‹ Œuvres completes d'Alexis de Tocqueville PubliéesChapitre 28 sur 48 · LAC ONTARIO. CANADA. MONTRÉAL. QUÉBEC · texte numérisé non relu

LAC ONTARIO. CANADA. MONTRÉAL. QUÉBEC

20 août irai. Niagara... Lac Ontario.

Montréal (Canada), 2i août 1831.

Le Canada est sans comparaison la portion de l’Amérique, jusqu’ici visitée par nous, qui a le plus d’analogie avec l’Europe, et surtout avec la France. Les bords du fleuve Saint-Laurent sont parfaitement cultivés, couverts de maisons et de villages, en tous points semblables aux nôtres. Toutes les traces de la 1 Vildemess ont disparu : des champs cultivés, des clochers; une population, aussi serrée que la nôtre en France, a remplacé la forêt sauvage.

Les villes, et en particulier Montréal (nous n’avons pas encore vu Québec), ont une ressemblance frappante avec nos villes de province.

Le fond de la population et l'immense majorité est partout française. Mais il est facile de voir que les f rançais sont le peuple vaincu. Les classes riches appartiennent pour la plupart li la race anglaise. Bien que le français soit la langue universellement parlée, la plupart des journaux, les affiches et jusqu'aux enseignes des marchands français sont en anglais. Les entreprises commerciales sont presque toutes en leurs mains. Je crains qu’il n’en soit longtemps ainsi’, et cependant le doute sur ce point est permis. Le clergé et une partie des classes sinon riches, du moins éclairées et françaises, commencent à sentir vivement leur position secondaire. Iæs journaux français que j’ai lus font contre les An-

"lais une opposition constante et animée. Jusqu'à présent, le peuple ayant peu de besoins et de passions intellectuelles, et menant une vie matérielle fort douce, n'a que très-irnparfaitement entrevu sa position de nation conquise, et n’a fourni qu’un faible point d'appui aux classes éclairées. Mais depuis quelques années la Chambre des communes, presque toute canadienne, a pris des mesures pour répandre à profusion l'instruction. Tout annonce que la nouvelle génération sera différente de la génération actuelle; et si d'ici à quelques années la race anglaise n’augmente pas beaucoup par les émi grations et ne parvient pas à parquer les Français dans l’étroit espace qu’ils occupent aujourd’hui, les deux peuples se trouveront en présence. II est difficile qu'ils se fondent jamais et qu’il s’établisse entre eux une complète union. On peut donc espérer qu'en dépit de la conquête, les Français arriveront un jour à former à eux seuls un bel empire dans le Nouveau-Monde, plus éclairés peut-être, plus moraux et plus heureux que leurs pères! Quant à présent cette division entre les races est toute favorable à la domination de l’Angleterre.

Québec, 25 août 1831.

Toute la population ouvrière de Québec est française. On n’entend guère que du français dans les rues.

11 y a deux théâtres à Québec : tous deux sont anglais. L’intérieur de la ville est laid, mais il n’offre aucune analogie avec les villes américaines. Il ressemble d’une manière frappante à l’intérieur de la plupart de nos villes de province.

Québec, 20 août 1831.

J’ai été aujourd’hui au cabinet de lecture. Presque tous les journaux imprimés au Canada sont anglais. Ils

NOTES DE VOYAGES

ont la dimension à peu près de ceux de Londres. Il paraît à Québec un journal appelé la Gazelle , semi-anglais, semi-français, et un journal absolument français apjielé le Canadien. Ces journaux ont à peu près la dimension de nos journaux français. J’en ai lu avec soin plusieurs numéros. Ils font une opposition violente au gouvernement et même à tout ce qui est anglais. Le Canadien a pour épigraphe : « Notre religion , notre langue , nos lois. » Il est difficile d’être plus franc. Le contenu répond au titre. Tout ce qui peut enflammer les grandes et les petites passions populaires contre les Anglais, est relevé avec soin dans ce journal. J’ai vu un article dans lequel on disait que le Canada ne serait jamais heureux, jusqu’à ce qu’il eût une administration canadienne de naissance, de principe, d’idées, de préjugés même. Dans ce même journal se trouvaient des pièces de vers français assez jolis. On y rendait compte des distributions de prix, ou les élèves avaient joué Athalie, Zaïre , la Mort de César. Kn général le style du journal est un peu commun, mêlé d'anglicismes et de tournures étrangères. Il ressemble beaucoup aux journaux publiés dans le canton de Vaud, en Suisse. Je n’ai encore vu au Canada aucun homme de talent ni aucune production qui en fît preuve. Celui qui doit remuer la population française et la lever contre les Anglais n’est pas encore né *.

