‹ Œuvres completes d'Alexis de Tocqueville PubliéesChapitre 39 sur 48 · TU · texte numérisé non relu

TU

NOTES l)K VOYAGES.

|H)|iulntion commence à être saisie du désir de connaître. Les hommes que vous avez vus sont de pauvres cultivateurs- qui viennent de linir leur journée; et ils se sont réunis à la porte de l’école, alin que le maître, après avoir donné ses leçons, leur fasse à haute voix la lecture du journal. — Et qui leur fournit ce journal, dis-je? — C’est moi, qui le reçois, dit le curé.

— Eh quoi ! repris-je, ne voyez-vous aucun inconvénient à de semblables lectures? — Et lesquels, répliqua le curé? La publicité n'est-ellc pas elle-même un grand élément de moralité publique? Ceux qui veulent faire des fautes n’ont-ils pas soin de se cacher? et le meilleur moyen de contenir chacun dans son devoir n’est- il pas de lui montrer qu’il ne peut en sortir qu’au grand jour? La liberté de la presse, monsieur, est la première et j>eul-êlre la seule arme efficace que l’opprimé ait contre l’oppresseur, le faible contre le fort, le peuple contre le gouvernement et les grands. La liberté de la presse a existé nominalement en Irlande depuis plus d'un siècle; mais ce n’est que d’aujourd'hui qu’elle devient une puissance réelle.

Nous étions alors parvenus à l’entrée d’un petit sentier battu qui, après avoir serpenté au milieu d’une prairie, aboutissait enfin à un bouquet d’arbres qui s’élevaient nu pied de la colline autour de laquelle nous avions tourné. Le curé tira sa montre et dit : Le temps nous presse, le soleil va se coucher. Je ne puis cependant résister au désir de. vous conduire jusqu’à ces arbres que vous apercevez là-bas. Doublons le pas, et nous aurons

VOYAGE EN IRLANDE. AI U

bientôt regagne le temps perdu. Il marcha le premier : je le suivis.

Nous parvînmes ainsi en peu d'instants jusqu'au lieu que m’avait indique le prêtre. Trois grands noyers, chargés de fruits et pliés par les années, ombrageaient un petit cimetière de campagne. Cinquante pas plus loin on voyait les ruines d’une ancienne église, dont les arceaux gothiques couverts île lierre, étaient encore debout et surmontés d’une croix de bois toute vermoulue. A côté de ces ruines vénérables s’élevait une chapelle catholique, toute neuve, que couronnait une croix de pierre. Le curé s’arrêta un instant en cet endroit, et s’appuyant contre le tronc d’un de ces noyers, il jeta un regard mélancolique sur ces ruines, et un œil plein de complaisance sur la petite chapelle qui semblait s’être élevée au milieu de ces débris.

— Les ruines que vous voyez, monsieur, me dit-il, sont les seuls restes d’une des plus belles églises qu’aient élevées la piété de nos pères. Les protestants l’ont détruite. Mais il est plus facile de renverser des pierres que d’exlirpcr une religion du cœur des hommes. Les hérétiques ont dévasté le sanctuaire. Ils ont fait paître leurs troupeaux parmi les débris de l’autel ; mais ils n’ont pas empêché la vénération du peuple de s’attacher à ces pierres insensibles. Nous n’avons pas pu venir prier où avaient prié nos pères ; mais nous avons continué à enterrer nos morts au lieu qui avait été jadis béni, et qui contient leurs cendres. Quand la liberté de conscience nous a été rendue, nous n’avons point aussitôt essayé de

NOTES DE VOYAGES

relever ce monument abattu ; nous étions trop pauvres pour cela ; mais nous avons du moins planté au haut de scs murs une croix de bois.

Le curé, en achevant ces mois, reprit son bâton qu’il avait un instant appuyé sur l’arbre, et s’avança vers la chapelle nouvellement élevée. C'était un petit édifice grossièrement bâti en pierre, et couvert d'une toiture en ardoise, dont on pouvait sans peine étudier le genre de construction à l’intérieur; car elle n’avait ni voûte ni plafond. Le plancher était fait de terre battue; l’autel était en bois ; les murs ne présentaient ni tentures ni tableaux. Ils étaient restés dans l’état où le maçon les avait laissés. La nef de cette petite église était coupée en deux par un plancher de bois, formant amphithéâtre à l’étage supérieur, soutenu de piliers placés de distance en distance. C’était un moyen de donner accès dans l'église à un grand nombre de personnes sans augmenter l'étendue du bâtiment et sans accroître les frais de construction. L’église contenait un très-petit nombre de bancs et point de chaises. Au moment où nous entrâmes, cinq ou six paysans étaient agenouillés sur la terre nue, et semblaient plongés dans un recueillement si profond, que le bruit de nos pas n’attira point leur attention.

