‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset NouvellesChapitre 2 sur 28 · LES DEUX · texte numérisé non relu

LES DEUX

pas le courage de quitter. » Et elle ne daignait pas s'abaisser à demander un sacrifice. L'amour lui semblait un passe- temps, la jalousie un ridicule ; elle croyait d'ailleurs sa beauté un talisman auquel rien ne pouvait résister.

Si \ous vous souvenez, madame, du caractère do notre héros, tel que j'ai tâché de vous le peindre à la première page de ce conte, vous comprendrez el vous excuserez peut-être sa conduite, malgré ce qu'elle a de justement blâmable. Le double amour qu'il ressentait, ou croyait ressentir, él;iil pour ainsi dire l'image de sa vie entière. Ayant toujours cherché les extrêmes, goûtant les jouissances du pauvre et celles du riche en même temps, il trouvait près de ces deux femmes le contraste qui lui plaisait, el il était réellement riche et pauvre dans la même journée. Si, de sept à huit heures, au soleil couchant deux beaux chevaux gris entraient au petit trot dans l'avenue des Champs- Elysées, traînant doucement derrière eux un coupé tendu de soie comme un boudoir, vous eussiez pu voir au fond de la voiture une fraîche et coquette figure cachée sous une grande capote, et souriant à un jeune homme nonchalamment étendu près d'elle : c'étaient Valentin et madame de Pâmes qui prenaient l'air après dîner. Si le matin, au lever du soleil, le hasard vous avait mené près du joli bois de RomainviUe, vous eussiez pu y rancontrer sous le vert bosquet d'une guinguette deux amoureux se parlant à voix basse, ou lisant ensemble la Fontaine : c'étaient Valentin et madame Delaunay qui venaient de marcher dans la rosée. Étiez*

LES DEUX MAHlihSSES.

vous ce soir d'un grand bal à l'ambassade d'Autriche? Avcz-vous vu au milieu d'un cercle brillant de jeunes femmes une beauté plus titre, plus courtisée, plus dédaigneuse que toutes les autres '! Ci Ue tête charmante, coillée d'un turban doré, qui se balance avec grâce comme une rose bercée par le zéphyr, c'est la jeune marquise que la foule admire, que le triomphe embellit, et qui pourtant semble rêver. Non loin de là, appuyé contre une colonne, Valentin la regarde : personne ne connaît leur secret, personne n'interprète ce coup d'œil, et ne devine la joie de l'amant. L'éclat des lustres, le bruit de la musique, les murmures de la foule, le parfum des fleurs, tout le pénètre, le transporte, et l'image radieuse de sa belle maîtresse enivre ses yeux éblouis. 11 doute presque lui-même de son bonheur, et qu'un si rare trésor lui appartienne ; il entend les hommes dire autour de lui : « Quai éclat ! quel sourire ! quelle femme ! » et il se répèle tout bas ces paroles. L'heure du souper arrive ; un jeune officier rougit de plaisir en présentant sa main à la marquise - , on l'entoure, on la suit, chacun veut s'en approcher et brigue la faveur d'un mot tombé de ses lèvres ; c'est alors qu'elle passe près do Valentin et lui dit à l'oreille: « A demain. » Que de jouissances dans un mot pareil ! Demain cependant, à la nuit tombante, le jeune hommemonte à tâtons un escalier sans lumière ; il arrive à grand'peine au troisième étage, et frappe doucement à une petite porte ; elle s'est ouverte, il entre ; madame Delaunay, devant sa table, travaillait seule en l'attendant ; il s'assoit près d'elie : elle le regarde, lui prend

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la main et lui dit qu'elle le remercie de l'aimer encore. Une seule lampe éclain; faiblement la modeste chambrette ; mais sous cette lampe est un visage ami, tranquille et bienveillant ; il n'y a plus là ni témoins empressés, ni admiration, ni triomphe ; mais Valenlin fait plus que de ne pas regretter le monde, il l'oublie ; la vieille mère arrive, s'assoit dans sa bergère, ,et il faut écouler jusqu'à di\ heures les histoires <iu temps passé, caresser le petit chien qui gronde, rallumer la lampe qui s'éteint. Quelquefois c'est un roman nouveau qu'il faut avoir le courage de tire ; Valcntin laisse tomber le livre pour effleurer en le ramassant le petit pied de sa maîtresse ; quelquefois c'est un piquet à deux sous la fiche qu'il faut faire avec la bonne dame, et avoir soin de n'avoir pas trop beau jeu. En sortant de là, le jeune homme revient à pied ; il a soupé hier avec du vin de Champagne, en fredonnant une contredanse ; il soupe ce soir avec une tasse de lait, en faisant quelques vers pour son amie. Pendant ce temps-là la marquise est furieuse qu'on lui ait manqué de parole; un grand laquais poudré apporte un billet plein de tendres reproches et sentant le musc ; le billet est décacheté, la fenêtre ouverte, le temps est beau, madame de Pâmes va venir; voilà notre étourdi grand seigneur. Ainsi, toujours différent de lui-même, il trouvait moyen d'être vrai en n'étant jamais sincère, et l'amant de la marquise n'était pas celui de la veuve.

