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Oeuvres complétes d'Alfred de Musset Nouvelles

Croyez-vous, madame, qu'il soit possible d'être amoureux de deux personnes à la fois ? Si pareille question m'était faiie, je répondrais que je n'en crois rien. C'est pourtant ce qui est arrivé à un de mes amis, dont je tous raconterai l'histoire, afin que vous en jugiez vous-même.

En général, lorsqu'il s'agit de justifier un double amour, on a d'aliord recours aux contrastes. L'une était grande, l'autre petite; l'une avait quinze ans, l'autre en avait trente. Bref, on tente de prouver que deux femmes, qui ne se ressemblent ni d'âge, ni de figure, ni de caractère, peuvent inspirer en même temps deux passions différentes. Je n'ai pas ce prétexte pour m'aider ici, car les deux femmes dont il s'agit se ressemblaient, au contraire, un peu. L'une était mariée, il est vrai, ei l'autre veuve; l'une riche, et l'autre très-pauvre; mais elles avaient presque le même âge,

et elles étaient toutes deux brunes et fort petites. Bien qu'elles ne fussent ni sœurs ni cousines, il y avait entre elles un air de famille : de grands yeux noirs, mémo finesse de taille; c'étaient deux ménechmes femelles. Ne vous effrayez pas de ce mot; il n'y aura pas de quiproquo dans ce conte.

Avant d'en dire plus de ces dames, il faut parler de notre héros. Vers 1825 environ, vivait à Paris un jeune homme que nous appellerons Valeniin. C'était un garçon assez singulier, et dont l'étrange manière de vivre aurait pu fournir quelque matière aux philosophes qui étudient l'homme. 11 y avait en lui, pour ainsi dire, deux personnages différents. Vous l'eussiez pris, en le rencontrant un jour, pour un petit-maître de la régence. Son Ion léger, son chapeau de travers, son aïr d'enfant prodigue en joyeuse humeur, vous eussent fait revenir en mémoire quelque talon rouge du temps passé. Le jour suivant, vous n'auriez vu en lui qu'un modeste étudiant du province se promenant an livre sous le bras. Aujourd'hui il roulait carrosse et jetait l'argent par les fenêtres; demain dallait dîner à quarante sous. Avec cela, il recherchait en loute chose une sorlc iU; pcrlL'cilon et m; ^oùlait rien qui fut incomplet, (juand il s'agissait de plaisir, il voulait que tout fût plaisir, et n'était pas homme à acheter une jouissance par un moment d'ennui. S'il avait une logo au spectacle, il voulait que la voiture qui l'y menait fût douce, que le dîner eut été bon, et qu'aucune idée fâcheuse no put se présenter en sortant. Mais il buvait de bon coeur la piquette dans un cabaret de campagne,

et se mettait à la queue pour aller au parterre. C'était alors un autre élément, et il n'y faisait pas le difficile ; mais il gardait dans ses bizarreries une sorte de logique, et s'il y avait en lui deux hommes divers, ils ne su confondaient jamais.

Ce caractère étrange provenait de deux causes : peu de fortune et un grand amour du plaisir. La famille de Valentin jouissait de quelque aisance, mais il n'y avait rien de plus dans la maison qu'une honnête médiocrité. Une douïniiii! du mille francs par an dépensés avec ordre tt économie, ce n'est pas de quoi mourir de faim ; mais mîand unu famille entière vit là-dessus, ce n'est pas de quoi donner des fêtes. Toutefois, par un caprice du hasard, Valentin était né avec les goûts que peut avoir le fils d'un grand seigneur. A père avare, dit-on, tils prodigue; à parents économes, enfant dépensier. Ainsi le veut la Providence, que cependant tout le monde admire.

Valentin avait fait son droit, et était avocat sans causes, profession commune aujourd'hui. Avec l'argent qu'il avait de son père et celui qu'il gagnait de temps en temps, il pouvait cire assez heureux, mais il aimait mieux tout dépenser à la fois et se passer de tout le lendemain. Vous vous souvenez, madame, de ces marguerites que les enfants effeuillent brin à brinî Beaucoup, disent-ils à la première feuille; passablement, à la seconde, et, à la troisième, pas du tout. Ainsi faisait Valentin de ses journées; mais le passablement n'y était pas, car il ne pouvait le souffrir.

Pour vous le faire mieux connaître, il faut vous dire

un trait de son enfance. Valentin couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet Titré, derrière la chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit, s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière, frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où nageait son regard ébloui. Dans cette posture, i! faisait mille rêves ; une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, plus son cœur s'épanouissait. Quand il fallait enfin détourner les yeux, fatigués de l'éclat de ce spectacle, il fermait alors ses paupières, et suivait avec curiosité la dégradation des teintes nuancées dans cette tache rougeâtre qui resle devant nous quand nous fixons trop longtemps la lumière ; puis il revenait à son cadre, et recommençait de plus belle. Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même, qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil, deux excellentes choses du reste.

Ses premiers pas dans la vie furent guidés par l'instinct de la passion native. Au collège, il ne se lia qu'avec des enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce d'esprit dans ses études, F amour-propre le poussait moins qu'un certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au milieu de la

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classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc d'honneur. 11 achevait ses humanités et travaillait avec ardeur, lorsqu'une dame, amie de sa mère, lui fît cadeau d'une belle turquoise ; au lieu d'écouter la leçon, il regardait sa bague reluire à son doigt. C'était encore l'amour de l'or tel que peut le ressentir un entant curieux. Dès que l'enfant fut homme, ce dangereux penchant porta bientôt ses fruits^

A peine cut-il sa liberté, qu'il Re jeta sans réflexion dans tous les travers d'un fils de famille. Né d'humeur gaie, insouciant de l'avenir, l'idée qu'il était pauvre ne lui venait pas, et il ne semblait pas s'en douter. Le monde le lui fif comprendre. Le nom qu'il portait lui permettait do traiter en égaux des jeunes gens qui avaient sur lui l'avantage de la fortune. Admis par eux, comment les imiter? Les parents de Valentin vivaient à la campagne. Sous prétexte de faire son droit, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au boulevard. Sur ce terrain il était à l'aise; mais, quand ses amis le quittaient pour monter à cheval, force lui était de rester à pied, seul et un peu désappointé. Son tailleur lui taisait crédit ; mais à quoi sert l'habit quand la poche est vide? Les trois quarts du temps il en était là. Trop tier pour vivre en parasite, il prenait à tâche de dissimuler ses secrets motifs de sagesse, refusait dédaigneusement des parties de plaisir où il ne pouvait payer son écot, et s'étudiait à ne toucher aux riches que dans ses jours de richesse.

Ce rôle, difficilement soutenu, tomba devant la volonté paternelle; il fallut choisir un état. Valenlin

Ci IXS DEUX MAITRESSES.

entra dans une maison de banque. Le métier de commis ne lui plaisait guère, encore moins le travail quotidien. Il allait au bureau l' oreille basse ; il avait fallu renoncer aux amis en même temps qu'à la liberté ; il n'en était pas honleux, mais il s'ennuyait. Quand arrivait, comme dil André Chénicr, le jour de la veine dorée, une sorte de fièvre le saisissait. Qu'il eût des dettes à payer ou quelque emplette utile à Caire, la présence de l'or le troublait à tel point, qu'il en perdait la réflexion. Dès qu'il voyait briller dans ses mains un peu de ce rare métal, il sentaitson cœur tressaillir, et ne pensait plus qu'à courir, s'il faisait beau. Quand je discourir, je me trompe; on le rencontrait, ce jour-là, dans une bonne voilure de louage, qui le menait au Rocher de Cancale ; là, étendu sur les coussins, respirant l'air ou fumant son cigare, il se laissait bercer mollement, sans jamais songer à demain. Demain pourtant, c'était l'ordinaire, II fallait redevenir commis ; mais peu lui importait, pourvu qu'à tout prix il eût satisfait son imagination. Les appointements du mois s'envolaient ainsi en un jour. 11 passait, disait-il, ses mauvais moments à rêver, et ses bons moments à réaliser ses rêves : tantôt à Paris, tantôt à la campagne, on le rencontrait avec son fracas, presque toujours seul, preuve que cen'élait pas vanité de sa part. D'ailleurs, il faisait ses extravagances avec la simplicité d'un grand seigneur qui se passe un caprice. Voilà un bon commis, direz-vous ; aussi le miton à la porte.

Avec la liberté et l'oisiveté revinrent des tentations

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de toute espèce. Quand on a beaucoup de désirs, beaucoup de jeunesse et peu d'argent, ou court grand risque de faire des sottises. Valentin en fit d'assez grandes. Toujours poussé par sa manie de changer des rêves en réalité, il en vint à faire les plus dangereux rêves. Il loi passait, je suppose, par la tète, de se rendre compte de ce que peut êlre la vie d'un tel quia cent mille francs à manger par an. Voilà mon étourdi qui, toute une journée, n'en agissait ni plus ni moins que s'il eût été le personnage en question. Jugez où cela peut conduire avec un peu d'intelligence et de curiosité. Le raisonnement de Valentin sur sa manière de vivre était, du reste, assez plaisant. Il prétendait qu'à chaque créature vivante revient de droit une certaine somme de jouissance; il comparait cette somme à une coupe pleine que les économes videut goutte à goutte, et qu'il buvait, lui, à grands traits. Je ne compte pas les jours, disait-il, mais les plaisirs ; et le jour où je dépense vingt-cinq louis, j'ai cent quatrt-vinîit-deux mille cinq cents livres de rentes.

Au milieu de toutes ces folies, Valentin avait dans le cœur un sentiment qui devait le préserver, c'était son affection pour sa mère. Sa mère, il est vrai, l'avait toujours gàlé ; c'est un tort, dit-on, je n'en sais rien ; mais, en tout cas, c'est le meilleur et le plus naturel des torts. L'excellente femme qui avait donné la vie à Valentin fit tout au monde pour la lui rendre douce. Elle n'était pas riebe, comme vous savez. Si tous les petits écus glissés en cachette dans la main de l'enfant chéri s'étaient trouvés tout à coup rassemblés,

Us auraient pourtant fait une belle pile. Valentin, dans lous ses désordres, n'eut jamais d'autre frein que l'idée de ne pas rapporter un chagrin à sa mère ; maïs celte idée le suivait partout. D'un autre côté, celle affection salutaire ouvrait son cœur à toutes les bonnes pensées, à tous les sentiments honnêtes. C'était pour lui la clef d'un monde qu'il n'eût jn'ut-ètrc pas compris sans cela. Je ne sais qui a dit le premier qu'un être aimé n'est jamais malheureux ; celui-là eût pu dire encore : m Qui aime sa mère n'est jamais méchant. » Quand Valentin regagnait le logis, après quelque folle équipée,

Traînant l'aile et tirant le plé,

sa mère arrivait et le consolait. Qui pourrait compter les soins patients, les attentions en apparence faciles, les petites joies intérieures, par lesquels l'amitié se prouve en silence, et rend la vie douce et légère! J'en veux citer un exemple en passant,

Un jour que l'étourdi garçon avait vidé sa bourse au jeu, il venait de rentrer de mauvaise humeur. Les coudes sur sa table, la lête dans ses mains, il se livrait à ses idées sombres. Sa merc entra, tenant tin gros bouquet de roses dans un verre d'eau, qu'elle posa doucement sur la table à côté de lui. Il leva les yeux pour la remercier, et elle lui dit en souriant : « Il y en a pour quatre sous. j> Ce n'était pas cher, comme vous voyez ; cependant le bouquet était superbe. Valentin, resté seul, sentit le parfum frapper son cer-

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veau excité. Je ne saurais vous dire quelle impression produisit sur lui une si douce jouissance, si facilement venue, si inopinément apportée ; il pensa à la somme qu'il avait perdue, il se demanda ce qu'en aurait pu luire la maiu maternelle qui le consolait à si bon marché. Son cœur gonflé se fondit en larmes, et il se souvint des plaisirs du pauvre qu'il venait d'oublier.

