‹ Œuvres completes d'Alexis de Tocqueville PubliéesChapitre 29 sur 48 · MITES 1>K VOYAGES · texte numérisé non relu

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mêmes, qui ne coulent ni argent, ni soins, ni elïorls à la mère-patrie, doublent leur population tous les vingt-deux ans, et deviennent des foyers de richesses et de lumières.

11 faut le reconnaître, parce que l’exjiériencc le démontre, fonder une colonie est pour la France se livrera une entreprise pleine de périls et d’un succès très-incertain..

Dernière chose à considérer :

Pour fonder une colonie; lointaine, il faut être assuré d’avoir et de conserver l’empire de la mer. . .

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LE LAC. ClIAMPLAIN. UOSTON. HARTFORD. SEW-YORK. PHILADELPHIE. BALTIMORE. PITTSniinc. CINCINNATI. LOIUSVILLE. SANDY-RRIBCE. MEMI'HIS. LA NOUVELLE-ORLÉANS. NORFOLK. WASHINGTON.

io septembre. Départ de Québec, bac Champlain. Détour à Albany...

Boston, lu septembre 1831.

Nous avons parcouru l’État de Massachusetts dans sa [dus grande étendue, allant d'Alhany à Boston. Nous avons trouvé que son aspect différait entièrement de celui do 1’ Il ta t de New-York. 11 n’y a plus de log-houses, plus d’arbres brûlés, plus de troncs abandonnés au milieu des champs ; en un mot plus de traces de la Wildemess.

Les terres sont bien cultivées; le pays a l’air ancien. Les maisons sont presque toutes charmantes (surtout dans les villages). Il y règne un luxe de propreté singulière. La contrée

est clic-meme plus pittoresque, parsemée île collines et de montagnes.

BoSlOll, 20 septembre 1851.

iioslon est une jolie ville située sur plusieurs collines, au milieu des eaux.

Ce que nous avons vu de ses habitants jusqu’à ce moment diffère entièrement de ce que nous avons observé à New- York. La société, du moins celle dans laquelle nous avons été introduits, ressemble presque complètement aux hautes classes d’Europc. Il y règne du luxe, de certaines recherches. Presque toutes les femmes y parlent bien français, et tons les hommes que nous avons vus jusqu’à présent ont été en Europe. Leurs manières sont distinguées. Leurs conversations roulent sur des sujets intellectuels. On se sent sortir de ces habitudes commerciales et de cet esprit financier qui dominent dans la société de New-York. Il existe déjà à Boston un certain nombre de personnes qui, n'avant rien à faire, recherchent les plaisirs de l’esprit. Quelquesuns écrivent. Nous avons déjà vu trois ou quatre bibliothèques fort jolies et toutes littéraires.

Il est vrai que nous ne voyons presque que les hommes distingués, mais ceux-ci sont d'un autre genre que les hommes distingués de New-York. Il parait, du reste, que le préjugé contre les gens qui ne font rien (préjugé en somme très-utile) a encore une grande force à Boston. A Boston, le travail de l’esprit se dirige surtout sur les matières religieuses. Sur vingt-cinq publications semi-périodiques qu’on trouve à l’Athenæum, il y en a douze qui ont plus ou moins de rapport avec la religion.

NOTES DE VOYAGES

BoslOI), 22 septembre 1851.

Ce qui nous gêne le plus en Europe, ce sont les

hommes qui, nés dans un rang inférieur, ont reçu une éducation qui leur donne l’envie d’en sortir, sans leur en fournir les moyens.

En Amérique, cet inconvénient de l’éducation est presque insensible. L’instruction fournit toujours les moyens naturels de s’enrichir, et ne crée aucun malaise social.

Boston, 22 septembre 1851.

Conversation avec M. Gray , sénateur de Massachussets ( homme de beaucoup de lalenl.')

