloir bien lui faire l'honneur de prendre son repas chez lui.
Le prince accepte et se rend chez son h6te.
Mais Jeannin, lui présentant son père avec son tablier de corroyeur, dit au prince :
— Monseigneur, voilà le maître de la maison ; c'est lui qui vous traite.
M. de Mayenne reçut le corroyeur à bras ouverts et le fit mettre au haut bout de la table.
Henri IV, après avoir vu Paris, alla à Laon.
Jeannin y était et fut chargé de parlementer avec le roi. On échangea les propositions du haut en bas des remparts. Jeannin tint très-ferme et refusa toutes les conditions offertes par le roi.
Henri était furieux.
— Ah ! dit Henri en montrant le poing à Pintraitable négociateur, je TOUS promets, maître Jeannin, que, si j'entre dans Laon, je vous fais pend^^e.
— Bon ! répondit Jeannin, vous n'y entrerez pas que je ne sois mort, et, une fois mort, je ne me soucie guère de ce que vous y ferez.
Mayenne finit par faire sa paix. •
11 avait oublié de sauvegarder Jeannin ; mais, près^ d'un homme comme Henri IV, Jeannin était sauvegardé par la conduite même qu'il avait tenue.
Il s'était retiré au haut d'une montagne à laquelle on no parvenait que par un sentier très-rude. Sa raison était que les gens qui l'aimaient véritablement le viendraient chercher partout où il serait ; que, quant aux autres, il ne se souciait pas de les voir.
Un jour, au grand étonnement de Jeannin, un étranger, un inconnu le vient chercher sur son sommet.
L'inconnu venait de la part de Henri IV, et lui apportait une lettre conçue en ces termes :
270 LES GRANDS 0OMMRS
« Monsieur Jeannin, » Vous avez bien servi un petit prince; j'espère qu^ vous servirez mieux encore un grand roi,
» Henri.
» P.-S. Suivez rhomrae que je vous envoîe, il vous conduira à moi. »
Jeannin suivit le messager ; le roi Henri Tenvo^Ti en Espagne pour je ne sais quelle négociation. Jeannin s'en acquitta à merveille.
Au retour, le roi lui donna une charge de président à mortier à Dijon. Voilà pourquoi on Ta toujours appelé, depuis, lo président Jeannin,
Un Jour, la reine m^re, voulant l'avoir h elle, lui fit oflfi'ir une forte somme d'argent, quelque chose comme trois ou quatre mille écus.
11 réfusa cette somme en disant que, pendant la minorité de son fils, la reine mère ne pouvait disposer de rien.
En 1608, le roi Pavait envoyé en Flandre; ce ftatà lui que les Provinces-Unies durent le traité de 1609;
Après la mort du roi, il avait été fait surintendant des finances ; mais, depuis, on lui avait ôté la place pour la donner à Barbin.
11 avait, d'avance, fait faire son tombeau dans la même église que celui de son père et côte à côte avec lui. Le titre de tanneur était soigneusement conservé sur la pierre tumulairc. Était-ce par humilité? était-ce par orgueil?
LOUIS XIII ET RICIIKl.irA^ 271
Suivons le cours de eette fameose journée du 24.
Pendant que le roi, sur le billard où nous Tarcmi laissé pour nous occuper du président Jeanoin, recevait lea félicitations des princes du sang, et réintégrait les ministres du roi «on père dans leurs charges, le colonel d'ûrnano, — le même cpii avait pris le rei dans ses bras pour Je hausser à la hauteur des fenêtres, et le montrer aux gardes, ^ le colonel d'Ornano courait au parlement, qui avait déjà levé ga séance. Mais il apprit que les présidents étaient au bu* reau des eaux et forêts, et il y entra pour leur annoncer la nouvelle.
Messieurs, r-r- c'çst le terme générique dont on désignait les conseillers au parlement , les avocats et les greffiers n'^ayant que le titre de wÀtiru^ ^ fifessieurs la savaieut déjà par deux exempts aux gardes.
Le colonel d^ûmano enjra dans le cabinat où étaient les présidenîs.
r*- Messieurs, leur dit-il, je viens vous annoncer que le roi a fait tuer le maréchal d'Ancre pour se mettre en liberté. J'ajouterai, au nom de Sa Majesté, qu'elle espère que vous êtes et seraz toujours dans la même volonté de lui ren^bre un fidèle service. Bn échange de quoi, messieurSt tous pouv^ être assurés que le roi sera bon roi.
M. le premier président répondit, bien entendu, au nom de toute la compagnie, et il acrourut lu^^me A pied, n'ayant
pas pu trouver un carrosse, tant la confusion était grande. Tout cela mena le roi jusqu'au dîner, comme le lecteur le verra en lisant le journal hygiénique du roi Louis XIII; puis, après le dîner, le cardinal de la Rochefoucauld vint saluer le roi; et, voyant qu'au lieu de le laisser tranquillement jouer avec ses camarades, on l'interrompait à tout moment pour lui parler affaires graves et intérêts sérieux :
— Sire, dit-il, que Votre Majesté s'accoutume à la patience, mais elle saura dorénavant qu'elle sera bien autrement empochée encore.
— Vous vous trompez, monsieur : j'étais plus empêché de faire l'enfant que je ne le suis à toutes ces affaires-là.
Puis, s'adressant à celui qui était le plus près de lui :
— On m'a fait, six ans durant, fouetter les mulets aux Tuileries, dit-il. Il est temps qu'enfin je fasse mon métier de roi.
Alors, il se mit à parler plus haut et plufiu vivement qu'il n'avait jamais fait, peut-être poussé par une espèce de fièvre.
— Messieurs, dit-il, convenez d'une chose : c'est qu'il faut que je sois bien aimé des Français, puisque, ayant été forcé de communiquer mon dessein à plus de vingt personnes, aucune n'en a averti ce personnage. Au reste, ce n'est point d*hier que je pense à être le maître : il y a déjà longtemps que, lors d'un voyage à Saint-Germain, j'avais résolu de m'en aller de là à Rouen, et, une fois arrivé à Rouen, d'y mander mes serviteurs. Une autre fois, ce fut àAmboise que je voulais fuir; puis j'eus encore une idée : c'était d'inviter le maréchal à venir voir, dans ma chambre, les petits canons avec lesquels j'avais bâti mon fort des Tuileries, et de me faire observer par Ducluseaux que j'avais laissé trois ou quatre pièces de mon
artillerie au bas de la galerie. Alors, je serais sorti comme pour les faire venir, j'aurais laissé le maréchal seul dans mon cabinet ; Vitry et les siens fussent entrés et l'eussent tué comme aujourd'hui : mais il ne leur donna point ce loisir. Enfin, vint le projet d'hier, qui a échoué, parce que, ayant pris médecine le matin, il se retira chez lui aussitôt après sa visite à ma mère.
Et, comme un murmure approbateur indiquait l'admiralion que les auditeurs avaient pour cette persévérance :
— Aussi, messieurs, continua le roi, il faut convenir encore que ce maréchal était un grand impudent. L'autre jour, jouant au billard avec moi, ne s'est-il pas couvert! 11 est vrai qu'il m'en demanda la permission après, en me disant : « Sire, Votre Majesté me permettra bien de me couvrir; » mais il l'avait déjà fait avant de le demander. Aussi lui répondis-je : « Oui, couvrez-vous, » d'un ton qui dut lui faire comprendre qu'il m'avait offensé. Un autref jour, peut-être le même, n'allat-il pas s'asseoir au conseil des dépêches, dans mon propre fauteuil, et ne se fit-il pas lire le courrier par les secrétaires d'État, chacun dans son département, commandant à. la baguette, donnant son approbation ou sa réprobation selon sa fantaisie I Quelques jours auparavant, comme j'étais tout seul dans une chamljre, ne vint-il pas me faire visite avec deux ou trois cents gentilshommes, qui sont entrés et sortis avec lui, sans qu'un seul songeât à rester pour me faire compagnie! Une autrefois, ne 'dit-il pas, je ne sais plus pour quel enfantillage, que j'avais mérité le fouet!... Gordien! le roi mon père me Ta fait donner quand j'étais enfant ^^mais c'était un droit à lui. Et encore croyait-il, l'orgueilleux maréchal, quand je le regardais de travei^s, que l'on me montait la tète contre lui ; et la preuve, c'est qu'ij disait h, Luynes : « Monsieur de iMYûé^, jô m'ât)érçoiô bien qtie te roi btiUdè ; mais prenez
îj^arde, vous m*eu i\^pondcz ! » Yentro-saint-gris I comme disait fou mon père, oui, je lui faisais mauvaise mine ; mais, par bonheur, nous avons changé de rôle, et c'est lui qui la fait à cctlc heure.
