L'NE SÉANCE A LA CUAMBHE DES LORDS
Les lords discutaient ce soir-là divers amendements de détail relatifs au bill des esclaves (Slavery-Bill). On ne comptait guère plus d’une cinquantaine de membres présents. Ils étaient rangés autour d’un grande table qui occupe le bout supérieur de la chambre, ou négligemment établis sur les coussins qui recouvrent tous les bancs. Ils avaient conservé leur tenue du matin. La plupart étaient en redingote et en bottes. Beaucoup conservaient leur chapeau sur la tète. Il ne régnait dans celle assemblée aucun apparat, mais en général un air de bonne compagnie, une aisance de bon goût et un certain
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parfum d'aristocratie. Au milieu de ces pairs négligemment vêtus se trouvaient plusieurs évêques en grand costume, et lord Brougham enseveli sous une monstrueuse perruque poudrée à blanc. Les secrétaires avaient également la perruque. Pourquoi les perruques se sont-elles maintenues dans celle assemblée et sur les bancs des juges? Je concevrais à la rigueur qu’on ne pût se présenter à la chambre des lords qu’avec le costume du moyen âge, alin de manifester la perpétuité et l’immobilité de la constitution anglaise. Mais pourquoi du costume de nos pères n’avoir précisément choisi que la perruque, qui certes ne rappelle aucune idée héroïque, cl qui de plus a l’inconvénient de n’êlre ni ancienne ni moderne, puisqu’elle ne se rapporte qu’au dix-septième siècle? Mais poursuivons.
Sur une question de détail, lord Wellington se leva. La gloire est entourée d’un si singulier prestige qu’en le voyant se découvrir et ouvrir la bouche, je sentis comme un frémissement parcourir mes veines. Je ne pouvais m’imaginer qu’il n’y eût pas quelque chose d’extraordinaire dans chacune des paroles de cet homme qui avait fait retentir si loin le bruit de son nom; mais j’étais bien loin de compte. Le duc commença son discours avec embarras et hésitation, et ne put jamais se remettre complètement. C’était un des plus singuliers spectacles que j’ai eus de ma vie que celui du triomphateur de tant de batailles et du vainqueur de Napoléon, aussi embarrassé qu’un enfant récitant sa leçon devant un pédagogue impitoyable. Le héros de Waterloo ne savait, à la
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lettre', où placer ses bras et ses jambes, ni comment établir l’équilibre de sa longue personne. Il prenait et quittait son chapeau, se tournait à droite et à gauche, Imulonnail et déboutonnait sans cesse le gousset de sa culotte, comme s’il eût voulu y chercher ses mois, (pii, à vrai dire, ne découlaient pas aisément de son intelligence. Jamais je ne vis une application plus directe de ce vers de la Fontaine :
Ne forçons pas notre talent...
Londres, i5ooùt ihxj.
Une élection à Londres.
C’était le dernier jour du l'oll (vote). Je ne pus me
rendre à Cuidhall (lieu où se faisait l'élection) qu'un peu avant quatre heures. C’était le moment où le député devait être proclamé. Toutes les rues adjacentes étaient remplies d’hommes du peuple portant au haut d'un béton de grands écriteaux sur lesquels était inscrit le nom de l'un des candidats avec quelques mots à sa louange. C'est ainsi qu’on y lisait : Kt’inble for the City of London! Kemble for ever! Crawford and Heform! Plusieurs de ces écriteaux présentaient un appât grossier aux passions du peuple. C'est ainsi (pie sur un écriteau en l'honneur de Crawford, le candidat libéral, on lisait : Poor laws in Ireland! botter wayes in Enyland! Au bas de ces écriteaux que portaient les partisans du candidat qui réunissait le plus de chances, on écrivait à la main les résultats du Poil, à mesure qu'ils étaient connus, afin d'entraîner les indifférents par la presque certitude de la victoire. C'est ainsi que j’appris que la majorité en faveur des whigs donnait déjà un chiffre plus considérable (pie la totalité des voix obtenues par le candidat tory.
NOTES llK VOYAGES.
A mesure qu’on approchait «Je Guidhall, le nombre des (Kirlcurs d’écriteaux augmentait. En avant de l’édilicc, il s’en trouvait unf cinquantaine. De plus, tous les murs environnants étaient placardés d'écrits semblables.
Guidliall renferme une vaste salle gothique ornée de plusieurs statues en l'honneur des grands hommes que l'Angleterre a produits. C'est là que se faisait l'élection. Tout le long îles murs étaient placées de petites tables devant lesquelles se trouvaient des individus remplissant apparemment l’office de secrétaires.
La salle était encombrée par une foule de curieux. La plupart appartenaient évidemment aux dernières classes du peuple. Ils portaient même imprimé sur leur front ce caractère de dégradation qu’on ne rencontre que dans la populace des grandes villes. Au milieu d’eux se trouvaient pourtant confondus un certain nombre d’habits noirs. L’ensemble de la réunion contrastait d’une manière fort grotesque avec la majesté féodale du lieu qui la renfermait. C’est à travers cette foule que passaient les électeurs pour aller donner leur vote. Le vote se donnait sans doute publiquement (ce que je ne pouvais vérifier, étant trop loin), car à chaque instant s’élevaient soit des bravos, soit des sifflets, et des quolibets que les partisans des deux candidats se renvoyaient assez régulièrement de minute en minute. C’était, en somme, un spectacle fort tumultueux et d’assez mauvais goût. Au moment où l’horloge sonna quatre heures, il se fit un cri général de satisfaction, puis un grand silence, et un officier de la Cité, s'avançant sur le bord d’une estrade, proclama M. Crawford député. Aussitôt il s'éleva un tonnerre d'applaudissements, car les vvhigs étaient en grande majorité dans l’assemblée, et M. Crawford prit 1a parole. Il parla dix minutes environ. Son style me parut en général vulgaire comme l'assemblée qui l’écoulait. Il se permit sur son adversaire des plaisanteries qui auraient paru peu piquantes eu France, mais
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qui lurent accueillies ici avec acclamation. L’assemblée interrompait sans cesse l’orateur. C’était une espèce de colloque entre elle et lui.