M. Gray médisait aujourd’hui :

Je regarde comme plus difficile encore d’établir chez un peuple des institutions municipales que de grandes assemblées politiques. Quand je dis institutions municipales, je veux parler non des formes, mais de l’esprit même qui les vivifie. L’habitude de traiter toutes les affaires par discussion et de les conduire toutes, même les plus petites, par le moyen des majorités, celte habitude s’acquiert plus difficilement que toutes les autres. C’est elle seule cependant qui constitue les gouvernements vraiment libres. C’est elle qui distingue la Nouvelle-Angleterre non-seulement de tous les pays d’Europe, mais encore de toutes les autres parties de l’Amérique. Nos entants mêmes ne s’adressent jamais à leurs maîtres |Kiur vider leurs différends. Ils règlent tout entre eux, et il n’y a pas d’homme de quinze an*, chez nous, qui n’ait déjà

cent fois rempli les fonctions de juré. Je ne doute point que le dernier homme du peuple à Boston n’ait un esprit plus véritablement parlementaire et ne soit plus habitué aux discussions publiques que le plus grand nombre de vos députés. Mais aussi nous travaillons depuis deux cents ans à former cet esprit, et nous avons pour point de départ l’esprit anglais et une religion toute républicaine.

D. Croyez-vous que le caractère politique des habitants de la Nouvelle-Angleterre ne tienne pas beaucoup à leur nature?

R. La nature y est pour quelque chose; mais c’est surtout le fait des lois et encore plus des habitudes.

Boston, Si septembre 1851.

... Comment voulez-vous qu’un homme qui a contracté l’habitude d’obéir à une volonté étrangère et arbitraire dans presque toutes les actions de sa vie, et notamment dans celles qui touchent le plus près le cœur humain, conçoive un véritable goût pour la grande liberté politique?

Les institutions communales non-seulement donnent l’art de se servir de la liberté, mais elles font contracter le véritable goût de la liberté. Sans elles le goût de la liberté politique prend aux peuples comme des désirs d’enfant ou des fougues de jeune homme, que le premier obstacle vient éteindre et calmer.

Boston, 25 septembre 1831.

Pour que la démocratie puisse gouverner, il faut des citoyens , des gens qui, prenant intérêt à la chose pu-

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blique, aient la capacité de s’en mêler et le veuillent: point capital auquel il faut toujours revenir.

Boston, 1er octobre 1831.

Entrevue avec M. John Quincy Adams , ancien president des États-Unis.

Nous l’avons rencontré chez M. Édouard Everett, chez lequel nous dînions. On le reçut avec beaucoup de politesse, comme un hôte distingué : mais voilà tout. La plupart des assistants l'appelaient sir. Quelques-uns lui donnaient par courtoisie le nom de JW. le président. M. Adams est un homme de soixante-deux ans, qui paraît posséder encore toute sa vigueur d’esprit et de corps. Il parle le français avec facilité et élégance. J’étais placé à côté de lui à table, et nous avons eu ensemble une longue conversation. Je lui exprimais l'étonnement que j’éprouvais en voyant à quel point le peuple américain se passe de gouvernement. Je remarquais, entre autres, cet usage commun à toutes les opinions et à tous les partis politiques d’envoyer leurs représentants dans un lieu désigné d’avance et de les réunir en Convention. M. Adams répondit : «L'usage de ces Conventions ne date que de cinq à six ans. Aujourd'hui nous en avons pour toutes sortes de choses. Mais, pour vous exprimer franchement mon opinion, je crois que ces assemblées sont dangereuses. Elles usurpent la place des corps politiques, et peuvent finir par entraver absolument leur action. »

Nous parlions du caractère des Américains en général, et il disait : — Il y a deux faits qui ont une grande influence sur notre caractère : au nord, les doctrines religieuses et politiques des premiers fondateurs de la Nouvtlle-Anglelerre; au midi, l’esclavage.

D. Ilegardez-vous, lui dis-je, l’esclavage comme une grande plaie pour les États-Unis?

R. Oui, sans doute, répondit-il, c’est là que se trouvent presque tous les embarras du présent et les craintes de l’avenir.