Ces plaisirs du pauvre lui devinrent chers à mesure qu'il les connut mieux. Il les aima parce qu'il aimait sa mère ; il regarda peu à peu autour de lui, et ayant un peu essayé de tout, il se trouva capable de tout sentir. Est-ce un avantage 7 Je n'en puis rien dire encore. Chauce de jouissance, chance de souffrance.

J'aurai l'air de faire une plaisanterie, si je vous dis qu'en avançant dans la vie, Valentin devint à la fois plus sage et plus fou ; c'est pourtant la vérité pure. Une double existence se développait en lui. Si son esprit avide l'entraînait, son cœur le retenait au logis. S' enfermait-il, décidé au repos, un orgue de Barbarie, jouant une valse, passait sousla fenêtre et dérangeait tout. Sortait-il alors, et, selon sa coutume, courait-il après leplaisir, un mendiant rencontré en route, un mot touchant trouvé par hasard dans le fatras d'un drame à la mode, le rendaient pensif, et il retournait chez lui. Prenait-il la plume, et s'asseyait-il pour travailler, sa plume distraite esquissait sur les marges d'un dossier la silhouette d'une jolie femme qu'il avait rencontrée au bal. Une bande joyeuse, réunie chez un ami, ('invitait elle à rester à souper, il tendait son verre en riant, et buvait une copieuse rasade ; puis il

fouillait dans sa poche, voyait qu'il avait oublié sa clef, qu'il réveillerait sa mère en rentrant; il s'esquivait et revenait respirer ses roses bien-aimées.

Tel était ce garçon, simple et écervelé, timide et fier, tendre et audacieux. La nature l'avait Ciit riche, et le hasard l'avait fait pauvre ; au lieu de choisir, il prit les deux partis. Tout ce qu'il y avait en lui de patience, de réflexion et de résignation, ne pouvait triompher de l'amour du plaisir, ft se* plus grands moments de déraisonne pouvaient entamer son cœur. Il ne lutta ni contre son cœur, ni contre le plaisir qui l'attirait Ce fut ainsi qu'il devint double, et qu'il vécut en perpétuelle contradiction avec lui-même, comme je voua le montrais tout à l'heure. Mais c'est de la faiblesse, allez-vous dire. Eh! mon Dieu, oui; ce n'est pas lit un Romain, mais nous ne sommes pas ici à Rome.

Nous sommes à Paris, madame, et il est question de deux amours. Heu usent en t pour vous, le portrait de mes héroïnes sera plus vite fait que celui do mon héros. Tournez la page, elles vont entrer en scène.

Je vous ai dit que, de ces deux dames, l'une était riche et l'autre pauvre. Vous devinez déjà par quelle raison elles plurent toutes deux à Valenlin. Je crois vous avoir dit aussi que l'une était mariée et l'autre veuve. La marquise de Parues (c'est h mariée] était

fille et femme de marquis. Ce qui vaut mieux, elle était fort riche; ce qui vaut mieux encore, elle" était fort libre, son mari étant en Hollande pour aflaircs. Elle n'avait pas vingt-cinq ans, elle se trouvait reine d'un petit royaume au fond de la Chaussée d'Antin. Ce royaume consistait en un petit hôtel, bâti avec un goût parfait entre une grande cour et un heau jardin. C'était la dernière folie du défunt beau-père, grand seigneur un peu libertin, et la maison, à dire vrai, se ressentait des goûts de son ancien maître; elle ressemblait plutôt à ce qu'on appelait jadis une maison à parties qu'à la retraite d'une jeune femme condamnée au repos par l'absence de l'époux. Un pavillon rond, séparé de l'hôtel, occupait le milieu du jardin. Ce pavillon, qui n'avait qu'un rez-de-chaussée, n'avait aussi qu'une seule pièce, etn'étaitqu'un immense boudoir meublé avec un luxe raffiné. Madame de Parncs, qui habitait l'hôtel et passait pour fort sage, n'allait point, disait-on, au pavillon. On y voyait pourtant quelquefois de la lumïèiv. Compagnie excellente, dîners à l'avenant, fringants équipages, nombreux domestiques, en un mot, grand bruit de bon ton, voilà la maison de la marquise. D'ailleurs, une éducation achevée lui avait donné mille laleuls; avec tout ce qu'il faut pour plaire sans espril, elle trouvait moyen d'en avoir; une indispensable tante la menait partout; quand on parlait de son mari, elle disait qu'il allait revenir ; personne ne pensait à médire d'elle.

Madame Delaunay (c'était la veuve) avait perdu son mari fort jeune ; elle vivait avec sa mère d'une modi-

que pension obtenue à grand'peine, et à grand' peine suffisante. C'était à un troisième éiage qu'il fallait monter, me du Plat d'étain, pour la trouver brodant à sa fenêtre; c'était tout ce qu'elle savait faire; son éducation, vous le voyez, avait été fort négligée. Un petit salon citait tout son domaine ; à l'heure du dîner, on y roulait la table de noyer, reléguée durant le jour dans l'antichambre. Le.soir, une armoire à alcôve s'ouvrait, contenant deux lits. Durcsle, une propreté soigneuse entretenait le modeste ameublement. Au milieu de tout cela, madame Delaunay aimait le monde. Quelques anciens amis de son mari donnaient de petites soirées où clic allait, parée d'une fraîche robe d'organdi. Comme les gens sans fortune n'ont pas de saison, ces petites fêtes duraient toute l'année. Être pauvre, jeune, belle et honnête, ce n'est pas un mérite aussi rare qu'on le dit, mais c'est un mérite.

Quand je vous ai annoncé que mon Vatentin aimait ces deux femmes, je n'ai pas prétendu déclarer qu'il les aimait également foutes deux. Je pourrais me tirer d'affaire en vous disant qu'il aimait l'une et désirait l'autre , mais je ne veux point chercher ces finesses, qui, après tout, ne si plieraient rien, sinon qu'il les désirait toutes deux. J'aime mieux vous raconter simplement ce qui se passait dans sou cœur.

Ce qui le fit d'abord aller souvent dans ces deux maisons, ce fut un assez vilain motif, l'absence de maris dans l'une et dans l'autre. 11 n'est que trop vrai qu'une apparence de facilité, quand bien même elle n'est qu'une apparence, séduit les jeunes têtes. Valeu-

tin était reçu chez madame de Parnes, parce qu'elle voyait beaucoup de monde, sans autre raison; un ami l'avait présenté. Pour aller chez madame Delau-

un peu partout; il avait donc vu madame Delaunay, l'avait remarquée, l'avait fait danser, enfin, un beau jour, avait trouvé moyen de lui porter un livre nouveau qu'elle désirait lire. La première visite une fois faite, on revient sans motif, et au bout de trois mois on est de la maison; ainsi vont les choses. Tel qui s'étonne de la présence d'un jeune homme dans une famille que personne n'aborde, serait quelquefois bien plus étonné d'apprendre sur quel frivole prétexte il y est entré.

Vous vous étonnerez peut-être, madame, de la manière dont se prit le cœur de Valentin. Ce fut, pour ainsi dire, l'ouvrage du hasard. Il avait, durant un hiver, vécu, selon sa coutume, assez follement, mais assez gaiement. L'été venu, comme la cigale, il se trouva au dépourvu. Les uns partaient pour la campagne, les autres allaient en Angleterre ou aux eaux ; il y a de ces années de désertion où tout ce qu'on a d'amis disparait ; une bouffée de vent les emporte, et on reste seul tout d'un coup. Si Valentin eût été plus sage, il aurait fait comme les autres, et serait parti de son côté; mais les plaisirs avaient été chers, et sa bourse vide le retenait à Paris. Regrettant son imprévoyance, aussi triste qu'on peut l'être à vingt-cinq ans, il son-

nay, qui ne recevait personne, aisé. 11. l'avait rencontrée à l'u dont je vous parlais tout à l'hc

dt pas été aussi Valentin allait

LES DliUX MAITRESSES.

geait à passer l'été, et à faire, Don de nécessité vertu, mais de nécessité plaisir, s'il se pouvait. Sorti un matin par une de ces belles journées où tout ce qui est jeune sort sans savoir pourquoi, il ne trouva, en y réfléchissant, que deux endroits où il pût aller, chez madame de Parues ou chez madame Delaunay. 11 fut chez toutes deux le jour même, et ayant agi en gourmand, ii se trouva désœuvré le lendemain. Ne pouvant recommencer ses visites avant quelques jours, il se demanda quel jour il le pourrait ; après quoi, involontairement, il repassa dans sa tête ce qu'il avait dit et entendu durant ces deux heures devenues précieuses pour lui.

La ressemblance dont je vous ai parlé, et qui ne l'avait pas jusqu'alors frappé, le fit sourire d'abord. Il lui parut étrange que deux jeunes femmes dans des positions si diverses, et dont l'une ignorait l'existence de l'autre, eussent l'air d'être les deux sœurs. H compara dans sa mémoire leurs traits, leur taille et leur esprit; chacune des deux lui lit tour à tour moins aimer ou mieux goûter l'autre. Madame de Parnes était coquette, vive, minaudière et enjouée ; madame Delaunay était aussi tout cela, mais pas tous les jours, au bal seulement, et à un degré, pour ainsi dire, plus tiède. La pauvreté sans doute en était cause. Cependant les yeux de la veuve brillaient parfois d'une flamme ardente qui semblait se concentrer dans le ro pos, tandis que le regard de la marquise ressemblait à une étincelle brillante, mais fugitive. C'eel bien la même femme, se disait Valcntin; c'est le mène feu,

voltigeant là sur un foyer joyeux, ici couvert de cendres. Peu à peu il vint aux détails ; il pensa aux blanches mains de l'une effleurant son clavier d'ivoiro, aux mains un peu maigres de l'autre tombant de fatigue sur ses genoux. 11 pensa au pied, et il trouva bizarre que la plus pauvre fût la mieux chaussée ; elle faisait ses guêtres elle-même. 11 vit la dame de la Chaussée d'Antin, étendue sur sa chaise longue, respirant la fraîcheur, les bras nus dès le matin. 11 se demandait si madame Delaunay avait d'aussi beaux bras sous ses manches d'indienne, et je ne sais pourquoi il tressaillit à l'idée de voir madame Delaunay les bras nus ; puis il pensa aux belles touffes de cheveux noirs de madame de Parnes, et à l'aiguille à tricoter que madame Delaunay plantait dans sa natte en causant. Il prit un crayon et chercha à retracer sur le papier la double image qui l'occupait. A force d'effacer et de tâtonner, il arriva à l'une de ces ressemblances lointaines dont la fantaisie se contente quelquefois plutôt que d'un portrait trop vrai. Dès qu'il eut obtenu celte esquisse, il s'arrêta ; à laquelle des deux ressemblaitelle davantage? Il ne pouvait lui-même en décider; ce fut tantôt à l'une et tantôt à l'autre, selon le caprice de sa rêverie. Que de mystères dans le destin ! se disaitil ; qui sait, malgré les apparences, laquelle de ces deux femmes est la plus heureuse? Est-ce la plus riche ou la plus belle ? Est-ce celle qui sera la plus aimée? Non, c'est celle qui aimera le mieux. Que feraient-elles, si demain malin elles s'éveillaient l'une à la place de l'autre? Valentin se souvint du dormeur

éveillé, et, sans s'apercevoir qu'il rêvait lui-même en plein jour, il fit mille châteaux en Espagne. 11 se promit d'aller, dès le lendemain, faire ses deux visites, et d'emporter son esquisse pour en voir les défauts ; en même temps il ajoutait un coup de crayon, une boucle de cheveux, un pli à la robe ; les yeux étaient plus grands, le contour plus délicat. 11 pensa de nouveau au pied, puis à la main, puis aux bras blancs; il pensa encore à mille autres choses : enfin il devint amoureux.