Et, sur ce trait d'esprit, dont il faut savoir gré à Louis Xllî, attendu qu'il? sont rares chez Itti, i) cessa enfin ce long discours, que M. de tlariilac, qui fut plus tard garde des sceaux, recueillit daiis toute l'incohôrence fîévfeu^e avec laquelle nous le reproduisons.
En ce manient, les députés du parlemofit, présidents et conseillers, arrivèrent ; ils étaient onze en tout : trois présidents, huit conseillers ; ils trouvèrent Sa Majesté dans la galerie.
On eût dit que le roi, après avoir gardé si longtemps le i^ilenco, éprouvait un instant le besoin de parler.
— Messieurs, dit Louis Xl!l en allant à eux, je m'aéwire sur votre fidélité et veux me conduire par vos conseils aux alRiires les plu? importantes ; je vous ai mandés pour prendre votre aris; allez- vous-eti au cabinet, où mon coaml est assemblé, et vous apprendrez ce que c'est.
Us y allèrent.
Lu, On leur dît qtt'il y avait deux choses fur lesquelles le roi désirait leur avis : Time, de savoir si te iH^>fés devait élre fait au corps du maréchal ff Ancre ; Fattfre, s'ils croyaient qu'il fût nécessaire que le roi en^^ftt des lettres de gràfld seeâu aux provinces et aux parlements, au sujet de ce qtii s'était passé. Ce ù quoi, après en avoir conféré ensemble, les mem* brcs du parlement répondirent, — quant au premier point : « Puisque le maréchal est mort, et qu'il n*y a plus rien à craindre de sa part, la dcnrcnce du roi serait louable de se contenter de cela, éans approfondir davantage les crimes qu'il a commif., (l*aul'artl plus fié, te rrt Payant Hit tttddrir,
LOtrtS Xtîl ET BiCHËLlËU th
ruvou do Sa Majesté couvre tout, cl agir autrement, ce serait révoquer en doute la puissance du roi ; » — et, quant au second point, ils ajoutèrent qtie le maréchal n'était pas homme de si grande considération, quil y fallût mettre tant de cérémonie, que d^user de lettres patentes, comme si c'était quelque grand prince.
Cela fait, ils se retirèrent ; et, lem* avis ayâût été trouvé bon, il fat suivi.
L'hallali avait eu Heu le matin ; le soîr eut lieu la cUrée. Ce ftit au couchel- du roi que chacun ^e partagea, delui-cî le cœur, celui-là le foie, qui la rate, qui les entrailles.
MttK fut fait maréchal, c'était chose promise ; — il eut, en outre, dan? son héritage mobilier et immobilier : la bait)nnie de Lésignv , la maison de Paris, et les chetaux de récurio, lesquels furent enlevés dés le lendemain matin.
Du Vair, qui vertait de rentrer en fonctions après la mort du maréchal, et qui avait les sceaux, ne cacha point à Vitry le mépris qu'il faisait de lui, lorsque celui-ci lui vint faire sceller SCS provisions ; et, comme M. de Thémînes avait été fait maréchal, quelques "moiâ auparavant, pour avoir arrêté M. le prince de Condé, M. de Bottillon de put s'eràpécher de dire :
— Par ma foi ! Je rongîs d^ètte maréchal de France, depuis que îebiltdn est de^^e^u la récompensé dcsHergents etHes assassins.
En outre, M. de Géran se plaignit. M. de Géran avait un brevet en blanc de la première charge de maréchal vacante, et la mort de Concini venait de faire vacance; mais on lui dit que, la mort de Concini n'étant point une mort ordinaire, la vacance, par contre-coup, û*étaît point une vacance ordinaire, et qu'il n était point raisonnable de penser que Vitry eût tué Concini pour s^ùxclute tui-méine au profit â*un étranger.
M. de Géran comprit et attendit une vacance ordinaire.
M. de Luynes eut la charge de premier gentilhomme de la chambre, et la lieutenance générale pour le roi en Normandie, avec Pont-de-FArche.
M. de Vendôme recouvra le château de Caen, qu'il tenait de la main même du feu roi, et que le maréchal lui avait ôté. Il demanda en plus et obtint Fabbaye de Marmoutiers.
L'évêque de Rayonne demanda Farchevéché de Tours, lequel, comme Févêché de Bayonne, était au frère de la maréchale, qui les résigna, se réservant mille écus de pension sur chacun d'eux.
Le marquisat d'Ancre resta en suspens, et, plus tard, fut donné pour arrondir la part de de Luynes.
Perray, beau-frère de Vitry, eut la capitainerie de la Bastille, dont il prit possession trois jours après.
Du Hallier, frère de Vitry, eut la charge de capitaine des gardes, et devint plus tard le maréchal de FHospital. — L'Hospital est le vrai nom des Vitry. — En outre, ayant appris que Tapothicaire du maréchal avait un de ses coffres, et que ce coffre avait été saisi par le commissaire du quartier, au commandement du lieutenant civil, il demanda ce cofh*o au roi, qui le lui donna, quoi que ce fût : ce cofti'@ n'était que l'enveloppe d'une boite contenant des pierreries pour plus de vingt mille écus.
Après quoi, le roi congédia ses bons amis, tourna le ae2 du côté du mur et s'endormit.
Consultons l'honnête docteur Hérouard pour savoir comment, hygiéniquement, se passa cette journée, et combien d'heures un assassin royal peut dormir après son premier meurtre :
ft Lfe 24 avril iÔl7, lundi, éveillé à sept heui^s et demie
après minuit. — Pouls plein, égal ; ~ petite clialeur douce •, levé ; — bon visage, gai ; — pissé jaune, feit ses affaires; — peigné, vêtu ; — prié Dieu. — A huit heures et demie, déjeuné : — gelée, quatre cuillers ; — point bu, si ce n'est du vin clairet, fort trempé. »
Ici, il y a une petite lacune au journal. Nous la reproduisons dans sa forme et avec le blanc qu'elle laisse : « Le maréchal d'Ancre,
tué sur le pont du
Louvre entre dix et^
onze heures du matin, i
Pour le digne médecin, la catastrophe n'avait point grande importance, à ce quil paraît ; aussi ne lui consacre-t-il que cette note.
Puis, il reprend son journal, qui contient une série d'événements bien autrement importants à ses yeux.
« Dîner à midi... »
11 y a, vous le voyez, un retard de deux heures dans le dîner. Dame! comme on dit, on ne fait point d'omelettes sans casser des œufs ; mais, soyez tranquilles^ Sa Mî^esté n'en mangera que mieux ! Reprenons donc.
« Dîner à midi : — bouts d'asperges en salade, 12 ; —quatre crêtes de coq sur un potage blanchi ; — cuillerées de potage, 10 ; — bouts d'asperges sur un chapon bouilli; — veau bouilli ; — la moelle d'un os ; — taillarins, 12 ; — les ailes de deux pigeons rôtis ; —- deux tranches de gelinotte Wtie avec pain ; — gelée ; — figues, 5 ; — guignes sèches, 14 ; — cotlgnac sur une oublie ; — pain, peu ; — bu du vin clairet, fort trempé; — dragées de fenouil, une petite cuillerée... »
Autre blapc.
Le royal pensionnaire échappe à edn docteur : il monte
278 LK9 GRANDS IIOMJlES
sur un billard, et harangue les assistants ; il reçoit les députés du parlement, il cause, il fait le roi t mais, h six heures et demie, l'appétit lui revient, et il rptambe sou? la griffe de son doctefur.