1 Les libertés que l'Angleterre avait eu le mérite de donner au Canada, et dont la population, française d'origine, a tiré parti pour revendiquer scs droits, ont amené pendant vingt ans, entre le gouvernement anglais et les partis, des luttes graves, dans lesquelles on se rappelle avoir vu

Québec, îg août isji.

Visite à l’un des tribunaux de Québec : salle spacieuse remplie de gradins sur lesquels se tenait une foule dont toutes les apparences étaient françaises... Au fond étaient peintes en grand les armes britanniques. Au-dessous de ce tableau siégeait le juge en robe et en rabat. Devant lui étaient rangés les avocats.

Au moment où nous entrâmes, on plaidait une affaire de diffamation. Il s'agissait de faire condamner à l’amende un homme qui en avait traité un autre de Pendard et de. Crasseux. L’avocat plaidait en anglais. P endard, disait-il, en prononçant le mot avec un accent tout britannique, signifie un homme qui a été pendu. — Non, répondit gravement le juge, mais qui mérite de l'être. A cette parole, l’avocat du défendeur se levait avec indignation, et plaidait sa cause en français. Son adversaire lui répondait en anglais. On s’échauffait de part et d’autre dans les deux langues sans se comprendre sans doute parfaitement. L’Anglais s’efforçait de temps en temps d’exprimer ses idées en français pour suivre de plus près son adversaire. Ainsi faisait aussi parfois celuici. Le juge s’efforçait, tantôt dans une langue, tantôt dans l’autre, de remettre l’ordre; et l’huissier criait

figurer comme chefs du parti canadien MM. .Wilson et Papineau, et ont foreé le gouvernement anglais h d'importantes concessions. Ces conccs- , sions éclairées, qui paraissent avoir donné aux deux races une satisfaction présente, assureront-elles dans l'avenir la pacification et la prospérité du Canada? La question que M. de Tocqueville se posait en 1851 n’est peut-être pas encore résolue, (yole de l'Éditeur.)

NOTES DE VOYAGES

silence, en donnant alternativement à ce mot la prononciation anglaise et française*. Le calme rétabli, on produisit des témoins. Les uns baisèrent le Christ d’argent qui couvrait la Bible, et jurèrent en français de dire la vérité; les autres firent en anglais le même serment, et baisèrent en leur qualité de protestants l’autre côté de la Bible qui était tout uni. On cita ensuite la coutume de Normandie; on s’appuya de Dcnizart, des arrêts du Parlement de Paris et des statuts du règne de Georges Ier. Après quoi le juge :

Attendu que le mot Crasseux emporte l’idée d’un homme sans moralité, sans conduite et sans honneur, condamne le défendeur «à dix livres sterling (ou dix louis) d’amende.

Les avocats que j’entendis là et qu’on prétend les meilleurs de Québec, ne firent preuve de talent ni dans le fond des idées ni dans la manière de les exprimer. Ils parlent français avec l’accent normand des classes moyennes. Leur style est vulgaire et mêlé d’étrangetés et de locutions anglaises. Ils disent qu’un homme est chargé (charged) de dix louis pour dire qu’on lui demande dix louis. — Entrez dans la botte ( the box), crient-ils au témoin pour lui indiquer de se placer dans le banc où il doit déposer.

L’ensemble du tableau a quelque chose de hizacre, d’incohérent et de burlesque même. Le fond de l’im-

1 Silence, messieurs; s ailence. gentlemen.

pression qu’il faisait nailrc était cependant Irisle. Je n’ai jamais été plus convaincu qu’en sorlanl de là, que le plus grand et le plus irrémédiable malheur pour un peuple, c'est d’être conquis.

Québec, 27 août 1831.

Conversation avec M. Neiisok. (Écossais d'origine . ne au Canada, chef du parti constitutionnel, opposé au gouvernement anglais, quoique protestant; nomme, depuis quinze ans, membre de la Chambre Û'assemblee [Kir toute la population catholique du Bas-Canada : esprit vif cl original.)

