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Le naturel des hommes est généralement paisible, leurs habitudes tranquilles, leur imagination lente, leur condition presque égale. 11 règne parmi eux peu de richesse et peu de pauvreté, ces deux grandes causes premières des révolutions. Les Suisses n'ont donc pas besoin d’un gouvernement fort, pour maintenir la tranquillité au dedans. Les divers cantons n'ont nullement l’ambition de s’agrandir : conséquemment la guerre civile n’y est pas à craindre.
Quant à l’extérieur, on doit d’abord remarquer que la Suisse, par sa position, n’a pointa craindre la conquête, que le désir de garantir l’équilibre européen défendrait aux grandes puissances de permettre.
Que, d’ailleurs, elle n’excite l’envie de personne, et n’est obligée de se mêler des querelles de personne, puisque sa constitution même la réduit à l’impossibilité d'auir à l’extérieur.
A cette première considération il faut ajouter que la Suisse, fiH-elle un véritable gouvernement fédéral ou même une constitution unitaire, n’en serait pas moins une des plus petites puissances de l’Europe; qu’elle serait encore obligée de plier devant la volonté des grands peuples qui l'environnent, tels que les Français et les Autrichiens; que la force que lui donnerait sa constitution lui inspirerait l’envie d’entrer dans les intérêts si compliqués des grandes nations européennes ou porterait celles-ci à l’y entraîner, et que cependant cette force ne serait pas assez grande pour lui faire jouer un rèle important ou même garantir, par la suite, son indépendance aussi bien que sa constitution présente.
On conclut de tout cela que, pour atteindre un résultat douteux, ce n’est pas la peine d’exciter des passions, de troubler une paix profonde, de violenter d’anciennes habitudes, d'irriter des préjugés profondément enracinés, et, en voulant atteindre le mieux, de compromettre le bien qui existe.
Enfin , on ajoute que depuis quarante ans un mouve-
VOYAGE EN SUISSE
ment d’assimilation très-sensible se fait senlir entre toutes les parties de la Suisse, malgré les vices de sa constitution fédérale; que les Suisses de différents pays se voient davantage, qu’ils échangent leurs idées, qu’ils se communiquent leurs habitudes, que, par des concordats (ou traités volontaires entre les cantons), un grand nombre de cantons parvient à établir une législation uniforme; qu’en conséquence, le temps approche où le changement qui trouverait aujourd’hui tant d’obstacles, se fera tout naturellement.
Voilà les raisons à donner pour 1 e statu quo. Quelque graves que soient ces motifs, je me demande encore si le changement plus ou moins rapide de la constitution n’est pas une chose à désirer? Le premier besoin pour un peuple c’est d’imjtoser le respect à ses voisins, et d’être lier de lui -même : est-ce là aujourd’hui le sort du peuple suisse?.. ..
Berne, 19 août isr.r.,
La Suisse doit-elle désirer de devenir une république unitaire?
Non, pour trois grandes raisons:
1° Une république unitaire destinée à lérjislaler , à gouverner et à administrer d’une manière uniforme îles peuplades aussi essentiellement différentes les unes des autres que les peuplades suisses, et habituées depuis cinq cents ans à se diriger elles-mêmes, une semblable république, disons-nous, ne pourrait jamais s'établir, ou ne s’établirait qu’au milieu de troubles, à l’aide de violences, cl en laissant subsister longtemps un profond
NOTES DE VOYAGES
malaise social : le (oui pour constituer une puissance de deux millions d’hommes seulement, qui n'a aucun grand vice d’administration intérieure à corriger, ni aucun esprit de conquête à entretenir raisonnablement, et qui serait hors d’étal de lutter contre aucune des grandes nations de l’Europe.
2° Je suppose, ce qui est douteux, que l’entreprise, avec le temps, réussît, que l'esprit cantonal Alt vaincu, détruit et remplacé par l’esprit national, il est fort douteux qu’on eût augmenté ainsi les forces réelles du pays.
Je ne puis croire que les cinquante mille hommes que la Suisse pourrait peut-être mettre en ligne, fussent pour elle l’équivalent des forces indisciplinées, disséminées, mais singulièrement résistantes (pie crée le patriotisme cantonal.