Au milieu de celle scène électorale se montraient cependant des habitudes viriles qu'il est juste d’admirer. C’est ainsi qu’il était évident que la victoire n’avait point fait disparaitre le parti vaincu, comme cela arrive fréquemment parmi les hommes. Les battus faisaient, au contraire, tctc à l’orage avec une fermeté remarquable. Kemhlc, le candidat tory, bien qu’il fût sûr de sa défaite dès le matin, s'était cependant rendu an poste avec plusieurs de ses amis. Après que Crawford eut parlé, il se leva à son tour, et, bravant les marques d'improbation qui lui étaient prodiguées, il soutint ses principes, railla ses adversaires en face, leur reprocha leurs manœuvres et les mauvais moyens dont ils s’étaient servis. En l'écoulant, je ne pouvais m'empêcher de penser à ces sauvages de l’Amérique du Nord qui se plaisent à insulter leurs ennemis pendant qu'on les brûle. Le peuple accueillit assez, bien la fermeté du candidat : et il en fut quitte pour quelques buées. Après son discours, l'assemblée se sépara ; Crawford fut escorté triomphalement jusqu'à la taverne prochaine par une foule à peu près déguenillée, et le reste s'écoula en paix. Il n’y avait pas un seul soldat aux environs, mais beaucoup d’ofliciers de police. (Ces officiers sont en uniforme, mais n’ont point d’armes.) Il m'a semblé que le sentiment de la populace envers eux était le même à peu près que celui de la populace française envers les gendarmes et les sergents de ville.
L'impression que produisirent sur moi ces excès de la liberté anglaise, fut un sentiment de tristesse. Je conçois très-bien que de pareilles scènes, qui ne sont que de rares accidents de la lutte électorale, ne présentent aucun danger. Il n’y a d’ailleurs que les dernières classes du peuple «pii y prennent part. Aux yeux de toutes les autres, elles nuisent
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plutôt à la cause du |>cuplc qu'elles ne la servent. Je ne serais pas étonné que cette licence, tolérée dans la populace, en Angleterre, ne contribuât à maintenir l'aristocratie, en donnant aux classes moyennes l'horreur des formes purement démocratiques, dont on leur montre ainsi le côté effrayant et hideux... Cela me rappelait les Lacédémoniens qui faisaient enivrer un esclave pour donner aux hommes libres l’horreur du viu.
Londres. Un meeting no août ts",.'
M. Bulwer1, membre distingué de la chambre des communes, m'a proposé aujourd’hui d’aller avec lui à un meeting qui se tenait en faveur des Polonais (ceux qui, après avoir quitté la France pour aller en Suisse, se trouvaient dépourvus de toutes ressources). L'assemblée se tenait dans une salle magnifique qui pouvait contenir environ douze cents personnes, autant que j’en pus juger. Sur une estrade très-élevée se trouvaient le chairman (le président), les personnes qui avaient l’intention de prendre la parole, et un certain nombre de curieux. Bulwer me fit asseoir avec lui au premier rang. On avait donné la présidence de rassemblée à lord ***. L’auditoire était assurément favorable à Sa Seigneurie dont les moindres paroles, pourvu qu’elles caressassent un peu les passions du jour, étaient applaudies à toute outrance. Au milieu de son improvisation il lui arriva de rester court : ce que voyant, les assistants firent re-
1 Aiijum-<1 Imi mi lti'iii y L. liulwiT, nintiusFuilriii' il'AiijjlHcrif à Cou»* lantinople.
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lentir lu salle d’un tonnerre d'applaudissements, afin que l’orateur eût l’air d'être interrompu malgré lui et trouvât le temps de renouer le til de ses idées. Bien des gens auraient pu prendre cet enthousiasme factice pour une épigramme : mais il n’en était rien. On verra plus bas que l’assemblée n’avait pas tort de savoir gré à un grand seigneur de la présider.