D. Les habitants du Sud se rendent-ils compte de cet état

de choses?

R. Oui, au fond de leur cœur. Mais c’est une vérité qu’ils ne s’avouent point, quoiqu’il soit évident qu'elle les préoccupe. L’esclavage a modifié tout l’état de la société dans le Midi, ajoutait M. Adams. Là les blancs forment entre eux une classe qui a toutes les idées, toutes les passions, tons les préjugés de l’aristocratie. Mais ne vous y trompez pas ; nulle part l’égalité parmi les blancs n’est si grande qu’au Sud. Ici nous avons une grande égalité devant la loi ; mais elle cesse absolument dans les habitudes de la vie. Il y a des classes supérieures et des classes ouvrières. Tout homme blarfc au Sud est un être également privilégié, dont la destinée est de faire travailler les nègres sans travailler lui-même. Vous ne pouvez concevoir à quel point l’idée que le travail est un déshonneur est entrée dans l'esprit des Américains du Sud. Toute entreprise où les nègres ne peuvent servir d’agents inférieurs ne saurait réussir dans cette partie de l’Union. Tous ceux qui font un grand commerce à Charleslon et dans les villes sont venus de la Nouvelle-Angleterre. Je me souviens qu’uQ député du Sud étant à ma table à Washington, ne pouvait s’empêcher d’exprimer son étonnement de voir des domestiques blancs occupés à nous servir. Il disait à madame Adams : « Je trouve que c'est dégrader l’espèce humaine que de se servir d’hommes blancs pour domestiques. Lorsque l’un d’eux vient pour changer mon assiette, je suis toujours tenté de lui offrir ma place à table. » I)e cette oisiveté dans laquelle vivent les blancs au Sud il résulte de grandes différences dans leur caractère. Us s'adonnent aux exercices du corps, à la chasse, à la course. Ils sont robustes, braves, pleins d’honneur. Ce qu’on appelle le point d'honneur y est

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plus délicat là que partout ailleurs; les duels v sont fréquents.

D. Pensez-vous, dis-je, qu’en effet on ne puisse se passer de noirs dans le Sud?

R. Je suis convaincu du conlraire, reprit M. Adams. Les Européens travaillent à la terre en Grèce et en Sicile. Pourquoi ne le feraient-ils pas dans la Virginie et les Carolines, où il ne fait pas plus chaud?

D. Le nombre des esclaves augmente-t-il?

R. Il diminue dans toutes les provinces qui se trouvent au nord de la Delawarc, parce que là on cultive du blé et du tabac, cultures pour lesquelles les nègres sont plutôt à charge qu’utiles. On les transporte donc de là dans les provinces où se cultivent le coton et le sucre. Dans ces provinces leur nombre augmente. Ils sont peu nombreux dans ceux des Etats de l'Ouest où on les a introduits. Je ne connais rien de plus insolent qu’un noir, ajoutait M. Adams, lorsqu'il ne parle point à son maitre et ne craint pas d’être battu. 11 n’est même pas rare de voir des nègres traiter trèsmal leur maitre, quand ils ont affaire à un homme faible. Les négresses surtout abusent fréquemment des bontés de leurs maîtresses. Elles savent qu’il u’est pas d’usage de leur infliger des châtiments corporels...

Nous parlâmes de la religion, que M. Adams paraissait considérer comme une des principales garanties de la société américaine.

Je lui demandais s’il croyait (pic le principe religieux fût en décadence aux États-Unis?

— Si on compare l’état actuel à celui d’il y a un siècle, oui, me répondit-il; mais si on compare ce qui existe aujourd’hui et ce qui existait il y a quarante ans, je crois que la religion a gagné au lieu de perdre. 11 y a un demi-siècle, la philosophie de Voltaire en France, l'école de Hume en Angleterre, avaient ébranlé toutes les croyances de l’Europe;

le contre-coup s’cn Taisait fortement sentir en Amérique. Depuis, les crimes de la révolution française ont fait une profonde impression sur nous; il y a eu réaction dans les esprits, et cette impression dure encore.