La meilleure défense de la Suisse consiste dans ses montagnes, dont les meilleurs gardiens sont les habitants. C’est donc sur la population elle-même que la Suisse doit principalement compter; et pour soulever les populations il n’y a que l’esprit cantonal dans lequel on doive espérer. En détruisant l’esprit cantonal, les passions aveugles mais énergiques de localité, vous facilitez, il est vrai, la réunion d’une force armée plus imposante et plus habile, ce qui vous permettra de livrer une bataille ; mais, en même temps, vous vous ôtez la ressource de lutter en détail, ce qui pour un petit jwys comme la Suisse est la première des défenses. C’est ce qui faisait dire avec tant de sagacité à Napoléon, en 1803 : « Le fédéralisme affaiblit les grands Etals en divisant
VOYAGE EX SUISSE
leurs forces; niais, au contraire, il augmente celle des petits, en assurant à chacun son énergie naturelle. »
11 est incontestable, on effet, que la patrie n’a que deux manières de se, faire sentir avec puissance au cœur de l’homme.
Un peuple se place hors ligne par sa population, sa force, scs lumières, sa gloire. La grandeur de l’État remplit alors l’imagination de ceux qui l’habitent; ils sont fiers de vivre sous ses lois et prêts à faire d’immenses sacrifices pour s’y maintenir. Tout ce qui tend à augmenter la force et l’apparence de l'ensemble augmente ce patriotisme. Mais, étant fondé sur l’imagination, il est sujet, comme elle, à de grandes alternatives de force et de faiblesse.
Le patriotisme fondé sur l’esprit de localité est, en général, bien plus actif et plus tenace. 11 se confond presque avec l’intérêt individuel, il se mêle à tous les souvenirs, à Ions les actes de la vie ; il s’incorpore à l’orgueil personnel.
Quand un peuple ne peut espérer atteindre le premier, il faut du moins qu’il tâche de s’attacher avec force au second .
5° Je vois enfin un troisième danger, très-grand pour la Suisse dans l’établissement d’une république unitaire. C'est de n’être probablement qu’une transition à la destruction du régime républicain.
Les républiques de Suisse, dans l’état actuel, n’excitent la haine ni la crainte de personne en Europe. Leur légitimité n’est pas plus contestée que celle des plus an-
NOTES DE VOYAGES
donnes monarchies. La république unitaire de Suisse, placée connue elle le serait entre les deux grands partis qui divisent l'Europe, ne pourrait manquer d’exciter la vive sympathie des uns, la haine violente des autres. Elle serait nécessairement entraînée hors de la neutralité, ou on violerait sa neutralité. Si l’Europe reste monarchique, comme il y a lieu de le croire, la Suisse ne peut espérer de se maintenir en grande république : ses peuples étant une fois habitués à obéir à une autorité centrale, il ne sera pas difficile de rendre cette autorité permanente et héréditaire ; trop heureux si l’on s’arrête dans la monarchie représentative!
De ces trois grandes raisons cl de beaucoup d’autres secondaires, je conclus que tout homme qui raisonne sur la Suisse doit argumenter de cette manière :
1° Améliorer la constitution fédérale, s’il est possible.
2" Sinon, tâcher delà garder.
5° Mais, en aucun cas, n'arriver à la république unitaire.
Berne, 20 *oai I83r».
Signes de révolution en Suisse.
Je ne sais quels changements s’opéreront en Suisse (le vos jours , mais j’ose prédire qu’il s’en opérera de trèsgrands, ou, tout au moins, qu’on y verra de très-grands troubles.
La constitution fédérale actuelle livre la Suisse sans défense contre l’anarchie au dedans, et aux insultes ainsi qu’aux exigences de l’étranger.
VOYAGE EN SUISSE
D’une nuire part, il est extrêmement difficile, avec les préjugés de localité et les vues bornées qui sont partout celles du plus grand nombre, de leur faire adopter une meilleure constitution fédérale, et surtout d’obtenir deux qu’ils s’y soumettent.
D'autre part, enfin, une constitution unitaire serait la pire de toutes les combinaisons.
Un pareil état de choses n’est point stable.