« Six heures et demie, soupe : — bouts d'aspcrgas en salade, 12; — pain en panade; — bouts d^aspergcs sur uu chapon bouilli ; -^ veau bouilli, — la maclîe d'an os ; —mousserons au beurre avec une rôtie dedans ; —les ailes de deux pigeonneaux rôtis, avec pain ;— gelée ; — suc de JCuX oranges douces ; — figues, 5 ; — grains de verjtts confits, 5 ; — guignes sèches, A ; — pain, fort peu ; — btt da vin daii'Ct, fort trempé ; — dragées de fenouil, la petite cuillerée; -^-^amusé jtHêqiA'àsepi kenreê et demie ; -*- fait ses affaires, jaune, mol, beaucoup ; — amusé ;^usqu% neuf heures et demie ; — bu dc la tisane ; -— dévêtu,*- mis au lit, — poulsplein, égal ; — petite chaleur douce ; — prié Dieti ; — à dix hetrres s'eftdoft Jusqu'à sept heures et demie. »
Nous voitt rassttnés.sur le compte de ce pauvre nol, qui vient de prendre tant de tracas â l'endroit du maréchal d'Ancre. Son dîner a éfd retardé de deux heures ; ft a toujours le ventre un peu relftché r — on sait que c'est Poffet que produisait à son pcTcr la vue de l'ennemi ; — mais «7 s'est amusé de sept heures à sept heures et demie, et de huit heures à nduf heures et demie ; ce qui n'est pas dans ses habitudes. La chose est si vraie, que nous avons ouvert au hasard le journal du docteur Hérouard, h cent endroits différents^ et que nous n'avons jamais retrouvé ce précieux mot : AMUSÉ.
En effet, on sait que Louis XIII a été le roi le moins amu^>é* et môme le moins aniusablc qa'ait jamais eu la monarchie françnisb ; (Te qui ne l'emiftche pas d'étfe asst^ amusant,
LOUI^ XUl ET RICHELIEU ?79
quoique eon flls Louis XIY lui ait fait sur ce point une rude concurrence.
Mais aussi on ne peut paa s'amuser tous leg jours, et, le jour de l'assassiaat du maréchal d'Ancre, le roi, comme le constate ce bon M. Hérouard, s'était amusé deux fois.
En outre, il s'était mis au lit avec un pouh pleiriy égal^ avec une petite chaleur douce ; il wait prié Dieu à dix heures^ et s^ était endormùjusqu'à sept heures et demie du matin^ c'est' à-dire qu'il avait dormi un peu plus de neuf heures.
Pauvre roi I
Voyons un peu à quoi songeait, pendant le sommeil de son roi, le bon peuple de Paris.
Le ])on peuple de Paris songeait à déterrer le corps du maréclud d'Ancre, ' , -
Le lendemain, mardi 25 avril, le roi fut réveillé par un grand tumulte, vers sept ou huit heures du m(ttin, ^^ S'il n'eût point été reveillé par ce grand tumulte, peut-être, au lieu de dormir neuf heures, eût-il fait le tour du cadran et en eût-il dormi 'dou^e !
Ce tumulte était causé par la populace de Paris, qui se ruait vers l'église Saint^Germain-J'Auxerrois, dans la louable intention de faire ce que le parlement avait jugé inutile : le procès au corps du maréchal»
Voici comment la cliose s'était passée, ou plutôt comment la chose se passait.
Au point du jour, un des familiers de l'église avait montré à l'un de ses amis l'endroit où avait été déposé le corps du maréchal; cet ami l'avait montré à un autre, l'autre à un autre; et ainsi il s'était fait un rassemblement.
D'abord, on commença par cracher sur cette tombe ; puis on trépigna dessus ; pui§ qu«Jqu6Hin8 commencèrent à gratter
avec leurs ongles, ot firent si bien, qu'ils finirent par découvrir les jointures des pierres.
Les prêtres alors les chassèrent.
Mais, les prêtres étant sortis en procession et n'étant plus là pour les chasser, le peuple rentra et se mit à gratter la tombe avec une telle force, qu'en moins de rien il en eut ôté quelques pierres. Ces pierres enlevées étaient du côté des pieds, que l'on aperçut par l'ouverture.
Alors, on amena les cordes des cloches, on les attacha aux pieds du cadavre, et l'on tira tant et si bien, qu'on arracha le corps hors de terre, comme on arrache un bouchon d'une bouteille.
Tout cela se faisait au cri de « Vive le roi ! »
Le tumulte était si grand, que les prêtres, au retour de la procession, reconnurent qu'il était trop tard pour y remédier. Ils furent même obligés, tant l'église était encombrée, de remettre au lendemain les messes qu'ils avaient à dire le jour môme. Le peuple, en effet, était monté sur les chaises, sur les bancs, sur les autels et jusque sur le treillis des chapelles et des arcades.
Quelques officiers qui tentèrent de rétablir l'ordre se reconnurent bientôt trop faibles.
Le grand prévôt vint avec quelques archers ; mais lé peuple lui cria que, s'il avait le malheur d'entrer dans l'église, il l'enterrerait tout vivant à la place du maréchal d'Ancre, et, cette fois, veillerait à ce qu'on ne le déterrât point.
Le grand prévôt se retira.
Après avoir été tiré hors de la tombe, le corps fut tiré hors de l'église, et traîné par les pieds toujours, et la tôle rebondissant sur le pavé, jusqu'au logis de Barbier, l'ex-surintendant des finances, qui demeurait en face.
Là, on fit une première halte.
La colère de la multitude se partageait «ntre le mort et le vivant, et, sans les archers qui gardaient le prisonnier chez lui, on allait enfoncer et piller sa maison ; après quoi, selon toute probabilité, et même avant quoi, on Peut pendu lui-même. Barbier en ftit quitte pour la spectacle, qu'il vit de sa fenêtre comme d'une première loge.
De là, ces furieux traînèrent le corps, ne cessant point, pendant toute la route, de le battre à coups de bâton et à coups de pferres, jusqu'au bout du pont Neuf, où s'élevait une potence qui, un mois .ou deux auparavant, y avait été plantée par le maréchal, afin d'y faire pendre lîeux qui parlaient mal de lui. Ajoutons bien vite que le maréchal n'y avait fait pendre personne; mais à d'autres j)otences -- et, pour les pendus, l'origine de la potence n'y fait rien — mais à d'autres potences avaient, jusqu'à ce que mort s'ensuivit, été accrochés un certain nombre d'Écossais.
Quelques valets de ces Écossais, qui se trouvaient sans condition par suite de la mort de leurs maîtres, proposèrent les premiers de pendre le cadavre du maréchal à la susdite potence.
Un grand laquais, qui avait été lui-même au service du maréchal, service dont il était sorti sur la menace que lui avait faite le maréchal de le faire pendre, en voulut avoir Thonneur, et le réclama, disant :
— Le diable rira bien quand il verra que celui qui pendait les autres est pendu lui-môme!
Sur cette plaisanterie, il eut la préférence, et le cadavre, soulevé et porté jusqu'à la potence par le peuple, fut pendu la tête en bas par ce laquais.
Le diable en rit-il ^Nous n'en savons rien ; mais il y avait . de quoi faire grincer les dents aux anges.
Tandis que l'on travaillait h cette belle besogne, une des compagnies des gardes du roi passa sur le pont Neuf pour s'en aller au Louvre; mais elle se garda bien d*empêcher le peuple de s'amuser. Le roi ne s'était-il pas amusé la veille?
Il y a plus : comme il manquait à ce bourreau pris au dépourvu un bout de corde, les soldats lui jetèrent les mèches de leurs arquebuses, si bien qu'il en eut bientôt dix brassées au lieu d'une qu'il lui fallait.
Le corps demeura pendu là plus d'une demi-heure, durant laquelle le laquais qui l'avait pendu tendit son chapeau aux assistants, leur demandant quelque petite rétribution pour la peine qu'il avait prise,
Les assistants trou vinrent la chose si juste, qu'en un instant son chapeau fut rempli de sous et de deniers qi;e chacun lui portait comme à Toffrande, at, cela, jusqu'aux plus gueux, jusqu'aux mendiants, et, « teln'avoit qu'un denier en sa possession le lui donnoit, dit Marillac, tant la haine étoit grande contre ce misérable. »
Mais ce n'était point assez, comme vous comprenez bien. Pendre, c'ost ce que l'on voit faire tous les jours au bourreau ; pendre, soi-même, c'est ce que Ton a la chance de faire parfois; mais pouvoir mutiler un coi'ps, c'est ce qui n'arrive que par hasard.
Le peuple se rua donc sur le corps de ce pauvre pendu, les uns frappant des poings, les autres des pieds, les autres du couteau, à. grands coups d'épL'o et de poignard. On lui enleva les yeux, on lui coupa le nez, on lui tailla des lambeaux sur tout le corps ; puis on lui désarticula les bras, et on lui trancha la tête, et tous ces morceaux furent portés ou traînés dans les divers quartiers de Paris^ avec des cris et des im-
précations dOTit le retentissement allait d'un bout h Tautra de la ville.