« Et pourquoi choisir? me disait-il un jour qu'en nous promenant il essayait de se justifier. Pourquoi cette nécessité d'aimer d'une manière exclusive? Blâ-

merait-on un homme de mon âge d'être amoureux de madame de Parnes? N'est-elle pas admirée, enviée? ne vanle-t-on pas son esprit et ses charmes ? La raison mêmt se passionne pour elle. D'une autre part, quel reproche ferait-on à celui que la honlé, la tendresse, la candeur de madame Delaunay auraient touché ! N'est-cllc pas digne de faire la joie et le honheur d'un homme? Moins belle, ne serait-elle pas une amie précieuse, et, telle qu'elle est, y a-t-il au monde une plus charmante maîLresse ! En quoi donc suis-je coupable d'aimer ces deux femmes, si chacune d'elles mérite qu'on l'aime 1 Et, s'il est vrai que je sois assez heureux pour compter pour quelque chose dans leur vie, pourquoi ne pourraîs-je rendre l'une heureuse qu'en faisait! le malheur de l'autre? Pourquoi le doux sourire que ma présence fait éclore quelquefois sur les lèvres de ma belle veuve devrait-il être acheté au prix d'une larme versée par la marquise? Est-ce leur faute si le hasard mla jeté sur leur route, si je les ai approchées, si elles m'ont permis de les aimer ? Laquelle choîsirais-je sans être injuste? En quoi celle-là aurait-elle mérité plus que celle-ci d'être préférée ou abandonnée? 0«and madame Delaunay me dit que son existence entière m'appartient, que voulez-vous donc que je réponde? faut-il la repousser, la désabuser et lui laisser le découragement et le chagrin ? Quand madame de Parnes est au piano, et qu'assis derrière eile, je la vois se livrer à la noble inspiration de son cœur ; quand 3on esprit élève le mien, m'exalte et me fait mieux goûter par la sympathie les plus exquises jouissances de l'intelli-

, LES DEUX MAITRESSES. Cl

gence, faut-Il que je lui dise qu'elle se trompe et qu'un si doux plaisir est coupable ? Faut-il que je change en haine ou en mépris le souvenir de ces heures délicieuses ? Non, mon ami, je mentirais en disant à l'une des deuxqueje ne l'aime plus ou que jenel'ai point aimée ; j'aurais plutôt le courage de les perdre ensemble, que Celui de choisir en Ire elle^. ;>

Vous voyez, madame, que notre étourdi faisait comme font tous les hommes : ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l'apparence de la raison. Cependant il y avait de certains jours où son coeur se refusai!, malgré lui. au double rôle qu'il soutenait. 11 lâehait de troubler le moins possible le repos de madame Delaunay ; mais la fierté de la marquise eut plus d'un caprice à supporter. « Cette femme n'a que de l'esprit et de l'orgueil, » me disait-il d'elle quelquefois. 11 arrivait aussi qu'en quittant le salon de madame de Parncs, la naïveté de la veuve le faisait sourire, et qu'il trouvait qu'à son tour elle avait trop peu d'orgueil et d'esprit. 11 se plaignait de manquer de liberté. Tantôt une boutade lui faisait renoncer à un rendez-vous ; il prenait un livre, et s'en allait dîner seul à la campagne. Tantôt il maudissait le hasard qui s'opposait à une entrevue qu'il demandait. Madame Delaunay était, au fond du cœur, celle qu'il préférait ; mair il n'en savait rien lui-même, et cette singulière incertitude aurait peut-être duré longtemps, si une circonstance, légère en apparence, ne l'eût éclairé tout à coup sur ses véritables sentiments.

On était au mois de juin, et les soirées au jardin

étaient délicieuses. La marquise, en s'assoyant sur un banc de bois près de la cascade, s'avisa un jour de le trouver dur.

— Je vous ferai cadeau d'un coussin, dit-elle à Valentin.

Le lendemain matin, en effut, arriva une causeuse élégante, accompagnée d'un beau coussin en tapisserie, de !a part de madame de Parues.