L’ancienne constitution suisse était, il est vrai, encore plus défectueuse que le pacte de 1815, et elle a duré des siècles; mais l’état de l’Europe et de la Suisse n'était point analogue alors à ce qu’on voit de nos jours.
La neutralité de la Suisse était un fait ancien et respecté comme une sorte de légitimité.
L’Europe n’était divisée que par l’ambition des rois qui n’avaient rien à attendre, ni en bien ni en mal, de la Suisse.
Maintenant elle est divisée par les querelles des rois et des peuples, et la Suisse ne peut manquer, quoi qu elle fasse, de jouer un rôle direct ou indirect dans une querelle de cette espèce. La Suisse est donc exposée chaque jour, et le sera longtemps encore, à la pression de l’Europe.
Jadis, il y avait des cantons suisses; mais, à vrai dire, personne ne songeait à faire une nation suisse. On n’en sentait pas plus le besoin que le désir. Maintenant l’idée de constituer réellement une nation, de généraliser de certains principes, de jouer un rôle en Europe, ou, tout au moins, (je se défendre contre l'oppression de l'Europe, s’est présentée à l’imagination d’un grand nombre d habitants.
Ces idées sont assez puissantes, elles sont partagées par assez de gens pour agiter le pays, le dégoûter des institutions actuelles, irriter par des discours ou des actes les grands peuples environnants. Ces idées ne sont pas assez puissantes ni assez nationales pour amener à une amélioration de la
NOTES DK VOYAGES.
constitution, ou du moins à prendre, d’un avis commun, une attitude digne, prudente et ferme.
„ Il y a assez de Suisses qui se ressemblent et ont des idées générales pour composer un grand parti qui désire s’amalgamer. 11 y en a assez qui diffèrent et qui n’ont aucune idée générale pour composer un grand parti favorable au statu quo et contre-balancer les premiers.
Jadis tous les États suisses, différant plus ou moins les uns des autres et n'ayant aucunes idées générales, il y avait beaucoup de petits partis en Suisse, mais ces deux grands partis n’existaient pas.
Le mouvement d’homogénéité va toujours croissant dans la plupart des cantons ; il s’arrête nécessairement et s’arrêtera peut-être toujours chez certains autres. Cela peut-il mener à autre chose qu’à une crise finale?
Ajoutez à cela que les deux grands partis aristocratique et démocratique qui divisent le monde sont en présence également en Suisse.
Ajoutez encore que de profondes différences en matière de gouvernement, de religion, de civilisation, divisent ces cantons, cl que ces divisions presque inaperçues, tant qu’on n’a pas eu besoin de faire un tout de la Suisse, deviennent une source inépuisable de troubles, du moment où ce besoin et cette idée se présentent.
Et vous concevrez sans peine l’opinion que j’exprimais en tête de cette note.
Zurich, 20 août tarai. *•
Liberté du commerce. Manufactures domestiques.
Ce qui se passe en Suisse, sous le rapport du commerce, mérite d’attirer l’attention des hommes d’Etat, r Ia Suisse n’a point de douane ; cependant son in-
VOYAGE EN SUISSE
duslrie est croissante, son aisance très-grande. Non-seulement elle alimente son propre marché de beaucoup d’objets manufacturés, mais elle lutte, pour quelques articles, sur les marchés étrangers, avec les nations les plus manufacturières du globe.
M. Hess (bourgmestre de Zurich) me disait au jourd’hui qu'en matière de soieries ordinaires, le canton de Zurich faisait de grands envois en Amérique, où il a à lutter contre la France, cl qu’il supportait dans le même pays la concurrence anglaise pour les étoffes de coton.
Non-seulement l’absence de tarif n’a pas tué ces industries, mais ces industries se sont élevées et s’élèvent tous les jours, malgré l’absence d’un droit protecteur. Cet état de choses est un grand argument en faveur de la liberté du commerce.
M. ***... de X..., vieillard très-estimé, et qui a faits» fortune dans le commerce, me disait, avec encore plus de force, la même chose. Il ajoutait que l'industrie suisse avait été stationnaire, tant que les Suisses avaient eu des privilèges sur les marchés étrangers.