La maréchale entendit ces cris, et demanda quelle en étaif la cause : les gardes lui dirent que c'était son mari que l'on avait déterré et pendu. Alors, elle, dont les yeux jusque-là étaient restés secs^ commença de s'émouvoir, tout en disant que son mari était un présomptueux et un orgueilleux, qu'il Il avait rien qu'il n'eût mérité, que c'était un mécliant bOBime, et que, fût-il resté tout-puissant, elle avait pris la résolution de retourner en Italie dès les premiers jours du printemps.
Gomme le bruit approchait du Louvre, l'enfant, qui était, comme nous l'avons dit, dans la chambre de M. de Fiesque, demanda si l'on ne venait pas pour le tuer : on lui répondit que non, et qu'il était en sûreté; sur quoi, le pauvre enfant, que son malheur avait vieilli de dix ans en vingt-quatre heures, dit :
— Hélas! mon Dieu! no vaudrait-il pas mieux qu'on me tuât que de me laisser vivre? Je ne puis plus qu'être miBérable le reste de mes jour^, conune, au reste, je l'ai été depuis que j'ai connaissance de la vie; car je ne me suis jamais approché de mon père ou de ma mère, que je n'en aie rapporté quelque soufflet pour toute caresse.
Alors, les archers auxquels il s'adressait ouvrirent la fenêtre qui donnait sur le pont , et lui montrèrent le cadavre de son père pendu, et en butte aux insultes de la populace.
C'était ju^te le moment où ces furieux s'en partageaient les morceaux, emportant, ceux-ci la tête d'un côté, ceux-là les bras d'un autre. Cinq ou six, ayant coupé la corde par laquelle il avait été pendu, traînèrent le cadavre mutilé vers la nie de l'Arbre-Sec. A l'entrée de cette ruci un homme vêtu de rouge se jeta sur ce tronc informe, lui ouvrit la poitrine d'un coup
de couteau, y fourra sa main, la retira sanglante, et suça le sang qui en dégouttait. Un autre plongea sa main dans la même plaie, et arracha le cœur du cadavre; puis, ayant demandé des charbons, il les alluma, emprunta un gril, découpa ce cœur par tranches qu'il fit rôtir, et mangea ces tranches, en les trempant dans le sel et les arrosant de vinaigre.
De la rue de TArbre-Sec, on traîna ce qui restait du corps jusqu'à la Grève. Au milieu de la place, dn trouva une potence dressée, comme l'autre, par l'ordre du maréchal ; on le rependit à cette potence; puis, du linceul du mort, on fit une poupée représentant la maréchale, et que l'on pendit h une potence en face; après quoi, l'immonde promenade recommença. On traîna ces malheureux débris jusqu'à la Bastille. Là, on en tira les entrailles, que l'on jeta dans un grand feu ; puis, on porta le reste dans le faubourg Saint-Germain,-devant lajoaaison du maréchal et devant celle de M. de Condé; et, à chaque station, disparaissait quelque fragment de ce qui avait été un être animé, vivant, pensant, et n'était plus qu'une masse de chair informe et d'os brisés! Enfin, on fit encore quelques tours par la ville, on repassa par le pont Neuf, on brûla une cuisse devant la statue du feu roi, une autre cuisse au coin du quai de la Mégisserie, et le tronc sur la place de Grève, on face de l'hôtel de ville, dans un feu composé tout entier de potences brisées; et, tronc et potences réduits en cendres, on jeta cette cendre au vent, afin, disaient les bouiv reaux, que tous les éléments en eussent leur part.
Après quoi, toute cette multitude s'en revint danser une ronde autour de la potence où d'abord le cadavre avait été pendu ; puis on y mit le feu par le pied, on amassa des combustibles tout à l'entour , et on la brûla comme on avait fait des autres. 11 semblait que, tandis qu'il était en
tram, le peuple ne voulût pas laisser une potence dans tout Paris.
Finissons-en avec Thorrible récit; nous avons nous-même hâte d'en sortir.
Les cendres du maréchal jetées au vent, on ne s'occupa plus de lui; mais restait sa femme.
Le 8 juillet 1617, le parlement déclara la maréchale d*Ancre et son mari criminels de lèse-majesté divine et humaine; en réparation de quoi, il flétrit la mémoire du maréchal, et condamna sa femme à avoir la tête tranchée.
Celle-ci ne s*attendait point à être condamnée à mort, elle croyait seulement être exilée; si bien que, lorsqu'on lui lut sa sentence, elle tomba de son haut, comme on dit, en s'écriant :
— 0 me poveretta l
Mais, comme, à tout prendre, c'était une femme d'un vrai courage, elle se résolut incontinent à la mort, et, cela, avec une grande constance et une suprême résignation à la volonté de Dieu. ^
Sortant de sa prison pour marcher au supplice, et voyant une grande multitude de peuple assemblée pour la regarder passer:
— Que de personnes réunies, dit-elle'avec un soupir, pour voir mourir une pauvre affligée I
A quelques pas de là, reconnaissant quelqu'un à qui elle avait rendu un mauvais office près de la reine, elle pria que Pon arrêtât la charrette, et fit signe à la personne de s'approcher.
Alors, elle lui demanda humblement pardon, priant Dieu, si son pardon était sincère, de faire connaître ce pardon en lui donnant la force de bien mourir.
286 lEB GRANDS HOMHflg
£t Von eût dit que Dieu Tavait entendue et lui avait accordé sa priùre , car, à partir de ce moment, elle devint humble et patiest$, et il sa fit eu ell^ un &i complet changement, cpie ceux qui assistèrent au spectacle de sa mort, étant venus pour la railler et rinsulter, sentirent la pitié se ghsgçr malgré eux dans leurs âmes, et ne virent bientôt plus qu'à travers leura larme? ca supplice tant désiré.
Au pied de l'échafaud, elle avait reconuu un gentilhomme appartenant au commandeur do Sillery; elle l'appela comme elle avait déjà fait do cette autre personne qu'elle avait rencontrée au sortir de la prison, et elle pria ce gentilhomme de dire à M, de Sillery et au chancelier son frère, qu'elle leur demandait bien humblement pardon du mal qu'elle leur avait fait.
Et, comme, aprt\s cette demande, elle était montée sur son échafaud, du haut de la plate-forme elle cria encore :
-- Tout ce que j'avais dit sur eux... priez-les bien instaoi* ment, monsieur; de me pardonner mon mensonge,
Puis, s'étant mise à genoux, elle se recommanda h Dieu, posa sa tête sur le billot en demandant ;
— Suis-je bien aiusi?
Pour toute réponse, le bourreau leva son épée, un éclair brilla ; la tête était tranchée et roulait sur l'échafaud, que les lèvres s'agitaient encore pour prononcer la dernière syllabe du mot ainsi.
Restait l'enfant.
Grâce à la protection de Fiesque , il ne lui fut fait aucun mal, et il put librement se retirer en Italie, où il vécut paî-
le et obscur. Il pouvait avoir quinze ou seiise mille livres
rente, débris d'une fortune de quinze ou vingt millions.
11 mourut jeune.
LOUIS XllI ET ftlCHËtïEU MT
Le lundi, l*'" mai, la reine mère envoya defflftnddr au roi six chose* mise* par écrit. C'était PévétfaedeLtiçon qu! était portétir de« six demandes.
Disons qu'à cette époque Tévèque de Luçon pOidftit pùnt être l'amant de la reine mère ; — plus tard, il pftfsa pour avoir été tout à la fois sôû amant et son espion*
Voici les six defflandeâ qu'il était chargé de falfê !
1° Que le roi permît à sa mère de «0 retiré* à Moiilif» ou dans toute autre ville de son apanage ;
^ Qtt'elléî pût Étroit qtti I'a<5coifip8gr!eralld«fï3 ion exil ?
3^ Que le roi lui accordât pouvoir absolu ddflS U tille où c^feiieréflfefait;
40 Qu'elle sût si elle jouirait de ses apanages et apgaifttc^- WfWfrts;
5* Otf%lle pOt volf l(5f rcA ai^itt de partif^
6^» Qu'on lui assurât qtre Barbin attrait la rîo «Wtttt
De même que Richelieu pdwait poof être l'amaot d6^ la' reinô mère, %rbia pasitait potir élre i'amsm^ â^ la maréchale d'Aflcr^.