Devenir amoureux n'est pas le difficile, c'est de savoir dire qu'on l'est. Valentin, muni de son esquisse, sortit de bonne heure le lendemain. Il commença par la marquise. Un heureux hasard, plus rare que l'on ne pense, voulut qu'il la trouvât ce jour-là telle qu'il l'avait rêvée la veille. On était alors au mois de juillet. Sur un banc de bois, garni de frais coussins, sous un beau chèvrefeuille en Heurs, les bras nus, vêtue d'un peignoir, ainsi pouvait paraître une nymphe aux yeux d'un berger de Virgile ; ainsi parut aui yeux du jeune homme la blanche Isabelle, marquise de Parnes. Elle le salua d'un de ces doux sourires qui coûtent si peu quand on a de belles dents, et lui montra assez nonchalamment un tabouret fort éloigné d'elle. Au lieu de s'asseoir sur ce tabouret, il le prit pour se rapprocher; et comme il cherchait où se mettre : k Où allez-vous donc? » demanda la marquise.

Valcntin pensa que sa tête s'était échauffée outre mesure, et que la réalité indocile allait moins vite que le désir. Il s'arrêta, et, replaçant le tabouret un peu plus loin encore qu'il n'était d'abord, s'assit, ne sachant trop quoi dire. Il faut savoir qu'un grand laquais, à mine insolente et rébarbative, était debuut devant la marquise, et lui présentait une tasse de chocolat brûlant qu'elle se mit à avaler à petites gorgées. La présence de ce tiers, l'extrême attention que mettait la dame à ne pas se brûler les lèvres, le peu de souci qu'en revanche ellu prenait du visiteur, n'étaient pas faits pourenconragfT. Va Ion lin tira gravement l'esquisse qu'il avait dans sa poche, et, fixant ses yeux sur madame de Parues , il examina alternativement l'original et la copie. Elle lui demanda ce qu'il faisait. Il se leva, lui donna son dessin, puis se rassit sans en dire davantage. Au premier coup d'œil, la marquise fronça le sourcil, comme lorsqu'on cherche une ressemblance, puis elle se pencha de coté, comme on fait lorsqu'on l'a trouvée. Elle avala le reste de sa tasse , le laquais s'en fut, et les belles dents reparurent avec le sourire.

— C'est mieux que moi, dit-elle enfin ; vous avez fait cela de mémoire? Comment vous y êtes-vous pris?

Valentin répondit qu'un si beau visage n'avait pas besoin de poser pour qu'on pût le copier, et qu'il l'avait trouvé dans son cœur. La marquise fit un léger salut, et Valentin approcha son tabouret.

Tout ijn causant de choses indifférentes, madame de Pâmes regardait le dessin.

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— Je trouve, dit-elle, qu'il y a dans ceporlraît.une physionomie qui nVsl pas i;i mienne. On dirait que cela ressemble à quelqu'un qui me ressemble, mais que ce n'est pas moi qu'on a voulu taire.

Valentin ir.iipit malimi lui, et crut sentir qu'au fond de l'âme il aimait madame Dolaunay; l'observation de la marquise lui en parut un témoignage. Il regarda de nouveau son dessin, puis la marquise, puis il pensa à la jeune veuve. Celle que j'aime, se dit-il, est celle à qui ce portrait ressemble le plus. Puisque mon cœur a guidé ma main, ma main m'expliquera mon cœur.

La conversation continua (il s'agissait, je crois, d'une course de chevaux qu'on avait faite au Champ de Mars la veille).

— Vous êtes à une lieue, dit madame de Pâmes. Valentin se leva, s'avança vers elle.

— Voilà un beau chèvre feuille, dit-il en passant. La marquise étendit le bras, cassa une petite branche en fleurs et la lui offrit gracieusement.

— Tenez, dit-elle, prenez cela, et dites-moi si c'est vraiment moi dont vous avez cherché la ressemblance, ou si, en en peignant une autre, vous l'avez trouvée par hasard.

Par un petit mouvement de fatuité, Valentin, au lieu de prendre la branche, présenta en riant à la marquise la boutonnière de son habit, afin qu'elle y mît le bouquet elle-même ; pendant qu'elle s'y prêtait de bonne grâce, mais non sans quelque peine, il était debout, et regardait le pavillon dont je vous ai parlé, et

dont une persienne était en tr' ou verte. Vous vous souvenez qui; madame de l'arni's prisait pour n'y jamais aller. Elle affectait même quelque mépris pour ce boudoir galant et reelierdic, qu'elle trouvait de mauvaise compagnie. Valenlin crut voir cependant que les fauteuils dorés et les tentures brillantes ne souffraient pas de la poussière. Au milieu de ces meubles à forme grecque, superbes et incommodes comme tout ce qui vient de l'empir: 1 , cerhine cîriise !o;\i;ue évidemment moderne lui parut se détacher dans l'ombre. Le cœur lui battit, je ne sais pourquoi, en songeant que la belle marquise se servait quelquefois de son pavillon ; car pourquoi ce fauteuil eût-il été là, sinon pour aller s'y asseoir? Valenlin sa : sit une des blanches mains occupées à le décorer, et la porta doucement à ses lèvres ; ce qu'en pensa la marquée, je n'eu sais rien. Valenlin regardait la chaise longue; madame de Parnes regardait le dessin de Valcntin; elle ne relirait pas sa main, et il la tenait entre les siennes. Un domestique parut sur le perron ; une visite arrivait. Valenlin lâcha la main de la marquise, et (chose assez singulière) elle ferma brusquement la persienne.

La visite entrée, Valcntin fut un peu embarrassé; car il vit que la marquise cachait son esquisse, comme par mégarde, en jetant son mouchoir dessus. Ce n'était pas là sou compte : il prit le parti le plus court, il souleva le mouchoir et s'empara du papier; madame de Parnes fit un léger signe d'étonnement.

— Je vous y retoucher, lui dit-il tout haut;perinetlez-moi d'emporter cela.

20 LES DEDS MAITRESSES.

Elle n'insista pas, et il s'en fut avec.

11 trouva madame Delaunay qui faisait de la tapisserie; sa mère était assise près d'elle. La pauvre femme, pour tout jardin, avait quelques fleurs sur s:i croisée. Son costume, toujours le même, était de couleur sombre, car elle n'avait pas de robe de matin ; tout superflu est signe de richesse. Une velléité de fausse élégance lui faisait porter cependant des boucles d'oreilles de mauvais goût et une chaîne de chrysocale. Ajoutezàcela des cheveux en désordre et l'apparence d'une fatigue habituelle; vous conviendrez que le premier coup d'œil ne lui rendait pas en ce moment la comparaison favorable.

Valen tin n'osa pas, en présence de la mère, montrer le dessin qu'il apportait. Mais lorsque trois heures sonnèrent, la vieille dame, qui n'avait pas de servante, sortit pour préparer son diner. C'était l'instant qu'attendait le jeune homme. Il tira donc de nouveau sou portrait, et tenta sa seconde épreuve. La veuve n'avait pas grande finesse, elle ne se reconnut pas, et Valentin, un peu confus, se vit obligé de lui expliquer que c'était elle qu'il avait voulu faire. Elle en parut d'abord étonnée, puis enchantée, et, croyant simplement que c'était un cadeau que Valentin lui offrait, elle alla décrocher un petit cadre en bois blanc à la cheminée, en ôta un affreux portrait de Napoléon qui y jaunissait depuis 1810, et se disposa à y mettre le sien.

Valentin commença par la laisser faire ; il ne pouvait se résoudre à gâter ce mouvement de joie naïve. Cependant l'idée que madame de Parnes lui redeman-

derait sans doute son dessin le chagrinait visiblement ; madame Delaunay, qui s'cd aperçut, crut avoir commis une indiscrétion; elle s'arrêta embarrassée, tenant son cadre et ne sachant qu'en faire. Valentin, qui, de son côté, sentait qu'il avait fait une sottise en montrant ce portrait qu'il ne voulait pas donner, cherchait en vain à sortir d'embarras. Après quelques instants de gêne et d'hésitation, le cadre et le papier restèrent sur la table, à côté du Napoléon détrôné, et madame Delaunay reprit son ouvrage.

— Je voudrais, dit enfin Valentin, qu'avant de vous laisser cette petite ébauche, il me fût permis d'en faire une copie.

— Je crois que je ne suis qu'une étourdie, répondit la veuve. Gardez ce dessin qui vous appartient, si vous y attachez quelque pris. Je ne suppose pourtant pas que votre intention soit de le mettre dans votre chambre, ni de le montrer à vos amis.

— Certainement non ; mais c'est pour moi que je l'ai fait, et je ne voudrais pas le perdre entièrement.

— A quoi pourra-t-il vous servir, puisque vous m'assurez que vous ne le montrerez pas?

— Il me servira à vous voir, madame, et à parler quelquefois à votre image de ce que je n'ose vous dire à vous-même. *

Quoique cette phrase, à la rigueur, ne fût qu'une galanterie, le ton dont elle était prononcée fit lever les yeux à la veuve. Elle jeta sur le jeune homme un regard, non pas sévère, mais sérieux ; ce regard troubla Valentin, déjà ému de ses propres paroles ; il roula

tï Les DEUX MAITRESSES.

l'esquisse et allait là remettre dans sa poche, quand madame Delaunay se leva et la lui prit des mains d'un air de raillerie timide. 11 se mit à rire, et à son tour s'empara lestement du papier.

— Et de quel droit, madame, m'ôteriez-vous ma propriété? Est-ce que cela ne m'appartient pas?

— Non, dit-elle assez sèchement; personne n'a le droit de faire un portrait sans le consentement du modèle.