Le curé fit une courte prière et sortit. Quand il fut revenu près des noyers, il s’arrêta encore, et jetant en arrière un regard plein de joie et de complaisance : Monsieur, me dit-il, vous verrez dans un quart d’heure un homme qui se rappelle le temps où l’on célébrait la messe dans un fossé, tandis qu'une partie des assistants faisait

VOYAGE EN IRLANDE

sentinelle, de peur d’être saisis par les agenLs de la justice. Il y a dix ans, lorsque je suis arrivé dans cette paroisse, nous célébrions encore l’oflicc divin au milieu d’une grange. Dieu soit loué, nous pouvons enfin nous réunir dans un lieu qui ne soit consacré qu’à la célébration de nos saints mystères ; et cette église, monsieur, ajouta-t-il avec un air de triomphe, cette église a été élevée à l’aide de contributions volontaires.

— Elle est, repris-je, bâtie avec la plus grande simplicité. J’ai cependant de la peine à concevoir comment vos paroissiens ont pu subvenir aux dépenses de sa construction.

— Le diocèse tout entier est venu à notre secours, répliqua le curé. Nous avons fait quêter chez nos frères. L’ardeur et la bonne volonté du peuple ont fait le reste.

Mais nous oublions que le temps nous presse, s’écria le prêtre en jetant un regard sur le disque du soleil qui descendait rapidement vers les bords de l’horizon. Nous parlons et il faut agir. -

Avant dit ces mots, au lieu de reprendre le sentier suivi jusque-là, il prit à travers la prairie qui couvrait le flanc de la colline, et se mil à le gravir avec une telle rapidité, que j’avais peine à le suivre. En cinq minutes nous fûmes sur le sommet. J’aperçus alors, à peu de distance, une pauvre cabane qui était, comme je le découvris bientôt, le but que s’élaif proposé mon hôte dans sa course.

C’était une de ces misérables demeures qui couvrent .

NOTES DE VOYAGES

presque la surface de l’Irlande : une maison de bouc, sans fenêtres; on avait allumé du feu au dedans, et la fumée s’échappant partons les trous d’un toit de chaume à moitié détruit, donnait de loin à la maison entière l’apparence d’un four à chaux. I.a porte était ouverte, et dès qu’on nous aperçut, un homme, une femme et plusieurs enfants sortirent et vinrent à notre rencontre. — Eh ! bien, O’Sullivnn, dit le curé avec inquiétude à l’homme, comment va votre père ? — il s’affaiblit d’heure en heure, répliqua le paysan, et si Votre Honneur ne vient à son secours, je ne sais s’il ne mourra pas cette nuit même. Le prêtre ne répondit rien et pressa le pas. Nous arrivâmes bientôt à la porte de la cabane. Itien de plus désolé que l’aspect de son intérieur. Un banc de bois fixé contre, l’un des murs, un coffre vermoulu, quelques instruments aratoires étaient les seuls objets qui s’offrissent aux yeux. L’àlre était formé de quatre pierres plates, au milieu desquelles brûlait lentement et obscurément un pâle feu de tourbe, qui remplissait l’appartement beaucoup plus de fumée que de chaleur. Dans un coin était couché un vieillard, qui semblait être arrivé aux limites extrêmes de la vie. Pour empêcher qu’il ne souffrît de l’Immidité du sol, on avait eu soin d’étendre sous son corps un pou de paille et des vêtements en guenille. En nous apercevant, le vieillard fil un effort et se souleva sur sa main. Le curé entra seul et dit : Que Dieu soit avec vous, mon vieil ami ! — Amen, répondit d’une voix éteinte le moribond. Le prêtre s’approcha du lit, mit un genou à terre, et se penchant sur la couche, il

VOYAGE EN IRLANDE

reçut la confession du mourant. Toute la famille, restée avec moi en dehors, s’était agenouillée sur le seuil. Le soleil se couchait en ce moment; ses derniers rayons pénétrant par la porte entr'ouverte dans l’intérieur de la cabane, y jetaient une lumière inaccoutumée, et en éclairant cette scène, la rendaient encore plus touchante. La douleur physique et l'espérance se peignaient à la fois sur la figure du vieillard, l'intérêt et l’inquiétude sur les traits du prêtre. — Ayez confiance en Dieu, mon cher fils, dit le prêtre en se relevant enfin; quand on a été aussi peu heureux que vous et qu’on a su comme vous mettre à profit les misères de celte vie, on n’a rien à craindre de l’autre. Je reviendrai demain, ajouta-t-il, et il sortit. — O’Sullivan, dit-il au jiaysan qui interrogeait son regard avec crainte, votre père est très-mal, mais son plus grand danger me paraît venir de son extrême faiblesse. Envoyez ce soir Jane, dit-il, en montrant une petite fille de huit ou dix ans, qui fit une révérence respectueuse en s’entendant nommer, envoyez Jane au presbytère; je lui remettrai quelques provisions fraîches qui réconforteront le malade.

