VIII
mirable du goût de la liberté cl de l’égalité qu’elle faisait voir...
Sa maladresse, son ignorance pratique faisant aboutir tant de bonnes intentions, tant de vues justes, à un gouvernement impossible, à une administration anarchique et impuissante, et enfin à la désorganisation générale d’où sort la Terreur.
Comment l'idée du vote universel s'est trouvée l'idée naturelle de tout le monde en 1789.
Cette idée ultra-démocratique s’est trouvée dans tous les esprits, à cause de la division de la nation par ordres dont les limites étaient parfaitement et définitivement tracées, c’est-à-dire par suite des faits les plus éloignés de la démocratie.
L’idée du privilège politique s’attachant à la classe, non à l’individu qui en faisait partie (dans l’intérieur de chaque classe il paraissait naturel et nécessaire que chacun fût consulté sur l’intérêt commun), cette idée était celle de tout le monde et que personne ne c cbattail. Le tiers-état d’un village était dans une situation subordonnée à celle du seigneur cl du curé, et avait des charges et des intérêts à part .'Mais quand il s’agissait de ces charges et de ces intérêts, nul ne doutait que le moindre paysan n’eût voiv au chapitre.
Embarras, inexpérience du tiers-élat aux premières séances de l’Assemblée constituante :
... Tout le monde y parle à la fois : on s’y agite sans but; on ne sait quelle forme suivre; on ne se connaît point les uns les autres. F.cs grands talents n’y ont point encore pris la tête du mouvement. Mounier y est appelé monsieur Mounier, Dauphinois ; Robespierre, M. Robert-Pierre ; Barnave, M . Barnabe. D’une autre part, des gens qui seront inconnus après, se font sur-le-champ remarquer. Les députes d'Anjou et Mirabeau, dans le Courrier de Provence (page 4), signalent les grands talents oratoires et les beaux discours de. monsieur Populus, dont je n'ai pu trouver le nom dans aucune biographie... Malgré cette confusion l'assemblée est déjà toutepuissante, par l’unité de ses sentiments et le courant de l'opinion qui la porte, et qu’elle sent sous ses pieds. (V. Correspondance des députés de l'Anjou.)
14 juillet 1789.
...On voit clairement que l’arrivée du peuple sur la scène change entièrement tout l’aspect du inonde politique
Toute assemblée politique obéit à la pensée dans laquelle on l’a créée. La Constituante de 1789 avait été envoyée pour combattre l’arisfocralie el le despotisme. Elle fut pleine de vigueur contre l’une et l’autre, mais sans force contre l’anarchie, qu’elle n'était point préparée à combattre. Tandis que la Constituante de 1848, qui était sans doute bien inférieure en toutes choses à sa
devancière, ayant été élue spécialement pour combattre l’anarchie, s’acquitta bien plus bravement et plus efficacement de celte partie de sa tâche. Elle fut aussi violée; mais elle rentra chez clic, à main armée et trouva ainsi dans l’événement une cause de force et non d'affaiblissement.
Il est rare qu’un homme, cl presque impossible qu’une assemblée, puissent alternativement faire de violents efforts en sens contraires. Ce ressort qui les pousse avec violence d’un côté, les amortit de l’autre.
Nuit du 4 août 1789.
...On voit que la cause première de celte scène mémorable a été le soulèvement presque universel des paysans contre les châteaux. L’événement a élé le produit combiné, mais dans des doses impossibles à préciser, de la peur et de l’enthousiasme. On était poussé par la peur dans le sens des opinions qui occupaient le fond de toutes les âmes, même celles des privilégiés : voilà la cause.
Voici l’occasion :
Le 5 août, émue par le récit des désordres, l'assemblée décide qu'une proclamation émanée d'elle-mcme sera adressée au peuple pour la conservation et le respect des propriétés.
Le 4, au soir, le comité chargé de rédiger la pensée de l’assemblée propose, par la voix de Target, un projet de
proclamation qui déclare que les lois anciennes subsistent et doivent être respectées jusqu’à ce qu’elles aient été abolies; les impôts doivent continuer à être payés dans leur forme ancienne; les prestations et redevances accoutumées doivent continuer jusqu'à ce' qu’il en soit ordonné autrement. Rien n'annonce encore la tempête de désintéressement qui va s’élever.
Tout le reste de la séance n’a pour acteurs que la noblesse et le clergé, le tiers restant à l'état de chœur soutenant les voix par les cris que les diverses émotions lui arrachent.
C’est le vicomte de Noailles qui commence; qui, faisant avec raison remonter les causes des désordres à la passion du peuple contre les charges matérielles, propose de déclarer immédiatement l’égalité absolue d’impôts, le rachat de tous les droits féodaux, l’abolition sans indemnité des corvées et autres servitudes personnelles... La bourgeoisie veut des droits politiques ; le peuple, du bien-être.
Cette motion est accueillie avec des tempêtes de joie inexprimable, dit le compte rendu.
L’évêque de Nancy demande que la motion soit appliquée aux biens ecclésiastiques. L’évêque de Chartres renonce aux droits de chasse. Une multitude de voix se sont élevées, dit le compte rendu ; elles partent de messieurs de la noblesse, se réunissant pour consommer cette renonciation à l’heure même...
Des curés veulent sacrifier leur casuel...
M. de Saint-Fargeau demande que toutes ces résolutions aient un effet rétroactif au 1er janvier 1789.
Les signes de tempête et d’effusion des sentiments généreux dans l’assemblée deviennent plus vifs d’heure en heure. L’archevêque d’Aix demande des lois qui empêchent désormais toute clause dans les contrats ayant un caractère féodal. Suit un moment d’apaisement. On ne sait plus ce qu’on peut sacrifier.
