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Pensez-vous qu’on put se passer d’esclaves au Maryland

R. Oui, j’en suis convaincu. L’esclavage est en général un moyen de culture dispendieux

Il y a quinze ans, il n’était pas permis de dire que l’esclavage pût être aboli au Maryland. Aujourd’hui personne ne le conteste...

BalliniOI'C, novembre 1831.

Conversation avec M. Stuart, médecin.

M. Stuart me disait : — Les médecins exercent une certaine influence dans les petites localités. Ils ont la confiance du peuple et sont souvent envoyés aux législatures et au Congrès. On y envoie aussi quelquefois des ecclesiastiques ; mais le cas est très-rare. On lient en général à maintenir le clergé dans l’Église et à le séparer de l'État.

D. Quelle est votre opinion sur l’esprit religieux aux Ktals- L’uis. Quelqu'un hier me dépeignait le peuple américain comme assez indifférent, au fond, en matière religieuse, malgré sa ferveur apparente, et les classes éclairées comme sceptiques et incrédules, ne voyant dans la religion qu’une, institution morale et politique qu’il importe de conserver?

R. Celte peinture est au moins très-exagérée. La grande majorité aux États-Unis, parmi le peuple et même parmi les classes éclairées , est véritablement croyante , et tient

VoVAGK Al \ ÉTATS-UNIS.

‘fermement cette opinion, qu'un liouune non chrétien ne donne aucune garantie sociale. Celle opinion est si profondément enracinée qu elle est la source d’une intolérance dont vous ne pouvez, vous faire d'idée. Si un ministre évangélique, connu par sa piété, déclarait que dans son opinion tel homme est infidèle, la carrière de cet homme serait presque certainement brisée .. L’opinion publique fait chez nous ce (pic l'Inquisition n’a jamais pu faire. J’ai vu, j'ai connu un certain nombre de jeunes gens qui, après avoir reçu une éducation scicntilique, ayant cru découvrir que la religion chrétienne n’était pas vraie, et emportés parle feu de la jeunesse, ont commencé à montrer hautement cette opinion. Ils se sont indignés contre l’intolérance des chrétiens zélés, et se sont mis en hostilité ouverte contre eux. Eh bien ! les uns ont été obligés de quitter le pays ou d'y végéter misérablement. Les autres, sentant que la lutte était inégale, ont été contraints de rentrer extérieurement dans les voies de la religion, ou du moins de garder le silence. Le nombre de ceux que l’opinion publique a ainsi fini par réduire est considérable. On ne publie point chez nôus de livres antichrétiens, ou du moins la chose est très-rare. L’irréligion cependant commence à percer dans quelques journaux. Il y a un journal de ce caractère à Boston, un à Nevv-York, un dans le Jersey, on autre à Cincinnati. Mais les progrès de cette tendance sont très-lents.

Ballimore, 5 novembre ix‘>i.

Ce soir, nous avons été visiter Charles Carroll . C’est le dernier survivant des signataires de l’acte d’indépendance. Il descend d’une très-ancienne famille anglaise. Il possède le jdus vaste domaine qui soit aujourd’hui en Amérique. La terre sur laquelle il habite conlient treize

vin. 10

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mille acres d’étendue et trois cents nègres esclaves. Il a marié sa |>etite-fille au duc de Wellcslcv. Il est catholique. Charles Carroll a quatre-vingt-quinze ans. Il se lient fort droit, n’a aucune infirmité; sa mémoire seule est j>eii suie. Cependant il cause encore très-bien, en homme instruit et aimable. Il a reçu son éducation en France. Il nous a accueillis avec beaucoup de bonté et d’affabilité. La conversation roula sur la grande époque de sa vie, qui est la révolution. Il nous rappela avec un orgueil bien naturel qu’il avait signé l'acte d’indépendance, et que par cette démarche il risquait tout à la fois son existence et sa fortune, la plus considérable qui fût en Amérique. Je me hasardai à lui demander si dès le princijH! de la querelle les colonies avaient eu la pensée de çc séparer de la Grande-Bretagne.

— Non, me répondit Charles Carroll; nous étions fortement attachés de cœur à la mère-patrie; mais elle nous a forcés par degrés à nous séparer d’elle.

Il ajoutait avec une grande bonhomie :

— Non, sans doute, nous ne croyions pas que les choses iraient si loin! Lors même que nous signions l’acte d’indépendance, nous pensions que ta Grande-Bretagne, effrayée de cette démarche, chercherait à se rapprocher de nous, et que nous pourrions encore redevenir bons amis. Mais les Anglais ont poussé leur pointe et nous la nôtre.