Nous reprîmes notre route en descendant la colline, et il me dit : J'ai déjà vu bien des mourants, et mon expérience me fait craindre que ce malheureux n'ait pas plus de vingt-quatre heures à vivre. Après tout, ajouta le prêtre en secouant la tête avec tristesse, cet homme n’est pas si malheureux de mourir. Je sais qu’il est en retard sur son fermage ; demain, peut-être, il sera expul sédesa domeme; et quoiqu’il y soit bien misérable,

NOTES I)E VOYAGES

il y tient, monsieur, comme au seul lieu sur la terre qui puisse lui offrir un asile....

Nous venions de reprendre le chemin ordinaire, dont nous nous étions écartés pour quitter le vallon. C’était un petit sentier très-frayé, qui descendait comme un long ruban de sable jusqu’au bas de la colline.

Nous marchions en silence. Le prêtre semblait préoccupé de tristes pensées. Nous repassâmes près de la petite chapelle blanche, qu’environnaient de toutes parts les grandes ruines couvertes de lierre de l’abbaye et les simples mausolées du village. Je m’arrêtai un moment pour considérer de nouveau ces objets , et prenant la parole :

— Je vois, dis-je au prêtre, tous les efforts que fait celle pauvre population pour relever ses autels; et je ne puis m’empêcher de déplorer que pour l’accomplissement d’une si sainte entreprise, elle soit abandonnée à ses seules ressources.

— Ce qu’il faut déplorer, répondit le curé, c’est que la tyrannie du gouvernement, les exactions de l’aristocratie et l’avidité du clergé protestant aient réduit ce malheureux peuple à un tel degré de misère et d’infortune, qu'il lui soit si difficile de subvenir, même d’une manière incomplète, aux besoins de son culte. — Eh! quoi ! répliquai-je, ne pensez-vous pas qu’il est à regretter tpie le gouvernement ne se charge pas lui-même d’élever des églises et de doter le clergé? S’il en était ainsi, la religion ne serait-elle pas plus honorée, ses ministres plus respectés et plus indépendants?

VOYAGE EN IRLANDE

— Il n’y a que les ennemis de notre sainte religion, répondit avec force le curé, qui puissent tenir un pareil langage; ceux-là seuls qui veulent briser les liens qui unissent le prêtre et le peuple. Vous avez vu, monsieur, de quel œil on semble me considérer dans ce village. Le peuple m’aime, monsieur, et il a raison de m’aimer, car je l’aime moi-même. 11 a confiance en moi et moi en lui. Chaque homme me considère en quelque façon comine un de ses frères, l’aîné de la famille. D’où vient cela, monsieur? C’est que moi et le peuple nous avons chaque jour besoin l’un de l’autre, le peuple partage librement avec moi le fruit de ses labeurs; et moi je lui donne mon temps, mes soins, mon âme tout entière. Je ne puis rien sans lui, et sans moi il succomberait sous le poids de ses misères. Entre nous se fait sans cesse un échange de sentiments affectueux. Le jour où je recevrais l’argent du gouvernement , le peuple ne me regarderait plus comme son ouvrage. Je serais peut-être tenté de croire, de mon côté, que je ne dépends plus de lui. l’eu à peu nous deviendrions étrangers l’un à l’autre ; et un jour peut-être nous nous considérerions comme des ennemis. Alors, monsieur, je deviendrais inutile au gouvernement lui-même qui me payerait. Si je prêche aujourd'hui la paix et la patience, on me croit, parce qu’on ne me suppose aucun intérêt à tenir un semblable langage. Mais si l’on pouvait voir en moi un agent de l’État, de quel poids serait mon avis?

— Mais ne pensez-vous pas, dis-je au prêtre, que si vous perdiez alors quelque chose du côté du peuple, vous

NOTES DK VOYAGES.

le regagneriez du côlédês hautes classes, plus près desquelles vous vous trouveriez placé?

— Nous perdrions au change, dit lecuré, et la religion aussi. C’est dans Je peuple, monsieur, que se trouve la racine des croyances. C’est lui qui croit fermement à un autre monde, parce qu’il est malheureux dans celui-ci ; c’est lui dont l’imagination simple et naïve se livre sans réserve à la foi. Toute religion qui s’écartera du peuple, monsieur, s’éloignera de sa source et perdra son principal appui. Il faut marcher avec le peuple, monsieur, là est la force, et pour rester uni avec le peuple, il n’y a point de sacrilice qu’on doive regretter de s’imposer...

(Ici finit la rédaction , après laquelle ne se trouvent plus que les notes suivantes, formant évidemment le canevas de ce qui devait suivre ).