2° Un autre fait commercial très-intéressant en Suisse : ce sont les manufactures domestiques. Dans plusieurs cantons, mais entre autres dans ceux d’Appenzel et de Zurich, indépendamment de quelques grandes manufactures établies dans le système anglais, il y a une multitude d’objets qui sont fabriqués dans les villages.
Les avantages politiques et moraux de ce genre de manufacture sont évidents ; mais l’exemple de l’Angleterre semblait prouver, que sous le rapport de l’écono-
NOTES DE VOYAGES
mie (qui est tout clans le commerce), ce système était défectueux. Cependant nous venons de voir que la Suisse luttait contre l’Angleterre et la France, qui ont la centralisation du commerce.
M. Hess attribuait en partie xe fait à ce que l’habitant des cantons suisses ne payant point d'impôts, ayant des habitudes très-frugales et très-économiques, pouvait se contenter de gages très-peu élevés. Cinq à six sous par jour suffisent à ces manufacturiers à domicile.
VOYAGE EN ALGÉRIE
7 Mai 1 8 i I .
Aspect y t'itérai du pays.
Arrivée à Alger |>ar la direction d’Oran , notre vaisseau ayant trop donné à l’ouest. Cap Caxine, montagne très-verte et très-ravinée qui descend jusque dans la mer. Le ciel est brumeux. A mesure que nous approchons, nous apercevons une multitude de petites maisons blanches garnissant les ravins de la montagne. En tournant le cap Caxine, Alger se découvre : immense carrière de pierres blanches étincelant au soleil : premier aspect de la ville. Je n’ai jamais rien vu de semblable. Prodigieux mélange de races et de costumes, arabes, kabyles, maures, nègres, mahonnais et français. Chacune de ces races, qui s’agi-
47fi
NOTES DE VOYAGES
lent ensemble dans un espace beaucoup trop étroit pour les contenir, parle un langage, porte un babil, accuse des mœurs différentes. Tout ce monde se meut avec une activité qui semble fébrile. Toute la basse ville paraît en étal de destruction et de reconstruction. On ne voit de toutes parts que ruines récentes, édifices qui s’élèvent; on n’entend que le bruit des marteaux. C’est Cincinnati transporté sur le sol de l’Afrique.
Les Français substituent de grandes rues à arcades aux petites ruelles tortueuses des Maures. C’est une nécessité de notre civilisation ; mais ils substituent aussi leur architecture à celle des Maures, et ils ont tort; car celte dernière est très-appropriée aux besoins du pays, et, d e plus, charmante. La plus belle maison maure ne présente au dehors qu’un mur, sans autre ouverture qu’une porte cintrée. Cette porte conduit dans un vestibule soutenu par des eolonnetlcs ; dans ce vestibule s'ouvre un escalier qui mène à une cour carrée, entourée de galeries, lesquelles sont soutenues par des arcades et des colonnes. Ainsi, à chaque étage, toutes les chambres donnent sur celle cour, dont l’aspect est frais et élégant plus que je ne puis le dire. Dans toutes les maisons un peu soignées les eolonnetlcs sont en marbre blanc curieusement sculpté; le bord des arcades également est festonné comme de la dentelle. Le tout présente l’aspect de la vie intérieure au plus liant degré. L’architecture peint les besoins cl les mœnjs. Celle-ci ne résulte pas seulement (Je la chaleur du climat; elle peint à merveille l’étal social et politique des populations
VOYAGE EN ALGÉRIE
musulmanes et orientales : la polygamie, la séquestration des femmes, l'absence de toute vie publique, un gouvernement tyrannique et ombrageux qui force de cacher sa vie et rejette toutes les affections de cœur dans l'intérieur de la famille
Samedi H mai.
Course aux environs d’Alger. Kouba : roule superbe qui semble devoir conduire aux provinces d’un vaste empire, et qu’on ne peut suivre plus de trois lieues sans se faire couper la tête. Pays délicieux, la Sicile avec l’industrie de la France. Végétation prodigieuse, terre végétale très-épaisse; pays de promission, s’il ne fallait jvas cultiver le fusil à la main. Du haut de Kouba nous voyons la Mitidja : magnilique plaine; cinq lieues de large, trente de long; toute une province; ressemble à l’Alsace ; verte, mais pas une maison, pas un arbre, pas un homme; contraste étonnant : ici, images de la nature cultivée par l’industrie cl la civilisation , dans la plaine, Wildcrness. . .