Elle s'était rassise à ce mot, et Valentin, la voyant un peu agitée, s'approcha d'elle et se sentit plus hardi. Soit repentir d'avoir laissé voir le plaisir qu'elle avait d'abord ressenti, soit désappointement, soit impatience, madame Delaunay avait la main' tremblante. Valentin, qui venait de baiser celle de madame de Parnes, et qui ne l'avait pas fait trembler pour cela, prit, sans autre réflexion, celle de la veuve. Elle le regarda d'un air stupéfait, car c'était ta première fois qu'il arrivait à Valentin d'être si familier avec elle. Mais, quand elle le vit s'incliner et approcher ses lèvres de sa main, elle se leva, lui laissa prendre sans résistance un long baiser sur sa mitaine, et lui dit avec une extrême douceur :

— Mon cher monsieur, ma mère a besoin de moi ; Je suis fâchée de vous quitter.

Elle le laissa seul sur ce compliment, sans lui donner le temps de la retenir et sans attendre sa réponse. Il se sentit fort inquiet, il eut peur de l'avoir blessée; il ne pouvait se décider à s'en aller, et restait debout, attendant qu'elle revînt. Ce fut la mère qui reparut.

et il craiguit, en la voyant, que son imprudence ne lui coûtât cher; il n'en fut rien ; la bonne dame, do l'air le plus riant, venait lui tenir compagnie pendant que sa fille repassait sa robe pour aller le soir à son petit bal. Il voulut attendre encore quelque temps, espérant toujours que la belle boudeuse allait pardonner; mais la robe était, à ce qu'il paraît, fort ample ; le temps de se retirer arriva, et il fallut partir sans connaître son sort.

Rentré chez lui, notre étourdi ne se trouva pourtant pas trop mécontent de sa journée. 11 repassa peu à peu dans sa tête toutes les circonstances de ces deux visites; comme un chasseur qui a lancé le cerf et qui calcule ses embuscades, ainsi l'amoureux calcule ses chances et raisonne sa fantaisie. La modestie n'était pas le défaut de Valcntin. Il commença parconvenir avec lui-même que la marquise lui appartenait. En effet, i! n'y avait eu de la part de madame de Parnes ombre de sévérité ni de résistance. 11 fit cependant réflexion que, parectte raison même, il pouvait bien n'y avoir eu qu'une ombre légère de coquetterie. 11 y a de très-belles dames de par le monde qui se laissent baiser la main, comme le pape laisse baiser sa mule : c'est une formalité charitable ; tant mieux pour ceux qu'elle mène en paradis. Valcntin se dit que la pruderie de la veuve promettait peut-être plus, au fond, que le laisser aller de la marquise. Madame Delaunay, après tout, n'avait pas été bien rigide. Elle avait doucement retiré sa main, et s'en était aLtée repassersarobe.Enpensantàcetterobe, Valentin pensa au petit bal : c'était le soirmême; Use promit d'y aller.

Tout en se promenant par la chambre, et tout en faisant sa toilette, son imagination s'exaltait. C'était la veuve qu'il allait voir, c'était à elle qu'il songeait. Il vit sur sa table un petit portefeuille assez laid, qu'il avait gagné dans une loterie. Sur la couverture de ce portefeuille, était un méchant paysan à l'aquarelle, sous verre, et assez bien monté. 11 remplaça adroitement ce paysage par le portrait de madame de Parues; je me trompe, je veux dire de madame Dclaunay. Cela fait, il mit ce portefeuille en poche, se promettant de le tirer à propos, et de le faire voir à sa future conquête. Que dira-t-elleî se demanda-t-il, et que rrpondrai-jcî se demanda-t-il encore. Tout en ruminant entre ses dents quelques-unes de ces phrases préparées d'avance qu'on apprend par cœur et qu'on ne dit jamais, il lui vint l'idée beaucoup plus simple d'écrire une déclaration en forme, et de la donner à la veuve.

Le voilà écrivant; quatre pages se remplissent. Tout le monde sait combien le cœur s'émeut durant ces instants où l'on cède à la tenfation de User sur le papier un sentiment peut-être fugitif; il est doux, il est dangereux, madame, d'oser dire qu'on aime. La pre micre page qu'écrivit Valentin était un peu froide et beaucoup trop lisible. Les virgules s'y trouvaient à leur place, les alinéas bien marqués, toutes choses qui prouvent peu d'amour. La seconde page était déjà moins correcte ; les lignes se pressaient à la troisième, et la quatrième, il faut en convenir, était pleine de fautes d'orthographe.

Comment vous dire l'étrange pensée qui s'empara de Valentin, tandis qu'il cachetait sa lettre ? C'était pour la veuve qu'il l'avait écrite, c'était à elle qu'il parlait de ïoq amour, de son baiser du matin, de ses craintes et de ses désirs; au moment d'y mettre l'adresse, il s'aperçut, en se relisant, qu'aucun détail particulier ni! se trouvait dans celte lettre, et il ne put s'empêcher de sourire à l'idée de l'envoyer à madame de Pâmes, Peut-être y eut-il, à son insu, un motif caché qui le portaà«éei!tiT celte idée bizarre. 11 se sentait, au fond du cœur, incapable d'écrire une pareille lettre pourla marquise, et son cœur lui disait en même temps que, lorsqu'il voudrait, il en pourrait récrire une autre à madame Delaunay. Il profila donc de l'occasion, et envoya, sans plus tarder, la déclaration faite pour la veuve à l'hôtel de la Chaussée d'Antin.

C'était chez un ancien nolaire, nommé M. des Andelys, qu'avait lieu la petite réunion où Valentin devait rencontrer madame Delaunay. Il l'y trouva, comme il l'espérait, plus belle et plus coquette que jamais. Malgré la chaîne et les boucles d'oreilles, sa toilette était presque simple ; un seul nœud de ruban de couleur changeante accompagnait son joli visage, et un autre de pareille nuance serrait sa taille souple et mignonne. J'ai dit qu'elle était fort petite, brune, et qu'elle avait de grands yeux ; elk était aussi un peu

LKS DEUX alAlil . -•; -.

maigre, et différait en cela de madame du Parues, dont l'embonpoint montrait les plus belles formes enveloppées d'un réseau d'albâtre. Pour me servir d'une expression d'atelier, qui rendra ici ma pensée, l'ensemble de madame Delaimay était bien fondu, c 1 est-àdire que rien ne tranchait en elle : ses cheveux n'étaient pas très-noirs, et son teint n'était pas très-blanc; elle avait l'air d'une petite créole. Madame de Parnes, au contraire, était comme peinte ; une légère pourpre colorait ses joues et ravivait ses yeux élincelants; rien n'était plus admirable que ses épais cbeveux noirs couronnant ses belles épaules. Mais je vois que je fais comme mon héros ; je pense à l'une quand il faut parler de l'autre ; souvenons-nous que la marquise n'allait point à des soirées de notaire.

Quand Valentin pria la veuve de lui accorder une contredanse, un je suis engagée bien sec fut toute la réponse qu'il obtint. Notre étourdi, qui s'y attendait, feignit de n'avoir pas entendu, et répondit : « Je vous remercie. » Il fit quelques pas là-dessus, et madame Delaunay courut après lui pour lui dire qu'il se trompait, k Eu ce cas, dernanda-t-il aussitôt, quelle contredanse me donnerez-vous ï » Elle rougit, et n'osant refuser, feuilletant un petit livret de bal où ses danseurs étaient inscrits:aCe livret me trompe, dit-elle en hésitant; il y aune quantité de noms que je n'ai pas encore effacés, et quime troublent la mémoire. «C'était bien le cas de tirer le portefeuille à portrait ; Valentin n'y manqua pas: «Tenez, dit-il, écrivez mon nom sur la première page de cetalbuni.il moseraplus cher eucore. »

les iieui. maitressesI

Madame Delannay se reconnut cette fois ; elle prit le portefeuille, regarda son portrait, et écrivit à la première page le nom de Valentin ; après quoi, en lui rendant le portefeuille, elle lui dit assez tristement : « 11 faut que je vous parle, j'ai deux mots nécessaires à tous dire ; mais je ne puis pas danser avec

Elle passa alors dans une chambre voisine où l'on jouait, et Valentin la suivit. Elle paraissait excessivement embarrassée.» Ce que j'aiàvousdemandcr, ditelle, va peut-être vous sembler très-ridicule, et je sens moi-même que vous aurez raison de le trouver ainsi. Vous m'avez l'ait une visite ce matin, et vous m'avez... pris la main, ajouta-t-elle timidement. Je ne suis ni assez enfaut, ni assez sotte pour ignorer que si peu de chose ne fâche personne et ne signifie rien. Dans le grand monde, dans celui où vous vivez, ce n'est qu'une simple politesse; cependant nous nous trouvions seuls, et vous n'arriviez ni ne partiez; vous conviendrez, ou, pour mieux dire, vous comprendrez peut-être par amitié pour moi...»

Elle s'arrêta, moitié par crainte, et moitié par ennui de l'effort qu'elle faisait. Valentin, à qui ce préambule causait une frayeur mortelle, attendait qu'elle contuiuàt, lorsqu'une idée subite lui traversa l'esprit. 11 ne réfléchit pas à ce qu'il faisait, et, cédant à un premier mouvement, il s'écria :

— Votre mère l'a vuî

— Non, répondit la veuve avec dignilé ; non, monsieur, ma mère n'a rien vu. Comme elle achevait ces

mois, la contredanse commença, son danseur vint la chercher, et elle disparut dans la foule.

Valentin attendit impatiemment, comme vous pouvez croire , que la contredanse fût finie. Ce moment désiré arriva enfin ; mais madame Delaunay retourna à sa place, et, quoi qu'il fit pour l'approcher, il ne pu! lui parler. Elle ne semblait pas Iiésiter sur ce qui lui restait à dire, mais penser comment elle le dirait. Valentin se faisait mille questions qui toutes aboutissaient au même résultat : «Elle veut me prier de ne plus revenir chez elle. » Une pare il le défense, cependant, sur un aussi ]ég:T préf c::!". le révoltait. 11 y trouvait plus que du ridicule ; il y voyait ou une sévérité déplacée, ou une fausse vertu prompte à se foire valoir. « C'est une bégueule ou une coquette, » se dit-il. Voilà, madame, comme on juge à vingt-cinq ans.

Madame Delatmay comprenait parfaitement ce qui se passait dans la icte dn jeune homme. Elle l'avait bien'un peu prévu; mais, en le voyant, elle perdait courage. Son intention n'était pas tout à fait de défendre sa porte à Valentin ; mais, tout en n'ayant guère d'esprit, elle avait beaucoup de cœur, et elle avait vu clairement, le matin, qu'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie, et qu'elle allait être attaquée. Les femmes ont un certain tact qui les avertit de l'approche du combat. La plupart d'entre elles s'y exposent ou parce qu'elles se sentent sur leurs gardes, ou parce qu'elles prennent plaisir au danger. Les escarmouches amoureuses sont le passe-temps des belles oisives. Elles savent se défendre, et ont, quand elles veulent, l'occasion

de se distraire. Mais madame Delaunay était trop occupée, trop sédentaire, elle voyait trop peu de monde, elle travaillait trop aux ouvrages d'aiguille qui laissent rêver et font quelquefois rêver ; elle était trop pauvre, en un mot, pour se laisser Laiser la main. Non pas qu'aujourd'hui elle se crût en péril; mais qu'allait-il arriver demain, si Valentin lui parlait d'amour, et si, après-demain, elle lui fermait sa maison, et si, le jour suivant, elle s'en repentait? L'ouvrage irait-il pendant ce temps-là? V aurait-il le soir le nombre de points voulu? (Je vous expliquerai ceci plus tard.) Mais qu'allait-on dire, en tout cas? Une femme qui vit presque seule est bien plus exposée qu'une autre. Ne doit-elle pas être plus sévère? Madame Dclauuay se disait qu'au risque d'être ridicule, il fallait éloigner Valentin avant que son repos ne fût troublé. Elle voulait donc parler, mais elle était femme, et il était là ; le droit de présence est le plus fort de tous, et le plus difficile à combattre.