Le lendemain le curé absent. Je veux aller chez le iuinislrc protestant. Réponse d'une femme à laquelle je demande le chemin. Rencontre du curé, tout mouillé. Je lui avoue où je vais. Description du château (demeure de lord ***); style gothique. Serres, grounds (communs, parc, jardin, etc.), daims, enceinte murce. Je ne vois pas l’église. Je l’aperçois enfin faisant point de vue. Pelite église gothique découpée et à jour. Belle maison à côté, au milieu d'un parterre de fleurs. L’église fermée ; mais on va l’ouvrir. Dimanche. Le ministre revenu depuis peu d’un voyage de santé eu Italie. Dedans de l’église : poêle, tapis, pcws (bancs). Deux ou trois propriétaires riches. Beaucoup de valets. Apparence faible du prêtre. Sermon très-bien fait sur les obligations morales, allusion à la Saint-Barthélemy (29 août). Au sortir de l’église, je lui remets ma lettre. Je trouve un homme aimable

VOYAGE EN IRLANDE

cl U •ès-tlislingué de manières. Il me conduit à sa maison, me présente à sa femme, à sa Mlle; s’excuse de ce qu’elle ne peut jouer du piano, à cause du dimanche, regrette l’absence de son (ils, officier, qui me montrerait le parc de lord X., dans lequel il a toujours entrée. Conversation qui tourne sur les mêmes objets traités par le curé. Instruction dirigée d’une ecrtaine manière pour être bonne. Passion qui peut égarer. Société Kildure-street '. Besoin d’une aristocratie, d’une Église nationale, d’un clergé richement doté par l’État. Incapacité du peuple en général, et surtout du peuple irlandais, à se gouverner. Des sauvages !

Retour. Sur le haut de la colline, d’un côté, les masures du village et la petite maison du curé ; de l’autre, le château, les grotmds, et la fumée qui s’élève au-dessus des arbres qui environnent la maison du ministre.

Réflexions : Là la richesse, la science, le pouvoir; ici la force : diversité de langage. Où trouver la vérité absolue?

l" Août 1835.

Je nie trouvais ce matin sur le haut d’une diligence à coté d’un vieillard. En passant par Ennis, chef-lieu du comté de Clare, il me dit : « Toute la contrée environnante appartenait jadis aux O’Connell. Ils levèrent un régiment en faveur du roi Jacques, et ayant été vaincus à La Boyne avec les autres, ils furent dépossédés. C'est l'héritier de celle famille qui, après deux cents ans, a rouvert les portes du parlement aux catholiques, en se portant comme représentant de ce même. comté, dont ses pères avaient jadis occupé la plus grande partie.

' Ecole au fond protestante.

NOTES DE VOYAGES

Ceci mit mon compagnon sur la voie. Il partit de là pour m’expliquer quel avait été le sort d’une foule de familles et d’une multitude de propriétés passant par les temps de Cromwell eide Guillaume III, avec une exactitude et une mémoire effrayantes. On a beau faire, le souvenir des grandes persécutions ne se perd point, et quand on a semé l’injustice, on en recueille tôt ou lard les fruits.

Galway, i*r août ira.

J’ai diné aujourd’hui avec tous les avocats qui suivent le circuit. I.a moitié, m’a-t-on dit, sont catholiques; mais je n’avais à côté de moi que des protestants, et la plupart m’ont paru de furieux Orange-men. 11 y en a un entre autres qui m’a dit qu’on se trompait en accusant des maux de l’Irlande le mauvais gouvernement. Je l’ai alors reporté au temps des lois pénales, croyant qu’il allait reculer; mais point. Il m’a dit que dans ce temps les lois pénales étaient nécessaires; qu'il fallait bien contenir par la force des hommes qu’on ne pouvait ni gouverner ni se laisser gouverner eux-mèmes.

Galway, 1" août ira.

Conversation avec SI. West. SI. West est un avocat protestant de Dublin, le candidat tory de celte ville sur lequel O’Connell ne l’a emporté que de quelques voix.

D. Croyez-vous que la loi des pauvres fût utile à l'Irlande?

VOYAGE ES IRLANDE

R. Je suis d’accord sur ce point avec M. O'Connell qu'elle serait nuisible. En Angleterre, où il se trouve huit riches contre un pauvre, où l’aisance et la richesse sont si incroyablement grandes ; en Angleterre même on a de la peine à supporter le fardeau de la loi des pauvres : que serait-ce en Irlande?

R. J'ai entendu dire aux trois assises où je viens d’assister, que le nombre des crimes était décidément moins grand cette année que les années précédentes : quelle est la cause de ce changement?

R. 11 est dû à la volonté dans laquelle sont M. O’Connell et le clergé catholique de favoriser le ministère actuel. Ils maintiennent la population dans le calme, de même qu’ils la soulèvent à volonté.