Après lord *** vint lord ***, qui fit un discours tout pompeux et plein de rhétorique sur les Polonais et la liberté; puis M. 11..., delà chambre des communes. Tous ces orateurs débitèrent des lieux-communs, employèrent ces grands mots, et produisirent ces idées banales avec lesquelles on remue, en général, le peuple en France. Comme M. H. .. venait de terminer, un homme du peuple se leva au milieu de l’assemblée et demanda la parole. Le président hésitait; mais de toutes parts on cria : Heur ! Iiear! (Écoutez, écoutez!) L’orateur monta sur un banc. C'était un petit bomme assez mal mis, jeune, et d’uné figure vulgaire. Personne ne le connaissait; mais il circula bientôt qu’il se nommait Dufley et appartenait à l’union politique des classes ouvrières (the polit' cal Union of the workinçi clasxex). Il commença par s’adresser avec respect au président en l’appelant mylord (monseigneur). 11 s’exprimait sans embarras; sa pose était ferme et assurée ; sa voix faisait vibrer l’air dans toutes les parties de la salle. Nous avions enfin sous nos yeux un orateur. Il se jeta du premier bond hors des lieuxcommuns, que pouvaient fournir l'héroïsme de la Pologne, la cause de la liberté des peuples, etc., etc. Il se
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plaça sur le terrain tout anglais. Il représenta avec une énergie sans égale quels liens sacrés l’Angleterre avait contractés avec la Pologne au congrès de Vienne. Il représenta son intérêt, son honneur attachés au maintien de l'indépendance polonaise. Il maintint que cet engagement ne liait pas seulement le gouvernement anglais, mais les Anglais de tous les rangs : « Et moi, s’écria-l-il enlin, moi aussi! .le trouve que mon honneur est engagé à la cause de la Pologne, et pourtant je ne suis qu’un simple ouvrier. » A ces mots des applaudissements frénétiques partirent de tous les points de la salle. Encouragé et porté j>our ainsi dire (Kir la faveur populaire qui l’environnait, l’orateur saisit tout à coup son sujet sous un point de vue tout nouveau. Au lieu de féliciter scs concitoyens sur l’intérêt qu’ils portaient à la Pologne, comme avaient fait ceux qui avaient parlé avant lui, il s’indigna au contraire de voir le peuple anglais se contenter d’aussi insignifiants résultats, et faire la charité à ceux qu'il était de son devoir de défendre. Cette partie de son discours pouvait être considérée comme une ironie sanglante, dirigée non-seulement contre le gouvernement, mais encore contre les membres des deux chambres présents au meeting, et qui se bornaient, en effet, à demander l’aumône pour la Pologne au lieu de la protéger efticacement dans le parlement. Lorsque l’orateur se rassit, les cris d’enthousiasme furent si violents pendant cinq minutes que la séance resta comme susjiendue. Le reste du meeting fut insignifiant. Ce fut là l’épisode saillant et capital de la soirée.
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J’ai rarement, dans ma vie, été subjugué par la parole comme je le fus ce soir-là en entendant cet homme du peuple. Mon âme tout entière était entraînée comme par un torrent irrésistible : tant on sentait de véritable chaleur dans les pensées, et d’énergie dans l’expression et le débit de l’orateur! Il y avait d’ailleurs une idée qui ne cessa pas de m'ètre présente pendant qu’il parlait. En lui je voyais le précurseur de ces révolutionnaires qui, sans doute, un jour, tenteront de changer la face de l’Angleterre. La vieille et la nouvelle société anglaise semblaient être ici en présence et vouloir lutter corps à corps. C’était un lord qui présidait. C’étaient des lords ou de riches propriétaires qui s’adressaient à cette assemblée démocratique. Cette guerre entre le passé et l'avenir se retrouvait jusque dans les paroles de l’homme du peuple. Son langage, en s’adressant aux classes élevées de la société, avait conservé ces formules de res- |iectque l’usage antiipie a consacrées. Mais quel orgueil immense et révolté dans ces simples paroles qui suivaient un exposé de nobles sentiments : « El pourtant, moi, je ne suis qu’un simple ouvrier! » Avec quelle complaisante et superbe humilité il se reprit pour ajouter : « Un ouvrier appartenant aux rangs inférieurs de l’industrie. » Quand les hommes paraissent si contents et si fiers de leur bassesse, ceux qui sont placés plus haut n’ont qu’à trembler.
Un spectacle bien extraordinaire dans ce meeting était encore celui qu’offrait l’aristocratie présente, obligée dise laisser primer sans mot dire : bien plus, contrainte de
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flatter les préjugés el les passions de la démocratie pour acheter son indulgence el mériter ses bravos.
Oxford, U août 1833.
Oxford est maintenant une des villes les plus curieuses qui existent en Europe. Elle donne fort bien l’idée des cités féodales du moyen âge. On y voit rassemblés sur une surface fort étroite dix-neuf collèges, dont la plupart conservent exactement l'architecture gothique, (à; n’est pas que tous datent de l'époque de la fondation. Il n'y en a même aucun, je pense, dans lequel on retrouve aujourd’hui les matériaux qui ont été employés dans le moyen âge ; mais on a eu soin de les réparer toujours dans le même style, de sorte que l'illusion est complète. (Je dois même remarquer ici, entre parenthèses, que l'architecture gothique me parait s’appliquer aussi bien aux palais qu'aux églises, et qu’à tout prendre elle me semble bien supérieure, sinon à l’architecture antique, du moins à notre architecture moderne. Elle a, de plus, le mérite d’ètre originale.)
Iæ premier sentiment qu'on éprouve en visitant Oxford est nu respect involontaire pour l’antiquité qui a fondé de si immenses établissements, afin de faciliter les développements de l'esprit humain, et pour les institutions politiqifrs du peuple qui les a préservés intacts à travers les âges. Mais quand on examine les choses de près et qu’on vient à percer à travers cette magnifique surface, l’admiration se réduit à peu de chose, et l’on aperçoit une multitude d’abus que la première vue ne vous avait point fait découvrir.
Les collèges dont la réunion compose l'Université d'Oxford, ont été fondés dans l'origine, pour qu'on pût s'y procurer l’instruction que comportaient les siècles qui les ont vus naître. On les dota richement dans le but d’y tixer les meilleurs maîtres et d’y faire donner gratuitement la meilleure
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éducation possible. Tel fut évidemment le but et l’esprit de ces fondations dont plusieurs remontent au quinzième et au quatorzième siècle. Suivant la coutume de ce temps, qui ne connaissait guère et ne prisait que la richesse territoriale, une immense étendue de terrain fut accordée aux collèges comme propriété inaliénable. Voyons maintenant ce que tout cela est devenu.