Vous vous souvenez peut-ètreque madame Dclaunay faisait de la tapisserie. Depuis un mois, Valent» l'avait vue travailler constamment à un ouvrage de ce genre dont il -avait admiré le dessin; non que ce dessin eût rien de remarquable : c'était, je crois, une couronne de fleurs, comme toutes les tapisseries du inonde ; mais les couleurs en étaient charmantes. Que peut faire, d'ailleurs, uue main aimée que nous ne le trouvions nn chef-d'œuvre ! Cent fois, le soir, près de la lampe, le jeune homme avait suivi des yeux, sur le canevas, les doigts habiles de la veuve ; cent fois, an milieu d'un entretien animé, il s'était arrêté, observant un religieux silence, tandis qu'elle comptait ses points ; cent fois il avait interrompu cette main fatiguée et lui avait rendu

Quand Valentin eut fait porter la causeuse de la marquise dans une petite salle attenante au jardin, il y descendit et examina son cadeau. En regardant de près le coussin, il crut le reconnaître ; il le prit, le retourna, le remit à. sa place, et se demanda où il l'avait vu. « Fou que je suis, se dit-il, tous les coussins se ressemblent, et celui-là n'a rien d'extraordinaire. » Mais une

petite biche faite sur le fond blanc attira tout à coup ses yeux ; il n'y avait pas à se tromper; Valenlin avait fait lui-même cette tache, en laissant tomber une goutte d'encre sur l'ouvrage de madame Delaunay, un. soir qu'il écrivait près d'elle.

Cette découverte le jeta, comme vous pensez, dans un grand étonnement, « Comment est-cc possible ? se dcmanda-t-il ; comment la marquise peut-elie m' envoyer un coussin fait par madame Delaunay? » 11 regarda encore : plus de doute, ce sont les mêmes fleurs, les mêmes couleurs. Il en reconnaît l'éclat, l'arrangement ; il les louche comme pour s'assurer qu'il n'est pas trompé par une illusion ; puis il reste interdit, ne sachant comment s'expliquer ce qu'il voit.

Je n'ai que faire de dire que mille conjectures, moins vraiscm blahles les unes que les autres, se présentèrent à son esprit. Tantôt il supposait que le hasard avait pu faire se rencontrer la veuve et la marquise, qu'elles s'étaient entendues ensemble, et qu'elles lui envoyaient ce coussin d'un commun accord, pour lui apprendre que sa perfidie él.iil dénia*] née ; tantôt il se disait que madame Delaunay avait surpris sa conversation de la veille dans le jardin, et qu'elle avait voulu, pour lui faire honte, remplir la promesse de madame de Parnes. De toute façon, il se voyait découvert, abandonné de ses deux maîtresses, ou toutau moins de l'une des deux. Après avoir passé une heure à rêver, il résolut de sortir d'incertitude. 11 alla chez madame Delaunay, qui le reçut comme à l'ordinaire, etdont le visage n'exprima qu'un peu d'étonnement de le voir arriver si matin.

Rassuré d'abord par cet accueil, il parla quelque temps de choses indiffère rites ; puis, dominé par l'inquiétude, il demanda à la veuve si sa tapisserie était terminée. — Oui, répondit-elle. — Et où est-elle donc? dcmanda-t-il. A cette question, madame Del au nay se troubla et rougit. — Elle est chez le marchand, dit-elle assez vite. Puis elle se reprit, et ajouta : — Je l'ai donné à monter ; on va me la rendre.

Si Valentin avait été surpris de reconnaître le coussin, il le tut encore davantage de voir la veuve se troubler lorsqu'il lui en parla. N'osant pourtant faire de nouvelles questions, de peur de se trahir, il sortit de suite, et s'en fut chez la marquise. Mais cette visite lui en apprit encore moins ; quand il fut question de la causeuse, madame de Parnes, pour toute réponse fit un léger signe de tête en souriant, comme pour dire : Je suis charmée qu'elle vous plaise.

Notre étourdi rentra donc chez lui, moins inquiet, il est vrai, qu'il n'en éliiil porli, niais croyant presque avoir fait un rêve. Quel mystère ou quel caprice du hasard cachait cet envoi singulier? «L'une fait un coussin, et l'autre me le donne ; celle-là passe un mois à travailler, et quand son ouvrage est fini, celle-ci s'en trouve propriétaire ; ces femmes ne se sont jamais vues, el elles s'entendent pour me jouer un tour dont elles ne semblent pas se douter. » Il y avait assurément de quoi se torturer l'esprit : aussi le jeune homme cherchait-il de cent manières différentes la clef de l'énigme qui le tourmentait.