D. Le pouvoir de M. O’Connell est-il aussi grand dans ce pays qu'on le suppose?

R. Il est immense, et malheureusement M. O’Connell a un intérêt permanent à l'employer et à agiter le pays. M. O’Connell, avant de devenir homme politique, était un avocat très-distingué et très-occupé. 11 gagnait 5,000 livres sterling par au (125,000 fr.). Il a quitté sa profession pour aller au parlement, et les catholiques, depuis ce temps, lui fournissent une indemnité volontaire qui monte souvent jusqu’à 10,000 ou 12,000 livres sterling (de 250,000 à 500,000 fr.). Il est connu que la somme est plus ou moins forte, suivant que l’agitation est plus ou moins grande. Vous voyez donc que son intérêt est de créer une nouvelle cause d’agitation, aussitôt que la cause actuelle perd de sa puissance.

I). Est-il vrai que l’aristocratie irlandaise est endettée?

R. Oui, ta a certain extent (jusqu'à un certain point).

I). Quelle en est la cause ?

R. Durant la guerre, la valeur des terres s'était immensément accrue. Le prix de location d’un acre est, en Irlande,

NOTES UE VOYAGES

terme moyen, d’une livre sterling (‘25 fr.). Dans ce temps c’étaient trois livres sterling (75 fr.). Tons les propriétaires avaient pris certaines habitudes et contracté certaines obligations dont ils n'ont pu se départir. Telle est la cause de leur détresse actuelle.

D. Est-il vrai qu’il y ait un certain nombre de familles catholiques qui se soient enrichies depuis peu 7

R. Oui. Nous avions commencé par refuser aux catholiques le droit de devenir propriétaire; puis, en leur accordant ce droit, nous les avons exclus des fonctions publiques : d'où il est résulté que tout ce qu’il y avait d'hommes intelligents parmi eux se sont naturellement dirigés vers l'acquisition des richesses : et n’avant pas les mêmes occasions de dépenser leur argent que les riches protestants, ils ont accru rapidement leur fortune.

Malgré cela, ce qui manque encore le plus aux catholiques et ce «pii les empêche de se gouverner, c’est l’absence 'd’une aristocratie. C'est un immense corps sans tête. On peut malheureusement dire que dans ce pays-ci la société est nettement divisée en deux parties : ceux qui ont le sol et la richesse, et ceux qui ne possèdent ni l’un ni l'autre. A des nuances près, tous les propriétaires sont conservateurs.

D. La nouvelle loi sur le grand jury a-t-elle détruit le

jobbing * ?

R. Je crois que de l'aveu de tout le monde elle l'a plutôt augmenté. ( C’est la première fois que j’entends dire une pareille chose.)

D. Ne pensez-vous pas qu'il y a un grand inconvénient à

1 Le mot de Jobbing n'a pas d'analogue en français. Toutes les fois que, sous pw-trxle de l'intérêt général, un fonctionnaire public, ou quelqu'un investi d'un mandat électif, fait un acte qui ne profite qu'il lui seul, c'est un Job: Jobbing est la pratique de la chose, laquelle existe un peu en tous pays, même à défaut de mot pour l'exprimer.

VOYAGE EN IRLANDE

l'aire choisir le. grand jury par le slicriff, et à le composer exclusivement de grands propriétaires : ne vaudrait-il pas mieux le l’aire élire'.’

II. Je n’aime pas les élections appliquées à ces sortes île choses Elles maintiennent la société dans un état perpétuel d'excitation, et ne diminuent ni 1 intrigue ni les Jobs (argument de minorité).

D. D’où date la puissance de M. O’tlonnell ?

R. Il y a vingt ans qu’il travaille à l'acquérir. M. O'Conucll est assurément un homme doué d'un immense talent, d’une persévérance extrême et d’une ardeur infatigable. Mais il a un profond mépris pour le choix des moyens et peu de respect pour la vérité. Sa réputation a commencé par les meetings. Il n’y a pas d’homme qui sache manier la multitude comme M. O’Conncll. Il a persuadé au peuple qu'il était trèsmalheureux, et lui a enfin conseillé d'opposer une résistance illégale au prélèvement de la dime. En effet, quelques individus ont commencé à fouler la loi aux pieds de cette manière; puis d’autres ont suivi; le mal est devenu enfin si général, que la plupart des propriétaires de dîmes ont été contraints eux-mêmes de renoncer à l'exercice de leurs droits.

D. Mais où pensez-vous qu’il compte s’arrêter?

R. Quand il sera maître absolu de l’Irlande. Je lui ai entendu dire à lui-même, qu'il imposait aux ministres, pour les soutenir, deux conditions : abattre le parti orangiste et détruire l’Église d’Irlande.

D. Est-il vrai que les tories et les radicaux soient en présence maintenant en Irlande, et que le parti du milieu ou les whigs soit presque détruit?