La principale étude à laquelle on s'applique dans l’université d’Oxford, est celle du grec et du latin, comme au moyen Age. A cela je verrais peu d’inconvénients, si aux études du quatorzième siècle on joignait celles du dix-neuvième. Mais c’est ce qu’on ne fait que d’une manière fort incomplète. On a introduit, il est vrai, les sciences exactes dans les cours de l’Université; mais je n’ai pas entendu dire qu’elles y soient poussées bien loin ; les langues vivantes eu sont exclues.
Les immenses richesses dont ces collèges sont dotés Ion m’a assuré que celui de la Madeleine, Maydalene Colletje, avait à lui seul quarante mille livres sterling de rente, un million de francs), avaient certainement dans l'origine pour objet exclusif l’instruction et l’éducation. Aujourd’hui le revenu du collège est sans doute employé d’abord à l’entretien de rétablissement et au traitement des maîtres qui enseignent; mais ce qui reste, et ce reste est considérable, est distribué parmi les fellowx qui occupent les eollégos et qui en sont, à vrai dire, les propriétaires.
Pour comprendre ce que sont ces fellows cl à quel titre ils jouissent d’un pareil droit, il faut remonter à l’origine même des fondations :
Comme, dans le moyen âge, les propriétaires fonciers (il n’y avait pas d’autres propriétaires alors) passaient leur vie dans les soins de la guerre et du gouvernement, on ne trouvait personne parmi eux qui voulût ou pût donner son temps aux sciences et aux lettres. La pauvreté d’autre part empêchait les hommes des autres classes de s’v livrer.
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I.rs hommes religieux et éclairés qui fondèrent les collèges anglais voulurent tout à la fois créer des lieux où l'inslruclion fût donnée gratuitement et où les gens instruits pussent se livrer à leurs goûts studieux. Ils voulurent que les revenus de l'établissement qu'ils fondaient appartinssent : I" à un certain nombre de savantes et doctes personnes qui prirent le nom de fellows, et qui trouvèrent dans l’argent du collège le moyen de suivre leur carrière intellectuelle : 2" à l'instruction d'un certain nombre d'enfants qui devaient être élevés gratuitement. Les fellows n’étaient pas nécessairement les maîtres chargés de l’enseignement de ceux-ci.
Cet ordre de choses était excellent pour l’état de la société dans les siècles qui virent créer les établissements. Maintenant il est curieux de voir l’application qu’on fait aujourd'hui des mêmes principes. Dans ce siècle de lumières où la science et la littérature mènent aussi vile à la fortune que les armes dans les temps féodaux, on continue à distribuer les richesses îles fondateurs non à des savants et à des littérateurs célèbres, mais à des gens qui touchent l’argent sans remplir aucun office, et le plus souvent n’ont d’autre mérite que d’avoir pris leur degré à l’université, ou d’être parents et amis des fellows en exercice. C’est absolument l’histoire des abbayes de l’an • cien régime dont les titulaires n’étaient pas prêtres. Il y a des fellows qui touchent cinq cents livres sterling (douze mille cinq cents francs) pour leur part annuelle. Ce sont les fellows qui, à mesure des extinctions, se remplacent eux-mêmes par l’élection dont ils sont seuls maîtres. C’est, à vrai dire, une bourse commune ouverte aux branches cadettes de l’aristocratie. Tandis que le nombre des fellows est le même qu’au moyen âge et l'admission dans leur sein soumise aux mêmes règles, le nombre des enfants élevés gratis est diminué et îles écoliers payants ont été introduits, de manière que le dividende des fellows augmente a mesure que la subvention devient plus inutile. Du reste, on a conservé le système d’études
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consacré par le moyen âge; et tandis que la vie d’un homme de nos jours suflit à peine à l’étude de la science., on a conservé à Oxford les six mois de vacances qui avaient été accordés sans inconvénient aux écoliers du quatorzième siècle.
Lorsqu’on demande à la génération actuelle pourquoi on ne change pas, en partie du moins, ces choses: Il faut respecter, dit-on, la volonté des fondateurs. Mais pourquoi alors, s'il vnusplait, possédez-vous des biens qui, dans l’origine, furent donnés à des institutions tout à la fois littéraires et monacales, vous (pii avez rejeté le calholicismc? 11 est vrai que par un mezzo-termine qui est tout Anglais, après avoir chassé les moines, on a imposé aux fellows l’obligation de ne passe marier
Comme les propriétés de l’université d’Oxford sont restées territoriales, il en résulte qu’elle tient dans ses mains une immense étendue de terrains, dont l’industrie particulière ne peut que très-iucomplétement profiter. Toute la ville d’Oxford et presque tout le comté appartiennent à l’université.
Ainsi tout est abus maintenant dans cet établissement : le mode de produire le revenu et l'emploi du revenu.
Si l’Ktat parvient jamais à se remettre en possession de ces terres (il pourrait le faire légalement et paisiblement en ne permettant pas au corps des fellows de se recruter et en profitant de chaque extinction), je ne doute pas qu’il ne réussisse à entretenir avec cent fois moins de frais une université bien supérieure en talents et en utilité que celle d’Oxford.
Oxford, avec ses vingt-deux collèges, ne contient annuellement que quinze cents étudiants (ainsi l’un dans l'autre, chacun de ces immenses collèges n’a pas plus de soixante-huit écoliers); on donne à chacun d’eux plusieurs chambres, et on permet à ceux qui sont riches de se procurer toutes les jouissances du luxe.
su
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Oxford, à l'heure qu'il est, est menacé par la Réforme. Ainsi lomheront peu à peu tous ces abus secondaires sur lesquels s'appuyait l'aristocratie. Après la chute de celle-ci, l’Angleterre sera-t-elle plus heureuse? Je le pense. Aussi grande? J’en doute.
Longford-Castlc ', 5 septembre
Une séance de la justice de paix ipettij sessions).