D. Que coûte le Canada année courante au gouvernement anglais?

R. De deux cents à deux cent cinquante mille livres sterling (de cinq à six millions de fr. ).

D. Lui rapporte-t-il quelque chose en argent?

R. Rien. Les droits perçus par la douane sont employés pour la colonie. Nous nous battrions plutôt que de livrer aux Anglais un penny de notre argent.

D. Mais quel intérêt l'Angleterre a-t-elle à conserver le Canada?

R. D’abord l’intérêt qu'ont les grands seigneurs à conserver de grandes possessions qui figurent dans leurs titres, mais leur coûtent de grandes dépenses et leur suscitent de mauvais procès. Ensuite on ne peut nier que l’Angleterre n'ait un intérêt indirect à nous conserver. En cas de guerre avec les Etats-Unis, le Saint-Laurent est un canal par lequel elle fait pénétrer ses marchandises et ses armées jusqu’au sein de l’Amérique. En cas de guerre avec les peuples du Nord de l’Europe, le Canada lui fournit tous les bois de construction dont elle a besoin. Ajoutez que la charge n'est pas aussi onéreuse qu'on le suppose. L’Angleterre est obligée de tenir l’empire de la mer, non pour sa gloire, mais pour son exisvm. 17

VOTES DE VOYAGES

tence. Los dépenses qu'elle esl obligée de faire pour arriver à celte suprématie rendent l’occupation de ses colonies beaucoup moins dispendieuse pour elle qu’elle ne le serait pour une nation qui n’aurait pour but que leur conservation.

D. Pensez-vous que les Canadiens secouent le joug de 1 "Angleterre?

R. Non, à moins que l’Angleterre ne nous y force. Sans cela il est absolument contraire à notre intérêt de. nous rendre indépendants... L’Amérique du Nord appartient désormais tout entière à la race anglaise. La fortune a prononcé.

D. Quel est le caractère du paysan canadien?

R. C’est à mon avis une race admirable. Le paysan canadien esl simple dans ses goiits et éminemment sociable...

L’opinion a ici une force incroyable. 11 n'existe aucune autorité publique dans les villages. Cependant le bon ordre s’y maintient mieux que dans aucun autre pays du inonde. Un homme commet-il une faute, on s’éloigne de lui; il lui faut quitter le village. Si un vol est commis, on ne dénonce pas le coupable, mais il est déshonoré et obligé de fuir. Les enfants illégitimes sont une chose à peu près inconnue dans nos campagnes.

Le Canadien est fortement attaché au sol qui l’a vu naître, à son clocher, à sa famille. De là la difficulté qu’il y a de l’engager à aller chercher fortune ailleurs. Les réunions entre amis, l’oftice divin en commun, l'assemblée à la porte de l’église, voilà ses seuls plaisirs. Le Canadien est profondément religieux. 11 paye la dîme sans lépugnance.

1). En quoi consiste la dîme?

R. Dans le vingt-sixième de la récolte. Chacun s’en trouverait dispensé de droit, en se déclarant protestant. R n’y a point encore d’exemple d’un pareil fait. Le clergé n’a point de propriétés foncières: il ne forme ici qu’un corps compact avec le peuple. Il partage ses idées, entre dans ses in-

VOYAGE Al \ ÉTATS-UNIS. 25»

léréls politiques et lutte avec lui contre le pouvoir. Sorti de lui, il n'existe que pour lui. Ici le gouvernement l’accuse d’être démagogue. Le fait est qu’il est libéral, éclairé et cependant profondément croyant. Ses mœurs sont exemplaires... Cet esprit de sociabilité dont je vous parlais tout à l'heure et qui distingue les paysans canadiens, est sans doute ce qui les porte à s’entr’aider les uns les autres dans toutes les circonstances critiques, lin sinistre vient-il à atteindre l'un d’eux, la commune tout entière se met ordinairement en mouvement pour le réparer. Dernièrement la grafigc de X... fut frappée du tonnerre ; cinq jours après elle était rebâtie par les voisins, sans frais.