R. Oui. Les moins avancés des Whigs sont devenus Tories; les plus avancés, radicaux. Maintenant on peut dire que l'Irlande n’est divisée qu’en deux partis.

D. Est-il vrai que les propriétaires irlandais pressurent autant que possible leurs fermiers?

NOTES DE VOYAGES

R. Oui, mais ils sont très-gènes eux-mêmes. Il est vrai, d'ailleurs, que nous n’avons jamais agi aussi généreusement vis-à-vis des fermiers en Irlande qu’en Angleterre. Peu de fermes en Angleterre sont louées à leur valeur. L’habitude, en Angleterre, est de diviser le revenu eu trois : un tiers pour les frais de culture, un tiers pour le maître et un tiers pour le fermier. Un fermier qui ne rencontre pas ces conditions, cherche fortune ailleurs. Ici il n'en est pas ainsi. De plus, nos grands propriétaires, en divisant démesurément la terre pour accroître le nombre des électeurs, ont augmenté beaucoup la misère publique.

Cork, août 18" 5.

A Cork ou nous dit que tous les officiers de la corporation municipale sont protestants (sur 107,000 âmes dans la ville, il y a 80,000 catholiques). Celte corporation nomme le sheriff, qui est protestant, lequel nomme le grand jury, où il ne se trouve que deux catholiques. Or, les catholiques forment les \ /S" de la population de la ville, et les 10/"20” de celle du comté; et les protestants crient à l’oppression!

Galway, 2 »oût 1855.

Conséquences d'un mouvais gouvernement. ‘

On lire quelquefois des vérités importantes, même des hommes que l’esprit de parti passionne le plus.

il. French, avocat, orangistc Ires-prononcé, nous disait aujourd’hui : « On se plaint de ce que les Irlandais sont paresseux et menteurs; mais il faut songer que jadis ils ne pouvaient acquérir, ce qui ne donnait aucun stimulant à l’industrie; et qu’ils étaient obligés de se cacher

VOYAGE EN IRLANDE

et souvent de mentir pour accomplir les devoirs de leur religion. Quand la loi a agi de telle manière que le mensonge puisse se trouver lié à l’idée d’un devoir moral, il ne faut pas s’étonner que l'homme perde le respect général pour la vérité.

Galway, 2 août 1835.

Un sermon à Galway.

La corporation protestante de cette ville est en possession de l’ancienne cathédrale catholique: beau vaisseau gothique qui est mis à l’usage de la centième partie de la population (les 99 autres, qui sont catholiques, ont seulement obtenu, depuis soixante ans, la permission de se bâtir ailleurs, à leurs frais, une chapelle). I, 'église est mal tenue. Les pavés sont disjoints; on dirait qu’on a de la peine à empêcher l’herbe d’y croître; les murs sont sales et à moitié dégradés. Tout près de la croix se trouve un certain nombre de bancs ( peut ) fort propres et commodes; dans le chœur, un grand poêle. Tout le reste de l’église est désert ; les bancs sont faits pour recevoir deux ou trois cents personnes. Le personnel ambulant de la cour d’assises les a à peu près remplis. Tout le reste est vide.

La congrégation tout entière semble composée de riches, cl tout au plus de leurs domestiques. Une heure auparavant nous avions vu une immense population de pauvres se presser sur le pavé nu d’une église catholique trop petite pour les recevoir.

viii. *28

NOTES l)E VOYAGES.

Le prédicateur parle avec talent, soigne son débit et a des gants blancs; il dit des lieux communs sur la charité; puis tournant tout à coup sur la politique, il expose que Dieu a bien ordonné le principe de l’aumône aux Juifs ; mais qu’il n’en a jamais fait une obligation légale; que le principe de la charité est sacré ; mais que son exécution , comme celle de tous les principes moraux, doit être abandonnée à la conscience (allusion à la loi des pauvres, contre laquelle les Orangislcs luttent en Irlande). Passant de là aux avantages de la charité, il découvre qu’elle forme le plus grand lien de la société, cl qu’il ne saurait y en avoir d'autres. 11 y a bien, il est vrai, des insensés et des hommes pervers qui croient qu’on pourrait rendre les hommes égaux et se passer par conséquent de ce lien que le bienfait et la reconnaissance établissent entre le riche et le pauvre. Mais de pareilles doctrines sont manifestement contraires à la volonté de Dieu, qui a fait naître les hommes faibles et forts, habiles et sots, capables et incapables. La société doit former une échelle suivie, et son bonheur dépend du respect que chacun aura pour le rang de sou voisin et de la satisfaction avec laquelle il occupera le sien. Les doctrines opposées ne peuvent être précitées que par des ennemis de l’ordre, des agitateurs qui, après avoir privé le peuple des lumières célestes (la Bible), le poussent vers des actions destructives de la civilisation.