En examinant le coussin, il trouva l'adresse da

marchand qui l'avait vendu. Sur un pelit morceau de papier collé dans un coin, était écrit : Au pire de familh, rue Dauphine.

Dès que Valentin eut lu ces mots, il se vit sûr de parvenir à la vérité. 11 courut au magasin du Père de famille; il demanda si le matin même on n'avait pas vendu à une dame un coussin en tapisserie qu'il désigna et qu'on reconnut. Aux questions qu'il fit ensuite pour savoir qui avait fait ce coussin et d'où il venait, on ne répondit qu'avec restriction ; on ne connaissait pas l'ouvrière : il y avait dans le magasin beaucoup d'objets de ce genre ; enfin on ne voulait rien dire.

Malgré les réticences, Valentin eut bientôt saisi, dans les réponses du garçon qu'il interrogeait, un mystère qu'il ne soupçonnait pas, et que bien d'autres que lui ignorent : c'est qu'il y a à Paris un grand nombre de femmes , de demoiselles pauvres , qui , tout en ayant dans le monde un rang convenable et quelquefois distingué, travaillent en secret pour vivre. Les marchands emploient ainsi, et à bon marché, des ouvrières habiles; mainte famille, vivant sobrement, chez qui pourtant on va prendre le thé, se soutient par les filles de la maison ; on les voit sans cesse tenant l'aiguille, mais elles ne sont pas assez riches pour porter ce qu'elles font ; quand elles ont brodé du tulle, elles le vendent pour acheter de la percale ; celle-là, fille de nobles aïeux, fière de son titre et de sa naissance, marque des mouchoirs ; celle-ci, que vous admirez au bal, si enjouée, si coquette et si légère, fait

des fleurs artificielles et paye de son travail le pain de sa mère ; telle autre, un peu plus riche, cherche à gagner de quoi ajouter à sa toilette ; ces chapeaux tout faits, ces sachets brodés qu'on voit aux étalages des boutiques, et que le passant marchande par désœuvrement, sont l'oeuvre secrète, quelquefois pieuse, d'une main inconnue. Peu d'hommes consentiraient à ce métier, ils resteraient pauvres par orgueil- en pareil cas; peu de femmes s'y refusent, quand elles en ont besoin, et de celles qui le font, aucune n'en rougit, il arrive qu'une jeune femme rencontre une amie d'enfance qui n'est pas riche et qui a besoin de quelque argent; faute de pouvoir lui en prêter elle-même, elle lui dit sa ressource, l'encourage, lui cite des exemples, la mène chez le marchand, lui fait une petite clientèle ; trois mois après, l'amie est à son aise et rend à une autre le même service. Ces sortes de choses se passent tous les jours ; personne n'en sait rien, et c'est pour le mieux ; car les bavards qui rougissent du travail trouveraient bientôt moyen de déshonorer ce qu'il y a au monde de plus honorable.

— Combien de temps, demanda Valentin, faut-il à peu près pour faire un coussin comme celui dont je vous parle, et combien gagne l'ouvrière ?

— Monsieur, répondit le garçon, pour faire un coussin comme celui-là, il faut deux mois, six semaines environ. L'ouvrière paye sa laine, bien entendu ; par conséquent c'est autant de moins pour elle. La laine anglaise, belle, coûte dix francs lalîvre; le ponceau.la cerise, coûtent quinze francs. Pour ce coussin,

il faut une livre et demie de laine au plus, et il sera payé quarante ou cinquante francs à l'habile ouvrière.

Quand Valentm, de retour au logis, se retrouva en face de sa causeuse, lu secret qu'il venait d'apprendre produisit un effet inattendu. Eh pensant que madame Delaunay avait mis sis semaines à faire ce coussin pour grutier Jeov louis, et que madame de Parnes l'avait acheté en se promenant, il éprouva un serrement de cœur étrange. La différence que Ja destinée avait mise entre ces deux femmes se montrait à lui, en ce moment, sous une forme si palpable, qu'il ne put s'empêcher d'en souffrir. L'idée que la marquise allait arriver, s'appuyer sur ce meuble, et traîner son bras nu sur la trace des larmes de la veuve, fut insur. portable au jeune homme. 11 prit le coussin et le mit dans une armoire : « Qu'elle en pense ce qu'elle voudra, se dit-il, ce coussin me fait pitié, et je ne puis le laisser là. »

Madame de Parnes arriva bienifit après, et s'étonna de ne pas voir son cadeau. Au lieu de chercher une excuse, Valentin répondit qu'il n'en voulait pas, et qu'il ne s'en servirait jamais. Il prononça ces mots d'un ton brusque et sans réfléchir à ce qu'il faisait.