Dans un moment où tous les motifs que je viens d'indiquer brièvement se représentaient à elle avec force, elle se leva. Valentin était en face d'elle, et leurs regards se rencontrèrent; depuis une heure, le jeune homme réfléchissait, seul, à l'écart, et lisait aussi de son côté dans les grands yeux de madame Delaunay chaque pensée qui l'agitait. A sa première impatience avait succédé la tristesse. Il se demandait si en effet c'était là une prude ou une coquette ; et plus il cherchait dans ses souvenirs, plus il examinait le visage timide et pensif qu'il avait devant lui, plus il se sentait saisi d'un certain respect. Il se disait que son étourderie

30 LF.S DEUX HA1TMSSIÎ9.

était peut-être plus grave qu'il ne l'avait cru. Quand madame Deiaunay vint à lui, il savait ce qu'elle allait lui demander. 11 voulait lui en éviter la peine ; mais il la trouva trop belle et trop émue, et il aima mieux la laisser parler.

Ce ne fut pas sans trouble qu'elle s'y décida, et qu'elle en vint à tout impliquer. La fierté féminine, en cette circonstance, avait une rude atteinte à subir. Il fallait avouer qu'on était sensible, et cependant ne pas le laisser voir; il fallait dire qu'on avait tout compris, et cependant paraître n*; rien comprendre. Il fallait dire enfin qu'on avait peur, dernier mot que prononce une femme; et la cause de cette crainte était si légère! Dès ses premières paroles, madame Deiaunay sentit qu'il n'y avait pour elle qu'un moyen de n'être ni faible, ni prude, ni coquelte, ni ridicule ; c'éfait d'être vraie, lille parla donc, et tout son distours pouvait se réduire à celte phrase : « Éloignrz-vous ; j'ai

Quand elle se tut, Valentin la regarda à la fois avec étonnement, avec chagrin et avec un inexprimable plaisir. Je ne pais qud or^uuii le saisissait ; il y a toujours delà joie à se sentir battre le cœur. Il ouvrait les lèvres pour répondre, et cent réponses lui venaient en même temps ; il s'enivrait de son émotion et de la présence d'une femme qui osait lui parler ainsi. H voulait lui dire qu'il l'aitnait, il voulait lui promettre de lui obéir, il voulait .ai jurer de ne la jamais quitter, il voulait la remercier de son bonheur, il voulait lui parler de sa peine; enfin mille idées contradictoires,

mille tourments et mille délices lui traversaient l'esprit, et, au milieu de tout cela, il était sur le point de s'écrier malgré lui : « Mais vous m'aimez ! »

Pendant toutes ces hésitations, on dansait un galop dans le salon : c'était la mode en 1825; quelques groupes s'étaient lancés et laisaient le tour de l'appartement; la veuve se leva; elle attendait toujours la réponse du jeune homme. Une singulière tentation s'empara do lui, en voyrml passer la joyeuse promenade : « Eh bien 1 oui, dit-il, je vous le jure, vous me voyez pour la dernière lois. » En parlant ainsi, il entoura de son bras la faille de madame Delaunay. Ses \eu\ semblaient dire : « Cette fois encore, soyons, amis, imitons-les. » Elle se laissa entraîner en silence, et bientôt, comme deux oiseaux, ils s'envolèrent au bruit de la musique.

Il était tard, et le salon était presque vide; les tables de jeu étaient encore garnies ; mais il faut savoir que la salle à manger du notaire faisait un retour sur l'appartement, et qu'elle se trouvait alors complètement déserte. Les galopeurs n'allaient pas plus loin ; ils tournaient autour de la iabïe, puis revenaient au salon. Il arriva que lorsque Valentin et madame Delaunay passèrent à leur tour dans cette salle à manger, aucuns danseurs ne les suivaient; ils se trouvèrent donc tout à coup seuls au milieu du bal. Un regard rapide, jeté eu arrière, convainquit Valentin qu'aucune glace, aucune porte ne pouvait le triliir ; il serra la jeune veuve sur son cœur, et, sans lui dire une parole, posa ses lèvres sur son épaule nue.

Le moindre cri échappé à madame Delaunay aurait causé un affreux scandale. Heureusement pour l'étourdi, sa danseuse se montra prudente; mais elle ue put se montrer brave en même temps, et elle serait tombée, s'il ne l'avait retenue. Il la retint donc, et, en rentrant nu salon, elle s'arrêta, appuyée sur son bras, pouvant à peine respirer. Que n'eût-il pas donné pour pouvoir compter les battements de ce cœur tremblant! Mais la musique cessait, il fallut partir, et, quoi qu'il pût dire à madame Delaunay, elle ne voulut point lui répondre.

Notre héros ne s'était point trempé lorsqu'il avait craint de compter trop vite sur l'indolence de la marquise. Il était encore, le lendemain, entre la veille el le sommeil, lorsqu'on lui apporta un billet à peu près conçu ainsi :

a Monsieur, je ne sais qui vous a donné le droit de m'écrire dans de pareils termes. Si ce n'est pas une méprise, c'est une gageure ou une impertinence. Dans tous les cas, je vous renvoie votre lettre, qui ne peut pas m'être adressée. »

Encore tout plein d'un souvenir plus vif, Valentin se souvenait à peine de sa déclaration envoyée il madame de Parnes. Il relut deux ou trois fois le billet avant d'en comprendre clairement le sens. 11 en fut d'abord assez honteux, et cherchait vainement quelle réponse il pouvait y faire. En se levant el se frottant

les yeux, ses idées devinrent plu; nettes. Il lui sembla que ce langage n'était pas celui d'une femme offensée. Ce n'était pas ainsi que s'était exprimée madame Delaunay. Il relut la lettre qu'on lui renvoyait, il n'y trouva rien qui méritât tant de colère ; cette lettre était passionnée, folle peut-être, mai? sincère et respectueuse. 11 jeta le billet sur sa lable et se promit de n'y plus penser.

De pareilles promesses ne se tiennent guère ; il n'y aurait pcut-Slre plus pensé, en effet, si le billet, au lieu d'être sévère, eût été tendre ou seulement poli; car la soirée de la veille avait laissé dans l'âme du . jeune homme une trace profonde. Mais la colère est contagieuse ; Valentin commença par essuyer son rasoir sur le billet de la marquise ; puis il le déchira et le jeta à terre, puis il brûla sa déclaration ; puis il s'habilla, et se promena à grands pas par la chambre; puis il demanda à déjeuner, et ne put ni boire ni manger ; puis, enfin, il prit son chapeau, et s'en fut chez madame de Pâmes.

On lui dit qu'elle était sortie; voulant savoir si c'était vrai, il répondit : C'est bon, je lésais, — et traversa lestement la cour. Le portier courait après lui, lorsqu'il rencontra la femme de chambre. 11 aborda celle-ci, la prit à l'écart, et, sans autre préambule, lui mit un louis dans la main. Madame de Parnes était chez elle ; il fut convenu avec la servante que personne n'autait vu Valentin, et qu'on l'aurait laissé passer par mégarde. 11 entra là-dessus, traversa le salon, et trouva b marquise seule dans sa chambre à coucher.

Elle lui parut, s'il faut tout dire, beaucoup moins en colère que son billet. Elle lui fit pourtant, tous tous y attendez, des reproches de sa conduite, et lui demanda fort sèchement parquel hasard il entrait ainsi. 11 répondit d'un air naturel qu'il n'avait point rencontré de domestique pour se faire annoncer, et qu'il Tenait offrir, en toute humilité, les très-humbles excuses de sa conduite.

— Et quelles excuses en pouvez-vous donner? demanda madame de Parnes.

Le mot de méprise qui se trouvait dans le billet revint par hasard à la mémoire de Valentin ; il lui sembla plaisant de prendre ce prétexte, et de dire ainsi la vérité. Il répondit donc que la lettre insolente dont se plaignait la marquise n'avait pas été écrite pour elle, et qu'elle lui avait été apportée par erreur. Persuader une pareille affaire n'était pas facile, comme bien vous pensez. Comment peut-on écrire un nom et une adresse par méprise? Je ne me charge pas de vous expliquer par quelle raison madame de Parnes crut ou feiguit de croire à ce que Valentin lui disait. Il lui raconta, du reste plus sincèrement qu'elle ne le pensait, qu'il était amoureux d'une jeune veuve, que cette veuve, par le hasard le plus singulier, ressemblait beaucoup à madame la marquise, qu'il la voyait souvent, qu'il l'avait vue la veille; il dit, en un mot, tout ce qu'il pouvait dire, en retranchant le nom et quelques petits détails que vous devinerez.

H n'est pas sans exemple qu'un amoureux novice se serve de fables de ce genre pour déguiser sa passion.

Dire à une femme qu'on en aime une autre qui lui est semblable en tout point, c'est à Ja rigueur un moyen romanesque qui peut donner le droit de parler d'amour; mais il faut, je crois, pour cela, que la personne auprès de laquelle on emploie de pareils stralagemes y mette un peu de bonne volonté : fut-ce ainsi que la marquise l'entendit? Je l'ignore. La vanité blessée plutôt que l'amour avait amené Valentin ; plutôt que l'amour, la vanité flattée apaisa madame de Parnes; elle en vint même à faire au jeune homme quelques questions sur sa veuve; elle s'étonnait de la ressemblance dont il lui parlait ; elle serait, disait-elle, curieuse d'en juger par ses yeux. Quel est son âge? demai ni ait-elle ; est-elle plus petite ou plus grande que moi? a-t-elle de l'esprit ? où va-t-elle î est-ce que je ne

A toutes ces demandes Valentin répondait, autant que possible, la vérité. Cette sincérité de sa part avait, à chaque mot, l'air d'une flatterie détournée. « Elle n'est ni plus grande ni plus petite que vous, disait-il ; elle a, comme vous, cette taille charmante, comme vous ce pied incomparable, comme vous ces beaux yeux pleins de feu. » La conversation, sur ce ton, ne déplaisait pas à la marquise. Tout en écoutant d'un air détaché, elle se mirait du coin de l'œil. A dire vrai, ce petit manège choquait horriblement Valentin ; il ne pouvait comprendre celte demi-vertu ni celte demihypocrisie d'une femme qui se fâchait d'une parole franche, et qui s'en laissait conter à travers une gaze. Ea vovant les œillades que la marquise se renvoyait à

LES DEUK MAITRESSES.

elle-même dans la glace, il se sentait l'envie tle lui tout dire, le nom, la rue, le baiser du bal, et de prendre ainsi sa revanche complète sur le billet qu'il avait reçu.