Le prédicateur finit par assurer son auditoire que l’arglml de la quête n’est point destiné à soulager les misères des catholiques. Sans doute toutes les misères doivent

\OV.MiE EN 1I1LNNDE.

intéresser les chrétiens. Mais l’Ecriture ne dit-elle pas (jii’il faut soulager les siens avant de songer aux étrangers? Et celle morale n'esl-elle pas surtout applicable à un petit corps comme celui que forment les protestants dansGalxvay, qui ont besoin d'étre tous unis entre eux [tour rester comme un témoignage vivant de la vraie religion privée de l’appui du nombre?

Je m’en vais en pensant que la cbarilé ainsi restreinte ne ruinera pas la congrégation. Car, à Galwav, tous les protestants, à peu près, sont riches, et tous les pauvres, à très-peu d’exception près, sont catholiques.

Galw.iy, i auùt iksn.

Que lorsqu ou laisse subsister les formes de lu liberté, lot ou tard elles tuent lu tyrannie.

Nulle part cette vérité générale n’est mieux mise en relief qu’en Irlande. Les protestants, en conquérant l’Irlande, ont laissé des droits électoraux au peuple; mais ils possédaient les terres, et, maîtres de la fortune des électeurs, ils dirigeaient à volonté leurs votes. Ils ont laissé la liberté de la presse; mais, maîtres du gouvernement et de tousses accessoires, ils savaient qu’on n’oserait pas écrire contre eux. Ils ont laissé le droit des meetings, se doutant bien que personne n’oserait se réunir pour |tarler contre eux. Ils ont laissé Vlmbetls corpus et le jury; étant eux-mêmes les magistrats et en grande [Kirlic les jurés, ils ne craignaient point que les coupables leur échappassent, Les choses ont été merveilleu-

MITES DK VOYAGES.

seinent ainsi pendant deux siècles. Les protestants avaient aux yeux du monde l'honneur des principes libéraux, et ils jouissaient de toutes les conséquences réelles de la tyrannie. Us avaient la tyrannie légale, qui serait la pire de toutes, si elle ne laissait pas toujours des voies ouvertes à l’avenir de la liberté.

Le temps enfin est arrivé où les catholiques, étant devenus plus nombreux et plus riches, ont commencé par s’introduire sur le siège des magistrats et sur le banc des jurés; où les électeurs se sont avisés de voter contre leurs propriétaires; où la liberté de la presse a servi à prouver le despotisme de l’aristocratie; le droit de s’assembler en meetings a permis de s'échauffer à la vue de l’esclavage; dès lors la tyrannie a été vaincue par les formes mômes à l'ombre desquelles elle avait cru toujours vivre, et qui lui avaient servi d’instruments |>endanl deux cents années.

VOYAGE EN ALLEMAGNE

n.VDE, 185C

Bade, i" août 1850. Noies sur Machiavel

ALLEMAGNE MJ QUINZIEME SIÈCLE. BIENFAITS BE U I.IBF.BTÉ COMMUNALE AU MOYEN ACE.

Machiavel ayant été envoyé en Allemagne, en 1507, auprès de l’empereur Maximilien, lit, à son retour, au gouvernement florentin un rapport qui contient sur l’étal de l’Allemagne de celte époque des détails extrêmement curieux. Il est impossible de jeter en moins do mots plus de clarté sur un sujet, que ne l’a fait ici Machiavel.

1 CE livres complète*, t. VI.

Ces notes sur Machiavel, dont les unes se rapportent à l'Allemagne, les autres à I Italie du moyen Igc, sont toutes étrangères à l'Allemagne moderne; on les donne cependant comme Notes de voyages, parce que c'ert en Allemagne (en tüôfi) que Tocqueville les a écrites. C'était une pratique familière !> Tocqueville d'étudier ainsi le passé des pays étrangers au milieu des vives impressions du temps présent. [Note de l'Éditeur.)

NOTES l>E VOYAGES.

Il montre le gouvernement de l’Allemagne partagé entre trois puissances :

1“ L'Empereur;

2" l.a noblesse ;

ô" Les communes ou villes libres.

I" L'Empereur.

Quoique l'Empereur ait des revenus assez considérables, il lui est très-diflicilc d'exercer une grande influence sur le corps germanique, parce qu’il peut difficilement contraindre les nobles et les villes libres à lui obéir, et qu'il iui est presque impossible de réunir volontairement, pendant un temps un peu long, un si grand nombre de volontés différentes tendues vers le même but. Ce serait un des plus puissants princes du monde, s’il pouvait faire marcher l'Allemagne à son gré : car le pays est très-peuplé et très-riche; mais toutes ses entreprises échouent par le défaut d’accord dans les sujets.

2“ La noblesse.