— Et pourquoi î demanda la marquise.

— Parce qu'il me déplaît.

— En quoi vous déplaît-il ï Vous m'aves dit le contraire ce matin même.

— Cest possible; il me déplaît maintenant. Combien est-ce qu'il vous a coûté?

— Voilà une belle question ! dit madame de Parnes; qu'est-ce qui vous passe par la tête ?

Il faut savoir que depuis quelques jours Valentin avait appris de la mère de madame Delaunay qu'elle se trouvait fort gênée. H s'agissait d'un terme de loyer à payer à un propriétaire avare qui menaçait au moindre retard. Valentin, ne pouvant faire, même pour une bagatelle, des offres de service qu'on n'eût pas voulu entendre, n'avait eu d'autre parti à prendre que de cacher son inquiétude. D'après ce qu'avait dij le garçon du Pire de famille, il était probable que le coussin n'avait pas suffi pour tirer la veuve d'embarras. Ce n'était pas la faute de la marquise ; mais l'esprit humain est quelquefois si bizarre, que le jeune homme en voulait presque à madame de Parnes du prix modique de son achat, et sans s'apercevoir du peu de convenance de sa question :

— Cela vous a coûté quarante ou cinquante francs, dit-il avec amertume. Savez-vous combien de temps on a mis à le faire î

— Je le sais d'autant mieux, répondit la marquise, que je l'ai fait moi-même.

— Vous!

— Moi, et pour vous j'y ai passé quinze jours ; voyez si vous me devez quelque reconnaissance.

— Quinze jours, madame? mais il faut deux mois, et deux mois de travail assidu, pour terminer un pa-

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reil ouvrage. Vous mettriez six mois à en venir à bout, si vous l'entrepreniez.

— Vous me paraissez bien au courant ; d'où vous vient tant d'expérience?

— D'une ouvrière que je connais, et qui certes ne s'y trompe pas.

— Eh bien ! celte ouvrière ne vous a pas tout dit. Vous ne savez pas que pour ces choses-là le plus important, ce sont les fleurs, et qu'on trouve chez les marchands des canevas préparés où le fond est rempli; le plus difficile reste à faire, mais le plus long et le plus ennuyeux est fait. C'est ainsi que j'ai acheté ce coussin, qui ne m'a même pas coûté quarante ou cinquante francs, car ce fond ne signifie rien ; c'est un ouvrage de manœuvre pour lequel il ne faut que de la laine et des mains.

Le mot de manœuvre n'avait pas plu à Valenlin.

— J'en suis bien fâché, répliqua-t-il ; mais ni le fond ni les fleurs ne sont de vous.

— Et de qui donc? apparemment de l'ouvrière que vous connaissez?

— Peut-être.

La marquise sembla hésiter un instant entre la colère et l'envie de rire. Elle prit le dernier parti, et se livrant â sa gaieté :

— Dites-moi donc, s'écria-t-elle, dites-moi donc, je vous prie, le nom de votre mystérieuse ouvrière, qui vous donne de si bons renseignements.

— Elle s'appelle Julie, répondit le jeune homme. Son regard, le son de sa voix, rappelèrent tout à coup

à madame do Parties qu'il lui avait dit le même nom' le jour où il lui avait parlé d'une veuve qu'il aimait. Comme alors, l'air de vérité avec lequel il avait répondu troubla la marquise. Elle se souvint vaguement de l'histoire de celle veuve, qu'elle avait prise pour un prétexte; mais, répété ainsi, ce nom lui parut sérieux.

— Si c'est une confidence que vous me faites, ditelle, elle n'est m adroite ni polie.

Valentin ne répondit pas. Il sentait que son premier mouvement l'avait entraîné trnp loin, et il commençait à réfléchir. La marquise, de son côté, garda le silence quelque temps. Elle attendait une eiplicaUoD, et Valentin songeait au moyen d'éviter d'en donner une. Il allait enfin se décider à parler, et essayer peut-être de se rétracter, quand la marquise, perdant patience, se leva brusquement.

— Est-ce une querelle ou une rupture ? demandât-elle d'un ton ?i violent, que Valentin ne put con-

— Comme vous voudrez, répondit-il.