D. Existe-t-il quelques restes de féodalité?

11. Oui, mais si légers qu’ils sont presque inaperçus : l" le seigneur reçoit pour les terres qu’il a originairement concédées une rente presque insignifiante : six à huit francs par exemple pour quatre-vingt-dix arpents; 2° on est obligé de faire moudre à- son moulin; mais il ne peut demander plus d’un certain prix lixé par la loi, et qui est au-dessous de celui qu’on paye aux États-Unis avec la liberté de la concurrence; 3“ il y a les droits de lods et ventes, c’est-à-dire que, quand le propriétaire d’une terre inféodée la vend, il est obligé de donner le douzième du prix au seigneur. Cette charge serait assez pesante, si l’esprit de la population n’était pas de rester invinciblement attachée au sol. Tels sont tous les restes du système féodal au Canada. Du reste le seigneur n'a point de droits honorifiques, point de privilèges d’aucune sorte. Il n’y a point de noblesse, et il ne peut y en avoir ici, pas plus qu'aux Etats-Unis. Il faut travailler pour vivre. On ne trouve point de fermier. Le seigneur est donc ordinairement lui-même un cultivateur.

D. Où en est l’instruction primaire?

R La population saisit avec une incroyable ardeur

l'occasion de s’instruire. Le clergé nous aide de tous scs cf-

NOTES DE VOYAGES

forts. Déjà bous avons dans nos écoles la moitié des enfants, cinquante mille environ. Dans deux ou trois ans je ne doute pas que nous ne les ayons lous. J’espère qu'alors la race canadienne commencera à quitter les bords du lleuve et à s’avancer vers l’intérieur des terres. Jusqu'à présent nous nous étendons sur les deux rives du Saint-Laurent dans une longueur de cent vingt lieues; mais cette ligne a rarement d’un côté ou de l’autre dix lieues de large. Au delà cependant se trouvent des terres excellentes qu’on donne toujours pour presque rien (ceci à la lettre), et qui sont très-cultivables.

Nous allâmes voir avec M. N'cilson le village de Lurette, où une partie «le la population est composée d’indiens, presque tous de sang mêlé.

M. N’cilson nous montre l’ancienne église fondée par les Jésuites, dont, nous dit-il, la mémoire est adorée des Indiens. Les maisons des Indiens sont propres; eux-mêmes parlent le français et ont une apparence presque européenne, bien que leur costume soit différent.

Je m’étonnais de ne pas les voir cultiver la terre. « Bail I me dit M. N’cilson, ce sont des gentlemen que ces Hurons-là; ils croiraient sc déshonorer en travaillant à gratter la terre. Cela ne convient qu'à des Français ou à des Anglais! Ils vivent encore de la chasse et des petits ouvrages que font leurs femmes. »

D. Est-il vrai que les Indiens aient une prédilection pour les Français?

lt. Oui, cela est incontestable. Le Français qui, de tous les peuples, est peut-être cçlui qui garde le plus en définitive sa trace originelle, est cependant celui qui se plie le plus facilement pour un temps aux mœurs, aux idées, aux préjugés même de celui chez lequel il vit. C’est en devenant sauvages

que vous avez obtenu des sauvages un attachement qui dure encore.

I). Que sont donc devenus les Murons qui ont montré un attachement si constant aux Français et ont joué un si grand rôle dans l 'histoire de la colonie?

R. Ils se sont fondus peu à peu. C’était cependant la plus grande nation indienne de ce continent. Elle pouvait mettre soixante mille hommes sous les armes; vous en voyez le reste. On pense que presque tous ces sauvages de l’Amérique du Nord ont la même origine. Il n’y a que les Esquimaux de la baie d’Hudson qui appartiennent évidemment à une autre race...

Québec, 28 août 1831.

M. Ne il son est venu nous chercher aujourd’hui pour nous mener voir le pays. L’impression de cette promenade a été on ne saurait plus favorable à la population canadienne. Nous avons trouvé des terres bien cultivées, des maisons où respire l'aisance. Nous sommes entrés dans plusieurs. La grande salle est garnie de lits excellents; les murs sont peints en blanc, les meubles très-propres. Un petit miroir, une croix ou quelques gravures représentant des sujets de l’Écriture sainte complètent 1 ensemble. Le paysan est tort, bien constitué, bien vêtu. Son abord est plein de la cordialité franche qui manque souvent à l’Américain : il est poli sans servilité et vous reçoit sur le pied de l’égalité, mais avec prévenance. 11 y a dans leurs formes quelque chose de distingué dont on est frappé tout d’abord. Cette race d hommes, inférieure en lumières aux Américains, nous semble supérieure à ceux-ci par sa manière de sentir. I. esprit des Canadiens est peu cultivé, mais leur intelligence est simple et droite; ils font moins de calculs et d'entreprises que leurs voisins, et vivent plus par le cœur.