Une question de madame de Parnes soulagea la mauvaise humeur du jeune homme. Elle lui demanda d'un air railleur s'il no pouvait du moins lui dire le nom de baptême de sa veuve. « Elle s'appelle Julie, répliqua-t-il sur-le-champ. » 11 y avait dans cette réponse si peu d'hésiUdiijii et tant de nelteté, que madame de Parnes en Tut frappée. « C'est un assez joli nom, » dit-elle ; et la convertit lion tomba tout à coup.

il arriva alors une chose peut-être difficile à expliquer et peut-être aisée à comprendre. Dès que la marquise crut sérieusement que cette déclaration qui l'avait choquée n'était réelîc-meul pas pour elle, elle en parut surprise et piv-iTM.' blessée. Soit que la légèreté do Valeiiliii ici s^siLiàl trop forte, s'il en aimait une autre, soit qu'elle regrettât d'avoir montré de la colère mal à propos, elle devint rêveuse, et, ce qui est étrange, en même temps irritée et coquette. Elle voulut revenir sur son pardon, et, tout en cherchant querelle à Valentin, elle s'assit à sa toilette; elle dénoua le ruban qui entourait son cou, puis le rattacha ; elle prit un peigne ; sa coiffure semblait lui déplaire ; elle refaisait une boucle d'un côié, en retranchait une de l'autre; comme elle arrangeait son chignon, le peigne lui glissa des mains, et sa longue chevelure noire lui couvrit les épaules.

— Voulez-vous que je sonne? demanda Valentin ; avez-vous besoin de votre femme de chambre ?

— Ce n'est pas la peine, répondit la marquise, qui releva d'une main impatiente ses cheveux déroulés, et yenfonçason peigne. Je ne sais ce que font mes domestiques : il faut qu'ils soient tous sortis, car j'avais défendu ce matin qu'on laissât entrer personne.

— En ce cas, dit Valentin, j'ai commis une indiscrétion, je me retire.

11 fit quelques pas vers la porte, et allait sortir en , effet, quand la marquise, qui tournait le dos, et apparemment n'avait pas entendu sa réponse, lui dit :

— Donnez-moi une boite qui esl sur la cheminée.

11 obéit ; elle prit des épingles dans la boite, et rajusta sa coiffure.

— A propos, dit-elle, et ce portrait que vous aviez fait?

— Je ne sais où il est, répondit Valentin ; niais je le retrouverai, et si vous le permettez, je vous le donnerai lorsque je l'aurai retouché.

Un domestique vint, apportant une lettre à laquelle il fallait une réponse. La marquise se mit à écrire; Valentin se leva et entra dans le jardin. En passant près du pavillon, il vit que la porte en était ouverte ; la femme de chambre qu'il avait rencontrée en arrivant y essuyait les meubles ; il entra, curieux d'examiner de près ce mystérieux houdoir qu'on disait délaissé. En le voyant, la servante se mit a rire avec cet air de protection que prend tout laquais après une confidence. C'était une fille jeune et assez jolie ; il s'approcha d'elle délibérément, et se jeta sur un fauteuil,

38 LES DEBX MAITRESSE*.

— Est-ce que ïolre maîtresse ne -vient pas quelquefois ici ? demanda-t-il d'un air distrait.

La soubrette semblait hésiter à répondre ; elle eonjnuait à ranger ; en passant devant la chaise longue de forme moderne dont je vous ni, je croîs, parlé, elle dit à demi-voix :

— Voilà le fauteuil de madame.

— Et pourquoi, reprit Valentin, madame dit-elle qu'elle ne vient jamais?

— Monsieur, répondit la servante, c'est que l'ancien marquis, ne vous déplaise, a fait des siennes dans ce pavillon. Il a mauvais renom dans le quartier ; quand on y entend du tapage, on dit : C'est le pavillon de Parnes ; et voilà pourquoi madame s'en défend.

— Et qu'y vient faire madame? demanda encore Valentin.

Pour toute réponse, la soubrette haussa légi: renient les; épaules, comme pour dire : Pas grand mal.

vait encore. Il avait mis, tout en causant, la main dans la poche de son gilet ; le hasard voulut que dans ce moment il fût dans la veine dorée ; un caprice de curiosité lui passa par la tête ; il tira un double louis neuf qui reluisait merveilleusement au soleil, et dit à la soubrette :

— Cachez-moi ici.

D'après ce qui s'était passé, la soubrette croyait que Valentin n'était pas mal vu de sa maîtresse. Pour

entrer d'autorité chez une femme, il faui une certaine assurance d'en Être bien reçu, et quand, après avoir forcé sa porte, on passe une demi-heure dans sa chambre, les domestiques savent qu'en penser. Cependant la proposition était hiirdie : se cacher pour surprendre les gens c'est une idée d'amoureux et non line idée d'amant; le double louis, quelque beau qu'il fût, ne pouvait Intler avec la crainte d'être chassée. Mais après tout , pensa la servante , quand on est aussi amoureux, on est bien près de devenir amant. Qui saitf au lieu d'être chassée, je serai peut-être remerciée. Elle prit donc le double louis en soupirant et montra en rianl à Valentin un vaste placard où il se jeta.

— Où èies-vous donc ? demandait la marquise qui venait de descendre dans le jardin.

La servante répondit que Valentin était sorti par le petit salon. Madame de Parnes regarda de côté et d'autre, comme pour s'assurer qu'il eiait parti; puis elle entra dans le pavillon, y jeta un coup d'oeil, et s'en fut après avoir fermé la porte àla clef.

Vous trouverez peut-être, madame, que je vous fais un conte invraisemblable. Je connais des gens d'esprit, dans ce siècle de prose, qui soutiendraient très-gravement que de pareilles choses ne sont pas possibles, et que, depuis la révolution, on ne se cache plus dans un pavillon. 11 n'y a qu'une réponse à faire à ces incrédules : c'est qu'ils ont sans doute oublié le temps où ils étaient amoureux.

Des que Valentin se trouva seul, il lui vint l'idée

40 LES DEUX HAITRESSK8.

Irès-naturelle qu'il allait peut-être passer là une journée. Quand sa curiosité fut satisfaite, et après qu'il eut examiné à loisir le lustre, les rideaux et les consoles, il se trouva avec un grand appétit vis-à-vis d'un sucrier et d'une carafe.

Je vous ai dit que le billet du matin l'avait empêche de déjeuner ; mais il n'avait, en ce moment, aucun motif pour ne pas dîner. 11 avala deux ou trois morceaux de sucre, et se souvint d'un vieux paysan à qui on demandait s'il aimait les femmes : « J'aime assez une belle fille, répondit le brave homme, mais j'aime mieux une bonne côtelette, » Valentin pensait aux festins dont, au dire de la soubrette, ce pavillon avait été témoin, et, à la vue d'une belle table ronde qui occupait le milieu de la chambre, il aurait volontiers évoque le spectre des petits soupers du défunt marquis : « Qu'on serait bien ici, se disait-il, par une soirée ou par une nuit d'été, les fenêtres ouvertes, les persiennes fermées,' les bougies allumées, la table servie ! Quel heureux temps que celui où nos ancêtres n'avaient qu'à frapper dti pied sur le parquet, pour faire sortir de terre un bon repas !» Et en parlant ainsi Valentin frappait du pied ; mais rien ne lui répondait que l'écho de la voûte et le gémissement d'une harpe détendue.

Le bruit d'une clef dans la serrure le fit retourner précipitamment à son placard : était-ce la marquise ou la femme de chambre ? Celle-ci pouvait le délivrer, ou du moins lui donner un morceau de pain. M'accuserez-vous encore d'être romanesque, si je vous dis

qu'en ce moment il ne savait laquelle des deux il eût souhaité de voir entrer ?

Ce fut la marquise qui parut. Que venait-elle faire? La curiosité fut si forte, que toutcautre idée s'évanouit. Madame de Parues sortait de table; elle Gt précisément ce que Valentin rêvait tout à l'heure ; elle ouvri) les fenêtres, ferma les pcrsicnnes, et alluma deux bougies. Le jour commençait à tomber. Elle posa sur la table un livre qu'elle tenait, fit quelques pas en fredonnant, et s'assit sur un canapé.

« Que vient-elle faire ï » se répétait Valentin. Malgré l'opinion de la servante, il ne pouvait se défendre d'espéré qu'il allait découvrir quelque mystère. « Qui sait, pensa-t-il, elle attend peut-être quelqu'un 1 Je me trouverais jouer un beau rôle, s'il allait arriver un tiers. » La marquise ouvrait son livre au hasard, puis le fermait, puis semblait réfléchir. Le jeune homme crut s'apercevoir qu'elle regardait du côté du placard. A travers la porte entre-bâillée, il suivait tous ses mouvements; une étrange idée lui vint tout à coup : la femme de chambre avait^elle parlé î la marquise savait-elle qu'il était là ?

Voilà, direz-vous, une idée bien folle, et surtout bien peu vraisemblable. Comment supposer qu'après s5n billet, la marquise, instruite de la présence du jeune homme, ne l'eût pas fait mettre à la porte, ou tout au moins ne l'y eût pas mis elle-même 1 Je commence, madame, par vous assurer que je suis du même avis que vous ; mais je dois ajouter pour l'acquit de ma conscience, que je ne me charge, sous aucun pré-

it LES LU!- X HA1TRESSÉS.

texte, d'éclaircir des idées de ce genre. Il y a des gens qui supposent toujours, et d'autres qui ne supposent jamais, le devoir d'un historien est de raconter et de laisser penser ceux qui s'en amusent.

Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est évident que la déclaration de Valentin avait déplu à madame de Parnes ; qu'il est probable qu'elle n'y songeait plus ; que, selon toute apparence, elle le croyait parti ; qu'il est plus probable encore qu'elle avait bien dîné, et qu'elle venait faire la sieste dans son pavillon ; mais il csl certain qu'elle commença par mettre un de ses pieds sur son canapé, puis l'autre, puis qu'elle posa lu tële sur un coussin, puis qu'elle ferma iluuccTiicnt les yeux; et il me paraît difficile, après cela, de ne pas croire qu'elle s'endormit.

Valentin eut envie, comme dit Valmont, d'essayer dépasser pour un songe. 11 poussa la porte du placard; un craquement le fit frémir ; la marquise avait ouvert les yeux, elle souleva la tète et regarda autour d'elle. Valentin ne bougeait pas, comme vous pouvez croire. N'efitendant plus rien et n'ayant rien vu, madame de Parnes se rendormit ; le jeune homme avança sur la pointe du pied, et, le cœur palpitant, respirant à peine, il parvint, comme Robert le Diable, jusqu'à Isabelle assoupie.