Le roi se fit dOQûei* lés an âensâifdog, el^ de mèMê^'^Ueâ étaient faites par écrit, répondit par écrit à ehêimnir 'éilm.
A la première r
Qu'il n'at^t pas délibéré d'éloignéf ja mért, iKSif «0M faire, au contraire, daiw âe« afftîre»^ te pltfs gr^Jfiéê pwt qu'il lui iserait posâiWe; que cependant, m caé où ell4 eeraît résolue de se retirer, elîe potirraî! le faire quand il lai serait agréable, soft à Moulins, soit dan» telle Mm ville du ïOyaum« qu'il lui plairait choisir. '
A la seconde :
Qu'elle ne serait accompagnée que de cettx éjtt'il lui conviendrait d'admettre en ^a ctJn^pagnle.
A la troisième :
Qu'elle aurait pouvoir absolu, non-seulement dans la ville de sa résidence, mais encore dans toute la province où elle serait située.
A la quatrième :
Qu'elle pourrait vivre de tous ses apanages et appointements, et que, quand ils ne suffiraient pas, on verrait à lui en donner davantage.
A la cinquième :
Que le roi la verrait bien certainement avant qu'elle partît.
A la sixième :
Qu'à l'égard de Barbin, il tâcherait de lui donner contentement.
La reine fixa son départ au mercredi suivant, et résolut d'aller à Blois. Elle séjournerait dans cette ville jusqu'à ce que sa maison de Moulins fût réparée :
Le roi accepta l'entrevue pour le mercredi, et décida qu'en même temps que la reine mère irait à Blois attendre que sa maison de Moulins fût réparée, il irait, lui, avec la jeune reine, à Vincennes, attendre que le Louvre fût nettoyé. Ce nettoyage avait pour but de voir si quelque maréchaliste — on appelait ainsi les partisans de Goncini, qui, au reste, pauvre diable de cadavre en lambeaux et en cendre, n'avait plus guère de partisans — si quelque maréchaliste^ disons-nous, n'avait pas fait un dépôt de poudre au-dessous de la chambre du roi.
Le mercredi, à l'heure convenue, c'est-à-dire à onze heures du matin (on a vu par le journal d'Hérouard que Sa Majesté dînait à dix heures), le roi descendit à l'appartement de Marie de Médicis avec son frère le duc d'Anjou.
Le roi tenait de Luynes par la main.
Devant le roi et de Luynes marichaient les deux frères de ce
LOUIS XIII ET RICHELIEl 28'J
dernier, Gadenet et Brantès. Le prince de Joinville, qui devint, après de Luynes, le mari de la connétable, et fut fait alors duc de Ghevreuse, suivait le roi, M. le duc d'Anjou et de Luynes.
C'était dans l'antichambre de Marie de Médicis que la mère et le fils se devaient voir.
Ils entrèrent chacun en môme temps et par une porte différente.
"Tout le dialogue que la mère et le 111s devaient avoir ensemble avait été réglé d'avance par demandes et par réponses.
Quand Marie de Médicis aperçut Louis XllI, les larmes lui coulèrent sur les joues ; mais, ayant jeté les yeux sur le roi, et s'aperce vaut qu'il s'avançait gravement et sans aucune marque d'émotion, elle eut honte d'elle-même, cacha ses yeux avec son mouchoir et son éventail.
Puis, tirant le roi dans l'embrasure d'une fenêtre :
— Monsieur, lui dit-elle, j'ai fait ce que j'ai pU pour m acquitter dignement de la régence et administration que vous m'aviez commise de vos affaires et de votre État; si le succès n'en a pas été aussi heureux que j'avais désiré, et s'il y est advenu aucune chose qui n'ait pas été conforme à vos intentions, et qui vous ait mécontenté, j'en suis marrie. Je suis bien aise que vous ayez repris vous-même la conduite de votre État, et prie Dieu de J)on cœur que ce soit avec toute sorte de prospérités. Je vous remercie de la permission que vous m'avez baillée de me retirer à Blois, et, ensemble, de toutes les autres choses que vous m'avez .accordées ; et vous prie d'avoir pour agréable ce que j'ai fait pour vous jusqu'à présent. Je vous prie encore de vous souvenir de moi, et de m'être bon roi et bon fils.
290 LES GHANDS HOMMES
— Madame, répondit le roi, sans que le moindre changement dans son accent trahît une émotion quelconque, j'ai su que vous aviez apporté toute sorte de soins et d'affection dans la conduite de mes affaires, et que vous y aviez fait tout ce que vous pouviez ; c'est pourquoi je l'ai eu pour agréable et vous en remercie bien fort, comme étant content et très-satisfait. Vous avez voulu aller à Blois, je l'ai trouvé bon puisque vous le désirez ; mais, quand vous eijssiez voulu demeurer à la cour, je vous y eusse toujours donné la part que vous devez avoir en la direction de mes affaires, et serai toujours prêt à le faire quand vous voudrez. Et, en toute façon, je ne manquerai jamais de vous honorer, de vous aimer et de vous obéir comme fils.
Alors, la reine môre ajouta :
— Monsieur, lorsque ma maison de Moulins sera réparée, trouvez-vous bon que je m'y relire?
— Vous ferez comme il vous plaira, madame, répondit le roi ; et, quand Moulins ne vous agréera plus, vous pourrez choisir telle autre ville de mon royaume que bon vous semblera, et, partout où vous serez, vous aurez le même pouvoir que moi.
— Monsieur, dit alors Marie de Médicis, je m'en vais ; je vous ai fait prier pour Barbin : trouvez-vous bon que je vous demande une grâce...
Le roi fronça le sourcil et fit un pas en arrière; ce qu'allait lui demander la reine n'était pas sur le programme arrêté d'avance.
— Rendez-moi Barbin, mon intendant, continua Ja reine ; }e ne crois pas que vous ayez dessein de vous servir de lui.
Le roi ne répondit point.
Marie revint à la charge.
LOUIS Xlll ET RICHELIEU 291
— Monsieur, ajouta- t-elle, ne me refusez pas ; c'est peutêtre, qui sait? la dernière chose dont je vous prierai.
Louis continua de garder le silence.
Marie, voyant qu'il y avait chez le roi parti pris de ne pas lui répondre, se baissa pour embrasser son fils.
Le roi lui fit la révérence, et se retira en arrière.
Alors, déconcertée de cette dureté, la reine mère se mit à embrasser le duc d'Anjou, qui, de son côté, comme si la leçon lui eût été donnée, répondit à peine à ses embrassements, et ne dit que trois ou quatre mots à sa mère.
Alors, vint le tour de de Luynes, qui la salua.
Marie, tout en larmes et le cœur gonflé, se rattacha à lui, et le tira à part, disant :
— Vous savez bien, monsieur de Luynes, que je vous ai toujours aimé ; tenez-moi donc, je vous prie, dans les bonnes grâces du roi.
Mais Louis, impatienté cVun si long entretien^ se mit à crier et à appeler par quatre ou cinq fois :
— Luynes ! Luynes !
— Madame, dit le favori, vous l'entendez, je ne puis me dispenser de suivre le roi.
Bt il se retira.
Restée seule, Marie de Médicis éclata en sanglots ; sa douleur était si grande, qu'elle ne leva pas môme les yeux sur les seigneurs qui venaient lui faire la révérence. Mais tout aussitôt elle monta en carrosse, accompagnée des deux filles de France, des princesses et des dames de la cour, qui la conduisirent jusqu'à une ou deux lieues hors delà ville. Elle avait deux carrosses.
Quand elle fut au bout du pont Neuf, au lieu de suivre la rue Dauphine, dans laquelle toute son escorte et le premier
carrosse étaient entrés, elle se détourna et s'en alla passer par la rue Saint-Jacques. C'était pour ne pas voir son palais du Luxembourg, qu'elle faisait bâtir dans le faubourg Saint- Germain.
Louis n'avait pas le cœur si tendre : il se mit aux fenêtres pour voir partir sa mère, et, quand il ne put davantage la voir de la fenêtre, il courut sur la galerie pour la suivre encore des yeux.
Puis, quand il eut perdu de vue tous les carrosses :
— Allons à Vincerines, dit-il d'un air gai et content.
Si l'on doutait, cependant, des sentiments de Louis XUl h l'égard de sa mère, et si l'air gai et content qu'eut Sa Majesté en voyant disparaître le dernier carrosse ne suffisait pas au lecteur pour le renseigner sur ce point, nous emprunterions Il Bassompierre une petite anecdote qui coïncide pour la date avec la séparation de la reine mère et de son fils.