NOTES DE VOYAGES

Québec, «9 a»ùt nc.i.

Aujourd’hui nous sommes moulés à cheval pour aller visiter la campagne sans guide.

bans la commune de Bcaufort, à deux lieues et demie de Québec, nous avons vu le peuple sortir de l'église. Sa mise annonce la plus grande aisance. Ceux qui appartenaient à un hameau voisin s’en retournaient presque tous en voiture. Nous nous sommes écartés dans les sentiers, et nous avons causé avec tous les habitants que nous avons rencontrés, tâchant de faire porter l'entretien sur des sujets graves. Voici ce qui nous a paru résulter de ces conversations : 1° il règne, quant à présent, un grand bien-être dans cette population. La terre aux environs de Québec se vend extrêmement cher, aussi cher qu'en France à l'entour des villes, et elle rapporte beaucoup; 2" les idées des Canadiens sont encore peu développées ; cependant ils sentent déjà très-bien que la race anglaise s’étend autour d'eux d’une manière alarmante ; qu’ils ont tort de se renfermer dans un rayon, au lieu de s’étendre dans le pays encore libre. Leur jalousie est vivement excitée par l’arrivée journalière des nouveau-venus d’Europe. Ils sentent qu’ils finiront par être absorbés. On voit que tout ce que l’on dit à ce sujet remue leurs passions, mais ils n’aperçoivent pas clairement le remède, et semblent redouter de le voir. Ils craignent trop de perdre de vue leur clocher. « Vous avez bien raison, nous disent-ils. Que voulez-vous, nous sommes nés là ; il faudra bien y mourir. »

Pareil au Français, le paysan canadien a l'esprit gai et vif, cl met toujours dans ses reparties quelque chose de piquant . Comme je demandais à un cultivateur pourquoi les Canadiens se laissent resserrer dans un petit territoire, tandis qu’à vingt lieues de là ils pouvaient trouver des terres fertiles et incultes. — Pourquoi, me répondit-il, aimez-vous mieux

voire femme, quoique celle du voisin ait de plus beaux veux'.'

Ils ont conservé aussi tous les idiotismes français. L'un d’eux me disait : « Si on en vient jamais aux mots, les Anglais ne sont pas blancs! »

En général cependant ils sentent leur condition de peuple vaincu. Ils comptent moins sur eux-mêmes que sur leurs représentants dans l’assemblée du Parlement.

Ils paraissent avoir pour ceux-ci cet attachement exalté qu’ont en général les peuples opprimés pour leurs protecteurs. Au total, cette population nous a paru capable d’être dirigée, mais incapable de se diriger elle-même.

Nous sommes arrivés dans ce pays précisément au moment de la crise. Si les Canadiens ne sortent pas de leur apathie d’ici à vingt ans, il ne sera plus temps d'en sortir. Il y a aujourd'hui des symptômes de réveil. Mais si, dans l’effort qui va peut-être être tenté, les classes intermédiaires et supérieures de la nation canadienne abandonnent les basses classes et se laissent entraîner dans le mouvement anglais, la race française est à jamais perdue en Amérique, et ce sera en vérité dommage, car il y a ici tous les éléments d’un grand peuple... Un homme de génie qui comprendrait, sentirait et serait capable de développer les passions nationales du peuple, aurait ici un admirable rôle à jouer. 11 deviendrait bientôt l'homme le plus puissant de la colonie. Mais je ne le vois encore nulle part.

Ce qui me parait le plus dangereux pour le sort futur de la population canadienne, c’est une classe d'hommes dont M. Ncilson est le type dans les assemblées politiques, et dont la Gazette de Québec est le drapeau dans la presse. Celle classe forme la transition entre le Français et l’Anglais. Ce sont des Anglais alliés à des Canadiens, des Anglais mécontents de l’administration, des Français en place. Elle nVx cite ni la jalousie ni la défiance du peuple. Elle parait plus canadienne qu'anglaise d’intérêt, parce qu’elle fait de l’oppo-

NOTES DE VOYAGES

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si Lion au gouvernement. Au fond cependant elle est anglaise de mœurs, d’idées, de langue. Si elle prenait jamais la place des liantes classes et des classes éclairées parmi les Canadiens, la nationalité de ceux-ci serait perdue sans retour. Ils végéteraient comme les Bas-Bretons en France. Heureusement la religion met un obstacle au mariage entre les deux races, et crée dans le clergé une classe éclairée qui a intérêt à parler français et à se nourrir de la littérature et des idées françaises.