Nous parlâmes du gouvernement des Ktats-Unis. Charles Carroll témoigna regretter les anciennes institutions aristocratiques du Maryland. En général, tout dans

sa conversation respirait le ton et les idées de l'aristocratie anglaise, combinés quelquefois d’une manière originale avec les habitudes du gouvernement démocratique dans lequel il vit, et les souvenirs glorieux de la révolution américaine. Il finit par nous dire ;

« A mere democracy is but a mob1. » Le gouvernement d'Angleterre est le seul qui vous convienne, ajouta-t-il; si nous supportons le nôtre, c’est que nous pouvons pousser chaque aimée dans l’Ouest nos novateurs.

Toutes les manières d’èlre et la tournure d'esprit de Charles Carroll le font ressembler complètement à un gentilhomme d’Euro|ie. Probablement les grands propriétaires du Sud, à l’époque de la ((évolution, ressemblaient beaucoup à ce modèle. C’est une race qui disparait aujourd’hui après avoir fourni les plus grands hommes à l’Amérique. Avec elle se perd la tradition des mœurs élevées. Le peuple s’éclaire, les connaissances s’étendent, une capacité moyenne devient commune. Les talents saillants, les grands caractères sont plus rares. La société est moins brillante et plus prospère. Ces divers effets de la marche de la civilisation et des lumières, dont on se doute seulement en Europe, apparaissent dans tout leur jour en Amérique. A quelle cause première tiennent-ils? Je ne le vois pas encore.

1 Une démocratie pure n'est autre chose qu'une populace.

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Philadelphie, 18 novembre 1851.

Conversation avec M. Biütlle, président de la banque des États-Unis... Conversation avec M. l’oinsctt, ancien ambassadeur au Mexique...

Sur lu sleainboat Ohio (trajet de Piltsburg à Louisville), 25 novembre 1851. Sur la rivière Ohio.

Si la nature n’a pas donne à chaque peuple un caractère national indélébile, il faut reconnaître du moins que les habitudes, que des causes physiques ou politiques ont fait prendre à l’esprit d'un peuple, sont bien difficiles à arracher, même quand il cesse d’être soumis à aucune de ces causes. Nous avons vu au Canada des Français vivant depuis soixante-dix ans sous le gouvernement anglais, et restés absolument semblables à leurs anciens compatriotes de France. Au milieu d’eux vit une population anglaise qui n’a rien ]>erdu de son caractère national.

11 y a cinquante ans au moins que des colonies d’Allemands sont venues s’établir dans la Pensylvanic. Us ont conserve intact l’esprit et les mœurs de leur patrie. Auteur d’eux s’agite une population nomade chez laquelle le désir de s’enrichir n'a point de bornes, qui ne, tient à aucun lieu, n’est arrêtée par aucun lien, mais se porte partout où se présente l’apparence de la fortune. Immobile au milieu de ce mouvement général, l’Allemand borne ses désirs à améliorer peu à peu sa position cl celle de sa famille. 11 travail ic sans cesse, mais n’aban-

donne rien au hasard; il s'enrichit sûrement, mais lentement; il tient au foyer domestique, renferme son bonheur dans son horizon, et ne sent nulle curiosité de connaître ce qui se trouve au delà de son dernier sillon...

Effets du mode d'élection :

A double degré : bons choix.

Directe : mauvais choix...

Cinèinnali, 2 décembre 1851 .

Conversation avec M. Mac-Lean, juge à la Cour suprême des Etats-Unis...

Louisville, 9 décembre 1831...

Sandy-Bridge, ir> décembre mi. (Tcnessee1).

Je suis venu, me dit notre hôte de Sandy-Bridge, de la Caroline du Sud m’établir en ce pays, il y a plusieurs années.

D. Expliquez-inoi pourquoi toutes les habitations que nous rencontrons au milieu des bois offrent un abri si incomplet contre le mauvais temps. Les parois en sont à jour, de telle sorte que la pluie et le vent s’v introduisent sans peine. Une pareille demeure doit être désagréable et malsaine pour le propriétaire comme pour l’étranger. Serait-il donc si difficile de se clore?

R. Rien ne serait plus facile : mais l’habitant de ce pays est en général indolent. Il regarde le travail comme un mal. Pourvu qu’il ait une nourriture suffisante et une maison qui

1 Sandy-Bridge est le lieu où Tocqueville tomba malade. (V. notice, ctiap. ii, Voyage d' Amérique, bine V.) (.Vo/c de l'Edi leur.)