Le lendemain de l'installation du roi au château de Vincennes, Bassompierre, étant entré dans la chambre du roi comme il sonnait avec acharnement du cor :
— Prenez garde, sire ! lui dit Bassompierre, cet exercice peut vous faire beaucoup de mal : ou dit qu'en sonnant du cor, le roi Charles IX se rompit une veine, et qu'il en mourut.
— Vous vous trompez, monsieur, dit Louis XllI : le roi Charles IX ne mourut pas d'une veine rompue en sonnant du cor; il mourut de ce qu'ayant eu le bonheur de se brouiller avec la reine Catherine de Médicis, sa mère, il commit Pimprudence de se raccommoder avec elle et d'aller coUationner à Monceaux. S'il ne fût pas retourné près de Catherine, il ne serait pas mort si jeune, entendez-vous, monsieur de Bassompierre?
— Eh bien, s'écria Monpouillan en s'adressant à Bassom-
pierre, vous ne vous doutiez point, n'est-ce pas, monsieur, que le roi en sût tant ?
— Vous avez, par ma foi, raison, monsieur, répondit Bassompierre, et j'étais loin de croire Sa Majesté si savante !
Nous nous sommes longuement étendu sur toute cette sombre histoire du maréchal d'Ancre, parce qu'elle est la première tache de sang répandue sur le règne du jeune Louis. Cette tache de sang, on a voulu Feffacer de Phisloire de celui qui Ta versée et retendre sur ses complices ; les historiens passent légèrement sur cette catastrophe, et rejettent tout sur de Luynes et Vitry.
La Biographie des Contemporains^ de Michaud, ouvrage, au reste, éminemment royaliste, comme si une biographie pouvait avoir une opinion politique, dit à propos de Concini:
« Le gouvernement, la puissance et l'orgueil de Concini, d'abord marquis et ensuite maréchal d'Ancre, étaient devenus odieux au roi comme à tous les Français ; les troubles recommencèrent et ne furent apaisés qu'après la mort du favori de la reine mère,,, »
Ceci , nous en demandons bien pardon à l'auteur de la Biographie^ est une première erreur. Les troubles ne furent point apaisés après la mort du favori. Après la mort du favori, les troubles^ au contraire, commencèrenty à moins qu'on n'appelle pas troubles une guerre civile entre une mère et son fils.
La Biographie continue :
« ... Ou plutôt qu'après son assassinat, conséquence funeste d'un ordre de le faire arrêter que s'était laissé arracher Louis XII f. »
Vous avez assisté, chers lecteurs, à la catastrophe minute par minute, et vous ne croyez plus, je l'espère, que la mort du pauvre maréchal fut l'effet d'un malentendu.
J'espère qu'il arrivera un jour où le Code portera des peines contre ceux qui commettent des faux en écriture historique, comme pour ceux qui en commettent en écriture publique et privée. Le faux en écriture publique et privée n'attaque que l'individu : le faux en écriture historique attaque la nation.
Au reste, on l'a vu, nous ne flattons pas plus le peuple que 1ns rois, et nous avons couvert d'une égale réprobation le roi fjui assassine le vivant, et le peuple qui outrage le mort.
Le peuple en robe de chambre est souvent plus laid que le roi. Cela tient à ce que le peuple n'a pas de robe de chambre, et quelquefois môme pas de chemise. Or, le peuple en robe de chambre, c'est le peuple tout nu...
On a vu comment Louis XIII avait reçu l'évoque deLuçon, quand celui-ci s'était présenté devant lui, le jour de l'assassinat du maréchal d'Ancre.
Cependant, comme Marie de Médicis avait demandé et obtenu la permission d'emmener qui elle voulait à Blois, elle demanda d'avoir près d'elle son conseiller Richelieu; ce qui lui fut accordé.
Nous avons dit que Richelieu passait pour être autre chose que son conseiller.
Marie de Médicis le reçut avec de grandes démonstrations de joie.
L'évêque de Luçon se mit alors à travailler à la réconciliation du roi avec sa mère.
Ce n'était point l'afTaire de de Luynes.
Vingt-six jours après son départ de Paris, Richelieu reçut l'ordre de se retirer en son prieuré de Coursay, en Anjou; il s'y rendit. Puis, de Coursay, on l'invita à se rendre à Luçon; puis, enfin, à quitter la France, et à se retirer h Avignon.
Richelieu obéit, et, pour se faire oublier, se mit à composer
deux des plus pauvres livres qu'il ait faits : VInstruction du Chrétien, et la Défense des principaux points de notre créance contre la Lettre des quatre ministres de Charenton adressée au roi.
Là, il vivait dans une retraite si sévère, qu'il fit toute sorte de difficultés pour recevoir son frère le chartreux, qui avait été évéque de Luçon avant lui, et qui devait être plus tard cardinal de Lyon.
Il est vrai que ce frère aîné de Richelieu, Alphonse-Louis Duplessis, dont nous avons dit un mot, était un singulier homme. Destiné à être chevalier de Malte, dans la prévision d'un naufrage, on avait voulu, enfant, lui apprendre à nager : jamais il ne put en venir à bout. Un jour, ses parents lui en firent de grands reproches, lui disant qu'il n'était bon à rien. Piqué du mot, il s* en va droit à la rivière, et se jette à l'eau. Sans un pécheur qui accourut avec sa nacelle, il se noyait. Voyant qu'en effet il n'était bon à rien^ ses parents le firent homme d'Éghse.
Nous avons dit qu'évêque de Luçon, il avait donné cet évèché à son frère, qu'on avait fait, lui, homme d'Église, parce que, pouvait-on dire, il était bon à tout !
Les chartreux de la Grande-Bretagne, où il était, le nommèrent leur procureur dans une contestation avec un gentilhomme fort brutal : il en reçut des coups de bâton. Il porta chrétiennement cet outrage, et refusa toujours de s'en venger, môme au temps du plus grand pouvoir de son frère, et quand lui-même était cardinal.
Un astrologue lui avait prédit qu'il serait un jour en grand danger d'une blessure faite à la tète.
Gomme il allait voir son frère à Avignon, une chaîne du pont-levis lui tomba sur le crâne, et faillit le tuer.
Une de ses visions était de se croire Dieu le Père. Un jour, il coucha dans une maison où ses hôtes lui donnèrent un lit dans la broderie duquel il y avait des têtes d'anges et de chérubins.
Il s'y coucha avec une telle béatitude, que ses gens s'écrièrent :
— Ce n'est pas étonnant, c'est pour le coup qu'il se croit véritablement Dieu le Père.
Madame d'Aiguillon, sa nièce, dont nous nous occuperons bientôt, disait à Ferdinand, le fameux peintre de portraits, qui avait fait pour Henri IV le portrait de la princesse de Gondé :
— Ferdinand, peignez-nous M. le cardinal de Lyon en Dieu le Père; mais tâchez de lui donner un air dévot.
En effet, ce n'était point par l'air dévot que brillait le futur cardinal; il était fort mondain, au contraire, quoique sa mondanité n'allât point jusqu'à l'entraîner au péché. Il aimait fort la conversation des dames, et se plaisait à entendre chanter Berthold le castrat, que madame de Longueville î4)pelait Berthold l'incommodé.
Un jour, dans une compagnie où l'on proposa de se déguiser, non-seulement il n'y mit point empêchement, mais encore il se déguisa en berger comme les autres.
Il était à la fois distrait et naïf.
Étant cardinal, un gentilhomme du diocèse de Lyon lui amena pour le tonsurer, son fils, qui était tout contreftiit ; mais il refusa net.
Et, comme le gentilhomme lui demandait la raison de son refus :
- — Vous moquez-vous de Dieu, lui dit-il, de lui offrir le rebut du monde?
El rien ne put le décider à tonsurer le pauvre bossu. L'abbé de Gaderousse vint le voir pendant qu'il élait dans le comtat.
On lui annonça l'abbé.
— Faites entrer, dit le cardinal.
L'abbé entre.
Le cardinal le regarde.
— Eh bien? dit-iL
— Eh bien, monseigneur, je suis l'abbé de Gaderousse.
— Que voulez-vous que j'y fasse?
, — Je suis venu poiu» avoir l'honneur de vous faire ma révérence.
y- Si vous êtes venu pour cela, faites-la donc, et allezvoks-en I
L!^bbé fit la révérence, et s'en alla.