Remarquez cependant, lui dis-je, le chemin qu'ont fait les esprits depuis le point de départ du catholicisme. Ne pensez-vous pas que leur marché se continue, et ne voyezvous pas dans l'unitairianismc de ce pays-ci le dernier anneau qui sépare le christianisme de la religion naturelle?

M. Adams m’avoua que telle était son. opinion. 11 ajouta : — Au reste, tous les unitaires de Boston réclament fortement contre cette conséquence attribuée à leur doctrine, et se maintiennent avec fermeté dans le poste extrême qu’ils occupent...

M. Adams semble croire qu’une des plus grandes garanties de l’ordre et de la tranquillité intérieure des États-Unis se trouve dans le mouvement de la population, qui du littoral se porte vers l’Ouest. — Il se passera bien des générations, ajouta- t-il, avant que nous nous apercevions du trop plein.

... Je lui parlai alors des dangers plus prochains de l’Union et des causes qui pouvaient amener sa dissolution. M. Adams ne répondit rien; mais il était facile de voir que, sur ce point, il n’avait pas plus de confiance que moi dans l’avenir.

M. Adains vient d’être nommé membre du Congrès. Beaucoup de gens s’en étonnent. C’est le premier des Présidents qui soit rentré dans les affaires publiques.

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Boslon, 2 octobre 1831.

M. Sparks (Jarcd Sparks, éditeur de la Correspondance de Washington) me disait aujourd’hui : — Les propriétés foncières, au Massachusetts, ne se divisent plus; l’aîné succède presque toujours à la totalité des terres. — Et que deviennent les autres enfants? dis-je. — Ils émigrent ù l’Ouest.

(Ce fait a une immense portée.)

Boston, id.

J’ai été voir aujourd'hui M. Channing, le plus célèbre prédicateur et l’écrîVain le plus remarquable qui soit aujourd’hui en Amérique (dans le genre grave). M. Channing, chef de l’Église unitairienne de lloston, est un petit homme qui a l’air épuisé par le travail. Ses yeux sont cependant pleins de feu, ses manières affectueuses. 11 a un des organes les plus pénétrants que je connaisse... Il nous reçut à merveille, et nous eûmes avec lui une longue conversation dont voici quelques parties.

Nous lui parlions du peu de religion qui existait en France (comparativement à ce qui existe aux Etats-Unis), et il répondait : — Je prends le plus vif et le plus constant intérêt à la France : je crois qu’à sa destinée est jointe la destinée de toute l’Europe.

Vous exercez une puissance morale immense autour de vous, et toutes les nations du continent vous suivront dans la voie où vous vous engagerez. Vous avez dans vos mains le pouvoir du bien ou du mal à un plus haut degré qu'aucun peuple qui ait jamais existé. Je ne puis croire qu’il faille désespérer de voir la France religieuse. Tout dans votre histoire témoigne que vous êtes un peuple religieux, et puis je crois que la religion est un besoin si pressant pour le cœur

de l'homme, qu’il est contre la nature des choses qu'une grande nation reste irréligieuse. J’espère, au contraire, que vous ferez faire un nouveau pas à la perfectibilité humaine, et que vous ne vous arrêterez pas, comme les Anglais, à moitié chemin. Ils sont restés au protestantisme du dix-septième siècle. J'ai la confiance que la France est appelée à de plus hautes destinées et trouvera une forme religieuse plus pure encore.

Nous parlâmes à M. Channing de l'unitairianismc, cl nous lui dîmes que beaucoup de gens appartenant à des sectes protestantes nous en avaient parlé avec défaveur.