Ce n'est pas en pareille circonstance qu'on réfléchit ordinairement. Jamais madame de Parnes n'avait été si belle ; ses lèvres entr' ouvertes semblaient plus vermeilles ; un plus vif incarnat colorait ses joues ; sa respiration, égale et paisible, soule?ait doucement son

sein d'albâtre, couvert d'une blonde légère. L'ange de la nuit ne sortit pas plus beau d'un bloc de marbre de Carrare, sous le ciseau de Michel-Ange. Certes, même en s'ofïcnsant, une telle femme surprise ainsi doit pardonner le désir qu'elle inspire. Un légermonve. ment de la marquise arrèia cependant Valcntin. L)or niait-elle? Cet étrange donte le troublait malgré lui. « Et qu'importe? se dit-H; est-ce donc un piégeî Quoi travers et quelle folie ! pourquoi l'amour perdrait-il de son prix en s'aperce vaut qu'il est purhipj? Quoi de plus permis, déplus vrai, qu'un demi-mensongequi se laisse deviner? Quoi de plus beau qu'elle, si elle dort? Quoi déplus charmant, si elle ne dort pasï j>

Tout en se parlant ainsi, il restait immobile, et ne pouvait s'empêcher de chercher un moyen de savoir la vérité. Dominé par cette pensée, il prit un petit morceau de sucre qui restait encore de son repas, et, se caehant derrière la marquise, il le lui jeta sur la main ; elle ne remua pas. Il poussa une chaise doucement d'abord, puis un peu plus fort, point de réponse. 11 étendit le bras, et fit tomber à terre le livre que madame de Pâmes avait posé sur la table. Il la crut éveillée cette fois, et se blottit derrière le canapé ; mais rien ne bougeait. 11 se leva alors, et, comme la persienue entr'ouverle exposait la marquise au serein, il la ferma avec précaution.

Vous comprenez, madame, que je n'étais pas dans le pavillon, et, du moment que la persienne fut fermée, il m'a été impossible d'en voir davantage.

Il n'y avait pas plus de quinze jours de cela, lorsque Valentin, en sortant de chez madame Delaunay, oublia sod mouchoir sur un fauteuil. Quand le jeuno homme fut parti, madame Delaunay ramassa le mouchoir, et, ayant, par hasard, regardé la marque, elle trouva un I et uu P très-délicatement brodés. Ce n'était pas le chiffre de Valentin : à qui donc appartenait ce mouchoir? Le nom d'Isabelle de Parnes n'avait jamais été prononcé rue du Plat d'étain, et la veuve, par conséquent, se perdait en vaines conjectures. Elle retournait le mouchoir dans tous les sens, regardait un coin, puis un autre, comme si elle eût espéré découvrir quelque part le véritable nom du propriétaire.

Et pourquoi, me de manderez- vous, lanlde curiosité pour une chose si simple? On emprunte tous les jours un mouchoir à un ami, et on le perd ; cela va sans dire. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? Cependant madame Delaunay examinait de près la fine batiste, et lui trouvait un air féminin qui lui faisait hocher la tête. Elle se connaissait en broderie, et le dessin lui paraissait bien riche pour sortir de l'armoire d'un garçon. Un indice imprévu lui découvrit la vérité. Aux plis du mouchoir, elle reconnut qu'un des coins avait été noué pour servir de bourse, et cette manière de serrer son argent n'appartient, vous le savez, qu'aux femmes. Elle pâlit à cette découverte, et, après avoir pendant quelque temps

fhésur le mouchoirdes regards pensifs, elle fut obligée de s'en servir pour essuyer une larme qui coulait sur sa joue.

Une larme ! direz-vous, déjà une larme ! Hélas ! oui, madame, elle pleurait. Qu'était-il donc arrivé? Je vais vous le dire; mais il faut pour cela revenir un instant sur nos pas.

11 faut savoir que, le surlendemain du bal, Valentin était venu chez madame Delaunay. La mère lui ouvrit la porte, et lui répondit que sa fille était sortie. Madame Delaunay, là-dessus, avait écrit une longue lettre au jeune homme ; elle lui rappelait leur dernier entretien, et le suppliait de ne plus venir la voir. Elle comptait sur sa parole, sur son honneur et sur son amitié. Elle ne se montrait pas offensée, et ne parlait pas du galop. Bref, Valentin lut cette lettre d'un bout à l'autre sans y trouver rien de trop ni de trop peu. 11 se sentit touché, et il eût obéi, si le dernier mot n'y eût pas été. Ce dernier mot, il est vrai, avait été effacé, mais si légèrement, qu'on ne l'en voyait que mieux. «Adieu, disait la veuve en terminant sa lettre, soyez heureux. »

Dire à un amant qu'on bannit : Soyez heureux, qu'en pensez-vous, madame? N'est-ce pas lui dire: Je ne suis pas heureuse? Le vendredi venu, Valentin hésita longtemps s'il irait ou non chez le notaire. Malgré son âge et son étourderie, l'idée de nuire à qui que ce fût. lui était insupportable. 11 ne savait à quoi se décider, lorsqu'il se répéta : Soyez heureux 1 Et il courut chez M. des Andelys.

LES DEUX MALTRESSES.

Pourquoi madame Delaunay y était-elle ? Quand noire héros entra dans le salon, il la vit froneer le sourcil avec une singulière expression. Pour ce qui regarde les manières, il y avait bien en elle quelque coquetterie ; mais, au fond du cœur, personne n'était [Jus simple, pi ïiS ine.vjieii mente que madame Delaunay. Elle avait pu, en voyant le danger, tenter hardiment de s'en détendre; mais, pour résistera une lutte engagée, elle n'avait pas les armes nécessaires. Elle ne savait rien de ces manèges lii.Liles, do ee s ressources toujours prêtes, au moyen desquelles mie femme d'esprit sait tenir l'amour en lisière et l'éloigner ou l'appeler tour à tour. Quand Valentin lui avait baisé la main, elle s'était dit : Voilà un mauvais sujet dont je pourrais bien devenir amoureuse ; il faut qu'il parte sur-le-champ. Mais lorsqu'elle le vit, chez le notaire, entrer gaiement sur la pointe du pied, serré dans sa cravate et le sourire sur les lèvres, la saluant, malgré sa défense, avec un gracieux respect, elle se dit : Voilà un homme plus obstiné et plus rusé que moi ; je ne serai pas la plus forte avec lui, et puisqu'il revient, il m'aime peut-être.

Eile ne refusa pas, coite fuis, la contredanse qu'il lui demandait ; aux premières paroles, il vit en elle une grande résignation et une grande inquiétude. Au fond de cette âme timide et droite, il y avait quelque ennui de la vie ; tout en désirant le repos, elle était lasse de la solitude. M. Delaunay, mort fort jeune, ne l'avait point aimée ; il l'avait prise pour ménagère plutôt que pour femme, et, quoiqu'elle n'eut point de dot, il avait

fait, en l'épousant, ce qu'on appelle un mariage de raison. L'économie, l'ordre, la vigilance, l'estime publique, l'amitié de son mari, les vertus domestiques en un mot, voilà ce qu'elle connaissait en ce monde. Valentîn a>^it, dans le salon de M. des Andelys, la réputation que tout jeune homme dont le tailleur est bon peut avoir chez un notaire. On n'en parlait que comme d'un élégant, d'un habitué de Tortoni, et les petites cousines se chuchotaient entre elles des histoires de l'autre monde qu'on lui attnbuait. 11 était descendu par une cheminée chez une baronne, il avait sauté par la fenêtre d'une duchesse qui demeurait an cinquième étage, le tout par amour et sans se faire demal, ete. ,etc.

Madame Delaunay avait trop de bon sens pour écouter ces niaiseries ; maïs elle eût peut-être mieux fait de les écouter que d'en entendre quelques mots au hasard. Tout dépend souvent, ici-bas, du pied sur lequel on se présente. Pour parler comme les écoliers, Valentin avait l'avantage sur madame Delaunay. Pour lui reprocher d'être venu, elle attendait qu'il lui eu demandât pardon. Il s'en garda bien, comme yous pensez. S'il eût été ce qu'elle le croyait, s'est-à-dire un homme à bonnes fortunes, il n'eût peut-être pas réussi près d'elle, car elle l'eût senti alors trop habile et trop sûr de lui ; mais il tremblait en la touchant, et cette preuve d'amour, jointe à un peu de crainte, troublait à la fois la tète et le cœur de la jeune femme. Il n'était pas question, dans tout cela, de la salle à manger da notaire, ils semblaient tous deux l'avoir oubliée ; mais quand arriva le signal du galop, et que Valentin

vint inviter la veuve, il fallut bien s'en souvenir.

il m'a assuré que de sa vie il n'avait vu un plus beau visage que celui de madame Delaunay quand il lui fît cette invitation. Son front, ses joues, se couvrirent de rougeur ; tout le sang qu'elle avait au cœur reflua autour de ses grands yeux noirs, comme pour en faire ressortir la flamme. Elle se souleva à demi, prête à accepter, et n'osant le faire ; un léger frisson fît trembler ses épaules, qui, cette fois, n'étaient pas nues. Valentin lui tenait la main ; il la pressa doucement dans la sienne comme pour lui dire ; Ne craignez plus rien, je sens que vous m'aimez.

Avez-vous quelquefois réfléchi à la position d'une femme qui pardonne un baiser qu'on lui a dérobé ? Au moment où elle promet de l'oublier, c'est à peu près comme si elle l'accordait. Valcnliii osa faire à madame Delaunay quelques reproches de sa colère; il se plaignit de sa sévérité, de i'éloigncment où elle l'avait tenu ; il en vint enfin, non sans hésiter, à lui parler d'un petit jardin situé derrière sa maison, lieu retiré, à. l'ombrage épais, où nul œil indiscret ne pouvait pénétrer. Une fraîche cascade, par son murmure, y protégeait lu causerie; la solitude y protégeait l'amour. Nul bruit, nul témoin, nul danger. Parler d'un lieu pareil au milieu du monde, au son de la musique, dans le tourbillon d'une féte, à une jeune femme qui vous écoute, qui n'accepte ni ne refuse, mais qui laisse dire et qui sourit... ah ! madame, parler ainsi d'un Heu pareil, c'est peut-être plus doux que d'y être.

Tandis que Valenlio se livrait sans réserve, la veuve

écoutait sans réflexion. De temps en temps, aux ardents désirs elle opposait une objection timide; de temps en temps elle feignait de ne plus entendre, et si un mot lui avait échappé, en rougissant, elle le faisait répéter. Sa maio, pressée par celle du jeune homme, voulait être froide et immobile ; elle était inquiète et brûlante. Le hasard, qui sert les amants, voulut qu'en passant dans la salle à manger ils se retrouvassent seuls, comme la dernière fois. Valentin n'eut pas même la pensée de troubler la rêverie de sa valseuse, et, à la place du désir, madame Delaunay vit l'amour. Que vous dirai-je î ee respect, cette audace, celte chambre, ce bal, l'occasion, tout se réunissait pour la séduire. Elle ferma les yeux à demi, soupira... et ne promit rien.

Voilà, madame, par quelle raison madame Delaunay se mit à pleurer quand elle trouva le mouchoir de la marquise.

De ce que Valentin avait oublié ce mouchoir, il ne faut pas croire cependant qu'il n'en eût pas un dans sa poche.