— Très-bien, dit la marquise, et elle sortit. Mais, cinq minutes après, on sonna à la porte : Valentin ouvrit, et vit madame de Parnes, debout sur le palier, les bras croisés, enveloppée dans sa manlille et appuyée contre le mur; elle était d'une pâleur effrayante, et prête à se trouver mal. Il la prit dans ses bras, la porta sur la causeuse, et s'efforça de l'apaiser. 11 lui demanda pardon de sa mauvaise humeur, la supplia d'oublier cette scène fâcheuse, et s'accusa d'un de ces accès

d'impatience dont il est impossible de dire la raison.

— Je ne sais ce que j'ayais ce matin, lui dit-il ; une fâcheuse nouvelle que j'ai reçue m'avait irrité ; je vous ai cherché querelle sans motif ; ne pensez jamais à ce que je vous ai dit que comme à un moment de folie de ma part.

— N'en parlons plus, dit la marquise revenue à elle, et allez me chercher mon coussin. Valentin obéit avec répugnance ; madame de Parues jeta le coussin à terre et posa ses pieds dessus. Ce geste, comme vous pensez, ne fut pas agréable au jeune homme ; il fronça le sourcil malgré lui, et se dit qu'après tout il venait de céder par faiblesse à une comédie de femme.

Je ne sais s'il avait raison, et je ne sais non plus par quelle obstination puérile la marquise avait voulu, à toute force, obtenir ce petit triomphe. Il n'est pas sans exemple qu'une femme et même une femme d'esprit, ne veuille pas se soumettre eu pareil cas ; mais il peut arriver que ce soit de sa part un mauvais calcul, et que l'homme, après avoir obéi, se repente de sa complaisance; c'est ainsi qu'un enfantillage devient grave quand l'orgueil s'en mêle et qu'on s'est brouillé quelquefois pour moins encore qu'un coussin brodé.

Tandis que madame de Parnes, reprenant son air gracieux, ne dissimulait pas sa joie, Valentin ne pouvait détacher ses regards du coussin, qui, à dire vrai, n'était pas fait pour servir de tabouret. Contre sa coutume, la marquise était venue à pied, et la tapisserie de la veuve, repoussée bientôt au milieu de la chambre, portait l'empreinte poudreuse du brodequin qui

l'avait foulée. Valenlin ramassa le coussin, l'essuya et le posa sur un fauteuil.

. — Allons-nous encore nous quereller 1 dit en souriant la marquise. Je croyais que vous me laissiez faire et que la paix était conclue.

— Ce coussin est blanc ; pourquoi le salir î

— Pour s'en servir, et, quand il sera sale, mademoiselle Julie nous en fera d'autres.

— Écoutez-moi, madame la marquise, ditValenlin. Vous comprenez très-bien que je ne suis pas assez sot jiour attacher de l'importance à un caprice ni à une bagatelle de cette sorte. S'il est vrai que le déplaisir que je ressens de ce que vous faites puisse avoir quelque motifque vous ignorez, ne cherchez pas à l'approfondir, ce sera le plus sage. Vous vous êtes trouvée mal tout à l'heure, je ne vous demande pas si cet évanouissement était bien profond ; vous avez obtenu ce que vous désiriez, n'en essayez pas davantage.

— Mais vous comprenez peut-être, repondit madame de Paraes, que je ne suis pas assez sotte non plus pour attacher à cette bagatelle plus d'importance que vous, et, s'il m'arrivait d'insister, vous comprendriez encore que je voudrais savoir jusqu'à quel point c'est une bagatelle.

— Soit, mais je vous demanderai, pour vous répondre, si c'est l'orgueil ou l'amour qui yous pousse.

— C'est l'un et l'autre. Vous ne savez pas qui je suis ; la légèreté de ma conduite avec vous vous a donné de moi une opinion que je vous laisse, parce que vous ne la feriez partager à personne ; pensez sur mon

compte ctfmme il vous plaira, et soyez inBdèle si bon vous semble, mais gardez-vous de m'oflenser.

C'est peut-être l'orgueil qui parle en ce moment, madame ; mais convenez donc que ce n'est pas l'amour.

— Je n'en sais rien ; si je ne suis pas jalouse, il est certain que c'est par dédain. Comme je ne reconnais qu'à M. de Parnes le droit de surveillance sur moi, je ne prétends non plus surveiller personne. Mais comment osez-vous me répéter deux fois un nom que vous devriez taire î

— Pourquoi le tairais-je, quand vous m'interrogez î Ce nom ne peut faire rougir ni la personne à qui il appartient ni celle qui le prononce.

— Eh bien ! achevez donc de le prononcer.

Valentin hésita un moment.

— Non, répondit-il, je ne le prononcerai pas, par respect pour celle qui le porte.

La marquise se leva à ces paroles, serra sa mantille autour de sa taille, et dit d'un ton glacé :

— Je pense qu'on doit être venu me chercher, reconduisez-moi jusqu'à ma voiture.