Nous avons pu apercevoir dans nos conversations avec le peuple do ce pays-ci un fond de haine et de jalousie contre les seigneurs. Ce n’est qu’en embrassant vivement le parti populaire que quelques-uns d’entre eux sont parvenus à se faire élire à la Chambre des communes. Les seigneurs cependant n’ont pour ainsi dire point de droits. Ils sont peuple autant qu’on peut l'être, et réduits presque tous à cultiver la terre. Mais l'esprit d’égalité de la démocratie est vivante là comme aux États-Unis; et, quoi qu’en dise M. Neilson, les paysans se souviennent de l’état de sujétion dans lequel on les tenait sous le gouvernement français. Il y a surtout un mot qui est resté dans leur mémoire comme un épouvantail politique : c’est la taille. Ils ne savent pas précisément quel est le sens du mol; mais ce mot représente toujours pour eux une chose insupportable. Je suis convaincu qu’ils prendraient les armes, si l’on tentait d'établir une taxe quelconque à laquelle on donnât ce nom... J’ai retrouvé au fond du cœur des paysans les passions politiques qui ont amené notre Révolution et qui influent encore sur 110s destinées. Ici elles sont inoffensives ou à peu près, parce que rien ne leur résiste. Nous avons cru remarquer aussi que le paysan ne voyait pas sans peine le droit que le clergé a de prélever la dime, et ne considère pas sans envie la richesse que cet impôt met dans les mains de quelques ecclésiastiques. Si la religion perd jamais son empire au Canada, c’est par celle brèche que l'ennemi entrera.

Québec, 2 septembre 1 8r, I .

Ou me disait aujourd'hui (|ue dans la Chambre d’assemblée, composée surtout de Canadiens, les discussions étaient vives, emportées ; que souvent on prenait des résolutions précipitées dont on se repentait quand la lutte était finie. Ne croirait-on pas entendre parler d'une Chambre française?

Qucbec, 3 septembre 1831.

Nous sommes allés aujourd'hui sur la rive droite du Saint- Laurent jusqu’au village de Saint Thomas, situé à dix lieues de Québec. C’est le point où le Saint-Laurent prend une largeur de dix lieues qu'il conserve pendant l’espace de cinquante. Toutes les campagnes que nous avons parcourues sont d’une fertilité admirable. Jointes au Saint-Laurent et aux montagnes du Nord, elles forment le plus complet et le plus magnifique tableau...

Dans cette portion du Canada on n'entend point l’anglais. La population n’est que française. Cependant, là encore, lorsqu’on rencontre une auberge on un marchand, on voit une enseigne en anglais.

Remarques générales :

Il résulte de nos conversations avec plusieurs Canadiens que leur haine se dirige plus encore contre le gouvernement que contre la race anglaise en général. Les instincts du peuple sont contre les Anglais ; mais beaucoup de Canadiens appartenant aux classes éclairées ne nous ontpas paru animés, au degré que nous supposions, du désir de conserver intacte la trace de leur origine et de former un peuple entièrement à part. Plusieurs ne nous ont pas paru éloignés de se fondre avec les Anglais, si ceux-ci voulaient adopter les intérêts du

NOTES DE VOYAGES

I>avs. Il est donc à craindre qu’avec le temps et surtout l’émigration des Irlandais catholiques la fusion ne s'opère, et elle ne peut s’opérer qu’au détriment de la race, de la langue et des mœurs françaises.

Cependant il est certain que :

1" Le Bas-Canada (heureusement pour la race française) forme un Etat à part. Or, dans le Bas-Canada, la population française est à la population anglaise dans la proportion de dix contre un. Kilo est compacte. Elle a son gouvernement, son parlement à elle '. Elle forme véritablement un corps de nation distinct. Bans le parlement, composé de quatre-vingtquatre membres, il y a soixante-quatre Français et vingt Anglais.

2" Les Anglais jusqu’à présent se sont toujours tenus à part. Ils soutiennent le gouvernement contre la masse du peuple. Tous les journaux français font de l’opposition. Tous les journaux anglais sont pour le pouvoir, à l’exception d’un seul, the Vindicator, à Montréal. Mais encore a-t-il été fondé par des Canadiens.

