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nous voyons les grands propriétaires, pour un intérêt pécuniaire insignifiant, changer le système de culture et priver tout à coup d’emploi la moitié des cultivateurs du canton. — Mais, dis-je, vous avez en Irlande un certain nombre de grands propriétaires catholiques, ceux-là donnent, sans doute, d’autres exemples? — Nullement, répliqua le curé. Catholiques et protestants oppriment le peuple à peu près de la même manière. Du moment où un catholique devient un grand propriétaire, il conçoit pour les intérêts du peuple ce mépris égoïste qui semble naturel à l’aristocratie...
Tout en causant nous étions arrivés à («eu de distance d’une maison qui, quoique plus spacieuse que celles du village, avait un aspect presque aussi misérable. Ce qui la distinguait le plus était un certain nombre de petites fenêtres, ou plutôt de trous de différentes formes qui avaient été percés dans ses murs de terre, et dans lesquels on avait placé les débris de quelques carreaux de vitre. Un certain nombre de paysans étaient assis à la porte, cl dans l’intérieur j’aperçus plusieurs têtes d’enfants. — C’est notre école, me dit le curé, elle n’est point magnifique, comme vous voyez; mais le désir qu’a la popidation de s’instruire supplée aux moyens d’instruction et à l'habileté qui manque au maître. Nous entrâmes : la maison, ou plutôt la salle (car la maison entière ne formait qu’une salle), contenait une trentaine d'enfants. L'espace était trop resserré pour qu’on pût s’y asseoir et, d’ailleurs, l’école ne contenait point de chaises. A l’un des bouts se tenait le maître : c’était un
NOTES DE VOYAGES
homme d'un âge mûr, qui faisait la classe pieds nus à des enfants en guenilles. Celte école était en effet très-misérable, mais il y régnait aussi, comme me l’avait dit le prêtre, une ardeur de travail qui ne se rencontre pas toujours dans les riches universités d’Angleterre.
Nous continuâmes notre course, et le curé reprenant la parole : Il y a quarante ans, monsieur, un catholique qui eût osé donner de l’instruction à ces pauvres enfants eût été sévèrement puni ; et ils se plaignent que la population catholique soit encore à moitié barbare! Vous ne pouvez vous figurer, monsieur, l’ardeur que montrent ces malheureux à s’instruire, dès qu’on leur en fournit le moyen, ha génération qui s’élève ne ressemblera pas à celle que nous voyons : c’est là qu’est l’espérance de l’avenir.
— Mais ne pensez-vous pas, monsieur le curé, dis-je, que si la civilisation gagne, la foi pourra peut-être perdre au change?
— Nous ne saurions admettre une pareille conséquence, monsieur, répliqua vivement le prêtre. La religion est appuyée sur des preuves assez solides pour ne pas craindre la lumière, et comment voulez-vous d’ailleurs, monsieur, que ce pauvre peuple parvienne jamais à résister à l’oppression qui l’accable, si du côté où se trouvent la richesse et la force se trouve aussi le savoir?
L’instruction, monsieur, est aujourd’hui un besoin vital pour l’Irlande. Les protestants disent que la population catholique est à demi barbare, qu’elle est ignorante et sans industrie. Cela est vrai en partie; mais à
VOYAGE EN IRLANDE
qui la faute, monsieur, sinon à ceux qui, par une tyrannie de (rois cenls ans, onl réduil à cet élal le peuple le plus actif et le plus intelligent qui soit au monde? Ce peuple arrivera un jour à se gouverner lui-même : ce moment approche; il ne saurait beaucoup tarder. Quel serait le sort de la société si le pauvre, en devenant puissant, restait plongé dans l’ignorance?
— Le. gouvernement anglais, repris-je, commence luimême à apercevoir le danger. Il s’efforce en ce moment de créer des écoles qui ne soient ni catholiques ni protestantes , et où, par conséquent, les catholiques et les protestants puissent également aller. Approuvez-vous ce plan nouveau ?
— Oui, dit le curé. Mais jusqu'à présent notre paroisse s’est trouvée trop pauvre pour faire les dépenses premières qu’exige l’école établie par l’État.
— Et vous ne craignez pas, ajoutai-je, que l’instruction ainsi séparée de la religion ne soit plus funeste qu’utile? — Non, monsieur, dit le prêtre. Au sortir de l’école, les enfants tombent dans nos mains ; et c’est à nous à diriger leur instruction religieuse. L’école leur apprend les éléments des connaissances humaines, l’Église leur enseigne le catholicisme: à chacun sa part. Tous les moyens d’instruire le peuple sont bons. L’instruction est un besoin vital pour l'Irlande.
— J’ai oublié de vous demander, monsieur, dis-je à mon conducteur, dans quel but celte troupe de paysans était réunie à la porte de l’école. — J'allais vous le dire, répliqua le prêtre, pour vous montrer à quel point notre