Pendant que M. de Luçon était à Avignon, de Luynes jouissait de sa fortune, et montait en dignités, sans s'inquiéter des vaudevilles que Ton faisait contre lui.
On avait beau lui chanter aux oreilles :
De Luynes avec ses deux frères Vont t6t, si Dieu n'y met la main.
Rendre à la France la misère Plutôt aujourd'hui que demain.
Ou bien :
France, je plains bien votre sort; On reconnaît votre impuissance:
Goncini vous met en balance, Trois faquins vous donnent la mort.
D'ailleurs, de Luynes avait autre chose à faire que d'écouter des vaudevilles : de Luynes se mariait ; il épousait mademoi-
selle de Montbazon, Marie de Rohan, plus tard madame de Ghevreuse.
Disons quelques mots des parents de la connétable avant de parler d'elle-même.
Elle était fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon.
Ce Rohan était un homme grand, bien fait, et qui, au physique, méritait son nom d'Hercule. Il avait, dans sa galerie, fait faire un portrait où son père, aveugle, était représenté lui montrant le ciel, et disant ce fragment de vers de Virgile :
Disce, puevt virtutem,». Enfant, apprends la vertu !
Or, l'enfant avait quarante-cinq ans et la barbe la plus majestueuse qui se pût voir!
C'était lui qui disait mélancoliquement, en voyant mourir un cheval qu'il aimait :
— Mon Dieu! ce que c'est que.de nous !
— Quand votre femme accouchera-t-elle?lui demandait un jour la reine.
— Quand il plaira à Votre Majesté ! répondit courtoisement le duc.
11 faut avouer pourtant que ses réponses n'étaient pas toujours si polies.
Un jour, il dit en présence de la reine mère, qui était Italienne, et de la jeune reine, qui était Espagnole :
— Je ne suis ni Italien ni Espagnol; je suis un homme de bien.
Un soir, que la reine le retenait :
~ Laissez-moi aller, je vous prie, madame, dit-il ; ma femme m'attend, et, dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est moi.
Au reste, son fils, le prince de Guéménée, était de l'avis de madame de Montbazon; car, racontant la drôlerie des Pontsde-Gé, et expliquant comme quoi son père, en passant sur la levée, était tombé à l'eau :
— J'allai pour l'en retirer, dit-il; je tirai, en effet, une tête de cheval ; mais, aux bossettes, je reconnus que ce n'était pas mon père.
Gomme on appelait saint Paul vaisseau d'élection^ M. de Montbazon crut que c'était le navire qui avait conduit l'apôtre à Gorintlie, que l'on appelait ainsi. Un jour, il demanda si ce vaisseau d'élection était un beau navire, et combien il avait d'hommes d'équipage.
Jamais il n'entrait au Louvre qu'il ne demandât : « Quelle heure est-il ? »
Un jour, on lui répondit : « Onze heures. » Il se mit à rire.
— Bon ! dit M. de Caudale, il aurait donc ri encore davantage si on lui eût répondu qu'il était midi !
Faisant sa visite du premier de l'an à la reine mère :
— Enfin, madame, dit-il, nous voici à l'année qui vient! Il avait fait mettre sur la porte de son écurie :
« Le 25 octobre de l'an 1637, j'ai fait faire cette porte pour entrer dans mon écurie. »
Si vous n'en avez pas assez sur M. de Montbazon, demandez le reste à madame de Sévigné, et lisez sa lettre à madame de Grignan, en date du 29 septembre 1675.
La fille ne tenait point du père sous le rapport de l'esprit, ni son frère, le prince de Guéménée, non plus; aussi se demandait-on comment M. de Montbazon, qui était si béte, avait pu faire deux enfants si spirituels. D'aucuns prétendaient savoir le mot de l'énigme : ce mot n'était pas à la louange de la première femme de M. de Montbazon.
Ce frère, dont nous allons dire quelques mots, pour ne pas revenir sur lui, avait une singulière habitude : c'était de sentir tout ce qu'il mangeait. Or, comme il avait la vue courte et le nez long, il trempait son nez dans tout ce qu'il mangeait; ce qui était fort désagréable à voir pour ceux qui étaient assis à la même table que lui; — si désagréable à voir, que quelqu'un, doutant de la dévotion de la princesse de Guéménée :
— Oh ! répondit la connétable, si ma belle-sœur n'était pas véritablement une sainte femme, elle ne mangerait pas avec mon frère.
M. de Guéménée avait à foison ce qu'on appelle aujourd'hui des mots.
Arnault de Gorbeville, qui, dans sa jeunesse, étant gouverneur de Philipsbourg, s'était laissé surprendre, avait, plus tard, été mis à la Bastille, d'où il sortit gracié par le roi.
Le soir, le roi annonça la nouvelle.
— Messieurs, dit-il, Arnault est sorti de la Bastille.
— Je ne m'en étonne point, répondit le prince de Guéménée : il est bien sorti de Philipsbourg, qui est une place bien autrement forte !
Quand on lui annonça en grande liesse que la reine Anne avait senti remuer M. le dauphin :
— Bon ! dit-il, le voilà qui donne déjà des coups de pied à sa mère. 11 est vrai qu'il a de qui tenir !
Une fois, Gaston d'Orléans lui tendit la main pour le faire descendre d'une tribune :
— Ah ! monseigneur, miracle ! dit-il : c'est la première fois que vous tendez la main à un de vos amis pour Taider à descendre d'un échafaud.
Il se disputait toujours avec son oncle, M. d'Avaujour, chacun d'eux raillant l'autre sur sa principauté.
M. d'Avaujour prétendit entrer dans la cour du Louvre en carrosse, et ne put obtenir cette faveur.
— Que n'y entre-t-il par la porte des cuisines ? dit le prince de Guéménée; c'est son droit !
M. d'Avaujour descendait de la Varenne.
Une autre fois, le cocher de M. d'Avaujour mit, pendant un grand soleil, ses chevaux à l'ombre sous le porche de l'hôtel Guéménée.
— Entre ! entre ! dit-il ; l'hôtel Guéménée n'est pas le Louvre. Madame de Guéménée eut plusieurs galanteries, et l'on
remarqua que tous ses amants eurent une mauvaise fin. Elle fut^ successivement maîtresse de M. de Montmorency, du comte de Soissons, de M. de Bouteville, de M. de Thou : — MM. de Montmorency , de Thou et de Bouteville furent décapités, M. le comte de Soissons fut tué d'un coup de pistolet.
Elle fut, en outre, mère du prince Louis de Rohan, qui eut la tête tranchée à la Bastille, le 27 novembre 1674, pour crime de lèse-majesté.
Revenons k madame de Ghevreuse , qu'on appelait alors madame la connétable, et appelons-la comme tout le monde.
Le connétable logeait au Louvre, et sa femme aussi.
Le roi était fort familier avec elle, et ils badinaient ensemble ; mais jamais la chose n'alla plus loin que le badinage. Et cependant madame la connétable en valait la peine : elle était jolie, friponne, fort éveillée, et ne demandait pas mieux.
Un jour, ses avances allèrent au point de blesser la modestie du roi.
— Madame, dit-il, je n'aime mes maîtresses que de la ceinture en haut, je vous en préviens.
— Eli bien, sire, répondit la connétable, vos maîtresses feront alors comme Gros-Guillaume : elles mettront leur ceinture au milieu des cuisses.
Nous aurons plus d'une fois occasion de voir Louis XÏIl mettre en pratique cette théorie à propos des femmes qu'il aima ; mais n'anticipons point sur les événements, comme dirait un historien classique.
Pondant que de Luynes se mariait à Paris, voici ce qui se passait aux deux extrémités de la France, à Metz et à Blois.
A Blois, dans la nuit du 21 au 22 février, la reine mère -— que son fils avait faite peu à peu prisonnière — la reine mère descendait, à l'aide d'une échelle, par la fenêtre de son cabinet, sur une terrasse inférieure, distante au~ moins de vingt pieds, et élevée au-dessus du sol de la rue d'une trentaine de pieds.
Elle était accompagnée d'une femme de chambre, du comte de Brenne et de trois ou quatre de ses serviteurs.
Mais elle avait eu si grand'peur dans son trajet aérien, qu'arrivée sur la terrasse, la prisonnière déclara que, si on ne lui trouvait pas un autre moyen de faire la seconde descente, elle resterait où elle était.