Le soir, course à la Casauba. Alger vieux nous parait un immense terrier de renard, étroit, obscur, enfumé. Population qui à cette heure semble oisive et dissolue. Cabaret indigène où se trouvent des filles publiques maures qui chantent, et où l’on boit du vin. Mélanges des vices de deux civilisations. Tel est l’aspect extérieur.
NOTES DE VOYAGES
iü Mai 1811, Alger.
Je vois qu'on transporte en Algérie les droits d’enregistrement : chose absurde dans un pays nouveau, où il l'a 1 1 1 avant tout ne pas gêner les transactions.
Le compte de 1839 dit qu’on s’occupe d’une ordonnance pour régler ce service.
Je vois aussi qu’on introduit en Algérie nos lois sur les patentes.
Le nombre des patentés était de 1480 en 1839; il ne s’est pas accru en proportion de la population : en 1835, il formait Il p. 100; en 1830, 6 p. 100 de la population.
Il Mai 1811.
Erreur de croire qu’il faille faire un état social fort exceptionnel en Algérie : Presque aucune de nos lois politiques n’y conviennent ; mais presque toutes nos lois civiles peuvent et doivent y être importées
Opinion erronée et funeste, qu’il faut prendre garde que les colons ni' gagnent trop ; jalousie insensée du militaire contre le civil.
Alger, 23 mai.
Visite au collège.
C’est un établissement fort beau, l’ancienne caserne des Janissaires. Il y a cent cinquante élèves, dont trente internes qui payent six cents francs; les externes ne payent rien. Le cours d’arabe est obligatoire pour tous. Deux systèmes d’instruction sont en vigueur dans ce collège : des classes grecques et latines comme dans nos collèges royaux, une instruction non classique comprc*
VOYAGE EN ALGERIE
nanl quatre années d’éludes cl plus appropriée aux besoins du pays.
Je demande pourquoi le fond de l’instruction est classique?
Il règne, me dit-on, une prodigieuse mobilité dans le personnel desélèves. La plupart ne font que passer quelques mois dans le collège ; ce sont des lils d'officiers qui viennent d’Europe cl y retournent. Les élèves manqueraient une éducation commencée, ou n’en commenceraient pas une qu'ils pi ssent finir, si le système d'éducation française n’était pas suivi....
Le directeur de ce collège se plaint à moi de ce qu'on n’empéclie pas l’évêque d’avoir quelques élèves dans un petit séminaire. L’évêque élève de jeunes Arabes à trois cents francs par an. Comment pourrions-nous supporter la concurrence? (En effet, il est très-fâcheux qu’on puisse donner l'instruction à bon marché!)
Du reste, le collège n'a pas un élève arabe. On dit qu’il en aurait s’il pouvait donner des bourses : j’en doute.
J’ai vu ce même jour la Bibliothèque. Il s’y trouve d’assez beaux manuscrits arabes, pris la plupart à Conslanline. Beaucoup d’autics, également pris dans cette ville, ont été gaspillés et perdus. On n’a trouvé nulle pari des manuscrits grecs et latins, et parmi les manuscrits arabes aucun qui apprenne rien de nouveau. J’ai vu là un jeune professeur d'arabe, élève de M. de Sacy, qui m’a paru distingué et très-intelligent.
D. Quelle différence, lui dis-je, y a-t-il entre l’arabe vulgaire et l’arabe écrit?
H. La même, au moins, qu’entre le latin et l’italien.
NOTKS DK VOVACKS.
Ce qu’il y a de remarquable, c’est que tous les Arabes qui écrivent se servent, dans ce cas, de l’arabe écrit, ■qui est celui du Coran. Un marchand fait ses mémoires dans la langue de Mahomet, et parle dans le jargon moderne, qui n’a point de grammaire et qui ne peut, par conséquent, s’appeler à juste titre une langue. Mais les deux langues existent concurremment et servent aux mêmes personnes.