Les juges de paix sont nommés par la Couronne sur la présentation du lord-lieutenant du comté. La loi veut qu'ils aient cent livres sterling de revenu. Mais ce statut n’est point observé, et il suffit qu’ils soient propriétaires fonciers. Les juges de paix sont compétents pour toutes les affaires du comté; mais en général ils ne se mêlent que des affaires de leur district. Leur compétence est fort étendue et mal définie. Ils sont tout à la fois les juges de tous les petits délits et les administrateurs du pays.
Les communes n’ont point en général de corps municipal, ou du moins le corps municipal ne se mêle que de fort peu de choses. Ce sont les juges de paix qui administrent. Sous ce point de vue ils sont maîtres absolus. Mais comme juges, on peut appeler de leur sentence.
Lord Radnor, qui est un des juges de paix du comté de Wilts, dans le sud jle l’Angleterre, me proposa hier de l’accompagner à la ville voisine, Salisbury, pour assister à l'une des séances de la justice de paix du comté. J'acceptai aver grand plaisir. Nous pénétrâmes ensemble dans une vaste salle coupée en deux par un banc de bois. Derrière le banc se trouvait une petite table, autour de laquelle étaient assis trois gentlemen. Lord Radnor prit place au milieu d’eux. Il m’expliqua qui ils étaient. L'un d'eux, un attorney (avocat) de
’ Château appartenant h lord Itadnor. dans le Willshire.
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Salisbury, assistait à la séance comme clerk (greffier) et faisait connaître aux autres la loi. Les deux autres étaient des propriétaires du voisinage.
La première affaire (pii se présenta fut celle de deux jeunes gens accusés d'avoir cassé des carreaux à coups do pierre. Les juges de paix entendirent des témoins sous serment. Il n’y a pas de plaidoirie. Les délinquants furent condamnés à une amende et à des dommages et intérêts, et, à défaut de pouvoir payer, à deux mois de prison.
Vint ensuite un vieillard, vêtu d’un excellent habit noir et coiffé d’une perruque. Il avait tout l'air d'un rentier. Il s'approcha de la barre et prétendit que le vestnj de sa commune (assemblée chargée de répartir le produit de la taxe des pauvres) avait diminué sans raison la part qu’il recevait dans la charité publique. On remit l’affaire pour entendre les observations du ventru.
Après cet homme parut une jeune femme enceinte, habitante de Salisbury, qui vint se plaindre de ce que l'oms fer of thepoor refusait de l'assister. L’oversccr parut: il donna plusieurs raisons, entre autres que le beau-père de celte femme était un marchand aisé de Salisbury, et qu’on devait espérer qu’il voudrait bien se charger de sa belle-tille. Ou fit venir le beau-père; on tâcha de lui faire honte de sa conduite. Maison ne pouvait le forcer à prendre soin de sa tille, et l’affaire fut ajournée pour prendre des renseignements sur les moyens d'existence de la jeune femme.
Après elle vinrent cinq ou six hommes, grands, jeunes et vigoureux, qui se plaignirent que le vestnj de leur village ne voulait pas les faire travailler aux frais de leur commune ni leur distribuer des secours. Ils s’adressaient aux juges de paix pour demander de l'argent ou du travail. Il fut encore sursis, et des témoins furent appelés pour la prochaine séance.
Lord Raduor me dit : Vous venez de voir dans un cadre
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3 If.
étroit une partie des abus sans nombre que produit la loi des pauvres.
(le vieillard qui s’est présenté le premier a probablement de quoi vivre. Mais il croit qu’il a le droit d’exiger qu’on l’entretienne dans l'aisance, et il ne rougit plus de réclamer la charité publique, qui a perdu aux yeux du peuple son caractère dégradant.
bette jeune femme, qui paraît honnête et malheureuse, serait certainement aidée par son beau-père si la loi des pauvres n'existait pas. Mais l’intérêt ôte à ce dernier toute honte, et il se décharge sur le publie d’un poids qu’il devrait porter.
Knfin ces jeunes gens qui se sont présentés les derniers, je les connais. Ils sont dans mon voisinage. Ce sont de détestables sujets. Ils dissipent dans les cabarets l’argent qu’ils gagnent, parce qu'ils savent qu’ensuite l’État viendra à leur secours. Aussi vous voyez qu’à la première gène causée par leur faute, ils s’adressent à nous.
I.a séance se continua, Une jeune femme se présenta à la barre ; elle portait un enfant dans ses bras : elle s'approcha sans donner le moindre signe d'hésitation ou depudeui. L’Overseer of llie Poor 1 de sa commune l’accusa d’avoir eu illégitimement l’enfant qu’elle portait dans scs bras, ce dont elle convint très- volontiers. On lui lit alors prêter serment de dire la vérité ; on lui lit baiser la bible, et on lui demandaquel était le père, lille nomma un paysan qui se trouvait à côté d’elle, et qui reconnut fort complaisamment l’exactitude du fait. Il fut condamné à payer pension, et ils se retirèrent l’un
1 Lorsqu'une fille’ accouche d'un enfant naturel et que la pauvreté de la mère fait craindre que cet enfant ne tombe à la charge de la commune, Yoverseer of lhe poor a le droit de conduire la mère devant les juges de |iaix et de lui faire déclarer quel est le père ch' l'enfant. Si celui-ci n'est pas lui-même un pauvre, on le condamne à faire une rente îi la femme. De plus, on peut envoyer celle-ci en prison pour une année; mais c’est ce qu'on ne fait presque jamais, même pour un temps bien moins long.
VOYAGE K N ANGLETERRE
et l'autre, sans que cet incident causât la moindre impression dans un auditoire habitue à de semblables scènes.