La noblesse d’Allemagne est moins puissante que celle de beaucoup d’autres Etals, et en particulier que celle de France. Il faut la diviser en noblesse ecclésiastique et en noblesse séculière.

La noblesse ecclésiastique est fort affaiblie par le développement qu’ont pris les communes favorisées presque toujours par l’Empereur. Les plus grandes villes des électorats ecclésiastiques sont devenues ainsi presque indépendantes des électeurs.

La noblesse séculière est exposée également à cette cause d’affaiblissement, et de plus elle en a trouvé une autre dans la loi de succession, qui partage également les biens du père,

VOYAGE EN ALLEMAGNE

contrairement à l'usage suivi pii France et dans |dusicurs autres pays.

> Villes libres.

L'Allemagne pst couverte de villes qui se sont soustraites avec le temps, soit entièrement, soit en partie, au joug de la féodalité et à celui du pouvoir impérial.

Ces villes, quoiqu’elles reconnaissent le droit de suzeraineté de l’Empereur, se gouvernent ordinairement elles-mêmes, ont leurs impôts, leurs troupes qui 11e marchent que sous leurs bannières et par ordre de la commune.

.Machiavel répète que ces villes forment le nerf de l’Empire ; qu'elles sont bien administrées , riches, prospères ; qu’elles ne montrent point l’ambition de conquérir, mais seulement le désir de conserver leur liberté. Presque toutes ont de grandes réserves en argent. Leurs dépenses sont peu considérables, parce qu’elles ne payent point de soldats étrangers comine les villes d’Italie, mais se servent de leurs propres citoyens, qui sont tenus de marcher à la guerre lorsque la commune l’ordonne, et qu’on exerce à cet effet pendant la paix. 11 règne dans ces villes une grande simplicité et beaucoup d’aisance : ce qui fait que quand l’Empereur veut y solder des hommes pour la guerre, il faut qu’il les paye énormément cher, parce qu’ils se trouvent bien chez eux.

Machiavel faisant ensuite remarquer que ces villes ont souvent fait la guerre aux Suisses, ajoute : Il existe en clfet une grande différence entre l’esprit de ces villes et celui des Suisses. Ceux-ci sont égaux entre eux et détestent toute espèce de noblesse. Dans les villes libres d’Allemagne au contraire il sc trouve beaucoup de familles nobles , et l’on n’v liait que la grande noblesse, qui est assez forte pour asservir la cité.

NOTES DE VOYAGES

Bade, 3 août 1800.

Résume de l'histoire de Florence par Machiavel, depuis lu fondation de la ville jusqu'en 1492, époque de la mort de Laurent le Magnifique.

I/liistoire de Florence, depuis l'établissement de la République, en 1255, jusqu’à la mort de Laurent de Médiris, en 1492, c’est-à-dire pendant 257 ans, peut se diviser en trois grandes périodes :

La première (de 88 ans) commence en 1255 et finit en 1545 ; elle est occupée parles querelles de la bourgeoisie et du peuple contre les nobles.

La seconde (de 91 ans) commence en 1545 et finit en 1 454 ; elle est remplie par les querelles de la bourgeoisie et du peuple.

La troisième enfin, qui va de 1454 à 1492, époque de la mort de Laurent, peut-être appelée époque des Médicis.

PREMIERE PÉRIORE

A ('établissement de la République, les nobles avaient conservé une très-grande part dans le gouvernement tout entier. Mais ils se divisèrent bientôt entre eux et se combattirent avec fureur, sous le nom de Guelfes et de Gibelins, jusqu’en 1282. Ces partis ayant été à peu près détruits en 1500, ils se divisèrent encore d’une manière très-violente sous le nom de Noirs et de Rlancs. Ces dissensions les affaiblissaient beaucoup, et quand ils étaient unis, leurs violences et leurs tyrannies les affaiblissaient encore davantage.

Pendant ce temps, le peuple et la bourgeoisie prennent sans cesse des forces. Ils s’organisent d'abord militairement en corps de métiers, s'introduisent ensuite peu à peu ou par violence dans les magistratures, écartant les nobles d'un

VOYAGE EN ALLEMAGNE

Ail

grand nombre d'emplois publics. Puis, enfin, quand ils se sont mis à l'abri de leur oppression, ils deviennent oppresseurs à leur tour, et leur ôtent le droit de prendre part au gouvernement. Les nobles prennent alors avec justice les armes et sont entièrement détruits.

C’est là l’histoire de tous les partis. C’est presque toujours au moment où ils demandent une chose juste et raisonnable qu’ils sont détruits. Cela ne veut pas dire qu’ils succombent, parce qu’ils demandent une chose juste. Cela signifie seulement qitfe quand un parti se réduit à ne demander qu’une chose raisonnable et juste, il est déjà si faible, qu’il ne faut plus qu’un seul coup pour l’abattre.

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