I). Quelle est la meilleure traduction du Coran. y
R. Celle de***, en latin; celle de Savary est élégante et inlidèle. Du reste, il n’en existe point de bonne traduction, parce qu’il faudrait traduire en meme temps et en regard les cinq à six principaux commentaires qui aident à entendre le texte. Le Coran est, à vrai dire, un recueil d'ordres du jour et de proclamations auxquels on ne comprend rien si les petits laits qui les ont motivés ne sont pas expliqués. (Le Coran est la source des lois, des idées, des mœurs de toute cette population musulmane à laquelle nous avons affaire. I.a première œuvre scientifique du gouvernement devrait être évidemment de le faire traduire le mieux possible, texte et commentaire).
D. Combien pcnsc/.-vous qu’une intelligence ordinaire, avec un travail assidu, mît de temps à apprendre l’arabe écrit?
R. Au moins quatre à cinq ans. Quant à l’arabe vulgaire, on sait se tirer d'affaire en peu de mois, si on veut aller dans les cafés et fréquenter les Maures...
Alger, as mai mt.
Quand on dit aux Arabes qu’ils ont commencé la guerre (en violation du traité de la Tafna), ils s’en dé-
VOYAGE EiN ALGÉRIE.
fendent vivement, et affirment que c’est nous qui l’avons commencée en passant le Biban. Ils nient formellement que Abd-el-Kadcr ail jamais reconnu la souveraineté de la France; ils contestent le sens donné par nous au traité de la Talna, qu’on a traduit ainsi : Abd-el-Kader reconnaît la souveraineté du roi des Français ; et en cela du moins ils ont raison, car sur ce point la phrase du traité est très-claire et ne peut donner lieu à deux sens ; elle signifie : Abd-el-Kader sait que le sultan des Français (I l.llie puissance Cil Afrique. (Conversation do M. Berbruger, l'homme qui a le plus vécu avec les Arabes el sait le mieux leur tangue.)
Alger, 2(1 mai (8(1.
Le président du tribunal de commerce me raconte l’anecdote suivante :
En 1835, d’accord avec l’autorité d’alors, les principaux négociants se taxèrent volontairement afin d’établir une chambre' de commerce, de fonder un prix d’agriculture et de faire d’autres dépenses dans un intérêt commun.
Depuis, l’autorité a rendu cette espèce de taxe obligatoire, s’est emparée de son produit et en fait l’emploi qu’elle veut. Voilà le pays.
Alger, 2ti mai. Autre anecdote.
La commission scientifique avait exprimé le désir qu’on lui adjoignît un jeune peintre du collège, qui est ici depuis longtemps et a le talent spécial de rendre la physionomie el l’aspect extérieurs de ce pays. Le principe a été admis par M. L... (directeur à Paris des affaires de l’Algérie), qui vm. 51
NOIES DE VOYAGES
a fondé un gros traitement et a envoyé de Paris un de scs parents.
Alger, 21 mai 1841.
pourquoi il K'Y a roua ainsi dire point de sacerdoce
DANS LA un MUSULMANE.
Prêtres, culte, sacerdoce dans le mahométisme.
Mahomet a prêché sa religion à des peuples peu avancés en civilisation, nomades et guerriers. Cette religion avait elle-même pour but la guerre ; de là le petit nombre de pratiques et la simplicité du culte. Un culte compliqué cl chargé de pratiques suppose des temples, une population sédentaire, des habitudes assez paisibles.
Le culte étant presque nul, le prêtre a été peu nécessaire; mais il y a une raison plus puissante pour expliquer l’absence presque complète de. sacerdoce régulier parmi les musulmans, fait qui en lui-même parait au premier abord très-singulier; car toutes les religions, et surtout celles qui ont agi fortement sur l’imagination des hommes, ont acquis ou conservé leur influence à l’aide d’un corps sacerdotal très-séparé du reste de la nation et très-fortement constitué.
Le mahométisme est la religion (pii a le plus complètement confondu et entremêlé les deux puissances, de telle sorte que. le grand-prêtre est nécessairement le prince ci que Ions les actes de la vie civile et politique se règlent plus ou moins par la loi religieuse.
Cela étant, l'existence d’un corps à part placé, comme
VOYAGE EN ALGERIE, dans le catholicisme par exemple, à cèle de la société civile et politique, pour diriger la société religieuse, l’existence d’un tel corps était impossible.