Après cette jeune femme, s’en présenta une autre. Celle-ci était grosse. Bien ne l’obligeait à paraître devant les magistrats : ce n’est qu’après la naissance de l'enfant que la mère est tenue de nommer le père. Mais elle vint de bonne volonté. Elle déclara, avec le même sang-froid que la première, dans quelle position elle se trouvait, et nomma le père de l’enfant qui allait naître. Comme l’individu n’était pas présent, on remit à un autre jour pour le confronter.
Lord Raduor me dit : Vous venez encore de voir là les résultats funestes de l’une de nos lois : nous avons facilité tant (pic nous avons pu l'inconduite des femmes dans les basses classes. Car si elles deviennent grosses par suite de leur faute, leur position matérielle se trouve améliorée grâce à la législation, au lieu d'étre pire. Elles peuvent donner à leur enfant un père riche et le faire condamner à leur payer une rente considérable. Et, en tous cas, la loi des pauvres est là pour venir à leur secours. Aussi vous avez pu voir à quel point les femmes qui se sont présentées devant nous aujourd'hui avaient perdu tout instinct de pudeur, et comme le sentiment de la moralité était effacé parmi le public qui nous entourait. Ces sortes d'événements sont devenus si fréquents, que personne 11e s’en indigne plus.
La séance fut levée en ce moment, et nous revînmes à Longford-Castle...
J’ai longtemps cru que la loi française, qui défend la recherche de la paternité, favorisait les mauvaises mœurs. J’incline aujourd'hui à penser tout le contraire.
Les bonnes mœurs chez un peuple dépendent presque toujours des femmes et non des hommes. O11 ne pourra jamais empêcher les hommes d’attaquer. Le point est donc de faire qu’on leur résiste, ce qui revient à ce que je disais plus haut. Toutes les lois qui rendent plus commode la position
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île la femme qui faillit sont donc immorales : telles, par exemple, que nos lois actuelles sur les enfants trouvés. Or, la loi qui permet la recherche de la paternité peut bien servir à contenir les hommes; mais elle diminue beaucoup chez, les femmes la force de résistance : ce qu’il faut surtout éviter. Tout peuple qui admettra la recherche de la paternité sera obligé d'en croire la femme sur parole. Car comment prouver autrement un fait de cette nature? La femme aura donc un moyen infaillible de diminuer pour elle les conséquences de sa faute, et même de la rendre productive. C’est ainsi qu’eu Angleterre une lillc du peuple qui a des enfants naturels, se marie plus facilement, en général, qu’une fille sage...
Londres, 21 août 1X33.
Ce qui distingue surtout l'aristocratie anglaise de
toutes les autres, c’est la facilité avec laquelle elle a ouvert ses rangs.
O11 a beaucoup dit qu’en Angleterre les hommes, dans toutes les situations sociales, pouvaient parvenir aux emplois. Ceci était, je crois, bien moins vrai qu’on 11c pense ; ce qu’on a (iris pour une règle était une exception très-rare. Eu général, l'aristocratie disposait de tout.
Mais tout le monde pouvait, avec une grande richesse, espérer d'entrer dans les rangs de 1 aristocratie. Or, comme tout le monde peut espérer de devenir riche, surtout dans un pays aussi commerçant que l'Angleterre, il arrivait, chose singulière, que les privilèges mêmes de l’aristocratie, qui, en d'autres pays, soulèvent contre elles tant de passions, étaient ce qui y attachait le plus les Anglais. Chacun ayant l’espérance d’arriver au nombre des privilégiés, les privilèges rendaient l'aristocratie non pas odieuse, mais plus précieuse...
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Ce qui a l'ait tic l’aristocratie eu France le but de toutes les haines, ce n’est pas tant que les nobles eussent seuls droit à tout, mais de ce que personne ne pouvait devenir noble...
C’est, en Angleterre, cette heureuse combinaison qui lit et qui fait encore la l'orce de l’aristocratie. L’aristocratie anglaise tient beaucoup, par ses passions et scs préjugés, à toutes les aristocraties du inonde. Mais elle n'est point fondée sur la naissance, chose inaccessible; elle repose sur l’argent que chacun peut acquérir; et cette seule différence lui permet de résister, lorsque toutes les autres succombent, soit devant les peuples, soit devant les rois.
l/aristocratie, en Angleterre, a donc, même de nos jours, une puissance et une force de résistance qu’il est très-difiicilc à un Français de bien concevoir. Les idées générales qu’il a pu se former dans son pajs ou même dans beaucoup d’autres sur la force ou la faiblesse des principes aristocratiques, il faut qu’il les abandonne ici, parce qu il se trouve sur un terrain tout nouveau.
L’aristocratie anglaise me parait cependant exposée maintenant à des dangers sous lesquels elle finira par succomber.
.l’ai remarqué plus haut que l’aristocratie, eu Angleterre, s’appuyait non-seulement sur elle-même, mais sur les passions de toutes les classes, qui espéraient entrer dans ses rangs. Cela était vrai à mesure qu'on s’approchait d’elle et que les chances d’arriver au partage de ses privilèges étaient plus grandes. Ainsi le banquier millionnaire et près de devenir un grand propriétaire, était naturellement plus partisan de l’aristocratie que le simple commerçant de Londres : celui-ci (pie le marchand de la cité, et celui-là enfin que l’ouvrier. Or, de nos jours, les classes qui n’ont presque aucune espérance d’arriver jamais au partage, des privilèges aristocratiques sont devenues beaucoup plus nombreuses qu’elles n’étaient autrefois; elles sont plus éclairées et voient mieux ce que je viens de dire. Dans les classes qui
.NOTES UK VIO AGES.
ont îles chances [tour partager les privilèges de l'aristocratie, il v a une foule de gens qui conçoivent qu'ils pourraient arriver plus vite par une autre voie. L’esprit démocratique, qu’en Europe on pourrait appeler l’esprit français, a fait parmi elles des progrès visibles.