Pendant que madame Delaunay pleurait, notre étourdi, qui n'en savait rien, était fort éloigné de pleurer. Il était dans un petit salon boisé, doré et musqué comme une bonbonnière, au fond d'un grand fauteuil de damas violet. Il écoutait, après un bon dîner, l'Invitation à la valse de Wehe\ . et, tout en

prenant d'excellent café, il regardait de temps en temps le cou blanc de madame de Parnes. Celle-ci, dans tous ses atours et exaltée, comme dit Hoffmann, par une tasse de thé bien sucré, faisait de son mieux de ses belles mains. Ce n'était pas de la petite musique, et il faut dire, en toute justice, qu'elle s'en tirait parfaitement. Je ne sais lequel méritait le plus d'éloges, ou du sentimental maître allemand, ou de l'intelligente musicienne, ou de l'admirable instrument d'Ërard, qui renvoyait en vibrations sonores la double inspiration qui l'animait.

Le morceau fini, Valentin se leva, et tirant de sa poche un mouchoir : a Tenez, dit-il,je vous remercie ; voilà le mouchoir que vous m'avez prèle. »

La marquise fit justement ce qu'avait fait madame Delaunay. Elle regarda la marque aussitôt ; sa main délieate avait senti un tissu trop rude pour lui appartenir. Elle se connaissait aussi en broderie; mais il y en avait si peu que rien, assez pourtant pour dénoter une femme. Elle retourna deux ou trois fois le mouchoir, l'approcha timidement de son nez, le regarda encore, puis le jeta à Valentin en lui disant : o Vous vous êtes trompé ; ce que vous me rendez là appartient à quelque femme de chambre de votre

Valentin, qui avait emporté par mégarde le mouchoir de madame Delaunay, le reconnut et se sentit battre le cœur. « Pourquoi àune femme de chambre? b répondit-il. Mais la marquise s'était remise au piano ; peu lui importait une rivale qui se mouchait dans de

la grosse toile. Elle reprit le presto de sa valse, el fit semblant de n'avoir pas entendu.

Cette indifférence piqua Valentin. Il fit un tour de chambre et prit son chapeau.

— Où allez-v ous donc? demanda madame de Parnes.

— Chez ma mère, rendre à sa femme de chambre le mouchoir qu'elle m'a prêté.

— Vous verra-t-on demain? Nous avons un peu de musique, el vous me ferez plaisir de venir dîner.

— Non; j'ai affaire toute la journée.

Il continuait à se promener, et ne se décidait pas à sortir. La marquise se leva et vint à lui.

— Vous êtes un singulier homme, lui dit-elle; vous voudriez me voir jalouse.

— Moiï pas du tout. La jalousie est un sentiment que je déteste.

— Pourquoi donc, vous fàchcz-vons de ce que je trouve à ce mouchoir un air d'antichambre? Est-ce ma faute, ou la vôtre?

— Je ne m'en fâche point, je le trouve tout ample. En parlant ainsi, il tournait le dos. Madame de

Parues s'avança doucement, se saisit du mouchoir de madame Delaunay, et, s'approchant d'une fenêtre ouverte, le jeta dans la rue.

— Que faites-vous? s'écria Valentin. Et il s'élança pour la retenir ; mais il était trop tard.

— Je veux savoir, dit en riant la marquise, jusqu'à quel point vous y tenez, et je suis curieuse de voir si vous descendrez le chercher.

Valentin hésita uq instant, et rougit de dépit. Il eût

voulu punir la marquise par quelque réponse piquante; maïs, comme il arrive souvent, la colère lui ôtait l'esprit. Madame de Parues se mit à rire de plus belle. II enfonça son chapeau sur sa tèle, et sortit en disant : « Je vais le chercher. »

Il chercha en sflet longtemps ; mais un mouchoir perdu est bientôt ramassé, et ce fut vainement qu'il revint dix fois d'une home à une autre, La marquise à sa fenêtre riait toujours en le regardant faire. Fatigué enfin, et un peu honteux, il s'éloigna sans lever la tète, feignant de ne pas s'apercevoir qu'on l'eût observé. Au coin de la rue pourtant, il se retourna, et vit madame de Parnes qui ne riait plus, et qui le suivait des yeux.

11 continua sa route sans savoir où il allait, et prit machinalement le chemin de la rue du Plat d'étain. La soirée était belle et le ciel pur. La veuve était aussi à sa fenêtre ; elle avait passé une triste journée.

— J'ai besoin d'être rassurée, lui dit-elle dès qu'il [ut entré. A qui appartient un mouchoir que vous avez laissé chez moi?

11 y a des gens qui savent tromper et qui ne savent pas mentir. A cette question, Valentin se troubla trop évidemment pour qu'il fût possible de s'y mépreudre, et sans attendre qu'il répondît :

— Écoutez-moi, dit madame Dclaunay. Vous savei maintenant que je vous aime. Vous connaissez beaucoup de monde, et je ne vois personne; il m'est aussi impossible de savoir ce que vous faites qu'il vous serait facile d'y voir clair dans mes moindres actions, s'il

vous en prenait fantaisie. Vous pouvez me tromper aisément et impunément, puisque je ne peux ni vous surveiller, ni cesser de tous aimer ; sou venez- vous, je vous en supplie, de ce que je vais vous dire : tout se sait tôt ou tard, et, croyez-moi, c'est une triste chose.

Valeittin voulait l' interrompre ; elle lui prit la main et continua :

— Je ne dis pas assez, ce n'est pas une triste chose, mais la plus triste qu'il y ait au monde. Si rien n'est plus doux que le souvenir du bonheur, rien n'est plus affreux que de s'apercevoir que le bonheur passé était un mensonge. Avez-vous j;im;iis pensé à ce que ce peut être que de haïr ceux qu'on a aimés? Concevez-vous rien de pis? Réfléchissez à cela, je vous en conjure. Ceux qui trouvent plaisir à tromperies autres en tirent ordinairement vanité ; ils s'imaginent avoir par là quelque supériorité sur leurs dupes; elle est bien fugitive, et à quoi mène-t-elle ? Rien n'est aussi aisé que le mal. Un homme de votre âge peut tromper sa maîtresse, seulement pour passer le temps; mais le temps s'écoule en effet, la vérité vient, et que restc-t-il 7 Une pauvre créature abusée s'est crue aimée, heureuse ; elle a fait de vous son bien unique ; pensez à ce qui lui arrive, s'il faut qu'elle ait horreur de vous :

La simplicité de ce langage avait ému Valentin jusqu'au fond du cœur.

— Je vous aime, lui dit-il, n'en doutez pas, je u'aime que vous seule.

— J'ai besoin de le cro ; re, répondit la veuve, et, si

Si LES DOUX MAITRESSES.

vous dites vrai, nous ne reparlerons jamais de ce que j'ai souffert aujourd'hui. Permettez- moi pourtant tt'ajouter encore un \aoi qu'il faut absolument que je vous dise. J'ai vu mou père, à l'âge de soixante ans, apprendre tout à coup qu'un ami d'enfance l'avait trompé" dans une affaire de commerce. Une lettre avait été trouvée, dans laquelle cet ami racontait lui-même sa perlidie, et se vantait de la triste habileté qui lui avait rapporté quelques billets de banque à noire détriment. J'ai vu mon père abîmé de douleur et stupéfait, la lête baissée, lire cette lettre ; il en était aussi honteux que s'il eût été lui-même le coupable ; il essuya une larme sur sa joue, jeta la lettre au feu, et s'écria : « Que la vanité et l'intérêt sont peu de chose ! mais qu'il est affreux de perdre un ami ! » Si vous eussiez été là, Valenliu, vous auriez l'ait serment de ne jamais tromper personne.

Madame Delaunay, en prononçant ces mots, laissa échapper quelques larmes. Valentin était assis près d'elle; pour toute réponse, il l'attira à lui; elle posa sa tète sur son épaule, et tirant de la poche de sou tablier le mouchoir de la marquise :

— 11 est bien beau, dit-elle ; la broderie en est fine : vous me le laisserez, n'esl-ci; pas? La femme à qui il appartient ne s'apercevra pas qu'elle l'a perdu. Quand on a un mouchoir pareil, on en a bien d'autres. Je n'en ai, moi, qu'une douzaine, et ils ne sont pas merveilleux. Vc-ns me rendrez le mien que vous avez emporté, et qui ne vous ferait pas honneur; mais je garderai celui-ci.

— A quoi bon? répondit Valentin. Vous ne vous eu servirez pas.

— Si, mon ami ; il taut que je me console de l'avoir trouvé sur ce fauteuil, et il Tint qu'il essuie mes larmes jusqu'à ce qu'elles aient cessé Je couler.

— Que ce baiser ies essuie ! s'écria le jeune homme. Et prenant le mouchoir Je niad:mie de l'arnes, il le jeta par la fenêtre.

Six semaines s'étaient écoulées, et il faut qu'il soit bien diflicile à l'homme de se connaître lui-même, puisque Valentin ne savait pas encore laquelle de ses deux maîtresses il aimait le mieux. Malgré ses moments de sincérité et les élans du cœur qui l'emportaient près de madame Delauna y, il ne pouvait se résoudre h désapprendre le chemin Je l'hôtel de la Chaussée d'An tin. Malgré la beauté de madame de Parnes, sou esprit, sa grâce et tous les plaisirs qu'il trouvait chez elle, il ne pouvait renoncer à la chambrette de la rue du Plat J'i'lain. Le [ii lit de Y.d' util! M'jait tour à tour

la veuve et la marquise se promener au bras du jeune homme, et le murmure de la cascade couvrait de son bruit monotone des serments toujours répétés, toujours trahis avec la même ardeur. Faut-il donc croire que l'inconstance ait ses plaisirs comme l'amour fidèle? On entendait quelquefois rouler encore la voiture sans livrée qui emmenait incognito madame de Parnes, quand madame Delaunav paraissait voilée au bout de

la rue, s'ache minant d'un pas craintif. Caché derrière sa jalousie, Valentin souriait de ces rencontres, et s'abandonnait sans remords aux dangereux attraits du changement.

C'est une chose presque infaillible que ceux qui se familiarisent avec un péril quelconque finissent par l'aimer. Toujours exposé à voir sa double intrigue découverte par un hasard, obligé au rôle difficile d'un homme qui doit mentir sans cesse, sans jamais se trahir, notre étourdi se sentit fier de eette posilion étrange ; après y avoir accoutumé son cœur, il y habitua sa vanité. Les craintes qui le troublaient d'abord, les scrupules qui l'arrêtaient, lui devinrent chers; il donna deux bagues pareilles à ses deux amies ; il avait obtenu de madame Deiaunay qu'elle portât une légère chaîne d'or qu'il avait choisie au lieu de son collier de chrysocale. Il lui parut plaisant de faire mettre ce collier à !a marquise ; il réussit à l'en affubler un jour qu'elle allait au bal, et c'est, à coup sûr, la plus grande preuve d'amour qu'elle lui ait donnée.

Madame Delaunay, trompée par l'amour, ne pouvait croire à l'inconstance de Valentin. Il y avait de certains jours où la vérité lui apparaissait tout à coup claire et irrécusable. Elle éclatait alors en reproches, elle fondait en larmes, elle voulait mourir ; un mot de son amant l'abusait de nouveau, un serrement de main la consolait ; elle rentrait chez elle heureuse et tranquille. Madame de Parnes, trompée par l'orgueil, ne cherchait à rien découvrir et n'essayait de rien savoir. Elle se disait : « C'est quelque ancienne maîtresse qu'il n'a

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