— La question entre nous, répondit M. Channing, est de savoir si le dix-septième siècle peut revenir, ou s’il est passé sans retour. Ils ont ouvert la route, et prétendent s’arrêter précisément au point où le premier novateur s’est arrêté lui -même. Nous, nous prétendons marcher; nous soutenons que si la raison humaine va en se perfectionnant, ce qu’elle a cru dans un siècle encore grossier et corrompu, ne peut convenir en tout au siècle éclairé où nous vivons.

— Mais ne craignez-vous pas, lui dis-je franchement, qu’à force d’épurer le christianisme, vous ne finissiez par en faire disparaître la substance? Je suis effrayé, je l’avoue, du chemin qu’a fait l’esprit humain depuis le catholicisme; j’ai peur qu’il n’arrive enfin à la religion naturelle.

— Je crois qu’un pareil résultat, reprit M. Channing, est peu à redouter. L’esprit humain a besoin d’une religion positive; et pourquoi abandonnerait-il jamais la religion chrétienne? Ses preuves ne craignent rien du plus sérieux examen de la raison.

— Permettez-moi une objection, dis-je; elle s’applique non pas seulement à l'unitairianisme, mais à toutes les sectes protestantes, et elle a même une grande portée dans le monde politique. Ne pensez-vous pas que la nature humaine est ainsi constituée que, quels (pie soient les perfectionne-

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mcnls de l'éducation et l’état de la société, il sc rencontrera toujours une grande masse d'hommes incapables, par la nature de leur position, de l'aire travailler leur raison sur les questions théoriques et abstraites, et qui, s’ils n’ont pas line foi dogmatique, ne croiront précisément à rien?

M. Channing répondit : — L’objection que vous venez de faire est, en effet, la plus sérieuse de toutes celles qu’on peut soulever contre le principe du protestantisme. Je ne crois pas cependant qu’elle soit sans réplique. Premièrement, je pense que, pour tout homme qui a le cœur droit, les questions religieuses ne sont pas aussi difficiles que vous semhlez le croire, et que Dieu en a mis la solution à la portée de l'homme. En second lieu, il me semble que le catholicisme ne lève point la difficulté. J'avoue qu’une fois qu'on a admis le dogme de l'infaillibilité de l’Église, le reste devient facile. Mais pour admettre ce premier point, il vous faut bien faire un appel à la raison.

Cet argument me parut plus spécieux que solide : mais comme nous n’avions qu’un temps limité, j’envisageai la question sous une autre face, et repris :

— Il mesemble que le catholicisme avait établi le gouvernement des habiles ou de l’aristocratie dans la religion, et que vous y avez introduit la démocratie : or, je vous l’avoue, la possibilité de gouverner la société religieuse comme la société politique par le moyen de la démocratie ne me semble point encore prouvée par l’expérience.

M. Channing répondit : — Je crois qu’il ne faut pas pousser trop loin la comparaison entre les deux sociétés. Pour ma part, je crois tout homme en état de comprendre les vérités religieuses, et ne crois pas tout homme en état d’entendre les questions politiques. Quand je vois soumettre au jugement du peuple la question du tarif, par exemple, qui divise les plus grands économistes, il me semble qu’on ferait aussi bien de prendre pour juge mon fils que voilà (nous montrant

tin enfant de dix ans). Non, je ne puis croire que la société civile soit faite pour être dirigée d’une manière directe par les masses, toujours comparativement ignorantes. Je pense (jue nous allons trop loin...

Hartford (Connecticut) , 5 octobre 1851.

J'ai vu aujourd'hui à l'hôpital des sourds-muets une jeune fille sourde-muette et aveugle. Elle parvenait cependant à coudre, etenfdait une aiguille. De temps en temps elle souriait à ses pensées. C’était un singulier spectacle.

Comment le ridicule ou le plaisant peut-il se produire à une aine ainsi murée? Quelle forme prend-il?

Le directeur nous disait qu’elle était douce et très-facile à conduire. Il ajoutait que son odorat était si perfectionné, qu’elle reconnaissait par ce seul sens celui ou celle qui arrivait près d’elle...