Un Français qui voit pour la première fois l'Angleterre, est frappé de l'aspect d'aisance qu’elle présente, et ne saurait concevoir ce qui fait que le peuple se plaint. Sous ce vernis brillant se cachent de très-grandes misères... Il ne faut pas juger ici par comparaison; l’expérience prouve que les besoins factices sont presque aussi impérieux chez l'homme que les besoins naturels. De là vient que tant de gens se tuent pour des maux qui paraissent imaginaires a leurs voisins. De même pour le peuple anglais, le manque de certaines superfluités auxquelles un long usage l'a accoutumé, est aussi pénible que le défaut de vêtements ou de nourriture pour un Russe. Il crée chez lui un sentiment d'irritation et d'impatience au moins aussi grand.
L’aristocratie anglaise a donc non-seulement à lutter contre les difficultés générales de toutes les aristocraties de notre temps, mais encore contre des passions irritées par la souffrance ou tout au moins le malaise.
... Si l’aristocratie anglaise parvient à faire corps compact avec foutes les classes qui ont quelque espérance d’arriver à partager ses privilèges, elle pourra encore résister : car rien n'est plus difficile au peuple que de faire une révolution à lui tout seul; mais le pourra-t-elle?
A mesure que la démocratie devient une puissance, on voit augmenter le nombre de ceux qui préfèrent la chance prochaine d’élévation qu’elle peut donner aux chances éloignées que l’aristocratie présente. De là vient «pie le pcnplc trouve jusqu’à présent des appuis nombreux parmi les hommes (pie leur position ou leur naissance classaient naturellement dans le parti de l’aristocratie...
VOYAGE EM ANGLETERRE
Londres, 2i août 1833.
M *** me disait aujourd’hui : « L’Angleterre est le pays de la décentralisation. Nous avons un gouvernement central, mais nous n’avons pas d'administration centrale. Chaque comte, chaque ville, chaque commune soigne ses propres intérêts. L’industrie est abandonnée à elle-même : aussi ne voyez-vous en Angleterre aucuns monuments inachevés, parce que tous sont laits dans un but d’intérêt particulier; qu’on ne les entreprend qu’avec les capitaux nécessaires, et que tant qu'ils ne sont pas linis le capital est mort. Chez vous, l’industrie est sujette à une multitude d’entraves ; ici ses mouvements sont infiniment plus libres. Je conçois que rien n’est plus difficile que. d’habituer les hommes à se gouverner eux-mêmes. Là, cependant, est le grand problème de votre avenir. Votre centralisation est une conception magnifique, mais inexécutable. Il n’est pas dans la nature des choses qu’un gouvernement central puisse veiller à tous les besoins d’une grande nation. Dans ladécentralisationest la grande cause des progrès matériels de l'Angleterre. Jamais vous n’obtiendrez du pouvoir de décentraliser. La centralisation oITrc un trop grand appât aux passions des gouvernants ; ceux même qui ont prêché la décentralisation abandonneront toujours leur doctrine en arrivant au pouvoir. Vous pouvez en être certain... »
Londres, 23 août 1833.
Lu plupart de ceux même qui en France parlent contre la centralisation ne veulent point au fond la détruire : les uns, parce qu’ils tiennent le pouvoir; les autres, parce qu’ils comptent le posséder.
11 leur arrive ce qui arrivait aux prétoriens qui soul-
vni. 21
NOTES DE VOYAGES
fraient volontiers la lyrarthie de l’empereur, parce (jue chacun d’eux pouvait un jour parvenir à l’empire. Les uns sont les gouvernants, et je les récuse; les autres aiment la centralisation comme les prétoriens aimaient le pouvoir des césars ; ils espèrent devenir empereurs.
La décentralisation comme la liberté est une chose (pie les chefs du peuple promettent, mais ne donnent jamais. Four l’obtenir et la garder, le peuple ne doit compter que sur ses propres efforts ; cl si lui-même n’a pas le goût de la chose, le mal est sans remède.
Londres, 25 août issô.
L’Angleterre prouve une vérité que j'avais déjà reconnue bien des fois : c’est que l’uniformité dans les lois secondaires, au lieu d’être un bienfait, est presque toujours un grand mal, parce qu’il est {>cu de pays dont toutes les parties puissent supporter la même législation jusque dans ses détails. Sous cette apparente diversité qui en Angleterre frappe le regard de l’observateur superficiel et le choque si fort, se trouve la véritable harmonie politique qui consiste dans une administration appropriée aux besoins de chaque localité.
Mais en France on ne voit point ceci : l’uniformité dans les moindres choses est une aussi grande nécessité pour un esprit français que l’ordre et la relation harmonique des sons pour une oreille allemande. Nous devons donc bien remercier le ciel d’être libres, car nous avons
VOYAGE EN ANGLETERRE
presque lotîtes les passions les plus propres à favoriser rétablissement de la tyrannie...
