AU 18 BRUMAIRE
L'émigration.
La mesure si nouvelle el si extraordinaire, l'émigration en masse, s’explique par la circonstance aussi nouvelle et aussi extraordinaire dans l’histoire de tout un corps de noblesse qui, planté depuis mille ans, se trouve tout à coup si privé de racines qu’il ne voit aucuii moyen de rester debout à sa place ; de toute la haute classe qui ne peut trouver dans aucune des autres classes dont la nation se compose une force de résistance à laquelle elle puisse s’unir, des sympathies,
des intérêts communs qui sc trouve comme un
corps d'officiers contre lequel tous les soldats feraient feu...
C’est sa condamnation et, dans le cas particulier, c’est son excuse.
CH AP
Pourquoi la nouvelle religion politique, prêchée par la révolution française , a-t-elle pu naître d’abord en France? Comment a-t-elle pu, bientôt après, se répandre aisément dans toute l'Europe ? *
Il y a des temps où les hommes sont si loin de se ressembler, qu’une loi commune et également applicable à tous leur semble incompréhensible. Ne leur parlez pas des droits généraux de l’homme et du citoyen. Ils n’ont pas même l’idée de ce qu’il faut entendre par un citoyen. Ils savent ce que c’est qu’un paysan, un bourgeois, un noble; l’homme même leur échappe. 11 y en a d’autres, au contraire, où il suffît de leur faire apercevoir de loin et confusément l’image d’une telle loi, pour qu’ils la reconnaissent aussitôt et accourent vers elle.
Ce qu’il y a d’extraordinaire, ce n’est pas tant que la révolution française ait employé les procédés qu’on lui a vu mettre en œuvre et conçu les idées qu’elle a proclamées. La grande nouveauté est que la plupart de tant de peuples fussent arrivés à la fois à ce point que de tels procédés pussent être efficacement employés et de telles idées facilement admises
CH AP
Mouvement de la Révolution au dedans. — La Terreur.
La Terreur était impossible ailleurs qu'en France avec les
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caiactcres qu'elle a eus chez nous. Produit de causes générales, que des causes locales ont poussées au delà de toutes bornes; née de nos mœurs, de notre caractère, de nos habitudes, de la centralisation, de la destruction subite de tonte hiérarchie... ses moyens ; sa forme vraie, sa puissante organisation; son écrasante unité au milieu des désordres de toutes choses et de l'anarchie apparente...
CIÏ A P.
Caractère général (les époques qui suivent; mouvement général de la révolution à travers les réactions , les désenchantements, la fatigue, l'ennui des assemblées et de la liberté, la prépondérance croissante du pouvoir militaire ; caractère militaire que prenait de plus en plus la révolution...
M. Vngt, poussant le parlement de Francfort (septembre 1848) à rompre avec les grandes puissances de l’Allemagne, à propos de l’armistice de Malmoë, s’écrie :
« On s’effraye de notre situation, si l’armistice est rejeté, notre situation sera celle de la France en 1795. Menacée comme nous au dedans et au dehors, elle s'appuya sur les forces populaires, elle créa des hommes, elle fit sortir de terre des armées, et l’Europe fut vaincue. C’est une Convention qui fit cela. Il n’y a qu'une Convention qui puisse reproduire ces grandes choses. »
La Convention, qui a fait tant de mal momentané aux contemporains par ses fureurs, a fait un mal éternel par ses exemples.
On ne voit pas les circonstances particulières où se
IlE LA CO.NSTITL’ tNTE AU 18 BRUMAIRE.
trouvaient la France cl l’Europe en ce moment, et qui ont permis à la Convenlion de triompher; et l’on croit qu’il suffit de tenter comme elle ce qui paraît impossible, et de le tenter avec violence et avec audace pour réussir.
La Convention a créé la politique de l'impossible , la théorie de la folie furieuse, le culte de l’audace aveugle...
CH AP
Ce qui fit vaincre la révolution au dehors.
Mouvement de la révolution au dehors. Guerres de la révolution, les causes de leur succès. Avantages particuliers des armées démocratiques, lorsque la révolution démocratique est en train. Le inonde nouveau contre le vieux monde. La victoire enlevée par surprise ; nouveauté de tout à la guerre. La nouveauté de la révolution plus visible là que partout ailleurs.
Propagande; l’Europe ravagée et aidant ses dévastateurs.
Imbécillité sénile des princes qui sont brisés avant d’avoir compris ce qui se passait de nouveau dans le monde...
Caractère des conquêtes de la révolution. Il arriva alors quelque chose d’analogue à ce qu'on vit à la naissance de l’islamisme, quand les Arabes convertirent la moitié de la terre en la ravageant...
Ce qui rend les Français aptes à la guerre.
C’est une erreur de croire que les Français réussissent à la guerre parce qu’ils en ont la passion. Ils n'ont pas à priori la passion de la guerre (bien que leur imagination, comme
celle, je crois, de tous les peuples, se plaise volontiers dans les récits guerriers.) Ils n’en ont pas même le goût ; ils en redoutent beaucoup les conséquences, répugnent beaucoup aux sacrifices qu’elle impose, s’effarouchent d’avance de ses périls et de ses misères, et ne quittent leur village pour se rendre à l'armée qu’en pleurant. Ce qui les rend si propres à la guerre, c’est une certaine concordance cachée, ignorée d’cux-inémcs, entre la guerre, leurs, qualités et leurs défauts. La guerre est le théâtre où les unes et les autres se montrent le plus naturellement et concourent également au succès.
Pourquoi leu armées sont restées énergiques et pleines d'enthousiasme quand la nation cessait de l'être...
La centralisation favorisai'.’ la grandeur de la France au dehors.
Ce même travail de concentration du pouvoir, d’amalgame de toutes les parties, de formation de corps compacte et homogène qui nous a préparés d’abord à la révolution et ensuite à la servitude, a eu en même temps pour résultat de faire de la France, jusqu'au moment où son exemple a été imité par tout le continent, la dominatrice de l’Europe; de Paris, l’école de la civilisation. Car ces mêmes choses qui rendent les Etats instables, les rendent forts dans un moment donné. Ce même gouvernement qui empêche la paix de porter tous ses fruits et la liberté de s’établir tranquille, est très-favorable un jour donné à la guerre, et donne au pouvoir qui possède cette force un avantage immense sur tous les autres. La même cause a produit la gran-
(leur de Fouis XIV et la Révolution ; et quand je pense à tous les avantages que cela nous a donnés pour l'attaque et la conquête au dix-septième siècle, ce qui m’étonne, ce n’est pas ce que nous avons fait alors, c’est que nous n’ayons pas fait plus. Nous devions conquérir la moitié de l’Europe, si nous avions bien employé l’arme que les premiers nous avions su fabriquer.