Il y a déjà eu ici trois ou quatre nègres dans l'établissement. On m’a assuré qu'on n’apercevait aucune différence entre leur intelligence cl celle des blancs.

New- York, 15 octobre 1851.

On a remarqué en Europe que la division du travail rendait l’homme infiniment plus capable de s’occuper du détail auquel il s’applique, mais diminuait sa capacité générale. L’ouvrier ainsi classé devient passé maître dans sa spécialité, brute sur tout le reste. Exemple de l’Angleterre : état effrayant des classes ouvrières dans ce pays. Ce qui rend l’Américain du peuple un homme si intelligent, c’est que la division du travail n’existe pour ainsi dire pas en Amérique. Chacun fait un peu de tout. 11 fait chaque chose moins bien que

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l’Européen qui s’en occupe exclusivement, mais sa capacité générale est cent fois plus étendue. Grande cause de supériorité dans les affaires habituelles de la vie et du gouvernement de la société!

New-Wk, 15 octobre 1831.

Du pouvoir judiciaire et de la légalité.

Pour qu’il y ait légalité, il faut non-seulement qu’on ne puisse rien faire qu’au nom de la loi, mais encore que ce soient toujours des tribunaux qui soient chargés de lui donner force et de l’ interpréter .

En France, le règne de la loi est proclamé, mais l’arbitraire se réfugie dans l’exécution.

11 y a une multitude de cas où l’action administrative n’a pas besoin d’avoir recours à la justice pour se faire obéir : c’est l’administrateur qui déclare que telle est la loi et qui la fait exécuter comme s’il était revêtu du mandat de la justice.

Philadelphie, 28 octobre isr.t.

Conversation avec M. Brown, avocat, très-riche planteur de la Louisiane. (11 a été huit ans ambassadeur en France.)

... Comine nous parlions des quakers, il me dit : — C’est bien dommage que les quakers se soient avisés de porter un costume ridicule et d’interdire en toute circonstance la résistance à l'oppression. Leur doctrine, du reste, est admirable. Parmi toutes les sectes religieuses, ç’est la seule qui ail toujours pratiqué la tolérance et la charité chrétienne

VOYAGE AliX ÉTATS-UNIS. 28b

dans toute son étendue. Les divertissements sont défendus aux quakers; faire le bien est leur seule jouissance. Malheureusement leur nombre diminue, et de plits ils sont divisés entre eux. Pendant longtemps ils ont professe la doctrine que c’étaient les œuvres et non les croyances qui sauvaient; mais depuis ils ont abandonné ce grand principe. Aujourd’hui ils forment deux Eglises distinctes, dont l’une a une grande analogie avec les unitairiens et nie comme ceux-ci la divinité de Jésus-Christ.

D. Puisque nous en sommes sur le chapitre de la religion, apprenez-moi donc ce que je dois penser du principe religieux dans ce pays-ci : n’existe-t-il qu’à la surface, ou est-il profondément enraciné dans les cœurs? Est-ce une croyance ou une doctrine?

R. Je crois qu'il y a au fond des âmes du plus grand nombre une assez grande indifférence sur le dogme. On n’en parle jamais dans nos Eglises, c’est de morale seulement qu’il s’agit. Mais, en Amérique, je ne connais pas de matérialiste. La ferme croyance à l'immortalité de l’àmc et à la théorie des récompenses et des peines est, on peut le dire, universelle. C’est là le champ commun où toutes les sectes se rencontrent. J’ai été longtemps avocat, et j’ai toujours vu un grand respect pour la foi du serment.