La marquise de Parnes était plus qu'orgueilleuse, elle était hautaine. Habituée dès l'enfance à voir tous ses caprices satisfaits, négligée par son mari, gâtée par sa tante, Flattée car le monde qm l'entourait, le

seul conseiller qui la dirigeât, au milieu d'une liberté si dangereuse, était cette fierté native qui triomphait même des passions. Elle pleura amèrement en rentrant chez elle ; puis elle fit défendre sa porte, et réfléchit à ce qu'elle avait à faire, résolue à n'en pas souffrir davantage.

Quand Valentin, le lendemain, alla voir madame Delaunay, il crut s'apercevoir qu'il était suivi. 11 l'était en effet, et la marquise eut bientôt appris la demeure de la veuve, son nom, et les visites fréquentes que le jeune homme lui rendait. Elle ne voulut pas s'en tenir là, et, quelque invraisemblable que puisse paraître le moyen dont elle se servit, il n'est pas moins vrai qu'elle l'employa, et qu'il lui réussit.

A sept heures du matin , elle sonna sa femme de chambre, elle se fit apporter par cette fille une robe de toile, un tablier, un mouchoir de coton, et un ample bonnet sous lequel elle cacha, autant que possible, son visage. Ainsi travestie, un panier sous le bras, elle se rendit au marché des Innocents. C'était l'heure où madame Delaunay avait coutume d'y aller, et la marquise ne chercha pas longtemps ; elle savait que la veuve lui ressemblait, et elle aperçut bientôt devant l'étalage d'une fruitière une jeune femme à peu près de sa taille, aux yeux noirs et à la démarche modeste, marchandant des cerises. Elle s'approcha : — N'est-ce pas à madame Delaunay, demanda-t-elle, que j'ai l'honneur de parler î

— Oui, mademoiselle ; que voulei-vous ?

La marquise ne répondit pas, sa fantaisie était sa-

LES DEUÏ MAITRESSES.

tisfaite et peu lui importait qu'on s'en étonnât. Elle jeta sur sa rivale un regard rapide et curieux, la toisa des pieds à la tête, puis se retourna et disparut.

Valentin ne venait plus chez madame de Parnes ; il reçut d'elle une invitation de bal imprimée, et crut devoir s'y rendre par convenance. Quand il entra dans l'hôtel, il fut surpris de ne voir qu'une fenêtre éclairée; la marquise était seule et l'attendait. «Pardonnez-moi, lui dit-elle, la petite ruse que j'ai employée pour vous faire venir; j'ai pensé que vous ne répondriez peut-être pas si je vous écrivais pour vous demander un quart d'heure d'entretien, et j'ai besoin de vous dire un mot, eu vous' suppliant d'y répondre sincèrement. »

Valentin, qui de son naturel n'était pas g.trdcur de rancune, et chez qui le ressentiment passait aussi vite qu'il venait, voulut mettre la conversation sur un ton enjoué, et commença à plaisanter la marquise sur son bal supposé. Elle lui coupa la parole en lui disant: J'ai vu madame Delaunay.

— Ne vous effrayez pas, ajouta-t-elle, voyant Valentin changer de visage ; je l'ai vue sans qu'elle sût qui j'étais et de manière à ce qu'elle ne puisse me reconnaître. Elle est jolie, et il est vrai qu'elle me ressemble un peu. Parlez-moi franchement : l'aimiez* vous déjà quand vous m'avez envoyé une lettre qui était écrite pour elle?

Valentin hésitait.

— Parlez, parlez sans crainte, dit la marquise. C'est le seul moyen de me prouver que vous avez quelque estime pour moi.

LES DEUX MALTRESSES.

Elle avait prononcé ces mots avec tant de tristesse, que Valentin en fut ému. 11 s'assit près d'elle, et lui conta fidèlement tout ce qui s'était passé dans son cœur. — Je l'aimais déjà, lui dit-il enfiu, et je l'aime encore : c'est la vérité.

— Rien n'est plus possible entre nous, répondit la marquise en se levant. Elle s'approcha d'une glace, se renvoya à elle-même un regard coquet :

— J'ai fait pour vous, continua-t-elle, la seule action de ma vie où je n'aie réfléchi à rien. Je ne m'en repens pas, mais je voudrais n'être pas seule à m'pn souvenir quelquefois.

Elle ôla de son doigt une bague d'or où était enchâssée une aigue-marine.

— Tenez, dit-elle à Valentin, portez ceei pour l'amour de moi ; cette pierre ressemble à une larme.