3“ Dans les villes, les Anglais et les Canadiens forment deux sociétés. Les Anglais affichent un grand luxe. Il n’y a parmi les Canadiens que des fortunes très-médiocres. De là jalousie de race et de classe.

1° Les Anglais ont dans les mains tout le commerce extérieur, et dirigent eu chef le commerce intérieur; de là encore jalousie.

Les Anglais s’emparent tous lesjours des terres (pie les Canadiens croyaient réservées à leur race.

Colin les Anglais se montrent au Canada avec tous les traits de leur caractère national, et les Canadiens ont conservé toute la physionomie du caractère français. A vrai dire, les Canadiens sont encore des Français Irait pour

1 \ | ' | >'■! <■<■ la Chambre d'assemblée (the Ho’tse nf astrmbly) .

trait, conséquemment l’opposé des populations anglaises qui les environnent : vifs, railleurs, aimant la gloire et le bruit, intelligents, éminemment sociables. Le peuple y est seulement plus moral, plus hospitalier, plus religieux qu’en France. Il n'y a qu’au Canada qu’on puisse trouver ce qu’en France on appelle un bon enfant ; chose inconnue en Angleterre et aux Ktats-Unis.

Il est encore possible que le Bas-Canada finisse par devenir un peuple entièrement français; mais ce ne sera jamais un peuple nombreux. Tout deviendra anglais autour de lui : ce sera la goutte d’eau qui se perd dans l'Océan.

Quiîbec, t septembre 1831.

QULI.'.IES IDÉES suit LES CLUSES QUI S'OI'INtSENT A CE QUE LES FR ANC LIS AIENT DE BONNES COLONIES.

Les premières difficultés, il faut bien le dire, se rencontrent dans notre caractère national, nos habitudes politiques et nos lois.

Il est facile de remarquer dans le caractère national un singulier mélange de penchants casaniers et d’ardeur aventurière : deux choses également mauvaises pour la colonisation.

Le Français est tout à la fois l’homme le plus attaché naturellement au foyer domestique, et, quand par hasard il l’a quitté, le plus prompt à se passionner pour les accidents de la vie sauvage.

Ces deux dispositions qui se rencontrent dans le caractère français sont singulièrement défavorables à l’établissement d’une colonie.

NOTES ]>K VOYAGES

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Il est presque impossible de déterminer la population pauvre et honnête de nos campagnes à aller chercher fortune hors de sa patrie. Le paysan craint moins la misère dans le lieu qui l’a vu naître que les chances et les rigueurs d’un exil lointain. C’est cependant avec cette espèce d’hommes qu’on peut former le noyau d’une bonne colonie.

Transporte à grand’peine sur un autre rivage, on le fixe difficilement. On ne remarquera jamais chez lui ce désir ardent et obstiné de faire fortune qui stimule chaque jour les efforts de l’Anglais et semble tendre à la fois tous les ressorts de son esprit vers un seul but. Le colon français améliore lentement la terre qu’on lui livre. Ses progrès en tout sont peu rapides; peu de chose suffit à ses besoins; on le voit sans cesse entraîné par les charmes d’une vie oisive et vagabonde.

A ce premier obstacle qu’oppose notre caractère national, viennent se joindre ceux qui naissent de nos habitudes politiques et de nos lois.

Depuis plusieurs siècles, le gouvernement en Franco travaille sans cesse à attirer à lui la décision de toutes les affaires. Aujourd’hui on peut dire que non-seulement il gouverne, mais encore qu’il administre toutes les parties du royaume. Je ne recherche point ici ce qu’il peut y avoir d’utile ou de dangereux dans cet état de choses : je me borne à constater qu’il existe.

Les obligations légales elles habitudes politiques qui en résultent sont peu favorables à la fondation et surtout au développement d'une colonie. Si le gouvernement

VOYAGE AUX ETATS-l'MS.

mî trouve souvent dans l’impossibilité de juger sainement cl trancher en temps opportun les difficultés qui s’élèvent dans une province voisine du centre de l'empire, il en sera à plus forte raison de même quand il faudra s’occuper d’intérêts qui s’agitent à trois mille lieues de lui.