Nous parlâmes de la Nouvelle-Orléans, qu'il a habitée vingt ans; il me disait : — 11 y a à la Nouvelle-Orléans une classe de femmes dévouées au concubinage. Ce sont les femmes de couleur. L’immoralité est en quelque sorte pour elles une profession qu’elles remplissent avec (idélité. Une fille de couleur est destinée, depuis sa naissance, à être la maîtresse d’un blanc. Lorsqu’elle devient nubile, sa mère a soin de la pourvoir : c'est une sorte de mariage temporaire. Il dure ordinairement plusieurs années, pendant lesquelles il est trèsrare qu'on ait à reprocher aucune, infidélité à celle qui s’est liée de cette manière. Elles passent ainsi de main en main

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jiisf]u‘i'i ce qu’ayant acquis une certaine fortune, elles se marient pour tout de bon avec un homme de leur condition, et font entrer leurs filles dans la même voie. — Voilà, dis-je, un ordre de choses bien contraire à la nature; il doit jeter une grande perturbation dans la société? — Pas tant que vous pourriez le croire, répondit M. Hrown ; les jeunes gens riches sont très-dissolus; mais l’immoralité est resserrée dans la sphère des femmes de couleur. Les femmes blanches de race française et américaine ont des mœurs très-pures. Elles sont vertueuses d’abord, j’imagine, parce que la vertu leur plait, et ensuite parce que les femmes de couleur ne le sont pas. Avoir un amant serait s’assimiler à elles...

Dans un autre moment M. Brown me disait : — Une chose bizarre, c'est qu'à la Nouvelle-Orléans les hommes de couleur font toujours cause commune avec les blancs contre les noirs.

Philadelphie, 29 octobre t83i.

De la supériorité des mœurs sur les lois.

Après qu’on a bien réfléchi aux principes qui font agir les gouvernements, à ceux qui les soutiennent ou les ruinent; lorsqu’on a passé bien du temps à calculer avec soin quelle est l'influence des lois, leur bonté relative et leur tendance, on en arrive toujours à ce point qu’au-dessus de toutes ces considérations, en dehors do toutes ces lois, se rencontre une puissance supérieure à elles : c’est V esprit et les mœurs du peuple, son caractère. Les meilleures lois ne peuvent faire marcher une constitution en dépit des mœurs; les mœurs tirent parti des pires lois. C’est là une vérité commune, mais à laquelle mes études me ramènent sans cesse. Elle est

placco dans mon esprit comme un point central. Je l'aperçois au bout de toutes mes idées.

Les lois cependant concourent à produire V esprit, les mœurs, le caractère du peuple. Mais dans quelle proportion? Là est le grand problème auquel on ne saurait trop réfléchir.

Baltimore, 00 octobre isr.i.

Conversation avec M. Lalrobe, avocat distingué de Baltimore.

D. Baltimore, qui compte aujourd’hui quatre-vingt mille âmes, n’avait pas trente maisons à l’époque de la Révolution. Qui a donc pu donner à cette ville un accroissement si rapide?

R. D’abord le résultat de notre Révolution ; ensuite la ruine de Saint-Domingue, qui a fait refluer chez nous beaucoup de familles françaises, et nous a donné l'approvisionnement de la colonie ; enfin les guerres de la révolution en Europe. L’Angleterre était en guerre avec tout le continent et dominait les mers : nous sommes devenus les facteurs de l’Europe.

D. Est-il vrai qu’il existe des différences très-grandes entre les Américains du Nord et ceux du Sud ?

R. Oui; à Baltimore, nous croyons pouvoir reconnaître dans la rue un Yankee ou même un habitant deNew-York ou de Philadelphie.

D. Mais quels sont les traits principaux qui distinguent les gens du Nord et ceux du Sud?

R. J’exprimerais la différence de cette manière : Ce qui distingue le Nord, c’est l’esprit d’entreprise... Ce qui distingue le Sud, c'est l’esprit aristocratique (spirit of chiralnj). Les manières de l'habitant du Sud sont franches, ouvertes; il

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est excitable, irritable même, chatouilleux sur le point d’honneur. L’homme de la Nouvelle-Angleterre est l'roid, calculateur, patient. Tant que vous êtes chez un homme du Sud, vous êtes le bienvenu; il partage avec vous tous les plaisirs de sa maison. L’homme du Nord, après vous avoir reçu, commence à réfléchir s’il 11e pourrait pas faire affaire avec vous.

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