Pu is le mouvement, qui a soulevé les âmes, les pousse aussi impétueusement vers un autre point. Voici successivement tous les députés qui viennent sacritier tous les privilèges des provinces; ils se pressent, ils se serrent, ils se succèdent ; on se coupe la parole pour arriver plus vite à livrer les droits de ses commettants. Ils ne peuvent atteindre assez tôt la tribune qui est comme une place assiégée.
L'archevêque de Paris demande qu’on ordonne un Te Deum , et l’on se sépare à deux heures du matin. Je ne crois pas qu'il y ait rien dans tonte l’histoire de plus extraordinaire que cette scène, ni une seule circonstance où le caractère français se montre aussi en relief...
Le 17 août 1789, Mirabeau fait le rapport sur la déclaration des droits de l'homme, proposée par la Fayette.
L’assemblée passe près de quinze jours (la France étant dans la plus épouvantable anarchie et les caisses publiques vides) à se perdre dans celte métaphysique politique, au milieu d’une confusion d’idées singulière : personne ne sachant par quel bout prendre les questions, qu’ajouter à ces principes abstraits; qu'en retrancher; les rédactions s'entassant sur les rédactions; le tout avec de très-brillants tours oratoires, le sujet prêtant singulièrement et étant d'ailleurs merveilleusement adapté à l’esprit particulier du temps.
Ce qu’il faut bien remarquer c’est à quel point la déclaration et les discussions qu’elle entraîne ont pour objet la liberté encore plus que l’égalité; ce qui montre combien le caractère de 1789 est libéral, quoi qu’en disent certains publicistes d’aujourd’hui.
11 ne faut pas oublier non plus que c’est par ces discussions, qui nous semblent oiseuses, qu’on faisait en-
trer la Révolution dans toutes les tètes du reste du inonde, et qu’on travaillait à rendre l’événement européen et non français : idée à moitié, exprimée dans le rapport de Mirabeau.
Journées des 5 et (i octobre 1789.
La tempête grossissante dans Paris n’a aucun retentissement dans l’assemblée...
Dès le 50 août, le peuple de Paris avait voulu sc porter sur Versaillel. Pendant tout le mois de septembre, les discussions sur la constitution, la licence effrénée de la presse, surtout la misère et la famine de Paris, si bien décrites dans le manifeste de Bailly et de la Fayette, préparaient la reprise victorieuse de ce projet. 11 n’y avait (|ue l'effort combiné de la classe moyenne triomphante et de l’assemblée qui pût avoir la chance de l’arrêter. Du moment où le roi, par sa lettre pleine de réticences sur les réformes déjà faites, et les manifestations aussi impuissantes qu’hostiles de la cour, font craindre à cette classe et à cette assemblée pour leurs conquêtes, le ressort comprimé se détend sans obstacles et la journée du 6 octobre a lieu : journée où l’on voit, comme au 1 1 juillet et bien mieux, cette classe et celle assemblée, tout à la fois secourue cl dominée par le peuple de Paris, appelé ou non refusé comme défenseur, et en même temps subi comme maître.
Jusqu'à ce jour-là, on eût dit une assemblée, sure d’elleméme et uniquement occupée des affaires générales, ou plutôt une société de philosophes dissertant sur les principes du gouvernement.;.
Dans la discussion de la constitution on a vu que Mirabeau, soit qu’il espérât prendre en main le pouvoir, comme ministre
«le Louis XVI, soit que son génie politique prit le dessus sur les passions et les intérêts «lu moment, Mirabeau s’était montré plus conservateur «pie son parti. Ses phrases sur la nécessité «le la monarchie et sur celle du veto sont restées; mais à l'approche du (j octobre, soit qu'il vit que le roi lui échappait, et qu'il fût avant tout inquiet pour la révolution; soit que le torrent des passions révolutionnaires l’entrainàt, on le retrouve le même homme qu'en juillet, et passé maître dans ce génie des révolutions, qui consiste à choisir le moment et la forme les plus propres pour soulever la tempête...
...Je n’examine jamais le système des lois de la Constituante sans y trouver ce double caractère: libéralisme, démocratie ; ce qui me ramène amèrement sur le présent...
Démocratie. — Institutions démocratiques. — Principes de 1789. — Divers sens de ces mots. — Confusion qui en résulte.
Ce qui jette le plus de confusion dans l'esprit, c’est l’emploi qu’on (ail de ces mots : démocratie, gouvernement démocratique. Tant qu’on n’arrivera pas à les définir clairement et à s’entendre sur la définition, on vivra dans une confusion d’idées inextricables, au grand avantage des démagogues et des desjxdcs.
On dira qu’un pays gouverné par un prince absolu est une démocratie, parce que ce prince gouverne au milieu d’institutions qui sont favorables à la condition
du peuple. Sou gouvernement sera un gouvernement, une monarchie démocratique.
Or, les mots démocratie, gouvernement démocratique, ne peuvent vouloir dire qu'une chose, suivant la vraie signification des mots : un gouvernement auquel le peuple prend une part plus ou moins grande. Son sens est intimement lié à l’idée de la liberté politique. Appeler démocratique un gouvernement où la liberté jiolitique ne se trouve pas, c’est dire une absurdité pal- (uible, suivant le véritable sens du mot.
Ce qui a fait adopter ces expressions fausses ou tout au moins obscures, c’est : 1° le désir de faire illusion à la foule, le mot de gouvernement démocratique ayant toujours un certain succès auprès d’elle ; 2° L’embarras réel où l’on était pour exprimer par un mol une idée aussi compliquée que celle-ci : un gouvernement absolu où le peuple ne prend aucune part aux affaires, mais où les classes placées au-dessus du peuple ne jouissent d’aucun privilège et où les lois sont faites de manière à favoriser autant que possible son bien-être.