Quand elle présenta sa bague au jeune homme, il voulut lui baiser la main.

— Prenez garde, dit-elle ; songez que j'ai vu votre maîtresse; ne nous souvenons pas trop tôt.

— Ah ! répondit-il, je l'aime encore, mais je sens ijue je vous aimerai toujours,

— Je le crois, répliqua la marquise, et c'est peutêtre pour cette raison que je pars demain pour la Hollande, où je vais rejoindre mon mari.

— Je vous suivrai, s'écria Valentin; n'en doutez pas, si vous quittez la France, je partirai en même temps que vous ,

— Gardez-vous-en bien, ce serait me perdre, et vous tenteriez en vain de me revoir.

■ — Peu m'importe; quand je devrais vous suivre à dix lieues de distance, je vous prouverai du moins ainsi la sincérité de mon amour, et vous y croirez malgré vous.

— Mais je vous dis que j'y crois, répondit madame de Parnes avec un sourire malin : adieu donc, ne faites pas celte folie.

Elle tendit la main à Valentïn, et entr'ouvrit, pour se retirer, la porte de sa chambre à coucher.

— Ne faites pas cette folie, ajouta-t-elle d'un ton léger ; ou, si vous la faisiez par hasard, vous m'écririez un mot if* Bruxelles, parce que de là on peut changer de route.

La porte se ferma sur ces paroles, et Valentin, resté seul, sortit de l'hôtel dans le plus grand trouble.

Il ne put dormir Se la nuit, et le lendemain, au point du jour, il n'avait encore pris aucun parti sur la conduite qu'il tiendrait. Un billet assez triste de madame Delaunay, reçu à son réveil, l'avait ébranlé sans le décider. A l'idée de quitter la veuve, son cœur se déchirait; mais à l'idée de suivre en poste l'audacieuse et coquette marquise, il se sentait tressaillir de désir ; il regardait l'horizon, il écoulait rouler les voitures ; les folles équipées du temps passé lui revenaient en tète ; que vous dirai-je? 11 songeait à l'Italie, au plaisir, à un peu de scandale, à Lauzun déguisé en postillon ; d'un autre côté, sa mémoire inquiète lui rappelait les craintes Si naivemeDt exprimées un soir par madame Delaunay. Quel affreux souvenir n'allait-il pas lui laisser! Use

répétait ces paroles de la veuve : Faut-il qu'un jour j'aie horreur de vous?

Il passa la journée entière renfermé, et après avoir épuisé tous les caprices, tous lis projets fantasques de son imagination : « Que veux-je donc? se demandat-il. Si j'ai voulu choisir outre ces deux femmes, pourquoi cette incertitude? et, si je les aime toutes les deux également, pourquoi me suis-je mis de mon propre gré dans la nécessité de perdre l'une ou l'autre? Suisje fou? Ai-je ma raison? Suis-je perfide ou sincère? Ai-je trop peu de courage ou trop peu d'amour ï »

11 se mit à sa table, et, prenant le^dcssin qu'il avait fait autrefois, il considéra attentivement ce porlrai infidèle qui ressemblait à sus Jeux maîtresses. Tout ce qui lui était arrivé depuis deux mois se représenta à son esprit ; le-pavillon et la chambre J|e, la robe d'indienne et les blanches épaules, les grands dîners et les petits déjeuners, le piano et l'aiguille à tricoter, les deux mouchoirs, le coussin brodé, il revit tout. Chaque heure de sa vie lui donnait un conseil différent. « Non, se dit-il enfin, ce n'est pas entre deux femmes que j'ai à choisir, mais entre deux routes que j'ai voulu suivre à la fois, et qui ne peuvent mener au même but : l'une est la folie et le plaisir, l'autre est l'amour; laquelle dois-je prendre? laquelle conduit au bonheur? - Je vous ai dit, en commençant ce conte, que Valenlin avait une mère qu'il aimait tendrement. Elle entra dans sa ebambre tandis qu'il était plongé dan:, ces pensées. — Mon enfant, lui dit-elle, je vous ai vu triste ce matin. Qu'avez-vous ? Puîs-je vous aider?

Avez-vous besoin de quelque argent? Si je Depuis ■vous rendre service, ne puis-je du moins savoir vos chagrins et tenter de vous consoler?

— Je vous remercie, répondit Valentin. Je faisais des projets de voyage, et je me demandais qui doit nous rendre heureux, de l'amour ou du plaisir ; j'avais oublié l'amitié. Je ne quitterai pas mon pays, et la seule femme à qui je veuille ouvrir mon cœur est celle qui peut le partager avec vous.

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