On la mit alors dans un manteau qu'on laissa doucement glisser jusqu'en bas à l'aide de cordes ; puis le comte de Brenne et Duplessis, l'ayant rejointe, la prirent par-dessous les bras, et la portèrent ainsi dans son carrosse, qui Tattendait de l'autre côté du pont de Blois.
On arriva heureusement à Montrichard.
L'archevêque de Toulouse, prévenu de la fuite de la reine mère, l'y attendait.
On prit des relais, et Toq arriva de bonne heure à Loches.
Là, le duc d'Épernon devait, après avoir traversé la France, rejoindre Marie de Médicis. En effet, il était parti de Metz, dont il était gouverneur, avec deux cents gentilshommes ; et les mesures étaient si bien prises de part et d'autre, qu'il arriva lui-même à Loches le lendemain du jour où la reine y était arrivée.
C'était merveille que le roi n'eût pas été prévenu!
Un valet de l'abbé Ruccellaï, qui avait mené toute cette intrigue, portait à la reine mère des lettres qui l'avertissaient du jour où le duc d'Épernon partirait de Metz, et qui lui exposaient, en même temps, les mesures prises pour la conduire à Angoulème.
Ce valet soupçonne qu'il est chargé d'une lettre importante et que le roi sera bien aise de connaître : il va droit à Paris, s'adresse aux gens de de Luynes, et leur dit qu'il est porteur d'un grand secret ; il le découvrira au favori, pourvu qu'on lui donne une bonne somme.
De Luynes néglige l'avis, fait attendre le valet jusqu'à ce que le conseiller Du Buisson, serviteur de la reine mère, apprenne qu'un valet, confident de d'Épernon et de Ruccellaï, est en ville. Étonné de ce que cet liomme ne l'est pas venu voir comme il l'avait fait aux autres voyages. Du Buisson s'enquiert du valet, et apprend qu'on l'a vu à la porte de de Luynes. Le conseiller aposte un homme; cet homme reconnaît le valet essayant toujours d'entrer; il s'abouche avec lui comme s'il venait de la part de de Luynes, lui remet cinq cents écus, et prend la lettre.
Que devint le valet? On n'en sait rien.
« Ceux qu'il avait trompés, dit un chroniqueur, le firent tuer apparemment pour ravoir leur argent. »
Si de Luynes eût reçu cet homme, toute Faffaire manquait.
Mais il était occupé d'uae chose fort grave et qui n'était pas sans difficulté : il s'agissait de faire consommer au roi son mariage avec la reine.
Comment, quatre ans après la célébration du mariage, le mariage n'était-il pas consommé ?
Disons-le. — C'est là, s'il en fut jamais, de l'histoire en robe de chambre.
Nous avons raconté comment, lorsqu'il avait été question de mariage entre le roi et l'infante d'Espagne, Louis XIII, voulant savoir qui on lui faisait épouser, avait envoyé le père de son cocher, Saint-Amour, à Madrid, pour lui faire un rapport sur la princesse.
Le rapport avait été favorable, et le roi vint jusqu'à Bordeaux au-devant de la future reine de France.
A Bordeaux, la crainte le prit de nouveau : le père de son cocher, qui se connaissait admirablement en chevaux, pouvait ne pas se connaître aussi bien en femmes.
Il chargea de Luynes de porter une lettre à l'infante, afin de contrôler le témoignage de Saint-Amour.
De Luynes partit donc au-devant du cortège de la petite reine ; — c'était ainsi que Ton nommait Anne d'Autriche, pour la distinguer de la reine mère.
Ce ne fut que de l'autre côté de Bayonne que de Luynes rencontra ce cortège.
11 descendit aussitôt de cheval, mit un genou en terre, en disant :
— De la part du roi.
Et, en même temps, il présentait à l'infante la lettre de Louis XIll.
Anne d'Autriche prit la lettre, la décacheta et lut :
LOUIS XIII ET lUCHELIEU 305
« Madame,
» Ne pouvant, selon mon désir, me trouver auprès de vous, à votre entrée dans mon royaume, pour vous mettre en possession du pouvoir que j'y ai, comme de mon entière affection à vous aimer et à vous servir, j'envoie devers vous Luynes, Fun de mes plus confidents serviteurs, pour, en mon nom, vous saluer et vous dire que vous êtes attendue de moi avec impatience, et pour vous offrir moi-même Tun et l'autre. Je vous prie donc de le recevoir favorablement et de croire ce qu'il vous dira de ma part, madame, c'est-à-dire de votre plus cher ami et serviteur.
» Louis. »
L'infante remercia gracieusement le messager, le pria de remonter à cheval et de marcher près de sa litière, et continua son chemin tout en s'entretenant avec lui.
Le lendemain, elle lui remit cette réponse en espagnol. Anne d'Autriche n'écrivait encore ni ne parlait le français.
» Senor,
» Mucho me he holgado cou Luynes, con las buenas nuevas que me ha dado de la salud de Vuestra Majeslad Yo ruego por ella y muy deseosa de Uegar donde pueda servir à mi madré ; y as ime doy mucha priesa â caminar por la mano â quien Dios garde como deseo.
» Bezo las manosd Vuestra Majestad.
» Ana. »
Ce qui voulait dire :
» Sire,
» J'ai vu avec plaisir M. de Luynes, qui m'a donné de bonnes nouvelles de la santé de Votre Majesté. Je prie pour elle
30lJ LES GRAxNDS HOMMES
et suis désireuse de faire pour elle ce qui peut être agréable à ma mère ; ainsi, il me tarde d'achever mon voyage, et de baiser la main de Votre Majesté.
») Anne. »
De Luynes prit la lettre, et partit au grand galop.
En effet, il avait de bonnes nouvelles à porter au roi : l'infante était belle à ravir !
Mais Louis XIll, soit désir, — ce qui n'est pas probable, — soit bien plutôt incrédulité, ne s'en rapporta pas plus à de Luynes qu'il ne s'en était rapporté au père Saint -Amour; il voulut voir de ses yeux.
Il partit à cheval avec deux ou trois personnes, dont étaient de Luynes et le duc d'Épcrnon, s'arrêta à l'entrée d'une petite ville située à cioq ou six lieues de Bordeaux, contourna la ville, entra dans une maison désignée d'avance, par la porte de derrière de cette maison, et s'établit au rez-dechaussée.
Une heure après, l'infante faisait son entrée dans la ville.
Le duc d'Épurnon, qui avait le mot, arrêta la litière pour haranguer la petite reine, et, cela, juste en face de la maison où était caché Louis XllI.
Pour faire honneur au duc, Anne d'Autriche fut forcée de sortir tout le haut de son corps par la portière de la litière. Le roi la vit donc tout à son aise.
La harangue finie, l'inianle continua son chemin, et le roi, enchanté de la trouver eiicure plus belle qu'on ne le lui avait dit, remonta à cheval, et piqua vers Bordeaux, où il arriva longtemps avant i 'in Tante.
Et, en effet, si l'un en croit tous les historiens du temps, Anne d'Autriche était d'une beauté accomplie. Elle était
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grande, Lien prise dans sa taille, possédait la plus blanche et la plus délicate main qui eût jamais t'ait un geste de reine; des yeux parfaitement beaux, se dilatant avec facilité, et auxquels leur couleur verdâtre donnait une transparence infinie; une bouche petite et vermeille, qui semblait une rose animée et souriante; enfin, des cheveux longs et soyeux, de cette charmante teinte cendrée qui donne à la fois aux visages qu'ils encadrent la suavité des blondes et l'animation des brunes.
La cérémonie du mariage fut célébrée le 25 novembre 1615, à Bordeaux ; mais, comme les royaux conjoints n'avaient pas tout à fait vingt-huit ans à eux deux, ils furent conduits au lit nuptial chacun par sa nourrice, qui ne les quitta pas. Ils demeurèrent couchés ensemble cinq minutes ; après quoi, la nourrice du roi fît lever Sa Majesté^ et Tinfante resta seule. ^
La consommation du mariage ne devait avoir lieu que quatre ans plus tard.
Voilà pourquoi, en 1619 seulement, de Luynes s'occupait de cette grave opération, qui devait s'accomplir à Saint- Germain, et, cela, au moment même où Marie de Médicis s'échappait du château de Blois.
FIN DU TOME PREMIER Cliciiy. — imp. Maurice Loignon et Cie, rue du Bac-d'Asnières, 12.