Cela a été un bien au milieu de tous les maux que la religion musulmane a fait naître. Car un corps sacerdotal est en lui-même la source de beaucoup de malaise social; et quand la religion peut être puissante sans le secours d’un pareil moyen, il faut s’en louer. Mais si cette concentration et cette confusion établies par Mahomet entre les deux puissances a produit ce bien particulier, d’un autre côté, elle a été la cause première du despotisme et surtout de l’immobilité sociale qui a presque toujours fait le caractère des sociétés musulmanes, et qui les fait, enfin, succomber toutes devant les nations qui ont l’avantage du principe contraire.
Comme le Coran est la source commune dont sont sorties la loi religieuse, la loi civile et même en partie la science proprement dite, la même éducation est donnée à ceux qui veulent devenir ministre du culte, docteur de la loi, juge et même savant. Le souverain prend indistinctement dans cette classe de lettrés les ministres du culte ou irnans, les docteurs de la loi ou muphtis, et les juges ou kadis. Ces différentes professions ne donnent uucun caractère indélébile à celui qui en est revêtu. Il y a donc une religion ; à vrai dire, il n’y a pas de sacerdoce. Tout cela est d’autant plus vrai que la population musulmane ressemble plus aux Arabes du prophète; qu’elle est plus nomade et plus divisée en tribus. Il parait que dans les tribus arabes de l'Algérie la trace
iNOTES UE VOYAGES.
même d'un corps clérical est à peine visible, tandis qu’à Constantinople il y a quelque chose qui ressemble plus à une hiérarchie religieuse. Le mot même . de clergé n’existe pas en langue arabe. L'influence temporelle que donne la religion à certains hommes (car cela arrive toujours quoi qu’on fasse) est exercée j»ar les marabouts : pouvoir indéfini et irrégulier, assez semblable à celui qu’exerçaient les saints et les anachorètes à la lin de l'Empire romain et au milieu de l’invasion des Barbares; la seule différence c'est que chez les Arabes celle sainteté est souvent héréditaire. .. . Combinaison bizarre du jiouvoir qu’un individu peut accidentellement acquérir par scs vertus, et du principe aristocratique qui lui est le plus opposé !
Les institutions humaines sont de leur nature si imparfaites, qu’il suffît presque toujours, pour les détruire, de tirer de leur principe toutes ses conséquences.
Un ennemi qui flatte me semble représenter parfaitement la grande chauve-souris de la Guyane battant des ailes pour rafraîchir le sommeil de celui dont elle suce le sang.
Un homme sur le point de prendre un parti est comme un calculateur qui fait une longue addition. L’un compte des chiffres, l’autre des raisons. L'irrésolu recommence sans cesse l'addition; l'homme décidé s’en tient tout d’abord à la somme totale.
48fi PENSÉES DÉTACHÉES.
L’orgueil fait tellement le fond du cœur de l'homme, qu’on le retrouve dans les choses qui l’annoncent le moins. Ainsi notre admiration excessive pour un autre vient souvent du profond étonnement que nous éprouvons de trouver en lui ce que nous ne trouvons pas en nous-mêmes.
La vertu sait se plier à l’ordre des choses et des événements que lui montre la raison. L’honneur est souvent plus inflexible, parce qu’il agit d’après un modèle de convention tout fait et auquel il ne peut rien changer.
L’honneur en sortant du ciel, son premier asile, était la simple vertu. Les hommes l’ont tellement emprisonné dans leurs préjugés, leurs passions et leurs petitesses, que souvent on méconnaît sa noble origine; mais il montre d'où il vient à la vue d’une belle action : comme le coursier arabe hennit sous son harnais en sentant le vent du désert.
On pourrait comparer la vie à une pierre qu’on jette du haut d’une tour, et qui va plus vite à mesure qu’elle va plus longtemps.
Après la découverte de la pierre philosophale, ce qu’il y a de plus diflicilc è trouver c’est un homme sachant toujours les raisons qui le font agir.
Quelle que soit la puissance qu’exerce l’étal social et les circonstances politiques du temps sur les idées de ceux qui y vivent, elles ne sauraient longtemps prévaloir contre le besoin d'espérer et de croire, qui est un des instincts les plus permanents et les plus invincibles de la nature humaine.