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puisse lui offrir un demi-abri, il est content et ne pense qu’à fumer et à chasser.

D. Quelle est, à votre avis, la plus grande cause de cette indolence?

R, L’esclavage. Nous sommes habitués à ne rien faire par nous-mêmes. Il n'y a pas dans le Tenessce de cultivateur qui n'ait un ou deux noirs. Quand il n'en a pas un plus grand nombre, il est souvent obligé de travailler avec eux aux champs. Mais pour peu qu’il en ait une dizaine, ce qui est très-fréquent, il a en même temps un blanc qui les dirige, et lui ne fait absolument rien que monter à cheval et chasser. Il n’y a pas de petit cultivateur qui ne passe une partie de son temps à la chasse et n’ait en sa possession un bon fusil.

I). Pensez-vous que la culture par les esclaves soit économique?

R. Non, je la crois plus coûteuse que si on se servait d'ouvriers libres.

Memphis, îîi d.Vembre ISM...

Nouvelle-Orléans, i" janvier 18!>2.

Conversation avec M. Mazureau, un des premiers avocats de la Louisiane.

D. On dit qu’on trouve à la Nouvelle-Orléans un mélange de toutes nations?

R. Cela est vrai, nous voyons ici le mélange de toutes les races. Il n’y a pas de pays de l'Amérique et de l’Europe qui ne nous ait envoyé des représentants. La Nouvelle-Orléans donne un échantillon de tous les peuples.

D. Mais au milieu de cette confusion quelle est la race qui domine et imprime le mouvement au reste?

R. La race française jusqu’à présent. C'est elle qui donne le Ion et modèle les mœurs

Nouvelle-Orléans, 2 janvier 18û2.

Conversation avec M. Guillcmin, consul de France.

— Ce pays, me dit M.Guillemin, est encore essentiellement français d’idées, de mœurs, d’opinions, d'usages, de modes. On se modèle ostensiblement sur la France. J’ai souvent été frappé du retentissement qu'avaient ici nos passions politiques, et de l’analogie qui existe encore sur ce point entre la population de la Louisiane et la population de France. Il m’est souvent arrivé de tenter de prédire, par l’impression qu’un événement faisait ici, celle qu’il produisait en France, et j’ai toujours deviné juste. Les habitants de la Louisiane s’occupent plus des affaires de la France que des leurs.

D. Cette disposition doit être favorable aux rapports commerciaux qui existent entre nous et les États-Unis?

II. Très-favorable. Je regarde comme un des plus grands intérêts pour la France que les mœurs françaises se conservent dans la Louisiane. De cette manière, une des grandes portes de l’Amérique nous reste ouverte. 11 nous eut été bien difficile de conserver la Louisiane comme colonie. Mais on aurait pu du moins la retenir assez longtemps et y donner assez de soins pour y créer un peuple français qui se serait maintenu ensuite par lui-même. Noüs sommes bien faibles maintenant pour nous soutenir contre la pression des populations américaines. Presque toutes les terres de la Louisiane sont encore dans les mains des Français : mais le haut commerce est entre les mains des Américains. Il y a, il faut le dire, une dilférence très-grande entre les dispositions des deux peuples pour les affaires. Les Français de la Louisiane ne sont pas entreprenants en fait d'industrie. Ils n’aiment point à risquer l’acquis pour le douteux; ils craignent le déshonneur d’une faillite. Les Américains qui tombent ici du

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Nord chaque année sont dévorés du désir des richesses ; ils ont tout quitté pour cela; ils viennent ayant peu de chose à perdre, et fort peu scrupuleux sur le point d'honneur qui attache les Français à payer leurs dettes.

D. De cette lutte qui parait exister entre les Américains et les Français à la Louisiane, ne résulte-t-il pas de l’aigreur entre les deux nations?

D. On se censure de part et d'autre; on se voit peu; mais au fond il n'existe aucune inimitié véritable. Les Français ne sont point ici comme au Canada un peuple vaincu. Ils vivent, au contraire, sur le pied d’une égalité réelle et complète. Il se contracte sans cesse des unions entre eux et les Américains. Enfin le pays jouit d'une immense prospérité

Nouvelle-Orléans, 2 jumicr t«x2.

Conversation avecM. ***, avocat très-célèbre à la Nouvelle-Orléans.