Fournir les moyens d’exécution , choisir d’habiles agents, imposer certaines lois générales dont il ne soit pas permis de s’écarter, telles sont les seules obligations que doive s’imposer la mère-patrie lorsqu’elle envoie quelques-uns de ses enfants chercher fortune dans un autre hémisphère. Quant aux soins journaliers de l’administration publique, aux efforts individuels des colons, la métropole ne peut ni ne doit avoir la prétention de les diriger. Cette marche est celle qu’ont adoptée toutes les grandes nations colonisantes. Mais on doit remarquer qu’aucune d’elles n'avait centralisé le gouvernement dans son sein.

11 n’en a jamais été de même chez nous. On a vu au contraire la France s’efforcer sans cesse de transporter au delà des mers des principes de gouvernement et des règles administratives que repoussait la nature même des choses. Soit manque de confiance dans ceux qu’il employait, soit plutôt jalousie de pouvoir et empire des habitudes, le gouvernement français a toujours fait des efforts surprenants jK)ur conserver à la tète de la colonie la même place qu’il occupe au centre du royaume. On l’a vu vouloir juger ce qu’il ne pouvait connaître, réglementer une société différente de celle qui était sous ses

NOTES UE N OTAGES

veux, pourvoir à «les besoins cju’il ignorait, cl pour faire meilleure justice, tenir tous les intérêts cl tous les droits en suspens. Il a voulu tout prévoira l’avance. 11 a craint de s'en rapporter au zèle ou plutôt à l’intérêt personnel des colons. Il lui a fallu tout examiner, tout diriger, tout surveiller, tout faire par lui-même. Il a embrassé une œuvre immense et s’est épuisé en vains efforts.

D'un autre côté l’éducation politique que le colon français reçoit dans sa patrie l’a rendu jusqu’à présent peu propre à se passer facilement d'une tutelle. Transporté dans un lieu où, pour prospérer, il lui faut se diriger lui-même, il se montre gêné dans l’exercice de ses droits nouveaux. Si le gouvernement a la prétention de tout faire pour lui, lui de son côté n’est que. trop porté à en appeler au gouvernement dans tous ses besoins. Il ne se lie point à ses propres efforts. Il se sent peu de goût pour l’indépendance, et il faut presque le forcer d'être libre.

L’exemple du Nouveau-Monde a prouvé cependant que si l’énergie individuelle et l’art de se gouverner soi-même était utile à toutes les sociétés, il en était surtout ainsi pour celles qui naissent et se développent, comme les colonies, dans un isolement forcé.

L’histoire des derniers siècles présente, il faut l’avouer, un singulier spectacle.

On y voit la France entreprendre un vaste système de . colonies. Les plans sont habilement conçus, les lieux bien choisis. Il s’agissait d’unir par une chaîne non interrompue d’établissements le Saint-Laurent au Missis-

sipi, cl de fonder ainsi dans le centre de l’Amérique du Nord un nouvel empire français dont le Canada et la Louisiane eussent été les deux débouchés.

De grands sacrifices d’hommes, d’énormes dépenses d’argent et de soins sont faits pour atteindre ce but. Le gouvernement s’occupe sans cesse de ces nouveaux établissements et n’abandonne pas un seul instant le devoir de les diriger; cl pourtant, malgré tant d’efforts, les colonies languissent. La terre s’ouvre en vain devant les pas des Français; ils ne s'avancent point dans les déserts fertiles qui les entourent ; la population ne croît qu’à peine. L'ignorance semble s’étendre. La société nouvelle reste stationnaire. Elle ne gagne ni force ni richesse. Elle succombe enfin après avoir lutte avec un courage héroïque contre l’agression étrangère.

Près de là, sur le littoral de l’Océan, viennent s’établir les Anglais. Les uns sont envoyés par la mère-patrie, les autres sont plutôt échappés de son sein. Une fois qu’ils ont mis le pied sur le sol américain, on dirait qu’ils sont devenus étrangers à l’Angleterre, tant celle-ci semble peu préoccupée du soin de les gouverner. Ils ont dès le principe leurs assemblées politiques et leurs tribunaux ; ils nomment la plupart de leurs magistrats, organisent leur milice, pourvoient à leurs besoins, font leurs règlements de police et leurs lois. La métropole ne se môle presqu’en rien de leurs affaires intérieures; elle n’agit que pour protéger leur commerce et les garantir des attaques de l’étranger.

Et cependant ces établissements ninsi abandonnés à eux-

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