« I’our en revenir à l’Angleterre, une des grandes dillicullés qu’on rencontre, quand on veut peindre ses institu lions, naît de leur extrême diversité, me disait hier M‘“. Westminster, où nous sommes en ce moment, a des lois et des habitudes municipales entièrement différentes de ce qui se voit à deux milles d’ici dans la Cité. Je lie prétends pas que dans le cas spécial nous retirions de grands avantages de ce défaut d’uniformité; mais le principe que les lois municipales doivent se plier aux localités, et non les localités aux lois municipales, est excellent. Ce qui vous empêche le plus de décentraliser l'administration en France, c’est que vous vous croyez obligés d’appliquer au même moment la même règle à tout votre immense territoire, à ceux qui peuvent déjà se gouverner seuls, comme à ceux qui en sont encore incapables. Si vous ne teniez pas tant à l’uniformité, votre législation pourrait attribuer à chacun le degré de liberté qui est en rapport avec sa civilisation. »
foudres, s 5 août 1833.
L’état de la religion en Angleterre me semble de nature à eauser quelque inquiétude. La majorité des Anglais, comme on sait, professe la religion anglicane, ce qu’on appelle tltc established Churcli. Or, celle Église se trouve dans une position assez analogue à celle de l’Église catholique de France avant la Révolution de 1789. Elle a dans ses mains d’immenses richesses; elle présente de grands désordres et de grands nbus; enfin elle est un | tou voir politique : trois grandes causes de ruine pour les puissances spirituelles. L’Église nationale
NOTES DE VOUGES
en' Angleterre est devenue un parti politique; elle se défend et elle est attaquée eonnne tel. Elle soutient comme tel une lutte inégale, ayant contre elle les intérêts et les (tassions du plus grand nombre. Aussi rien n'est plus populaire, à l’heure qu’il est, que d’attaquer et d’outrager le clergé anglican. Les journaux sont pleins de diatribes contre lui.
Le lendemain de mon arrivée à Londres il sc tint un meeting pour parvenir à faire lever certaines restrictions tpii, à ce qu’il (tarait, s’op(wtsent au dévelojqwment de l’art théâtral. Les évêques avaient lutté, dans la chambre des lords, contre le bill proposé à ce sujet; et au point de vue de la moralité publique je crois qu’ils avaient raison. Ils n’en furent pas moins attaques, dans ce meeting, avec la dernière violence. On leur prodigua les mépris et les sarcasmes. On eût cru entendre le langage d’uue assemblée française du même genre. Or l’expérience a prouvé qu’une religion dont les ministres sont un objet «le haine ou de mépris est en danger, même relativement à sa doctrine : l’esprit humain, pris dans sa généralité, étant incapable de séparer longtemps l’homme du précepte.
L’esprit d’irreligion ou tout au moins d’indifférence fait donc et fera de grands progrès en Angleterre. Je ne pense pas cependant que de longtemps il y arrive au degré où nous le voyons malheureusement en France de nos jours; et cela par plusieurs raisons :
1° Il n’y a que X'V.fjine établie que l’on attaque, et les sectes opposées qui sont très-nombreuses gagnent au
VOYAGE EN ANGLETERRE
contraire par ses pertes. En France, Ionie espèce d’esprit religieux était attaqué avec le catholicisme.
2°IiOS Anglais sont un peuple qui a moins de passions et d’imagination que nous. Il fait plus aisément la séparation du prêtre et de la religion.
ô° Le peuple anglais est plus sérieux que le nôtre, et les caractères sérieux sont plus portés aux idées reli. gieuses que les autres.
Londres, 2« août 1853.
On ne peut rien imaginer de plus admirable que la justice criminelle, et rien de plus vicieux que la police judiciaire en Angleterre.
Les défauts de celle-ci | suivent se réduire aux suivants :
Ie Point de centralisation dans ses efforts. Il n’existe point de hiérarchie entre ses agents. Chacun est maître dans son district, de telle sorte que non-seulement on ne sait comment transmettre les renseignements d’un lieu à un autre, mais qu’il est presque impossible de faire exécuter les mandats.
2° Les officiers de police judiciaire sont si peu payés par l’État, qu’il est admis que les parties intéressées les payent elles-mêmes : d’où il suit que la justice n’csl à la portée que du riche, ce qui est une grande plaie sociale en matière criminelle. Cet ordre de choses a de plus le grand inconvénient d’intéresser ceux qui doivent réprimer les crimes à ce qu’il s’en commette un grand nombre, et à ce qu’il se commette plus de grands crimes que de petits.
NOTES DE VOYAGES
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ô° Il n’y a pas de fonctionnaire chargé de poursuivre d’ofiice : cequi d’aliord rentre dans le défaut pins liant signalé, de mettre la justice hors de la portée du pauvre, et ce qui fait que la loi criminelle n’est jamais appliquée d'une manière continue et ferme...
(Idem.) Procédure criminelle :
La procédure criminelle anglaise, si supérieure à
la nôtre sur quelques points, présente plusieurs défauts énormes :
I” Les Anglais ont multiplié les nullités d’une manière absurde. Ainsi le seul acte d’accusation peut fourmiller de nullités radicales et qui portent cependant sur des jMiints presque indifférents à la lionne administration de la justice, telles qu’une erreur sur le prénom de l’accusé, sur la circonscription territoriale où le crime a été commis, etc., etc.
2° Non-seulement les causes de nullités sont multipliées à l’infini, mais la présence de la nullité entraîne l’acquittement au lieu d’entraîner seulement l’annulation de la procédure qui l’a précédée, le tout en vertu de celle maxime gothique, sans application utile de nos jours, que la vie ou la liberté d’un homme ne doivent pas être mis deux fois en péril (in geopardise).
5® Le tribunal du lieu où le crime a été commis est le seul compétent pour juger : règle qui assure l’impunité de beaucoup de crimes, surtout en Angleterre où, comme je l’ai remarqué pour la police judiciaire, il est difficile de communiquer d’un district judiciaire à l’autre.
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I/Ondres, 7 seiitembn' msn.