Il me disait :

Lorsque la législature est réunie et délibère, on peut dire que la législation tout entière est en question. Nos chambres sont composées en grande partie de jeunes avocats, ignorants et fort intrigants. Tout le monde ici croit pouvoir être législateur. Ils font, défont, tranchent et coupent à tort et à travers. En voici un exemple : Depuis la cession à l’Espagne, beaucoup de points de notre droit civil étaient réglés par les lois espagnoles. A la fin de 1 828, la session étant à son terme, on a fait passer inaperçu un bill qui abrogeait toutes les lois en masse sans rien mettre à la place. Le lendemain, en se réveillant, le barreau et les juges ont appris avec stupéfaction F œuvre de la veille. Mais la chose était faite.

1). Mais pourquoi les hommes remarquables n 'arrivent-ils pas à la législature?

R. Je doute que le peuple les nommât. D'ailleurs on tient peu aux emplois publics, et les hommes saillants ne les briguent pas.

(Ceci est en même temps ce qui fait aller l’État si mal, et ce qui le sauve des révolutions.)

Je suis d’ailleurs frappé de plusieurs faits qui contrebalancent ce qui précède : ainsi, le gouverneur actuel de la Louisiane, nommé à- l’élection populaire, est un homme de talent eide caractère. M. Johnson et M. Ed. Livingston, également élus, sont deux des premiers hommes de l’Union américaine.

Alabama, 0 janvier 1832.

Conversation avec M. ***, avocat distingué de Montgommery.

D. Trouvez-vous une grande différence entre l’état social du Nord et celui du Midi?

R. Immense. Nous autres hommes du Midi nous avons peut-être plus de moyens naturels que ceux du Nord; mais nous sommes bien moins actifs et surtout moins persévérants. Notre instruction est très-négligée 11 n'existe parmi nous aucun système régulier d’école, l’n tiers de notre population ne sait pas lire. On ne voit point le meme soin donné à tous les besoins de la société, la même prévoyance de l'avenir.

D. Quelle force a parmi vous le sentiment religieux?

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R. Il y a parmi nous infiniment moins «le moralité qu’au Nord. Mais le sentiment religieux proprement dit y est peutêtre plus exalté. Au Nord il y a de la religion ; ici du fanatisme. La secte des méthodistes y domine

Norfolk (Virginie), n janvier iss-».

Conversation avecM. Poinsetl.

II. Ne pensez-vous pas que dans l'absence de moyens coercitifs, tels que la presse et l'inscription maritime, il serait difficile à l’Union de trouver des matelots en temps de guerre?

R. Non. D'abord le liant prix des engagements nous amènera toujours une foule de matelots étrangers; et de plus, en temps de guerre le commerce souffre^ et une multitude de matelots sans emploi ne demandent pas mieux que de monter sur les vaisseaux de l’État

D. Quels sont les principes de l'Union en matière de commerce et de droit maritime?

R. La réciprocité la plus parfaite en matière de commerce. Nous avons remarqué que les avantages particuliers que nous obtenions de l’étranger n’étaient en aucune façon équivalents au tort qui résulte de l’obligation d’accorder en retour des privilèges chez nous. Non-seulement donc nous ne demandons jamais à être reçus sur un pied exceptionnel dans les ports étrangers, mais nous refusons positivement les privilèges. C’est ce que j’ai fait quand j’étais chargé de négocier un traité de commerce avec les peuples de l’Amérique du Sud. Quant à notre droit maritime, nous soutenons que le pavillon couvre la marchandise : je crois qu'en cela nous avons tort. Je ne sais pas d'abord si celte règle est en effet dans le droit des gens. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que le prîhripe contraire est d’une grande utilité aux peuples

qui dominent sur mer. Or, nous sommes appelés dans un eourt espace de temps à nous trouver dans celte position. Il nous faudra alors désavouer nos principes, ce qui fait toujours tort à une nation comme à un homme. Le principe que le pavillon couvre la marchandise n’est bon que pour les nations qui ne peuvent espérer de dominer jamais les mers. .

Washington, as janvier ma.

Réunion du Congrès. Petit nombre des membres du Congrès... Plus les assemblées politiques sont nombreuses, plus elles donnent prise à la direction oligarchique de quelques membres.

Washington, 30 janvier 1832

Grands hommes des premiers temps de la République! Leurs lumières, leur patriotisme vrai ! Leur caractère élevé !

Les dieux s’en vont ! ! !

On a admiré Washington de n’avoir pas voulu s’emparer de la dictature, d’être rentré dans la foule... Ignorance du véritable étal des choses ; souvenirs historiques mal appliqués; Cincinnalusl... Washington ne pouvait raisonnablement penser à dominer.

Mais où il faut l’admirer, c'est dans sa résistance aux exagérations de l'opinion populaire. C’est là sa supériorité; c’est là le point culminant.

Washington ne pouvait s'élever par les armes (ah-

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